Chapitre Dix-Neuf : Dis-Moi N'importe Quoi d'Autre

(Trois jours plus tard : 6 février)

Partie 1 : Le dieu de la guérison

Pour la deuxième fois en trois jours, un Drago Malefoy fronçant les sourcils se demandait intérieurement pourquoi il avait accepté l'idée de Pansy d'offrir un cadeau. Et même après d'interminables réflexions, il n'avait toujours pas trouvé de réponse appropriée qui n'exacerbât pas son renfrognement.

Soupirant lourdement, il baissa les yeux sur la boîte marron, close, posée sur la table basse de son salon.

Le cadeau de Granger.

Il n'avait pas l'intention de se targuer d'avoir eu l'idée tout seul, puisqu'il s'agissait autant de l'idée de sa mère que de la sienne. Celle-cil'avait fait naître en lui deux jours plus tôt, après lui avoir conseillé de chercher quelque chose dont elle avait besoin, quelque chose qui pourrait attirer au moins un peu de son attention loin de ses malheurs. Et après avoir cherché tout l'après-midi de la veille, cette boîte, ou plutôt son contenu, était ce qu'il avait trouvé.

La boîte en elle-même n'était pas plus large que deux boîtes à chaussures accolées, et pas plus haute que ces deux mêmes boîtes superposées. Elle était fermée hermétiquement. Il ne s'était pas embêté d'une décoration superflue. Ce n'était, tout compte fait, qu'un contenant sans utilité future.

Sur ce, il prit la boîte marron dans une main, une poignée de poudre de Cheminette dans l'autre, s'avança dans l'âtre, et disparut dans une explosion de flammes, à destination de la maison au petit lac de Granger.

Il avait quarante-cinq minutes de retard.

Drago s'extirpa de la Cheminée de Granger et fut accueilli par les échos résonnants de la musique qui émanait du jukebox qu'il avait descendu, à sa demande, trois nuits plus tôt. Il se figura que le volume du son,sérieusement élevé, était la seule explication au fait qu'il avait pu surgir dans la pièce sans se faire remarquer. Drago observa le jukebox. Il était nettoyé, ciré, et placé contre le mur nu du salon au charme désuet, non loin de la cheminée.

Pansy et Blaise, habillés en Moldus, étaient accaparés par la machine ; la première écoutait le second qui lui en expliquait le fonctionnement. Ce dernier guida ensuite la main de Pansy pour lui faire presser une paire de boutons – et la musique changea.

Aux anges, Pansy laissa échapper un petit cri de joie et enroula ses bras autour de lui dans une étreinte affectueuse.

Elle avait incontestablement fait de grands pas en avant ces six derniers mois, et il s'aperçut qu'il était… content pour elle. Pansy souriait et riait davantage, et pleurait moins. Elle se rétablissait au fil de sa thérapie et progressait à une vitesse stupéfiante. D'accord, elle dormait toujours en laissant la lumière allumée et avait craqué en voyant sa mère trois jours plus tôt, mais non seulement cela s'était amélioré (en ce sens qu'elle n'avait pas essayé d'étrangler la femme), mais en plus il lui avait fallu moins de temps pour s'en remettre émotionnellement.

Quant à la lumière, eh bien, ils travaillaient dessus. Blaise disait qu'elle tenait quinze minutes dans le noir avant de se remettre à crier.

Drago devait bien lui rendre justice. Le niveau gigantesque de patience et de compréhension dont faisait preuve le jeune homme à l'égard de Pansy était tout à fait épatant. Il était réellement la bonne personne pour elle, mais ça, Drago le savait depuis des années maintenant. Il n'était pas sûr de leur envier ce qu'ils vivaient, mais la perspective était peu à peu devenue légèrement plus séduisante, et pas aussi impossible que ce qu'il avait toujours cru. A l'évidence, il existait toujours quelqu'un pour s'accorder à quelqu'un d'autre.

Il posa délicatement la boîte sur la table basse de Granger, et prit place sur son canapé de cuir, observant autour de lui en fronçant les sourcils. Le salon était si foutrement terne et inintéressant que ça le contrariait. Il n'y avait pas de plantes, pas de tableaux, pas de décoration, pas de photos, rien… rien qu'un grand canapé, un petit canapé, deux bibliothèques (qui débordaient littéralement de livres), deux petites tables d'appoint agrémentées de lampes (ainsi qu'encore d'autres livres), une table basse (et quelques livres de plus), des murs fades, un tapis bleu qui faisait pitié (bon pour la poubelle), et le satané jukebox.

La maison toute entière était ordinaire et insignifiante.

Elle vivait comme un individu en cavale, dans le sens où elle se contentait de l'essentiel pour vivre, n'utilisant que le strict nécessaire. Il ne lui aurait pas fallu longtemps pour faire ses cliques et ses claques. Aucun élément ne présentait de particularité. La maison était d'un ennui monstre ! Et ce n'était pas parce qu'elle n'avait aucun objet décoratif à sa disposition. Il les avait vus. Il avait vu les tableaux, les photos, les tapis plus jolis, et tout le reste, lorsqu'il était allé remettre un carton au grenier. Elle possédait de très jolies choses, mais pourquoi refusait-elle de les exposer dans sa maison ?

C'était une autre des choses qu'il ne comprenait toujours pas à propos de Granger.

Un rire féminin retentit, et Drago leva les yeux pour voir Blaise sourire à sa petite amie.

Le blond eut un sourire amusé à l'attention de ses amis. Ils allaient vraiment bien ensemble.

Le sourire qu'il arborait flancha toutefois lorsqu'il entendit Pansy lui reprocher d'une voix mi-chuchotée mi-perçante : « Tu es en retard, Drago ». Il était impressionné de réussir à l'entendre malgré la musique. Enfin, cela dit, il aurait pu s'en passer… « Il me semblait pourtant avoir été claire quand je t'ai dit d'être là à – »

L'espace d'une seconde, il hésita entre faire comme s'il ne l'entendait pas, ou lui râler dessus. De mauvaise grâce, son esprit élabora un compromis qu'il mit à exécution. Il rétorqua promptement : « Eh bien, je suis là, maintenant, non ? » Il s'enfonça au fond du confortable canapé et poursuivit de sa voix traînante : « Et je peux voir et flairer que je n'ai rien manqué.

- C'est un sortilège qui fait que tu ne peux pas sentir ce qu'elle cuisine, » lui fit-elle savoir de ce ton sarcastique, criant 'pauvre idiot', qui lui confirmait qu'il étaient amis depuis bien trop longtemps. Soufflant bruyamment, Pansy le taxa d'un regard noir et s'avança vers lui, tandis que Blaise restait près du jukebox, riant sous cape et secouant la tête. « Peu importe, en fait. Ça n'enlève rien au fait que tu aurais quand même pu arriver à l'heure. »

Drago fit un geste vague en direction de la boîte marron posée sur la table. « Il fallait que j'emballe le cadeau. »

Pansy jeta un coup d'œil à la boîte en haussant un sourcil. « Est-ce que c'est bien un –

- Où est Granger ? » la coupa-t-il, se levant pour aller récupérer la boîte sur la table.

Blaise baissa légèrement la musique et montra du doigt la porte de la cuisine fermée. « Elle vient d'aller vérifier la cuisson d'un plat. »

La première fois qu'il avait goûté à la vraie cuisine italienne de la grand-mère de Blaise, il avait quinze ans. Sa mère avait insisté pour qu'il passe un été entier chez la grand-mère Zabini, à Naples. Drago avait vite compris qu'ils n'étaient pas une famille de sangs-purs traditionnelle – pas comme la sienne. La mère de Blaise, qui les avait déposés au manoir de sa propre mère avant de les quitter dans la foulée pour aller retrouver son dernier mari en date, était vraisemblablement un cas à part, le reste de la famille de Blaise n'ayant strictement rien à voir avec elle.

Là-bas, il y avait toujours au moins sept ou huit ados, cousins ou amis de Blaise. Ils adoraient frimer avec les sorts qu'ils avaient appris pendant leur année scolaire, jouer au Quidditch et d'autres jeux, et explorer le domaine ; il ne s'ennuya jamais à mourir, contrairement à ce qu'il ressentait quand il restait chez lui. Tous les jours, Blaise passait une paire d'heures en compagnie de sa grand-mère. Il était évident qu'il l'adorait, et cet été-là, Drago finit par l'apprécier, lui aussi. Elle était une sorcière plutôt drôle, intolérante à la connerie.

Idéal.

Après avoir décrété que Drago était « trop maigre », elle s'était lancé le défi de l'engraisser, au moyen d'une initiation à... la nourriture italienne. Merlin, même neuf ans après, il pouvait encore se rappeler les odeurs et saveurs de sa cuisine.

A la seconde où il passa le seuil de la cuisine de Granger, un raz de marée de nostalgie le frappa si violemment à l'estomac qu'il faillit lâcher la boîte.

S'il avait dû choisir une odeur pour définir l'Italie, il aurait pris celle-ci. Ce – Drago explora la pièce du regard, déconcerté.

Quelle quantité de nourriture pensait-elle leur faire avaler ?

La table de la modeste cuisine de Granger et son plan de travail étaient couverts de plats tenus au chaud par magie. Drago en resta bouche bée. Elle avait cuisiné assez pour nourrir une petite armée. Six différents types de pains tout juste sortis du four, des panzerotti, une miche de ciabatta, un énorme pain casalingo, des bruschettas, et deux qu'il ne connaissait même pas ; une pizza napolitaine, des coquilles Saint-Jacques garnies, des pâtes aux anchois, une fricassée de pommes de terre aux artichauts, des lasagnes traditionnelles, des spaghetti aux palourdes, des salades, des soupes (minestrone et autres), et quelques autres plats inconnus de son répertoire. Elle avait aussi fait des sauces, des beurres, des fromages italiens, des crèmes et purées d'apéritif, et autres condiments. Des bouteilles de vin et d'eau occupaient une petite partie de son plan de travail. Et Drago fixait tout ceci d'un air hébété.

Elle en avait fait bien trop.

Puis il tourna la tête vers la gauche, et il la vit en train de sortir un pain du four. Il crut reconnaître une torta caprese, gâteau au chocolat et aux amandes, pour le dessert. Sur le comptoir près de la cuisinière, il y avait un tiramisu et des coupes de crème anglaise remplies de Sabayon.

Merlin.

Granger était si absorbée à s'assurer que son cake était cuit qu'elle ne l'avait pas vu, planté là.

Drago ne sut que faire, en la voyant. Elle était plutôt drôle, mais pas dans le sens péjoratif, vraiment amusante. Pas du tout ce à quoi il avait été habitué depuis six mois, ce qui était plutôt une bonne chose. Elle prenait soin de son esprit, ce qui lui faisait prendre soin de son corps. Son allure lui rappelait celle de la Granger de ses souvenirs d'école : sauvage et indomptable.

Ces deux derniers mois, Drago avait bien remarqué sa reprise de poids, petit à petit, mais cela se voyait de façon flagrante ce jour-là, il ne sut dire pourquoi. Le poids récupéré avait modifié son apparence, en mieux. Elle n'avait plus l'air d'un sac d'os perdu dans des habits trop larges. Au contraire, elle avait l'air – mieux. Très proche de ce à quoi elle ressemblait sur la photo.

Hermione Granger portait un jean Moldu bleu foncé, dont l'imprimé sur la poche arrière semblait être une empreinte de main ; un pull retroussé avec soin jusqu'aux coudes (pas étonnant vu la chaleur mortelle qui sévissait dans la pièce) ; et un tablier beige qui avait clairement connu de meilleurs jours. Elle ne portait pas de chaussures, juste des chaussettes multicolores, tout à fait ridicules. Ses cheveux étaient ramassés sur le haut de son crâne en une queue de cheval chaotique, une mèche lui tombant sur les yeux.

Et il put l'observer dans un instant où elle baissa la garde.

Elle prit une profonde inspiration devant le dernier gâteau préparé. Ses yeux concentrés parurent s'embrumer un instant. Sa lèvre inférieure trembla ; signe de larmes imminentes. Mais elle se contrôla en fermant les yeux et en se pinçant l'arête du nez quelques secondes. La sorcière prit deux ou trois respirations difficiles et murmura quelque chose comme « Tiens bon juste aujourd'hui, Hermione, tiens bon pour aujourd'hui... »

Puis Granger rouvrit les yeux et ramena toute son attention sur sa tâche.

Elle écartait la mèche de cheveux de son visage lorsqu'elle s'aperçut de la présence de Drago du coin de l'œil. Ses yeux s'écarquillèrent légèrement et elle eut une expression choquée. Granger se tendit, recula, et cligna des yeux. Elle chuchota, mais il parvint quand même à entendre ce qu'elle prononçait en guise de bienvenue : « Oh, je ne t'avais pas vu. »

C'était bien la première fois qu'elle l'accueillait avec autre chose que le froid « Malefoy » habituel.

Mais il n'était pas vraiment surpris.

Les choses entre eux étaient devenues assez intéressantes, de façon étrange mais bizarrement confortable, depuis son épisode de folie passagère trois jours plus tôt. Le prétendu « moment » de folie passagères'était étiré sur plusieurs heures, en fait sur une bonne partie de la nuit, au cours de laquelle il l'avait aidée à déménager le jukebox en bas et s'était assis près d'elle tandis qu'elle ouvrait et triait deux cartons supplémentaires, avant qu'elle ne décide d'aller se coucher.

« Granger, » la salua Drago sur le même ton, bien que ses pensées fussent ailleurs.

Avant qu'il ne parte par Cheminée cette nuit-là, Granger lui avait confié qu'elle souhaitait ouvrir une série d'autres cartons la semaine suivante. Le 'tu seras là ?' sous-entendu était douloureusement patent dans chaque mot prononcé.

Même s'il avait voulu l'ignorer, ses yeux presque pleins d'espoir l'en auraient de toute façon empêché.

Drago avait acquiescé raidement avant de saisir impatiemment de la poudre de Cheminette pour se retrouver en un clin d'œil dans sa propre cheminée.

Il s'arracha sans se presser au souvenir pour focaliser son attention sur la jeune femme debout devant lui. Granger regarda curieusement la boîte avant d'accrocher son regard l'instant d'après. « Tu n'avais pas à amener quoi que ce soit. Je me suis occupée de tout le repas, même du vin, » l'informa-t-elle.

Il garda une expression neutre en lui signifiant : « C'est un cadeau. »

Elle eut l'air encore plus confuse et inquiète. « Oh. »

Cette nuit-là, son esprit avait hurlé son refus catégorique de continuer de l'aider, de continuer de la voir, et de continuer de s'en faire pour elle – mais sa foutue conscience, elle, avec son faible argument, 'elle est ton amie', avait finalement remporté la victoire. A moins d'un cheveu. Allongé dans son lit, Drago s'était ainsi avoué à lui-même qu'il était plus perdu que jamais.

Si être l'ami d'Hermione Granger signifiait devoir la laisser creuser son chemin dans les tréfonds de son corps et élire domicile au fond de son crâne, alors il refusait d'être son maudit ami. Il perdait le précieux contrôle qu'il avait sur son univers d'indifférence et, pire encore, sur lui-même. Drago avait travaillé foutrement dur pour atteindre cette maîtrise, et voilà que ça lui filait entre les doigts, que ça changeait de mains, pour aller vers celles de Granger. Bordel, il changeait ! Pansy l'avait remarqué, sa mère l'avait remarqué, merde, même Drago commençait à le remarquer.

Non !

Drago Malefoy tenait juste à préciser que, non, il n'aimait pas les changements ou la perte de contrôle. Il n'aimait pas ça du tout – mais cela semblait inévitable. Ses yeux gris clair se rouvrirent. Il ne s'était pas rendu compte qu'il les avait fermés. Granger le contemplait d'un air inquiet, et il ne put que froncer les sourcils.

« Tout va bien ? »

Il répliqua d'un ton moqueur : « Tu crois que tu as assez cuisiné, Granger ? »

La sorcière lança quelques charmes chauffants sur les desserts et posa sa baguette sur le comptoir. « J'ai tout fait maison – même le pain. Peser les ingrédients fait travailler mon cerveau, pétrir la pâte me divertit l'esprit, cuisiner me garde occupée, préparer un plat m'empêche de penser à – d'autres choses. »

Drago essaya de ne pas se sentir mal pour elle, il essaya de ne rien ressentir, mais la teneur implicite de ses paroles torturées rendait la chose compliquée.

S'essuyant les mains sur son tablier, Hermione Granger prit une grande inspiration. Tout en essayant de bloquer la montée des larmes (heureusement pour lui), elle souffla et s'adossa au plan de travail. Les yeux marron fixèrent le sol quelques instants seulement avant de se planter dans son regard. « Une fois que j'ai eu commencé, je n'ai plus réussi à m'arrêter. Au début, j'ai préparé des plats plus typiques du nord de l'Italie, mais ensuite je me suis rappelée que Blaise vivait dans le sud de l'Italie, donc j'ai fait quelques classiques de –

- J'ai saisi. Et si tu as fini, » Drago baissa les yeux sur la boîte. « A toi l'honneur. »

Le blond l'observa libérer une petite place sur la table de la cuisine. Celle-ci était en désordre organisé, si ça pouvait se dire. Il savait la manière dont son esprit fonctionnait, chaque chose était triée et catégorisée – mais aux yeux de n'importe qui, c'était un foutoir. Granger s'assit sur l'une des deux chaises vides et lui fit signe de poser la boîte devant elle.

Il obtempéra silencieusement et étudia les expressions de son visage, qui passèrent de la confusion, à la joie, à la peur, à mesure qu'elle ouvrait le cadeau.

La boîte renfermait un chaton de quatre mois, endormi sur une couverture bleu marine.

« Oh mon – Malefoy, » murmura Granger d'une voix tremblante et émue, caressant de deux doigts légers la tête du chaton. Son toucher était réticent et paralysé. Elle ne pouvait résister, mais elle ne voulait pas aller au-delà. Les larmes affluaient au coin de ses yeux et Drago savait pourquoi.

Au cours de l'une de leurs discussions, Granger lui avait confié que son chat était décédé en Australie, et qu'elle n'en avait jamais su la cause. Elle avait découvert sa tombe au fond du jardin de la maison de ses parents, une semaine après leur propre « enterrement ». Par la suite, elle n'avait même pas envisagé de le remplacer par un autre, trop effrayée qu'elle était de devoir subir une nouvelle perte. La mort de Matthew n'avait fait que renforcer cet argument. Granger ne possédait d'ailleurs même pas de plantes ou de fleurs.

Effleurant les poils du chaton, elle chuchota faiblement : « Je – je ne peux pas le prendre. Je - »

Il insista fermement : « Il est à toi. »

Drago pouvait voir qu'elle était au bord des larmes, mais qu'elle refusait de les laisser couler. Le self-contrôle de Hermione Granger s'émietta pourtant. « J'en ai envie, mais je ne peux pas. » Après avoir refermé la boîte, la sorcière se prit la tête entre les mains, désespérée. Comme il ne bougeait pas pour reprendre la boîte, elle s'écria : « Reprends-le ! Je n'en veux pas! »

Céder était exclu. « Il reste. »

Et elle de s'époumoner : « Non, non, non !

- Si ! riposta-t-il sèchement et brutalement. Il reste et tu vas t'en occuper ! »

D'un ton défiant : « Tu ne peux pas m'obliger à le prendre. Je ne peux pas -

- Donne-moi une bonne raison de ne pas le garder. »

Elle répondit après une minute de silence, sanglotant finalement. « Je – je ne peux pas. Et si je n'arrivais pas à prendre soin de lui ?

- Tu y arriveras.

- Je – je ne sais pas ce que je f-ferais si jamais il -

- Mourait ? » siffla-t-il d'un ton dénué de compassion. Il se moqua lorsqu'elle hocha la tête gravement ; toujours ces putains de larmes dans les yeux. « Tu as peur qu'il meure ? Alors là, il est grand temps de se réveiller, Granger : toute chose naît, toute chose vit et toute chose meurt. Rien n'est immortel ou éternel. Toute chose meurt et un jour, toi aussi, tu mourras. Pas besoin d'avoir peur de l'inéluctable. »

Drago faillit grimacer à ce dernier mot.

Inéluctable.

Ces derniers temps, tout semblait n'avoir été qu'un parfait préliminaire à l'inéluctable.

Quel qu'il soit.

Le sorcier blond rouvrit la boîte. Intérieurement surpris d'y trouver le chaton toujours endormi. Il caressa gentiment le dos du chaton gris, et Granger, après un instant d'hésitation, l'imita. Le chaton ronronna dans son sommeil. Son toucher était attentionné, bien que timide. Une véritable guerre civile semblait se jouer dans son esprit. Il n'avait pas prévu une peur si intense. Aussi curieux que cela soit, il comprenait en quelque sorte ce qui guidait son raisonnement. Elle avait essuyé tant de pertes que la seule pensée de connaître de nouveaux malheurs lui imposait de fuir tout ce qui pouvait être à l'origine d'une douleur.

« Ma mère m'a dit, un jour, » dit-il une fois que Granger eût pris les caresses en charge, « qu'avoir peur de subir des pertes dans l'avenir, c'est gâcher son présent. Tu passeras ta vie seule si tu laisses cette peur prendre possession de toi. C'est ce que tu veux ? Tu veux rester seule pour toujours ? »

Elle s'essuya les yeux de sa main libre, mais les larmes continuaient de couler le long de ses joues. « Non. »

Il pointa le chaton du doigt. « Alors tu sais quoi faire. »

Il y eut un lourd silence avant qu'elle ne murmure finalement : « Merci, vraiment. »

Drago n'était pas sûr de savoir ce pour quoi elle le remerciait, mais il ne demanda pas de précision.

Son regard marron était toujours empli de larmes. « I-il est de quelle race ?

- Mi-Fléreur, mi-Persan, » indiqua-t-il.

Elle continua de caresser son pelage avec douceur, prenant garde à ne pas le réveiller en pleine sieste. Drago contempla la petite fripouille. Il avait un poil soyeux, gris, sauf le ventre et les pattes, blancs quant à eux.

« Comment s'appelle-t-il ?

- Apollon. »

Comme par enchantement, l'une des petites oreilles pointues du chaton se dressa. Il ouvrit un œil bleu ciel, presque à contrecœur, regarda Drago d'un air crâneur pouvant être interprété par 'oh, ce n'est que toi', et le referma, ronronnant doucement et se couvrant le visage d'une patte.

Le message était clair : il ne voulait pas être dérangé.

« Apollon, répéta Granger. Le dieu grec des arts, de la musique, de la divination, et de la gu-guérison... » Son ton se réduisit lorsqu'elle intégra, sonnée, la signification du prénom de son cadeau.

Ce n'était pas une question, mais Drago hocha raidement la tête. « La sorcière qui bosse à la Ménagerie Magique est carrément fascinée par la mythologie Grecque Moldue. Cette folle-dingue m'a expliqué qu'elle racontait la mythologie aux animaux à longueur de journée, et qu'à chaque fois qu'elle prononçait le nom de ce dieu en particulier, le chaton dressait l'oreille. La dernière propriétaire en date a voulu le baptiser Orion, mais elle a été frustrée de voir qu'il n'y répondait pas, donc elle l'a rendu. J'ai trouvé au contraire qu'Apollon était un nom qui lui convenait parfaitement, et je l'ai acheté. »

Comme s'il voulait confirmer la justesse de ses propos, Apollon rouvrit les yeux, miaula, leur lança à tous deux un regard, mais ne se rendormit pas. D'un geste hésitant, Granger prit Apollon dans ses bras et se mit à le bercer tendrement, sa petite tête posée au creux de son coude. Il s'adaptait plutôt vite à sa nouvelle maîtresse, ronronnant affectueusement tandis qu'elle le câlinait gentiment. Les deux sorciers restèrent silencieux et immobiles, et on n'entendit plus que les légers ronrons du chaton gris.

A vrai dire, il se réjouissait que Granger ait accepté le cadeau. Après l'avoir supporté une nuit chez lui, Drago se rendait compte qu'il était ravi d'être débarrassé de la bête. La sorcière de la Ménagerie Magique lui avait conseillé de garder Apollon dans sa chambre pour la première nuit, s'il ne voulait pas que le chaton erre dans la maison jusqu'au petit matin. Avant d'aller se coucher, Drago, se disant que la sorcière cinglée en connaissait plus sur les chatons que lui, avait autorisé l'animal à dormir au pied de son lit, sur la couverture bleue qui était en ce moment-même dans la boîte.

Il pouvait sûrement décréter que la suite de la nuit avait été la pire de ce dernier mois.

Non seulement il avait eu peur de lui donner un coup de pied dans son sommeil, mais en plus la maudite bestiole avait ronronné et produit toutes sortes de bruits divers et variés, jusqu'au matin. Oh, et se réveiller avec une paire de petits yeux bleu clair curieux à environ deux centimètres du visage avait été le pire « réveil » des 4 heures du matin de toute sa vie. Il avait cru être encore en train de rêver – jusqu'à ce que la satanée bête ne miaule.

Son froncement de sourcils s'accentua tandis qu'il se souvenait de sa réaction.

Cela aurait pu être un moment très non-Malefoyen s'il n'avait pas pris énormément sur lui. Drago avait failli hurler et envoyer bouler le cadeau de Granger à travers la pièce illuminée du clair de lune. Trop de fois dans sa vie il s'était réveillé au beau milieu de la nuit pour trouver des yeux étrangers sur lui. Il ne savait trop comment, il s'était repris avant de causer des dommages corporels au chaton. Ce n'était qu'un chaton, s'était-il répété. Bien sûr, Apollon était un peu désintéressé, trop curieux, et assez orgueilleux, mais il était innocent. Puis, épuisé par le manque de sommeil des jours précédents, Drago avait été trop fatigué pour se formaliser et rouspéter lorsque Apollon avait grimpé sur son oreiller, s'était pelotonné et rendormi illico en ronronnant.

Maudite bête !

Drago fut extirpé de ses pensées par Granger qui se levait de sa chaise, le chaton toujours dans les bras.

On aurait dit une nouvelle maman : inquiète mais déterminée.

« Tout va bien ici ? » La voix grave et retentissante de Blaise venait de briser le silence. Rien que son ton indiqua à Drago tout ce qu'il avait besoin de savoir.

Ils les avaient entendus.

« Tout va bien. » Drago dévisagea ses deux meilleurs amis.

Pansy ne prenait pas la peine de cacher son inquiétude, mais son petit ami arborait en revanche un masque de sérénité impossible à interpréter, comme toujours. Blaise, plutôt que de les révéler, avait toujours enfoui ses émotions sous le flegme de paroles posées. En presque onze ans d'amitié, il ne l'avait vu crier que deux fois – et c'était sur Pansy.

Granger se retourna et s'approcha du couple resté sur le pas de la porte ; elle avait les yeux rivés sur la canaille qu'elle tenait dans les bras. « Malefoy m'a offert un chaton. Je vous présente Apollon. »

Les deux oreilles du chaton se dressèrent en reconnaissant son nom, et il ronronna, se léchant la patte.

« Il est adorable ! » s'extasia la sorcière aux cheveux noirs, lui caressant doucement la tête. Apollon émit de nouveau un doux ronronnement, appréciant de toute évidence l'attention que lui portaient les deux jeunes femmes.

« Merci – si vous êtes tous prêts à vous mettre à table, vous pouvez aller vous installer dans la salle à manger, » leur indiqua Hermione après avoir confié le chaton à Pansy, qui lui parlait comme à un bébé, en le cajolant dans ses bras.

Quelques minutes plus tard, ils attaquaient le dîner extravagant que Granger avait minutieusement ordonnancé et préparé. Blaise s'était porté volontaire pour l'aider à amener les plats alléchants, laissant Drago et Pansy trouver sans peine la salle à manger, aussi banale que le reste de la maison. La table était certes jolie, et le petit lustre pas moche, mais à l'instar du salon, la salle à manger était triste et vide. Apollon se coucha dans sa boîte, à l'entrée de la pièce.

« Je dois l'admettre, l'idée du chaton est incroyablement bien trouvée. » Pansy se servit un verre de vin.

Il savait ce qu'elle faisait. Garder le silence était plus prudent.

« Tu sais, » et Pansy révéla les compétences irréprochables de savoir-vivre et de bienséance qu'elle avait acquises au fil de nombreuses années d'apprentissage et de banquets, quelques instants après avoir remis la bouteille dans le seau de glace. Elle fit tourner le vin dans le verre, le renifla, et afficha un air satisfait avant de prendre une première petite gorgée. Hochant la tête, elle posa le verre sur la table et lui jeta un coup d'œil. Elle parla peut-être d'une voix légère et délicate, mais le venin latent lui attesta qu'elle n'était pas la princesse innocente qu'elle simulait. « Après des années d'amitié, je commence seulement à réaliser que les apparences sont parfois trompeuses.

- Et cela signifie ?

- Je vais répéter ce que j'ai déjà pu dire, Drago – tu as changé. Je n'arrive pas à mettre le doigt sur ce qui a évolué, mais tu n'es pas le même homme que celui qui m'a questionnée dans son salon le 15 août. » Pansy secoua la tête, les yeux brillants d'excuse. « Je me suis tellement trompée sur ton compte, ce jour-là. Tu n'as rien à voir avec ton père. Tu es bien meilleur. »

Il n'était pas sûr de ce qu'il devait dire, aussi décida-t-il de ne rien dire du tout.

« Tu sais, elle revient vraiment de loin et... » Son ton s'affermit : « Merci d'être là pour elle. »

Drago s'apprêtait à répondre lorsque les deux autres surgirent, tout droit venus de la cuisine. Blaise portait deux plats, Granger un saladier.

Et le dîner commença.

Il se rendait vraiment compte de la force et du courage de Granger, en tant qu'individu. Elle souffrait, c'était clairement écrit sur son visage, mais pas une fois elle ne craqua. Il l'admirait rien que pour ça. Bien sûr, elle fut plus d'une fois à deux doigts de s'effondrer, mais elle se posait un instant, sirotait son vin, prenait quelques inspirations profondes. Blaise se montrait doué pour empêcher Pansy de la materner. Ils ne stoppaient pas leur conversation, et Granger reprenait le train en marche dès qu'elle se sentait mieux.

En outre, il se rendit compte qu'il appréciait également complètement sa façon de s'organiser. Comme à Poudlard, lorsqu'elle avait un objectif en tête, elle le menait à bien le plus parfaitement possible ; elle l'accomplissait même bien au-delà du strict nécessaire. Ainsi, lorsqu'elle avait décidé qu'elle cuisinerait le dîner, elle avait cuisiné le dîner, mais en avait fait quelque chose d'infiniment mieux qu'un simple dîner quelconque.

Les plats étaient emblématiques de deux régions d'Italie : la Vénétie, province de Vérone, où elle avait vécu, et la Campanie, d'où la grand-mère de Blaise était originaire. Granger avait intelligemment rationné leurs assiettes, afin qu'aucun d'eux ne se sente trop rempli pour pouvoir continuer ; elle faisait de petites pauses, expliquant pourquoi elle avait préparé tel plat, montrant la différence entre les vins issus de Venise et ceux venant de Naples. Elle greffait même des pans d'Histoire italienne à chaque plat qu'elle servait. Le blond se rendit compte qu'il oubliait la fadeur des murs en les écoutant, elle et Blaise, raconter des siècles d'Histoire de l'Italie à travers le dîner. Ils parlaient des guerres, des rois, des révolutions ; des temps de paix et des périodes de tourmente. Ils parlèrent aussi de l'Histoire Magique. Drago ne se souvenait pas avoir jamais vu Granger sembler aussi vivante qu'en cette soirée. Elle se plongeait dans la conversation divertissante et il put même surprendre des bribes de miss-je-sais-tout, restées planquées quelque part en elle.

Chacune des trois entrées, chacun des quatre premiers plats, chacun des quatre plats principaux, et chacun des trois desserts, fut servi avec son propre vin, son propre pain, et une courte leçon d'histoire.

C'était purement et foutrement sensationnel.

Ils parlèrent et écoutèrent, Pansy rigola, Granger se fendit de quelques sourires tristes, Drago révisa son Italien, et Blaise eut l'air satisfait. Ce ne fut qu'après le dernier dessert, qui clôturait enfin le dîner, lorsque chacun fut rassasié et eut bu le dernier vin, que Granger lâcha honnêtement : « Merci d'être venus... » Elle soupira, laissant un peu de sa fatigue émotionnelle transparaître. « Cela signifie beaucoup pour moi. »

Pansy s'esclaffa comme pour dire 'pas besoin de nous dire merci', et Blaise haussa les épaules en lui répondant : « Nous sommes tes amis, » comme si c'était la chose la plus évidente sur Terre.

Drago la qualifia d'un rapide hochement de tête, lorsqu'il se fut assuré qu'elle le regardait.

Granger sourit faiblement et se leva de sa chaise. « Je devrais commencer à nettoyer un peu, avant qu'on ne regarde les vidéos. »

Les vidéos…

Pansy Parkinson allait recevoir le sortilège de mort en pleine poitrine et Drago Malegoy était prêt à s'en charger.

Putains de vidéos.

Le deuxième carton qu'ils avaient ouvert la nuit de sa folie passagère contenait des vidéos personnelles de Granger avec son fils. Elle les avait toutes nommées et classées par ordre chronologique. Elles débutaient à quelques mois de vie de son fils. Elle avait mis une cassette de côté, étiquetée 'HJP'. Elle n'avait pas commenté, il n'avait pas posé de question. Pansy était passée, le matin suivant, et Granger lui avait montré les cassettes. Alors Pansy lui avait proposé qu'ils les regardent tous ensemble. Si elle voulait.

Drago ne souhaitait rien de moins au monde que de s'asseoir à côté de Granger pour regarder des films personnels de son fils décédé.

Blaise leva une main. « Laisse. Drago et moi allons nous en charger. »

Drago le fusilla du regard. D'abord les vidéos – et maintenant la – il n'avait pas signé pour la foutue corvée vaisselle !

Inquiète, la sorcière les regarda tour à tour. « Vous êtes sûrs ? »

Il s'apprêtait à exprimer un avis contraire à celui de Blaise, lorsqu'il sentit celui-ci lui donner un coup de pied sous la table. Lui jetant un coup d'œil renfrogné, il marmonna de vraies saloperies dans sa barbe, pendant que son cogneur de meilleur ami répondait avec un autre haussement d'épaules : « Évidemment. Donne-nous quelques minutes. On nettoie tout et on vous rejoint dans le salon dans, disons, dix minutes ?

- D'accord. » Elle leur lança des coups d'œil circonspects avant de tourner les talons, de se diriger tranquillement vers la porte de la salle à manger (avec toujours ces chaussettes ridicules aux pieds), de sortir un Apollon ronronnant de sa boîte, et de quitter la salle. Pansy se leva promptement, embrassa la joue de son petit ami, et souffla un petit 'merci' avant de suivre Granger.

« Il fallait vraiment que tu me tapes ? » l'attaqua le blond une fois qu'il fut sûr d'être à l'abri des oreilles des deux sorcières.

Blaise haussa à peine les épaules, mais Drago pouvait voir l'amusement dans ses yeux.

Connard.

« Bon, c'était pour quoi, tout ce bordel ? » demanda Drago quelques minutes plus tard, dès que lui et Blaise eûrent fait disparaître par nombre d'Evanesco tous les plats, verres, assiettes, et argenterie, en direction de la cuisine.

« Pansy voulait lui parler en privé. »

Et alors que Blaise avait décidé de rester en dehors de leurs affaires, Drago, lui, décida qu'il était trop curieux pour jouer la noblesse. Après avoir essuyé un discours le conjurant de ne pas faire le fouineur, le blond se lança un sortilège de Désillusion et alla s'adosser contre le mur du salon de Granger, silencieux et immobile. Granger était assise par terre, devant la cheminée. Apollon explorait son nouveau territoire avec prudence. Pansy, quant à elle, était assise sur le canapé, un air inquiet sur le visage. Une musique douce s'écoulait du jukebox, et tout était trop tranquille, mais il n'eut pas à attendre longtemps.

« Je ne vais pas mentir. Je n'ai pas dormi depuis deux jours et je redoutais cette journée depuis des semaines. Je ne sais pas ce que j'aurais fait si j'étais restée toute seule. Je voulais te dire… que j'apprécie vraiment, réellement, tout ce que tu as fait pour moi. »

Pansy secoua la tête. « Je n'ai rien –

- Tu m'inclus dans ton cercle d'amis, tu t'assures que je ne sois pas seule des jours tels que Noël, Nouvel An, aujourd'hui… et tu restes à mes côtés, même quand je te repousse, même quand je mens... »

La sorcière aux cheveux noirs haussa les épaules. « Tu es ma meilleure amie. Du moins, dans le sens que je donne au mot. »

Elle afficha un air confus. « Vraiment ? »

Pansy acquiesça. « Même si j'ai juste l'impression que tu aimerais bien que je retire ce que je viens de dire. »

Granger soupira et fit apparaître de sa baguette une pelote de laine, qu'elle offrit en jeu à Apollon. Le chaton bondit dessus, joueur. Après l'avoir observé quelques instants, elle répondit : « J'aimerais revenir six ans en arrière, quand je pouvais voir la définition d'un ami. J'aimerais être une vraie amie pour toi. J'aimerais être capable de suivre les conseils de Malefoy et changer d'état d'esprit. J'aimerais, j'aimerais te considérer comme ma meilleure amie, car tu as été celle qui s'est le mieux occupée de moi, bien mieux que je ne me suis occupée de moi-même. Mais mon esprit –

- Ton cœur, Hermione, chuchota presque Pansy. Qu'en pense-t-il ?

- Il est toujours trop faible, trop abîmé et –

- En mille morceaux ? L'interrompit-elle.

- Oui, mais en réparation… murmura-t-elle en levant les yeux sur Pansy.

- Comment peux-tu guérir alors que tu caches encore des choses ? »

Granger baissa les yeux.

« Tu me caches des choses. »

Il n'y avait pas de honte dans son ton lorsqu'elle avoua : « Oui.

- Pourquoi ? » La musique du jukebox s'estompa et mourut, et Apollon, qui s'était bien diverti de son cadeau ensorcelé, l'abandonna pour se mettre à explorer un peu plus son nouveau monde.

Granger se releva et récupéra le chaton qui trottait vers la cheminée. « Tu t'en sors tellement bien, Pansy. Je – je ne veux pas être un frein et te polluer avec mes drames. »

Pansy croisa les jambes et s'adossa au canapé. « Cela n'explique toujours pas pourquoi tu gardes secrètes des ch-

- Parce que – je ne veux pas te décevoir, » avoua précipitamment Granger, rougissant. Caressant le chaton pour se redonner du courage, elle souffla énergiquement. « C'est juste que, des fois, je le vois dans tes yeux. L'espoir. Tu veux que je sois heureuse et que les choses redeviennent normales ; tu en as désespérément besoin. Mais non, ça n'arrive pas, et je ne sais pas quand est-ce qu'elles reviendront à la normale. Et, parfois, quand ma façade commence à glisser et que je montre ma tristesse, je la vois ; la déception. » Son ton était placide. « Je persiste à croire que si je continue de te décevoir, tu m'abandonneras –

- Jamais –

- Donc, je fais semblant. Je ne dis rien et je mens. 'Je vais bien' et 'Tout va bien'. Je respire, je parle, et j'écoute les histoires loufoques de tes journées de travail. Je fais tout pour garder la façade quand tu es là, alors qu'au fond de moi, tout ce que je veux faire, c'est crier et pleurer. »

Drago se sentit mal à l'aise. Pansy n'était pas du genre à pleurer, mais là, quelques larmes s'accumulaient au coin de ses yeux bleus. « Je – je – je ne savais pas. Je ne veux pas que tu penses que – »

Tristement, elle reposa Apollon par terre et le surveilla tandis qu'il retournait jouer avec sa pelote de laine. Granger se tenait devant l'âtre de la cheminée. « Tu es si fière, Pansy. Tu es très forte pour faire comme si de rien n'était. Impossible pour moi de dire si tu es dans un mauvais jour ou non. Tu ne montres pas quand tu es triste. Je ne peux pas faire comme toi. Je ne peux pas refouler mes émotions. C'est parce que je les ai ignorées que je n'ai pas guéri, que j'ai attendu si longtemps avant de dire la vérité, que –

- Je ne t'ai jamais demandé de faire comme si de rien n'était, Hermione. C'est ma manière à moi de surmonter les choses. Une autre maudite conséquence de mon éducation, confia-t-elle avec un petit rire triste. Tu dois comprendre que je travaille toujours sur moi, tout comme tu travailles sur toi. Nous sommes toutes les deux des travaux en cours. » Un de ses rares sourires honnêtes fendit le visage de Pansy, qui se passa une main dans les cheveux. « Et puisque nous sommes des travaux en cours, je m'ouvrirai plus à toi pour que tu t'ouvres plus à moi.

- Même si je dois admettre que je suis faible –

- Tu n'es pas faible. Je serais morte si j'avais dû traverser les choses que tu as vécues, mais toi – tu as survécu. »

Durement, elle répliqua : « J'ai peut-être survécu, mais ce n'était pas une vie qui valait la peine d'être vécue. » Granger soupira et chuchota un sort pour démarrer un petit feu. « Tu aurais tout aussi bien pu m'enterrer avec Matthew ce jour-là. Il m'a emmenée avec lui quand il est mort. » Pansy garda le silence, et la brunette poursuivit : « Je me vois encore, il y a six mois, et je ne reconnais même pas la personne que j'étais. Et je me regarde maintenant, et je ne sais toujours pas qui je suis, mais le chemin – le chemin a l'air un peu plus dégagé. »

L'autre sorcière sourit. « Et il va s'élargir et devenir de plus en plus limpide. »

Lui jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, Drago vit la lueur de presqu'espoir dans le regard de Granger. « Tu crois ?

- J'en suis sûre. Tu ne dois pas porter tous ces fardeaux toute seule. »

Le regard de la brunette s'embruma d'anxiété tandis qu'elle braquait les yeux sur la cheminée. « Il – il faut que je te dise –

- Que Harry est le père de Matthew ? Pas la peine. »

Drago vit clairement que Granger s'attendait à tout sauf à ça.

Pansy poursuivit, audacieuse : « Allons, ne fais pas cette tête. Ça fait longtemps que je le sais. Je l'ai su à la seconde où je l'ai vu. Ses yeux et sa phobie très visible pour la coiffure l'ont trahi… quoique. » Elle fit une pause d'un faux-air dramatique et se posa un doigt sur le menton, fixant la table d'un air concentré comme si elle était devant un devoir de Divination particulièrement compliqué. « Il aurait tout aussi bien pu hériter de toi, pour ce deuxième trait. »

Drago assista à un rire franc de Hermione Granger. Il fut rauque et paresseux, mais c'était un rire.

Rire qui s'acheva sur un soupir triste. « Il détestait vraiment les brosses et les peignes. Je les ensorcelais, je leur donnais ses couleurs préférées, je les faisais voler dans la pièce, je lui montrais comment moi je me brossais les cheveux, je lui faisais voir des vidéos marrantes sur le plaisir et l'amusement de se coiffer – j'ai tout essayé, mais à la seconde où j'approchais pour le brosser, il se mettait à hurler comme une horrible banshee et ne s'arrêtait plus jusqu'à ce que j'aie fini. Et puis il boudait pendant des siècles. » Elle secoua la tête en se le remémorant, souriant très légèrement. Le sourire finit par se muer en des yeux larmoyants et une respiration difficile. Malgré lui, Drago se sentit mal pour elle. Granger se couvrit le visage des mains, pleurant doucement. « Il me manque, sanglota-t-elle en reniflant. Il me manque tellement. »

Pansy se leva du canapé, retira ses talons-aiguilles, et s'approcha de son amie pour la prendre dans ses bras. De la même manière qu'avec lui trois nuits plus tôt, elle s'agrippa fermement à l'autre sorcière et déversa ses larmes librement, mais Pansy ne sembla pas un seul instant embarrassée par celles qui inondaient son pull en cachemire. Elle caressa simplement son dos et tenta de l'apaiser du mieux qu'elle le put.

Le moment fut rompu par des coups frappés à la porte d'entrée.

Granger leva la tête du creux de l'épaule de son amie, s'essuyant rapidement les yeux. « Qu-qu'est-ce que c'était ? Demanda-t-elle, la voix cassée.

- Je crois que c'était – » Les coups insistants l'interrompirent.

Blaise sortit de la cuisine pendant que Pansy lâchait Granger pour se diriger vers la porte. Drago se précipita vers la cuisine, annula le sort de Désillusion, et sortit – pour se retrouver nez à nez avec Granger, qui l'attendait. Elle avait toujours les yeux rouges, mais ne parut pas énervée lorsqu'elle lui dit : « On écoute aux portes ? » Ce n'était pas une accusation, juste une remarque.

Il faillit laisser ses joues prendre une légère teinte rosée, mais Pansy tempêtant « Putain mais qu'est-ce que tu fais ici ? » puis « Silencio ! » suivi rapidement d'un « Expelliarmus ! » de Blaise, permit à son visage de rester aussi pâle que d'ordinaire.

Tous deux froncèrent les sourcils, et il la suivit en silence hors du salon, vers le hall d'entrée.

Pansy continuait de crier à pleins poumons, furax. « Aujourd'hui, de tous les jours, il a fallu que tu aies le toupet de te montrer ! Si Blaise ne m'avait pas pris ma foutue baguette, il y a longtemps que je t'aurais décapité ! »

La porte était grande ouverte, mais ils ne pouvaient pas voir qui était là car Blaise, qui retenait sa petite amie, leur bloquait la vue. Granger contourna le couple par la gauche, il prit donc la droite, et Blaise recula, la jeune femme enragée calée contre lui. Drago n'entendit qu'une chose : l'exclamation de surprise de Granger lorsqu'elle découvrit l'homme à sa porte. Elle tituba de quelques pas en arrière, le visage empreint de choc et à la limite de la colère. Inconsciemment et malgré lui, il enveloppa de sa main son poing serré pour éviter qu'elle ne finisse par trébucher.

Un éclair traversa le ciel assombri, suivi presque immédiatement d'un grondement de tonnerre. Un orage se préparait – quelle ironie du hasard.

Drago le toisa de ses yeux gris plissés et excédés. Le jeune homme avait l'air d'avoir enchaîné dix rounds de boxe Moldue – et de les avoir tous perdus. Un œil au beurre noir, des lunettes cassées, une pommette enflée, une lèvre en sang, et un nez qui semblait cassé. Est-ce qu'il sentait encore la douleur ? Ses blessures ne semblaient pas le tracasser. Il avait le regard fixé sur Granger, qui lui rendait la pareille. En parlant de Granger, sa voix brisa le silence lorsqu'elle murmura : « Harry ? »

ooo

(Quelques instants plus tard)

Partie 2 : Bienvenue en enfer

La solution de Pansy au 'problème Harry' fut un cruel : « Laissez ce connard se vider de son sang sur le paillasson… de dehors. »

Cela lui valut un charme de silence.

C'était une putain de brillante idée, mais contre-productive. Hermione savait qu'elle aurait dû fermer, non, claquer la porte au nez de Harry dès qu'elle eut annulé le Silencio d'un tremblant « Finite Incantatem ». Elle pouvait entendre ses propres battements de cœur pulser dans ses oreilles tandis que la fureur grossissait dans son ventre et que les larmes se pressaient au coin de ses yeux. Son poing tremblait dans la grande main de Malefoy. Elle aurait aimé lui jeter un sort.

Sur les 365 jours où il était libre de lui parler, il avait fallu qu'il choisisse ce jour. Ce jour. Son sang se mit à bouillonner. Elle ne pouvait cacher la colère et l'amertume qu'il y avait en elle. Hermione avait l'impression de sentir son cerveau au bord de l'implosion. Il voulait parler ? Eh bien – non ! L'avait-il écoutée quand elle avait parlé ? Non ! Donc de quel foutu droit se pointait-il chez elle pour lui supplier de l'écouter ? On n'a pas toujours ce qu'on veut dans la vie, n'est-ce pas ? Elle n'avait ni besoin ni enviede le voir ici. Elle n'arrivait même plus à respirer en sa présence. Tout ce qui lui revenait n'était que douleur, déni, refus. Il n'avait pas le droit de venir chez elle, dans sa maison ! Encore moins ce jour-là !

Hermione savait qu'elle aurait dû ignorer les yeux suppliants de Harry. Elle aurait dû ignorer sa main heurtant le mur invisible des puissants boucliers magiques – boucliers qui le retenaient hors de sa vie et hors de sa maison. Elle aurait dû laisser Malefoy la ramener au salon. Il tenait son poing ; tout ce qu'il avait à faire était d'ouvrir la voie, et elle aurait suivi. Mais il resta immobile, comme s'il savait ce qui devait arriver.

« … Vous avez été la personne la plus épatante de toutes depuis le début, continuez sur cette lancée. »

« Malefoy, retire les protections d'accès à l'entrée, s'il te plaît. » C'était sorti dans un souffle. Elle savait qu'elle était trop sur les nerfs pour annuler les sorts elle-même.

Le visage du blond affichait une expression neutre, diplomatique. « Que-

- Retire les sorts ! » lui hurla-t-elle, la voix chargée d'émotions. Aussitôt, elle le regretta. L'expression de diplomatie déserta son visage en un rien de temps et fut remplacée par une colère sourde et silencieuse qui glaça le sang d'Hermione. Il lui lâcha la main comme si son toucher le dégoûtait. Le sorcier tourna les talons, mais Hermione lui attrapa la main, les regrets au bout des lèvres. « N-ne t'en va pas. Je-je ne voulais pas m'en prendre à toi. »

Comme à son habitude, Malefoy la dévisagea. Son visage ne montrait absolument aucune émotion, ses lèvres étaient pincées, et son corps aussi raide que quand elle l'avait enlacé l'autre soir. La sorcière soutint son regard. Hermione pouvait littéralement voir les rouages de son cerveau cliqueter à plein régime en lui, en proie à une bataille mentale. Elle savait qu'il ne voulait pas rester, qu'il n'avait jamais voulu rester, mais il le faisait pour des raisons qu'elle commençait enfin à saisir. Il restait parce qu'elle le lui demandait. Leur alliance était, eh bien – elle avait toujours cette impression que Malefoy aurait préféré ne jamais commencer à se préoccuper d'elle. Cela ne changeait rien au fait qu'elle ne voulait pas qu'il la laisse.

Hermione ne se détendit que lorsque Malefoy sortit finalement sa baguette de sa poche et, suivant avec précaution chacune de ses directives, retira les protections d'entrée. Elle lui tourna le dos pour voir Harry faire un pas en avant, entrant chez elle, scrutant prudemment autour de lui. Mais, lorsqu'elle se retourna de nouveau, il s'éloignait dans le couloir, vers le salon. Elle voulut l'appeler, mais elle savait pourquoi il était parti.

Elle devait faire face à certaines choses seule, à présent.

« Comment as-tu trouvé ma maison, Harry ? Demanda froidement Hermione.

- J'ai demandé l'adresse à Molly. Elle m'a dit que tu la lui avais donnée il y a quelques mois. Je voulais qu'on parle. »

Sur le même ton : « On peut parler indéfiniment, ça ne servira strictement à rien si tu n'écoutes pas.

- Eh bien, je vais écouter, maintenant, lui répondit fermement Harry. Je suis prêt à écouter. Je suis prêt à en apprendre plus sur mon fils. »

Hermione se massa les tempes. « Pourquoi aujourd'hui ? Gémit-elle. Pourquoi maintenant ?

- J'ai merdé. J'ai tout fait foirer avec toi, avec Ron, et je suis - », il prit une inspiration : « Je veux réparer tout ça. »

Elle rétorqua franchement : « C'est impossible. »

Il hocha la tête. « Est-ce que je ne peux pas au moins essayer ? Je veux juste que les choses redeviennent ce qu'elles étaient, comme quand nous étions amis. »

Elle se raidit sur-le-champ. Amis. La colère la submergea violemment. Amis ? Il voulait qu'ils redeviennent amis ? Après tout ce qui était arrivé, après les mots qu'il avait eus et ses actes cruels et ses – non, elle ne se laisserait pas embarquer là-dedans. « Je ne veux pas éclater ta bulle, Harry, mais les choses ne regagneront jamais ce stade.

- On peut au moins essayer, non ? »

Elle répondit froidement, mais honnêtement : « Je ne sais pas si j'en ai envie. »

Les mots piquaient et elle en était consciente. Harry recula, l'air blessé, mais il ne répondit ni ne la regarda dans les yeux. Non, le sorcier fixa ses pieds. Elle ne pouvait deviner ce qui lui traversait l'esprit, mais il fallait qu'elle lui demande pour son visage.

« Qu'est-ce qui t'est arrivé ?

- Ron. »

Il était donc rentré de Roumanie.

Il était inutile d'en dire davantage. Elle savait ce qui s'était produit. Ron avait dû arriver à peu près au même moment que Harry qui venait demander son adresse à Molly. Ce qui avait suivi avait dû mettre le Terrier sens dessus dessous. Pauvre Molly.

Hermione ouvrit la marche vers l'atmosphère tendue du salon. La dispute momentanée était manifeste entre Blaise et Pansy, car Drago était assis entre les deux. Pansy, silencieuse (et le regard noir), caressait Apollon. Blaise, calme, feuilletait un des livres de la table basse. Et Malefoy, inexpressif, fixait sa main. « Malefoy, tu peux me faire une faveur et soigner le nez de Harry ? »

Toutes les têtes se levèrent brusquement à sa demande. Pansy avait clairement quelque chose à en redire – et les chances étaient élevées que ses mots ne soit pas plaisants à entendre. Drago Malefoy, réticent, se leva du canapé et ramassa sa baguette, posée sur la table basse, après avoir marmonné traîtreusement un charabia méchant dans sa barbe. De toute évidence, il allait devoir être l'homme mature de la situation et guérir une personne qu'il n'appréciait ouvertement pas, ce pour quoi elle le respecta vraiment. Il avait à peine fait trois pas vers eux que Harry fit connaître son malaise. « Je – je préférerais que ce soit Blaise. »

Le blond haussa lentement un sourcil.

Harry se défendit : « Tu l'as cassé en Sixième Année. »

Malefoy leva les yeux au ciel et Hermione l'imita mentalement. Il se montrait ridicule. « Tu ne lâches donc jamais rien ? » lui dit le blond avec mépris.

Après que Blase eût réparé son nez et que Pansy lui ait presque balancé à la tête une poche de glace invoquée, Hermione décida d'annuler le reste de leurs plans. Elle commença à s'excuser, mais c'était inutile. Ils comprenaient. Pansy et Blaise furent les premiers à partir par Cheminée. Ils l'enlacèrent chacun leur tour et Pansy soutint un regard silencieux et mortel à l'attention du sorcier aux cheveux noir de jais. Malefoy fut le dernier à s'en aller.

« Si j'ai besoin de quelque chose, » commença-t-elle nerveusement, jetant un coup d'œil par-dessus son épaule vers l'endroit d'où Harry les fixait intensément, droit et immobile. Il était trop loin pour les entendre, mais semblait brûler d'envie de capter leurs propos. « … Je peux venir chez toi ? » Pansy, l'option numéro deux, n'était même pas envisageable ; elle traquerait Harry avant de le démembrer magiquement si elle avait le moindre soupçon qu'il lui ait fait quelque mal que ce soit.

Après quelques secondes de réflexion, il acquiesça d'un très bref hochement de tête, raide et réticent, avant d'empoigner de la poudre de Cheminette et de disparaître dans une déflagration verte.

Harry ne fit rien pour cacher la désapprobation dans le ton de sa voix. « Je ne savais pas que toi et Malefoy étiez de si bons amis. »

Encore ce mot. Amis. Pouvait-il cesser d'utiliser ce mot ? Merlin ! Ses narines se dilatèrent. Elle lui répondit très posément, mais la colère suintait ostensiblement. « Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas à propos de moi, Harry, et j'apprécierais que tu laisses son nom en dehors de tout ça. Peu importe ce qui se passe entre lui et moi, ça n'a rien à voir avec la raison de ta venue, et si c'est le cas, tu sais où se trouve la porte.

- Merlin, Hermione, tu sais que je ne suis pas là à cause de ce foutu idiot. Il –

- Dehors, » déclara-t-elle simplement.

On eut dit que c'était la première fois qu'elle le jetait dehors. Alors que non. « Quoi ?

- J'ai dit, dehors, répéta-t-elle en articulant exagérément le dernier mot.

- Pourquoi ?

- Parce que j'ai cru que tu étais venu pour en apprendre plus sur ton fils, mais visiblement, tu préfères agir en crétin immature –

- Je suis là pour en savoir plus sur lui ! » s'exclama-t-il, irrité. Harry ne prenait jamais très bien les attaques sur sa personne.

Elle rétorqua vivement : « Alors prouve-moi que tu es capable d'être mature, et ferme-la au sujet de Malefoy ! »

Harry se para d'un air résolu avant d'acquiescer gravement. « D'accord. Très bien. »

Elle se calma en prenant quelques profondes inspirations, et l'invita à s'asseoir sur le canapé pendant qu'elle allait chercher une des cassettes rangées dans le meuble sous la télévision. Une fois qu'elle eut mis la main dessus, Hermione inséra la cassette dans le modeste magnétoscope. « J'ai pensé qu'il valait mieux que je te montre Matthew, plutôt que de te raconter ». Apollon se frotta à sa jambe et elle le prit dans ses bras.

« Depuis quand tu as un nouveau chat ?

- Aujourd'hui. » Elle se dit qu'il n'aurait été ni nécessaire ni judicieux de lui confier que Malefoy le lui avait offert.

« Qu'est-il arrivé à Pattenrond ?

- Il est mort pendant l'année où mes parents étaient en Australie, répondit-elle tristement.

- Oh… Je suis désolé. »

Hermione ne voulait pas de sa pitié et elle voulut le lui signifier, mais Apollon se mit à ronronner plutôt soudainement, se pelotonnant dans ses bras et la pétrissant affectueusement de ses petites pattes. Ses ronrons lui rappelèrent qu'elle ne voulait pas se battre en cette journée, et que ni elle ni Harry n'étaient le sujet ; c'était Matthew. Quel flair, ce chaton. « C'est son anniversaire aujourd'hui, tu sais. Aujourd'hui. »

D'une voix légèrement étranglée, il répondit : « Je me souviens. »

Il se souvenait. « Je, » Elle prit la télécommande par terre et se releva, Apollon toujours calé dans ses bras. Hermione choisit ses mots avec précaution : « J'espère que tu ne penses pas que je t'ai délibérément gardé en dehors de sa vie.

- Je ne pense pas ça. » Harry la dévisagea, le regard si profond qu'elle eut la sensation de pouvoir plonger directement au fond de son âme. Pourtant, elle préféra ne pas le faire, par peur de ce qu'elle pourrait y trouver et y voir. « Je veux dire, d'abord, j'ai pensé ça. Puis je me suis assis et j'y ai réfléchi. J'ai repensé à ce que tu m'avais dit et à ce que Malefoy -

- Malefoy ? L'interrompit Hermione. Quand est-ce que tu as parlé à Malefoy ?

- Le jour où tu nous as tout dit. »

Eh bien là, c'était elle qui en apprenait une bonne. Elle n'était pas sûre de savoir quoi penser. Le cœur battant soudain à tout rompre, elle se retrouva incapable de se concentrer. Qu'avait dit Malefoy à Harry ? Que – est-ce qu'il lui avait dit pour Matthew ? Est-ce qu'il lui avait raconté tout ce qu'elle lui avait dit ? Est-ce qu'il l'avait trahie ? Hermione, paniquée, s'en voulut. Merde ! Elle aurait dû se douter qu'elle ne pouvait pas lui faire confiance ! Il ne lui avait jamais donné une seule raison de le faire, par le passé. Elle aurait dû savoir qu'il ne fallait pas tout lui raconter. Elle – elle coupa court à ses pensées. Non. Hermione pouvait faire mieux que le blâmer avant d'avoir la preuve de quoi que ce soit.

Elle refusait de l'accuser de la même manière que Harry l'avait accusée elle.

« Que – qu'est-ce qu'il a dit ?

- Il m'a dit que je ne savais pas tout à propos de toi et je me suis disputé avec lui. Je croyais te connaître – on dirait que l'idiot avait raison. » Harry secoua la tête, en proie à l'ironie de la situation. « Il m'a dit que j'étais un abruti immature et que s'il avait eu des amis comme moi, il n'aurait pas eu besoin d'ennemis. Il m'a dit que je n'avais pas idée de ce que tu traversais à cette époque – il avait raison aussi à ce sujet. » Il sembla frappé d'une évidence qui lui fit murmurer : « Il avait raison – il avait raison sur toute la ligne. »

Elle essaya de ne pas avoir l'air trop préoccupée, mais échoua misérablement. « Il – il ne t'a rien dit d'autre, hein ? Sur mes parents ou Matthew ?

- Non. »

Hermione relâcha intérieurement la respiration qu'elle avait retenue. Il ne l'avait pas trahie. Il – elle faillit sourire. Il aurait pu parler à Harry, il aurait pu tout lui raconter, mais il ne l'avait pas fait. Il avait sûrement dû en mourir d'envie, mais n'avait pas cédé. Sa lèvre trembla car à cet instant, elle venait d'inclure une nouvelle personne dans son monde. De tout son cœur, elle sut qu'elle pouvait compter sur Drago Malefoy. Elle pouvait aller chez lui, lui parler, se tenir près de lui, se confier à lui, lui tenir la main, s'asseoir à ses côtés, l'enlacer, et placer sa confiance en lui. Il n'était pas parfait, non ; il était parfaitement imparfait, comme elle. Mais ses défauts étaient les bienvenus. Il ne la trahirait pas, ne lui ferait pas de coup bas, ne lui ferait aucun mal. Prendre conscience de cela était grisant, effrayant, troublant, mais c'était incontestable. Et tandis qu'elle réalisait encore davantage de choses, Harry traversait sa prise de conscience personnelle.

« Je ne t'ai pas laissé d'option, pas vrai ? Je n'ai pas été juste envers toi, non ? Je n'ai pas pensé à toi, hein ? Je n'ai pas – Malefoy a raison, je suis un abruti. »

Il réalisait tout ce qu'elle avait voulu qu'il comprenne depuis cinq ans, mais elle leva la main pour l'arrêter. « Harry.

- Je suis désolé. » Il était sincère ; elle pouvait presque sentir son sentiment irradier des pores de sa peau. « Je suis désolé de la façon dont je t'ai traitée à l'époque et je suis désolé de la façon dont je t'ai traitée ces six derniers mois. Je n'aurais pas dû dire tout ce qui est sorti de ma bouche. Je n'aurais jamais dû t'abandonner. Je n'aurais pas dû tenter de faire pression sur toi pour que tu me pardonnes. Si tu ne me pardonnais jamais, je -

- Je te pardonne. »

Le sorcier eut l'air sonné. « Vraiment ? »

Hermione hocha la tête. « Je te pardonne, pour que tu puisses me pardonner, pour que je puisse me pardonner moi-même. J'ai besoin de me pardonner moi-même.

- Je te pardonne. »

Trois mots qui faillirent la faire pleurer de soulagement. L'amnistie les inonda tous les deux, elle pénétra leur peau et leur cœur. Ils se pardonnaient l'un l'autre, mais n'oubliaient pas. Ils pourraient dorénavant avancer, mais les choses entre eux ne changeraient pas. Il faudrait du temps et de la patience, de la compréhension et de la force. Il devrait s'armer d'une capacité d'écoute, et elle devrait laisser ses souvenirs de côté. Ils avaient, néanmoins, fait un bond en avant et franchi un obstacle de taille, avec ces trois petits mots.

Harry brisa le silence. « Est-ce que – est-ce qu'il a un jour posé des questions sur moi ? »

La sorcière sourit tristement et hocha la tête. « Tout le temps. Il soufflait ton nom dans son sommeil... » Sa gorge se resserra. Hermione s'éclaircit la voix avant de poursuivre d'un ton rauque : « Je lui montrais des photos de toi, je lui racontais des histoires sur toi, sur nous et R-Ron, à Poudlard. » Elle le vit grimacer douloureusement à la mention de son meilleur ami. Elle ne s'y attarda pas. « Je lui ai un peu parlé de la guerre et du fait que tu étais un héros ; que tu nous avais sauvés de Voldemort. Je ne t'ai pas gardé loin de lui. Je ne t'ai pas caché à lui. Il – il était - » Sa voix était de nouveau étranglée. « Harry, il – il t'aimait, beaucoup. » Elle fut contrainte de s'asseoir, ses genoux flanchant et menaçant de se dérober sous elle. Les larmes affluèrent dans ses yeux à la simple pensée de toutes les discussions qu'ils avaient eues à propos de « papa ».

Harry Potter était tiraillé entre la tristesse et le bonheur. Son fils l'avait connu, mais cela ne changeait pas le fait qu'il n'avait pas connu son fils.

« J'ai souvent eu l'intention de te le dire, j'ai souvent eu l'intention de rentrer en Angleterre et faire face à mes démons, mais quand il est tombé malade... »

Plantant un regard froncé et confus dans le sien, il murmura : « Malade ?

- Oui. Il était malade. Déjà, il avait une leucémie. J'étais à deux doigts de te contacter quand on a finalement trouvé un donneur.

- Tu aurais dû me contacter quand même.

- Je sais, Harry. J'ai fait une erreur et les mots ne peuvent exprimer à quel point j'en suis désolée. Je t'ai tenu loin de lui et c'est quelque chose que je vais devoir assumer pour le restant de ma vie. »

Il n'y eut rien d'autre que le silence pendant de longues minutes.

« Hermione, comment est-il – »

Elle le coupa d'une voix atone. « Une tumeur cérébrale maligne, non diagnostiquée. » Elle caressait avec douceur le pelage du chaton, essayant de relater l'histoire sans pleurer : « Elle avait grossi dans son cerveau depuis au moins deux ans, m'a dit un des docteurs. » Une unique larme courut le long de sa joue, et elle fut incapable de retenir le flot qui suivit. Tant pis pour l'histoire racontée sans pleurer. « On a essayé de la traiter, de la stopper, de la contrôler, mais elle a continué de grossir encore et encore. Elle n'a jamais cessé de croître.

- Et la magie –

- La magie a ses limites, et tu le sais. La magie lui a permis de garder ses cheveux et de maîtriser les symptômes, mais elle a été incapable de le guérir. Ils m'ont vite conseillé de prendre mes dispositions. Je savais qu'il fallait que je te contacte, à ce moment-là, mais j'étais à côté de la plaque, enlisée dans le chagrin. Je perdais mon fils. Je – je ne – »

Elle sentit son bras s'enrouler autour d'elle et l'attirer vers lui. Harry souffla cinq mots qui, ajoutés à son état émotionnel, lui firent lâcher un sanglot bouleversé : « Je ne t'en veux pas. »

Le chaton sur ses genoux était oublié depuis longtemps quand elle fondit en larmes. Toute la journée, elle s'était répété de ne pas pleurer, elle avait joué le rôle d'une maman vaillante, elle s'était occupé l'esprit en cuisinant et en discutant, elle avait souri de ces sourires qui n'atteignent pas les yeux, elle avait ri de ces rires vides, mais elle ne pouvait se retenir indéfiniment ni renier ses émotions. La pression abrupte de ce qu'elle ressentait intérieurement était extrêmement intense. Hermione ne pouvait plus la tolérer. Elle était si fatiguée de se montrer vaillante. Quelques larmes tombèrent sur son visage et elle en fut stupéfaite. Il n'avait même pas connu Matthew – pas plus que Pansy, d'ailleurs, qui avait en fait elle aussi pleuré plus qu'Hermione, au début.

Pendant neuf minutes, elle s'autorisa à pleurer et faire le deuil de son fils, qui aurait dû fêter son cinquième anniversaire ce jour-là.

Arrivé à la dixième minute, elle s'était vidée de toutes les larmes de son corps.

Hermione releva doucement la tête, s'essuya les yeux, et dévisagea un Harry aux yeux mouillés. Apollon était parvenu d'une manière ou d'une autre à grimper sur la petite table d'appoint, et les observait avec des yeux bleu azur presque tristes. Elle aimait vraiment ce chaton.

« Il – il est mort à 16h21 le – le dix-neuf février. J'ai laissé P-Pansy appeler les secours, pendant que – que je le tenais dans – dans mes bras... » Elle ne pouvait rien dire de plus.

Étonnamment, il ne dit rien sur le fait qu'elle avait cité Pansy.

A Poudlard, Drago Malefoy avait toujours accusé qu'on puisse lire en Harry comme dans un livre ouvert. Et il avait raison. La moindre émotion, le moindre fragment de tristesse et de deuil qu'il ressentait se voyait sur son visage. Et cela lui fit mal. Cela lui fit plus mal que ce à quoi elle aurait pu s'attendre. Elle essaya de cesser de penser à tous les 'et si', mais elle ne pouvait s'en empêcher. Et si elle l'avait contacté ? Et si elle – non, elle devait arrêter. Elle devait avancer. Le passé appartenait au passé. Il ne changerait rien. Il pouvait simplement la garder de refaire à nouveau les mêmes erreurs.

Hermione tendit la main pour reprendre la télécommande et alluma la télévision. « J'ai fait cette cassette pour toi, juste au cas où tu découvrais un jour l'existence de Matthew ou si quelque chose m'arrivait à moi ou à lui. Tous les ans, le jour de l'anniversaire de Matthew, on s'asseyait, et on enregistrait sur la même cassette, à la suite. Je ne voulais pas que tu rates quoi que ce soit – et je reconnais que jamais je n'aurais pensé que tu la verrais un jour, mais – mais je suis heureuse de pouvoir te la montrer. »

Elle pressa le bouton Play.

L'écran resta noir quelques secondes, affichant seulement la date en bas du téléviseur : 4 Mars 1999. Hermione se souvenait de ce jour comme si c'était hier. Après tout, c'était l'un des plus beaux jours de sa vie : le jour où elle avait ramené Matthew de l'hôpital à la maison. La caméra bougea un peu pendant qu'elle était installée sur son trépied et que le cache de l'objectif était ôté. La première chose visible ensuite, c'était le salon d'Hermione, chez elle, à Venise. Il était décoré de plantes, de tableaux, de vie. Puis Hermione, âgée de dix-neuf ans, apparaissait et s'asseyait sur le canapé, juste en face de la caméra. Ses cheveux étaient tirés en arrière en une queue de cheval et elle portait un t-shirt blanc et un pantalon large, gris. Elle avait l'air épuisée et dans les nuages, mais heureuse.

« Si tu vois cet enregistrement, Harry, alors c'est que tu sais pourquoi je suis partie. J'espère que je suis assise avec toi pour regarder ça, sinon, alors je tiens à m'excuser. Je n'ai jamais eu l'intention de vous blesser, ni toi ni Ron, mais il fallait que je parte, dans votre intérêt et dans l'intérêt de notre fils. Tu m'as dit, en Australie, que je faisais une erreur en le gardant, et je veux te montrer à quel point tu avais tort. »

L'adolescente se levait du siège et quittait le champ de vision, avant de revenir, un magnifique bébé, apaisé et endormi, dans les bras. Il était douillettement enveloppé d'une couverture couleur bordeaux. Il s'agita un peu dans son sommeil, mais elle chuchota doucement : « chuuut », en le berçant tendrement. Le nouveau-né avait la tête couverte de petits cheveux noirs. Hermione s'arracha à la vision d'elle plus jeune, et jeta un coup d'œil à Harry – pour le découvrir complètement épris de ce qu'il voyait. Il était penché en avant, les coudes sur les genoux, et fixait la télévision intensément.

« Il est magnifique, n'est-ce pas ? »

« Oui, » l'entendit-elle souffler, et son cœur se serra et se déchira.

« Il s'appelle Matthew Caleb Granger et il est de retour à la maison après un long mois à l'hôpital. Il a un petit souffle au cœur. Les docteurs ont dit qu'il ne pourrait jamais courir ou jouer sans être essoufflé. On va leur montrer, hein, Matthew ? » Elle baissa des yeux brillants d'un amour sincère sur son fils. « On va montrer au monde entier que tout est possible. » Elle lui embrassa le front. « Et si tu ne réussis jamais à courir ou jouer, je t'aimerai quand même. »

L'écran redevint noir et la date changea : 6 Février 2000. Premier anniversaire de Matthew.

Les cheveux d'Hermione étaient emmêlés autour de son visage et elle était toute rouge, mais c'était parce qu'elle portait un garçon de un an qui se tortillait dans tous les sens, et qui frappait deux Legos bleus l'un contre l'autre en répétant « vroum vroum » encore et encore. Habillée d'un t-shirt à manches longues et d'un pantalon verts, elle s'était visiblement récemment coupé les cheveux et ses yeux noisette étaient grand ouverts et joueurs.

« Matthew, tu veux dire bonjour à papa ? »

Le bébé sur l'écran secoua la tête pour dire non et continua de cogner les Legos ensemble.

« Il secoue la tête pour tout. Regarde. » Elle sourit et chantonna : « Matthew, tu veux faire la sieste ? »

Il secoua la tête en signe de dénégation.

« Tu veux manger un gâteau et de la glace ? »

Il secoua encore la tête. La Hermione à l'écran éclata de rire.

« Dis au-revoir à papa. »

Il arrêta de frapper les Legos et leva un regard curieux vers la caméra.

« Pa – pa ? »

Harry sembla au bord des larmes, et Hermione n'en menait pas plus large.

Arrivés à la fin de l'enregistrement du second anniversaire, pour lequel Hermione avait littéralement dû courser le bambin mort de rire dans tout le salon avant de réussir à le placer en face de la caméra, ils pleuraient tous les deux – de rire.

Cela débuta par un gloussement de Harry et aboutit à un franc éclat de rire de la part d'Hermione.

Elle se souvenait très clairement de cette journée. C'était plus tard dans l'année qu'on lui avait diagnostiqué une leucémie, mais ça aurait été impossible à deviner. Il montrait toutes ses dents à chacun de ses sourires. Merlin, faire parler Matthew lui avait demandé une bonne heure et pas mal d'incitations, mais une fois qu'il avait été lancé, il ne s'était plus arrêté. Pendant plus d'une heure, il avait parlé de tout et de rien, allant du « bobo » qu'il avait au coude jusqu'au gâteau que sa maman avait cuisiné pour lui. Il parlait des « samallows », des « lives », et du « Kiddich » (des chamallows, des livres, et du Quidditch, tel que le corrigeait Hermione en arrière-plan de la vidéo). Il applaudissait vivement, il rigolait, il racontait des histoires à peine compréhensibles, parlait de son émission de télé préférée, et rougissait d'excitation. Il s'approcha soudain très près de la caméra, toqua contre l'objectif de son petit doigt, et demanda :

« Y'a qué'qu'un ? »

Son père sourit d'affection.

Pour le troisième anniversaire de Matthew, il avait décidé de s'asseoir « comme un grand garçon » et de parler. Il n'avait « pas besoin de maman » pour l'aider. Ils avaient découvert la tumeur deux mois après cette vidéo, mais elle n'aurait toujours pas pu deviner qu'il était malade. Matthew compta lentement en Anglais et en Italien, et dit à son papa qu'il l'aimait, en Italien. Il était un petit garçon vraiment intelligent. Il parla de son jouet-balai, de son meilleur ami Zak le lion, de ses balades au parc avec sa maman tous les samedis où il pouvait jouer avec d'autres enfants, de leur soirée-histoire tous les vendredis, et de leurs mercredis-lasagnes.

Hermione se rendit compte que c'était ainsi qu'elle se rappelait Matthew : souriant et heureux. Elle ne se souvenait pas de ses pertes de conscience, de ses vomissements post-radiothérapie, ou de sa fatigue extrême. Elle se souvenait de lui soit avant, soit après, mais jamais pendant ces épisodes-là.

Matthew était au milieu du compte rendu de ses cadeaux d'anniversaire lorsqu'on frappa à la porte d'entrée.

Harry ne s'aperçut de rien. Il était trop occupé à sourire et rire de son fils.

Il avait l'air tellement fier et heureux qu'Hermione sentit une vague de paix troublée et troublante submerger son esprit ; ils avaient signé une armistice. Pourtant, elle se demandait si Harry aurait été aussi réceptif à Matthew dans la vraie vie. Elle avait le sentiment que oui, il l'aurait été. Et même si elle se sentit immédiatement horrible de l'avoir maintenu en dehors de ça, elle devait garder à l'esprit qu'il ne nourrissait aucune rancœur à son égard. Le laissant seul dans le salon, Hermione glissa tout à tour son regard sur l'homme assis sur le canapé et sur le garçon à l'écran. Père et fils, réunis par la télévision.

C'était bizarrement émouvant.

Les coups insistants à la porte l'arrachèrent à sa vision.

Elle ouvrit la porte pour tomber sur quelqu'un qu'elle n'aurait jamais imaginé voir là.

Ginny Weasley.

Le son violent et profond d'un grondement de tonnerre déchira le ciel, les premières gouttes de pluie se mettant à dégringoler – quelle coïncidence.

Hermione croisa les bras et afficha une expression glaciale. Ce n'était ni une visite de courtoisie ni une visite amicale. Le regard marron de l'autre sorcière était empreint d'une lueur de fureur et de méfiance. Rien d'inhabituel ou d'anormal, somme toute. « Qu'est-ce que tu fais ici, Ginny ?

- Mon petit ami est ici, dit-elle sans détours.

- Et comment es-tu au courant de cette mini-info, au juste ? »

La rousse ouvrit la bouche pour répondre, mais la ferma brusquement. Hermione haussa un sourcil, tenant bon, calmement, face à l'autre femme. Elle savait pourquoi elle avait refermé la bouche si subitement. Puisqu'il n'y avait aucune foutue raison pouvant expliquer que Ginny sache que Harry était là, elle aurait été obligée d'admettre qu'elle l'avait suivi, que ce fût magiquement ou physiquement. Harry n'aurait apprécié ni l'un ni l'autre. Pour autant qu'Hermione sache, l'espionnage était toujours illégal en Grande-Bretagne, côté Moldu comme côté Sorcier. Et outre le fait que la plus jeune des Weasley espionnait son propre petit ami, elle aurait aussi dû admettre tacitement que leur relation n'était pas aussi parfaite que ce que Ginny avait depuis toujours fait transparaître dans ses lettres et précédentes menaces.

Et ça, ce n'était pas quelque chose qu'elle était prête à reconnaître, notamment face à Hermione.

« Eh bien, puisque tu ne sais pas répondre à la question – » Elle lui claqua la porte au nez.

Hermione s'arrêta un instant, fixa la porte fermée, et son visage se fendit d'un rictus satisfait. Ça faisait du bien – non, ça faisait un bien fou.

Elle tourna sur les talons de ses chaussettes arc-en-ciel et décida de rejoindre Harry dans le salon. Elle n'avait même pas parcouru la moitié du couloir étroit qu'elle réalisa soudain le silence écrasant. Elle était pourtant sûre que la cassette n'était pas finie. Prudemment, elle jeta un regard, arrivée à l'angle du couloir, et repéra Harry. Il sortait la cassette du magnétoscope.

« Qu'est-ce que tu fais ? » lui demanda-t-elle avec précaution.

Harry se redressa de toute sa hauteur et se tourna, cassette en main. « Je devrais rentrer. Ginny va devenir folle, sinon. »

Trop tard pour ça.

« En fait, je suis parti directement après que Molly m'ait donné une potion anti-douleur et ton adresse. »

Cela expliquait qu'il ne semblait même pas remarquer ses blessures. « Oh.

- Ça t'embête si je garde ça ? » demanda-t-il en levant la cassette.

Elle secoua la tête. « Non. C'est à toi. » Passant devant lui, elle alla prendre le chaton qui était par terre, et le berça doucement. Il allait sûrement bientôt avoir faim, si ce n'était pas déjà le cas. « J'ai – j'ai d'autres vidéos et des photos, si tu veux passer les voir un de ces jours. Je pense que j'ai filmé et capturé tous les événements majeurs et mineurs de sa vie, » dit-elle dans un petit rire rauque, amusée de sa propre obsession des photos. Matthew n'avait réussi à tenir immobile pour quasi-aucune d'entre elles.

Harry eut un petit sourire. « Je pense – je pense que ça me plairait bien. » Il y eut un petit bruit qu'aucun des deux ne remarqua, Harry se préparant à dire quelque chose de difficile. « Écoute, Hermione, pour l'Australie –

- Je crois que c'est mieux si nous laissons au passé ce qui lui appartient. » Elle ne voulait pas déterrer les vieux souvenirs trop douloureux.

Pas aujourd'hui. Pas alors qu'ils avaient fait de tels progrès. Ils avaient encore un trop long chemin à parcourir pour ne pas s'amuser en plus à rejouer le passé.

Il acquiesça pour indiquer son accord, et un silence écrasant tomba entre eux.

« Je ne peux pas m'empêcher de me demander ce qui serait arrivé si tu n'étais jamais partie.

- Pendant longtemps, moi aussi je me le suis demandé – mais je me suis rendue compte que je ne pouvais pas continuer à me torturer comme ça. Toi non plus tu ne devrais pas. De la même façon que je dois me pardonner, toi aussi tu devras le faire pour toi. Ça prendra un certain temps, mais au final, tu seras une meilleure personne –

- Comme toi ? »

Hermione câlinait son chaton qui la patounait avec affection. En toute franchise, elle répondit : « Je n'ai jamais dit que j'étais une meilleure personne. »

Doucement, il fit un pas vers elle. Il était si proche qu'elle pouvait sentir son parfum. « Tu l'es, tu sais ? »

Assez mal à l'aise de par sa proximité, elle murmura : « Il y en a qui ne penseraient pas la même chose s'ils connaissaient la vérité. »

Harry marqua une pause, ajusta ses lunettes sur son nez, et soupira. « J'ai juste besoin d'être honnête avec toi, Hermione, mais je ne sais pas comment faire. »

Elle lui lança un regard d'avertissement. « Alors ne le sois pas. Attends un peu. On parlera de ça un autre –

- Je suis toujours –

- Harry, ne dis pas ça, le supplia Hermione désespérément. Ne dis pas ce que je pense que tu vas dire –

- Hermione –

- Dis-moi n'importe quoi –

- Merde à la fin, je suis toujours amoureux de toi ! Lâcha-t-il, clairement frustré.

- D'autre, »souffla-t-elle.

Impossible de parler, de bouger, et même de respirer. Hermione n'eut même pas le loisir d'encaisser complètement ses paroles. Tout ce qu'elle entendit fut la question furax et blessée de Ginny Weasley. « Tu es amoureux d'elle ? »

Un éclair zébra le ciel, et dans la foulée, le tonnerre grondant sembla s'éterniser. Il se mit à tomber des cordes. C'était comme si elle pouvait entendre chacune des gouttes de pluie entrant en collision avec le toit de sa maison. Parfait. L'orage qui se préparait depuis des heures éclatait finalement dans un timing parfait.

Cela aurait même été l'occasion idéale pour un violent tremblement de terre.

N'importe quoi qui aurait pu l'engloutir. Bienvenue en enfer.


Bonsoir bonsoir !

Mes chers lecteurs, ou devrais-je dire mes chères lectrices puisque aucun garçon n'a a priori rejoint la barque, encore merci d'être de l'aventure, de me soutenir, et d'être si indulgent avec votre dévoué traducteur qui met un petit temps, il faut le dire, à traduire chaque chapitre.

Mais j'essaie de faire au mieux, un travail qui ne perd pas en qualité, et qui soit le plus fluide possible.

Dans 3 mois j'ai ma soutenance de mémoire, autant vous dire qu'en ce moment, entre les cours, les stages, et le mémoire à finir, je ne me "dépêche" pas à traduire. Je continue de vous dire, donc : 2 mois entre chaque chapitre, maximum.

Je vous retrouve donc (maximum, mais sûrement), d'ici fin mars (pour mes 22 ans ahah!), mais d'ici là, j'espère grandement lire encore de vos critiques, commentaires... et avis sur ce chapitre... émouvant non ?

Je l'ai relu cinq fois en tout avant de le poster. Ces cinq fois (+quand je l'ai traduit une première fois), je n'ai pas pu retenir mes larmes en écrivant / relisant le passage des vidéos... ce "Pa - pa ?" m'a systématiquement mouillé les yeux... et pourtant, il en faut beaucoup pour me faire pleurer / éclater de rire en lisant...

Bref, vivement vos reviews...

Je vous embrasse.

little-sniks.