24 et 25 octobre 514, Asie


Kei, une nuit de plus, n'arrive pas à dormir. La première, c'était parce qu'elle craignait que Kami ne soit parti pour toujours. À présent, elle craint pour la santé mentale du pokémon, et pour sa sécurité.
Recroquevillée dans son lit, le regard hagard, elle fixe le corps immobile et roulé en boule sur le sol. L'odeur de sang la prend à la gorge. Elle sait qu'elle va avoir besoin de se laver, de se changer, que cela va mettre un peu plus de sang à disposition de Kami, et elle craint sa réaction. Jamais avant il ne lui avait fait peur comme ça.

Elle réalise soudain que ce qui semblait être de prime abord un conte de fées, n'est finalement qu'une grotesque mascarade. Comment a-t-elle pu croire que le féroce tueur assoiffé de sang pourrait peut-être un jour revenir à la raison ? Les tueurs en série ne s'arrêtent jamais. Elle le sait. Pourtant, à chaque fois, elle espère. Stupidement, elle espère.
Il se met à bouger. Elle tremble de tous ses membres.


Lentement Kami émerge du sommeil. Tout son corps lui fait mal. Quelque part, tout au fond, la vieille et féroce faim s'est réveillée. L'odeur du sang humain est terriblement aphrodisiaque, et son corps ne lui permet pas de satisfaire ses envies.
Il a besoin d'une grande discussion avec Kei. Une discussion terrible, mais nécessaire. Il a beau se voiler la face, éloigner les pensées, elles reviennent, encore et encore. Sa tête est pleine de fantasmes qui le rongent. S'il n'en parle pas, s'il les laisse tourner en rond à l'arrière de son crâne, il risque de finir exactement comme les années précédentes : déprimé et honteux au milieu d'une mare de sang, devant un cadavre, incapable de se nourrir lui-même, et nécessitant l'assistance de Père et Sérénité pendant de trop nombreux jours. Il ne veut plus de ça.
Il doit parler à Kei. Elle saura quoi faire.

Se tournant vers elle, il réalise soudain quel spectacle affreux il doit offrir, barbouillé de sang séché, l'œil vitreux, à moitié ramassé comme une bête prête à mordre. Et elle est terrorisée, Kei, sa Kei, son monde, elle est terrorisée, perchée sur son lit, tellement terrorisée qu'elle n'a sorti aucun pokémon, tellement terrorisée qu'elle n'a pas dormi de la nuit.
- Kei...
- Qu'est-ce que tu veux ?
La voix tremble. Elle a peur de lui. Il en a les larmes aux yeux.
- Kei, je... il faut qu'on parle.

Elle tremble toujours, mais un peu moins.
- Parler de quoi ? Tu veux me tuer ? Tu es comme ces tigres qui, une fois qu'ils ont goûté au sang humain, y retournent toujours ?
- Non ! Enfin, si, mais...
- Alors ne tourne pas autour du pot ! Si je ne suis rien qu'un amusement pour toi, dis-le !
- Tu n'es PAS un amusement !
- Alors qu'est-ce que je suis ? Qu'est-ce que je suis pour toi ?
- Tu tiens vraiment à le savoir ?

Elle halète. Ses cheveux décoiffés et son visage pâle font remonter en Kami les souvenirs du cadavre qu'il a porté dans ses bras. Le sentiment terrible de perte. La douleur insupportable. Le silence, le silence terrible du corps sans vie.
- C'est toi que je veux, Kei. Je veux être dans toi, je veux sentir ton cœur battre contre moi qui n'en ai pas, ton sang que je n'ai pas, je veux ta chair, je veux ton existence ! Je veux sentir ton corps autour de moi !
Le visage de Kei est plus pâle encore.
- Tu vas me tuer. Tu vas me tuer comme tu as tué les autres. Tu n'as plus de barrières, et plus de limites, et la seule chose qui peut t'arrêter à présent, c'est ta propre mort...

Il grince des dents.
- Tu ne comprends pas.
- Je ne veux plus comprendre !
Les oreilles de Kami retombent des deux côtés de son visage.
- Tu me fais peur, Kami ! Tu comprends ? As-tu la moindre idée de ce que tu as fait cette nuit ? Tu t'es roulé dans mon sang en gémissant de plaisir. C'était horriblement effrayant ! Trouve-toi une autre que moi pour faire ça, mais j'ai atteint mes limites !
- Kei... gémit Kami.
- Non, non et non ! N'essaye pas de m'avoir par la pitié ! Tu m'avais dit que tu voulais changer, et là... tu es exactement comme avant ! Pire, tu m'as utilisée !

Elle serre ses bras autour d'elle et se met à pleurer.
- Tu m'as salie !
- Kei, non !
Il plaque ses mains sur ses oreilles. Il ne peut plus écouter ces paroles terribles.
- Kei, je suis allé chercher d'autres solutions ! Il y a d'autres solutions !
- Et quoi ? Tu vas rester avec moi une semaine par mois pour te rouler dans mon sang ? C'est la seule chose à quoi je vais te servir ? Et quand tu n'en auras plus assez ? Qu'est-ce que tu feras ? Tu me tailleras en pièces une bonne fois pour toutes ?

Il ne la reconnaît plus. Elle d'ordinaire si douce, la voilà distordue par la haine et la peur, découvrant les dents comme un animal sauvage. Il ne peut plus supporter ça. D'un geste il l'immobilise, l'empêchant de parler.
- Kei, essaye de comprendre ! Comment suis-je censé éteindre le feu qui brûle en moi ?
Elle lui renvoie un regard furieux, à défaut de pouvoir parler. Un regard signifiant « Sers-toi de tes mains ! ».
- Je. Ne. Peux. Pas, répond Kami en détachant bien les mots. Je ne peux pas y arriver seul.
Il se penche sur elle, tandis que les yeux de Kei s'écarquillent de terreur. Il a un soupir douloureux.
- Kei, ce que tu crains si fort, je ne peux pas le faire. Je... ne suis pas équipé pour.
Le regard terrorisé est remplacé par un haussement de sourcil empreint de curiosité.


Doucement, il prend sa main et la dirige vers le bas de son ventre. Elle ferme les yeux. Elle ne veut pas voir ça. Certes, c'est moins terrible que ce qu'elle craignait mais, qui sait jusqu'où il cherchera à aller après ça ? Elle n'a aucun moyen de se défendre contre le puissant pokémon.
Elle recule ses doigts le plus possible, ne voulant sous aucun prétexte sentir...
De la fourrure, courte, douce et rase, comme celle qui recouvre le reste du corps du pokémon. De la fourrure, et rien que de la fourrure. Elle ouvre un œil : comment se fait-il qu'il sache à ce point mal viser ? Et pourtant...

Il la guide encore un peu, caressant toute la zone, et elle finit par ouvrir les deux yeux. L'étonnement a pris le pas sur la peur.
Elle sent qu'elle peut à nouveau bouger, et ne remarque même pas qu'il l'a lâchée. Intriguée, elle se redresse, et s'approche de lui, le nez à quelques centimètres de son pubis.
Rien.
- Hein ? fait-elle.
Longuement, patiemment, elle l'examine sous toutes ses coutures. Elle doit bien se rendre à l'évidence : il n'a pas de parties génitales, contrairement aux autres pokémons.


Il se laisse examiner et juger. Il sait qu'elle risque de le repousser. Mais il ne peut pas, en son âme et conscience, la laisser le craindre pour des raisons stupides et impossibles.
- Comment... pourquoi ? interroge Kei.
Contrairement à ce qu'il craignait, elle ne se moque pas. Elle a l'air plutôt... intriguée, perdue et, aussi, terriblement triste pour lui.
- Je suis né comme ça.
- Mais, comment ça se fait ?
- Tous les pokémons légendaires sont comme ça : Suicune, Ho-Oh, Célébi, Mew...
- Tu les as rencontrés ? s'exclame Kei.

Il acquiesce lentement.
- C'est pour cela qu'ils sont si rares. Ils ne peuvent pas s'accoupler pour se reproduire. Ils ne peuvent que disparaître, à moins de se régénérer, mais je n'ai jamais vraiment fait attention lorsque Mew me décrivait le processus.


Kei se prend le visage à deux mains.
- Je... je n'imaginais pas...
Maintenant, tout se met enfin en place dans sa tête d'ancienne agent de police. La raison profonde qui le pousse à tuer, à tuer par érotisme, ce n'est pas une empreinte venue du fin fond de sa mémoire. Ce n'est pas une tentative de retourner à la mère qu'il n'a jamais eue, au milieu du sang, comme le jour de sa naissance. La vengeance sur le genre humain n'est qu'un prétexte. La vraie raison, c'est qu'il cherche désespérément à s'accoupler, mais qu'il ne le peut pas. Sa frénésie des premiers jours s'explique enfin.
Le thème général des visions qu'il lui imposait s'explique enfin.
Son attirance pour le sang n'est sans doute qu'un effet secondaire de la façon dont il tentait d'assouvir ses désirs, un transfert effectué avec le temps.

- Je suis désolée de t'avoir crié dessus comme ça.
Il secoue la tête.
- C'est oublié.
- Oh Kami je suis tellement désolée !
Elle le serre dans ses bras, enfouissant son visage dans sa douce fourrure, pleurant à chaudes larmes, pleurant de honte, de tristesse, de compassion et surtout, de soulagement, et de fatigue. Elle sent Kami poser une main sur son épaule, et la glisser dans son dos. Elle le serre un peu plus fort contre elle.

Finalement, elle se calme, et essuie ses yeux du revers de la main.
- Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? demande Kei en reniflant. Nous n'allons quand même pas faire la chasse aux proxys toute notre vie !
- Et bien...
Elle lève vers lui un regard mouillé.
- Il y a quelque chose que je voulais te dire. En fait, des tas de choses, mais une seule suffira pour aujourd'hui, je pense.
- Et les autres ?
- Je... ne sais pas.

Elle se serre à nouveau contre lui, l'oreille collée à sa poitrine, et entend ainsi le son profond de son soupir résonner dans tout son torse. Elle remarque également, à la lumière de ce qu'il lui a dit, qu'il n'a effectivement pas de battements cardiaques. Comme tous les pokémons.
- Il y a des tas de choses qui me tournent dans la tête, Kei, et qui me font peur.
- Comme quoi ?
Il déglutit difficilement. Ça aussi, ça résonne différemment, quand Kei écoute l'oreille collée à sa poitrine. Elle ferme les yeux, bercée par sa voix psychique. Sa peur s'est envolée, seule reste la fatigue de deux nuits blanches successives.
- Je ne veux pas risquer de te perdre une autre fois, soupire Kami.
- Ça ne peut pas être pire que de te rouler dans mon sang, rétorque Kei.

Il abdique.
- Des... des idées de... Des visions de...
Il s'arrête.
- Ça peut pas être pire que les films que regardaient mon mari, rétorque Kei.
- Je ne peux pas, gémit Kami en se cachant les yeux de la main. Après ce qui s'est passé ce matin, je ne peux pas.
- Garde l'idée, quand même, on pourra toujours adapter plus tard.
- Pa... pardon ?

Sous le choc, les oreilles de Kami se sont redressées sur sa tête.
- J'ai dit qu'on pourra toujours adapter les idées pour en faire un jeu. Si un jour on s'ennuie.
- Kei, tu ne te rends pas compte...
- Kami, Kami, Kami, n'importe quoi peut devenir un jeu du moment que les participants respectent les limites imposées et qu'ils se mettent d'accord sur un signal pour s'arrêter.
Il grimace.
- Nous en reparlerons plus tard, soupire-t-il enfin.
- Et toi tu seras étonné d'apprendre tout ce qu'une femme peut faire avec son mari...

Elle bâille largement, et s'installe plus confortablement sur les genoux du pokémon.
- Je ne te fais plus peur ? s'inquiète Kami.
- Je suis trop fatiguée pour avoir peur, répond Kei.
Ils restent silencieux pendant un moment, puis :
- C'étaient quoi, tes solutions ? interroge Kei, à moitié endormie.
- Mew et Célébi utilisent leurs pouvoirs psychiques pour parvenir à leurs fins.
- Et ça marche même si j'ai pas de pouvoirs psy ?

- D'après Mew, continue Kami, le Ho-Oh va se faire brosser et masser par des prêtres il leur laisse de ces cendres ou plumes en échange. D'autres évacuent le trop-plein de stress en se battant sans cesse. D'autres s'immiscent dans les rêves des humains et y trouvent leur compte.
- Et toi ?
Il la prend délicatement par les épaules pour la regarder en face. Elle ouvre avec effort un œil. Le sommeil est en train d'avoir raison d'elle.
- Je voulais essayer quelque chose en rentrant hier soir mais... Je me suis laissé emporter...
- Plus quand je suis là pour voir, ce genre de choses, d'accord ?
- Promis.


Elle se réveille à midi passé, les cheveux humides et sentant le savon, fraîche et dispose et bien lavée. Elle ne remarque pas tout de suite que Kami a lui aussi pris un bain, et qu'il a un air fiévreux.
- Ah, j'ai super bien dormi ! Merci au passage de m'avoir fait ma toilette !
- De... de rien...
Elle tourne la tête. Kami tremble de tous ses membres, pupilles dilatées, respiration haletante.
- Kei je... crois que j'ai besoin d'aller faire un tour pour me calmer...

Lentement elle acquiesce pensivement, prenant le temps d'apprécier le self-contrôle dont il tente désespérément de faire preuve.
- Tu voulais essayer quelque chose de nouveau... murmure-t-elle sur un ton d'encouragement. C'est le moment d'essayer, non ?
Il secoue la tête. Sa respiration siffle entre ses dents. Puis il parvient à articuler :
- Vu l'état dans lequel je suis, je risque de te faire mal.
- Alors, laisse-moi faire, répond-elle avec un sourire.
Il n'a pas la force de protester alors qu'elle l'étend sur le lit et se met à le masser.
- Ça marche pour le Ho-Oh, il n'y a pas de raisons que ça ne marche pas pour toi !


Il tente tout d'abord de protester, puis doit se rendre à l'évidence : elle a raison. C'est une solution de plus, à laquelle il n'aurait jamais pensé.
Il pousse un soupir de contentement, puis se met à ronronner, chose qu'il ne savait pas être capable de faire. Le bout de sa queue bat la mesure, comme le ferait celle d'un chat.

Quelqu'un frappe à la porte. La voix de Claire appelle Kei, lui disant de venir visiter Novossibirsk, que c'est une ville magnifique, avec plein de choses à voir qui datent d'avant le Cataclysme, mais Kei rétorque qu'elle est trop occupée, qu'elle s'occupe de ses pokémons. Dans un demi-sommeil, parfaitement détendu, Kami entend la porte de la cabine s'ouvrir à toute volée et Claire s'exclamer « Petite cochonne ! » avant de s'interrompre. Puis, ce sont les excuses à rallonges de la blonde, pour s'être imaginé autre chose, le rire cristallin de Kei, le gloussement de Claire. Il sent le lit s'affaisser à l'endroit où Claire s'assoit pour le regarder de plus près. Les questions de Claire, curieuse, qui s'étonne de ne pas l'avoir vu auparavant. Les réponses simples et vagues de Kei, au sujet de la timidité du pokémon. La curieuse Claire qui demande ensuite si elle peut aider Kei à le masser. Le regard interrogateur de Kei, auquel il ne répond pas, trop occupé à ronronner. Kei qui finalement autorise Claire à le toucher, lui demandant de se garder de s'approcher de la zone pubienne. Le rire de Claire, à qui l'idée ne serait jamais venue. Les deux femmes qui discutent à voix basse, et leurs quatre mains sur sa fourrure.

Il est au paradis.
Il se sent si bien qu'il ne remarque pas lorsqu'elles arrêtent de le masser lui pour s'occuper des autres pokémons, babillant gaiement de leurs sujets favoris.


- Ého, Kami ? Kami, ça va ?
- Mmh...
Kei est étonnée de l'entendre répondre de la voix, au lieu d'utiliser ses pouvoirs psychiques.
- Kami ?
- Oui ?
- Est-ce que ça va ?
- Laisse-moi le temps d'émerger...
- Tu m'as fait peur, tu as dormi toute l'après-midi, toute la nuit...

Elle recule, lui laissant la place de s'étirer. Il bâille largement. Sa queue se tortille une ou deux fois, il secoue ses oreilles.
- T'as l'air complètement ailleurs, s'amuse Kei.
- Tu ramènes une copine à la maison quand tu veux, répond Kami avec un sourire en coin.
- Nous sommes le vingt-cinq. Tu as dormi pendant plus de quinze heures ! Je ne savais pas si je devais m'inquiéter ou pas.
Une secousse du train les ramène à la réalité.
- Nous étions à l'arrêt ? s'étonne Kami.
- Oui, à Iekaterinbourg. Claire m'a fait toute une histoire parce que je n'étais pas allée voir l'opéra et tout le bazar hier à Novossibirsk, je ne pouvais pas rester enfermée avec toi une journée de plus. Surtout que les autres avaient besoin de prendre un peu l'air.

Elle désigne ses autres pokémons, installés le plus confortablement possible dans l'étroitesse du lieu.
- Et c'était bien ? s'enquiert Kami.
- Un peu glauque, avoue Kei. Nous avons visité un temple chrétien – ça s'appelle une église je crois – et Claire a raconté des histoires de famille régnante fusillée, de guerre, de ministre-sorcier soit-disant immortel, qui, paraît-il, hante encore les rues de la ville, et oh, au passage, il serait de bon ton que tu m'enseignes à parler l'Européen.
Elle rougit en fixant ses pieds.
- J'ai complètement oublié d'apprendre ce que j'étais censée apprendre, j'ai les livres, mais je ne sais pas parler un seul mot d'européen.
- Ça ne doit pas être bien compliqué, la rassure Kami en prenant l'un des ouvrages.

Il le feuillette rapidement.
- C'est assez simple comme structure pour les mots composés, mais la grammaire est barbare. Ils mettent les verbes en début de phrase, contrairement à toi qui les mets à la fin.
- Attends...
Kei se masse les tempes.
- Tu sais lire ?
- Bien sûr. Je ne vois pas ce que ça a d'étrange. Tu sais bien lire, toi.

Elle reste quelques instants hébétée, la bouche ouverte, puis se reprend.
- Combien de temps ça va prendre, tu crois, de m'enseigner à parler l'européen ?
- Quelques jours, répond Kami. Je n'ai encore jamais implanté de souvenirs dans l'esprit de quoi que ce soit, donc, ça prendra plus de temps que si je voulais effacer ta mémoire.
- Tu es vraiment surprenant.
Elle se passe la main dans les cheveux.
- Que suis-je censée faire ?
- Et bien, pour commencer, assied-toi là.

Il recule sur le matelas et lui fait signe de s'assoir le dos contre sa poitrine. Intriguée, elle s'installe le plus confortablement possible. Elle se sent minuscule par rapport à sa taille imposante. Il fait quand même un tiers de plus qu'elle en hauteur, pour plus du double de son poids.
- Tu es tendue, ça ne va pas marcher.
- Comment pourrais-je être détendue ? Je ne sais même pas ce que tu vas faire !
- T'apprendre à parler l'européen, comme tu l'as si gentiment demandé.
- Mais pourquoi ferais-tu une chose pareille ? interroge Kei, soudain en proie au doute.
- Parce que...

Il marque un temps d'arrêt.
- Mais parce que tu en as besoin pour travailler à Strasbourg, voyons.
- Ce n'est pas une réponse.
Il la saisit par les cuisses pour la caler plus près de lui, collant ses fesses à son bassin. Puis il laisse ses mains reposer sur les jambes de l'humaine.
- Qu'est-ce que tu fais ?
- Je ne peux rien faire si tu n'es pas détendue.
- ...dit le plus puissant pokémon du monde, se moque Kei.
- Je ne veux pas te faire mal, rétorque Kami.
- Tu veux toujours m'apprendre l'européen, ou bien... ?
- Tu oses douter de moi ?
Elle ouvre la bouche pour répliquer, puis se tait. Après tout, que sait-elle de la façon dont fonctionnent les pouvoirs psychiques des pokémons ?


« Il est vraiment futé » commente Amalthea. « À ce rythme là c'est elle qui va être dressée, et lui qui va donner les ordres. »
« Tu es jalouse ? » taquine Saturnin.
« Ils font quoi ? » questionne candidement Céra.
« Bande de mammifères. » grogne Sakura. « Aucun respect pour nous autres plantes condamnées à simplement répandre notre pollen un peu partout. »
« Ose me dire que ça ne te fait rien si je fais ça... » réplique Saturnin en glissant une griffe à un endroit précis du corps du ceriflor.

Ce dernier fait un bond en poussant un petit couinement.
« Eh ! Me touche pas là, c'est intime ! »
« Alors arrête de râler, gros jaloux ! » réplique l'akwakwak.
« Dites donc, il ne la masse pas du tout comme elle nous le faisait hier ! » remarque Joey en penchant la tête de côté. « Et d'habitude, elle est plutôt pas contente quand on la touche là... »
« Hum, je pense pas qu'on ait les mains comme lui les a. » rétorque Léo pensivement. « Ça doit être pour ça. Ou le contexte, tu vois. »
« C'est quoi contexte ? » demande Céra. « Dis Amalthea, c'est quoi... qu'est-ce que tu fais avec Saturnin ? »

Amalthea n'est pas en état de répondre ses yeux roulent dans leurs orbites, ses oreilles pendent de son crâne, et ses ailes sont agitées de légers spasmes. Saturnin s'en amuse.
« Alors, t'as donné ta langue au chat ? » cancane-t-il.
« Grr... tu vas voir... je... mmh... oui, juste là... » soupire Amalthea.
Saturnin éclate de rire.
« Tu vas voir... tout à l'heure... » mais la jument de feu n'a pas l'occasion de finir sa phrase.
« Allons les enfants, retournez dans vos noigrumes, vous en avez vu assez pour aujourd'hui ! » commande Sakura en sautillant. « Moi aussi, d'ailleurs. Allez, allez, Léo, Céra, Joey, dans vos noigrumes ! »
« Mais ze veux voir la suite moi ! » plaide Céra.

Puis, plaquant gentiment Joey au sol, remuant la queue :
« Eh Zoey, ze sais ! Et si on zouait à faire pareil ? Ça a l'air rigolo ! »
« Bonne idée ! »
« Mais ça suffit oui ! » grogne Sakura. « Allez, dans vos noigrumes, et que ça saute ! »
« Mais ze veux encore zouer ! » geint Céra. « On a zamais le droit de rien faire ! »
« C'est des adultes, ils comprennent pas. » soupire Léo. « Allez, venez, on a qu'à aller jouer sous le lit. »
« Ze suis trop grande ! » répond Céra. « Ze passe plus sous le lit ! »

D'un revers de pétale, Sakura envoie les noigrumes des trois plus jeunes pokémons vers ces derniers, les forçant à y retourner. Puis il bondit dans la sienne, n'ayant nulle envie d'assister au spectacle qui se déroule en ce moment dans la cabine de Kei.


- Kami, qu'est-ce que tu fais ? soupire Kei. Tu es vraiment en train de m'apprendre l'européen ? Ou c'est juste un prétexte ?
- Comment on dit « lunettes » en européen ?
- « Okulvitro », pourquoi ?
- Et « pokémon » ?
- « Kapsulo monstro ».
- Tu vois, tu apprends.
Elle soupire et s'appuie contre lui, caressant son épaule du dos des doigts.
- C'est bon, tu as gagné.

Elle ferme à demi les yeux tandis que les mains du pokémon courent sur la peau fine de l'intérieur de ses cuisses, sur son ventre et sa poitrine, esquissant des arabesques. La chaleur familière commence à se répandre en elle sachant que son compagnon n'est pas équipé pour la satisfaire, et qu'elle n'est de toute façon pas dans la bonne période, elle en est frustrée d'avance. Mais comment lui dire non ? Il est bien trop convaincant.
- Pourquoi... soupire-t-elle.
- Tu veux vraiment savoir ?
Oh, vu la façon dont il sait se servir de ses mains, non, finalement, elle ne veut pas savoir : elle veut juste que ça ne s'arrête jamais.
- J'ai besoin de concentrer ton attention sur quelque chose ne mobilisant en rien ta réflexion ni tes centres du langage.
- Ah ?
- Si tu essayes de parler alors que j'implante des connaissances d'un nouveau langage dans ton cerveau, non seulement tu risques de mal apprendre les choses, mais en plus, ça sera très douloureux, et je serai obligé de t'imposer de ne pas essayer de penser avec des mots. C'est quand même plus agréable si je te force à penser à autre chose, non ?

Elle lève les mains à ses tempes, où une sorte de migraine commence à s'installer.
- Le simple fait que je te parle t'oblige à utiliser les parties de ton cerveau liées au langage. Tu sens comme c'est douloureux ?
La migraine devient plus forte.
- Mais tu es sûr que... commence Kei, soupçonnant un simple stratagème pour la faire tenir tranquille.
Elle a un hoquet alors que l'association « elektro = électricité » s'implante dans son esprit. C'est effectivement douloureux, et le mot danse devant ses yeux, remplit sa tête, remplit le monde, efface tout ce qui existe, il n'y a plus que ça, tout commence et se termine avec...
L'impression s'arrête et Kami lui souffle dans le cou.
- Après, si tu préfères apprendre les choses comme ça, libre à toi, se moque Kami. Comment on dit « électricité » déjà ?

Elle halète un peu et se frotte les yeux.
- D'accord, je comprends mieux...
- Peut-être serait-il de bon ton de faire une pause, suggère Kami. Ce n'est pas très épuisant pour moi – c'est beaucoup moins épuisant que d'effacer des jours entiers de souvenirs de l'esprit de dizaines de personnes, ce que j'ai déjà fait à plusieurs reprises – mais tu es mise à rude épreuve.
- Mhm...
- Essaye de ne pas trop penser, pour ne pas fatiguer ton cerveau.
- Et comment on fait... aïe !

La migraine revient pendant quelques secondes, fulgurante.
- Médite, répond simplement Kami en s'étirant. Tu sais faire ça, non ?
Elle ferme à demi les yeux, haletant légèrement, et détend son esprit. Elle commence par se concentrer sur sa respiration, et la douleur diffuse dans son cerveau se fait plus distante, plus ténue. Elle ouvre les yeux, et se concentre sur ce qu'elle voit, sur ce qu'elle sent, sur ce qu'elle fait, plutôt que de réfléchir aux dizaines de choses auxquelles elle réfléchit habituellement sans interruption.
Elle porte une main à son estomac : elle a faim.
- J'ai f... commence-t-elle.

La migraine reprend. Kami la saisit gentiment par les épaules et pose un doigt sur ses lèvres en secouant la tête. Elle a compris, mieux vaut ne pas parler. Aller demander son dîner sera un peu plus compliqué que prévu, mais elle sait qu'elle pourra compter sur la bienveillance du maître d'hôtel, ou de Claire.
Un peu au radar, elle ouvre la porte et se dirige vers le wagon-restaurant, faisant un crochet par les toilettes.


« Tu crois qu'elle nous a vus ? » demande Saturnin, immobile tout contre Amalthea, et n'osant plus remuer une plume.
« Elle a l'air vague. » répond la jument de feu.
Un coup de bassin de Saturnin la renvoie à ses pensées premières.
« Owowo... tu vas me faire mourir de bonheur... » soupire-t-elle.
« Tu n'auras qu'à te venger tout à l'heure » la gourmande l'akwakwak.
Kami, assis seul sur le lit, soupire en les regardant.
- Vous ne savez pas la chance que vous avez...
« Oh si je suis au courant ! » souffle Amalthea très vite, avant que son compagnon ne la fasse taire.

Ses sabots grattent le sol de la cabine, elle se retient de botter autant qu'elle peut pour ne pas endommager le mobilier et pour éviter des ennuis à sa dresseuse.
« C'est bien ma belle, gigote pas. » l'encourage Saturnin.
Il lui claque la croupe.
« Hé hé, tu as vraiment de quoi plaire à un homme ! » commente le pokémon eau.
- S'il vous plaît... plaide Kami. Ayez pitié de moi...
« C'est à lui qu'il faut dire ça ! » se défend Amalthea en désignant Saturnin d'un mouvement de la tête.

Soupirant, Kami s'esquive par la fenêtre, préférant aller se plonger quelques minutes dans les eaux glacées de la rivière la plus proche plutôt que de supporter plus longtemps les ébats des deux amants.
« Tu crois qu'on l'a vexé ? » s'inquiète Saturnin.
Il relâche sa prise sur Amalthea, et la contourne pour aller la regarder en face. Cette dernière le plaque au sol d'un genou.
« Aha ! » s'exclame-t-elle joyeusement en dégainant sa longue langue de jument. « On va voir à présent ce que Môssieur Saturnin va dire de ça ! »


- Ouhlà, ça a pas l'air d'aller fort... s'inquiète le maître d'hôtel en voyant s'approcher Kei.
- Mmh... fait Kei avec un geste évasif.
Elle porte la main à son front en grimaçant.
- Ah, mal à la tête ?
Elle acquiesce sans répondre, se concentrant sur le rythme de sa respiration et les bruits du train plutôt que sur les discussions des autres personnes et les paroles du maître d'hôtel.
- Je peux vous faire apporter une aspirine...

Elle lui fait signe que non ça va aller et s'assoit à la première table libre qu'elle trouve. L'aventurier Robert Maurane la rejoint aussitôt.
- Alors ma belle, on aime plus sa bête ?
Elle lui fait signe de s'en aller. Ce n'est vraiment pas le moment, et pour au moins... trois, peut-être quatre raisons différentes.
- Voyons, c'est pas des façons de faire !
Il se lève néanmoins, un air mi-surpris mi-furieux sur le visage. Il se précipite dans le couloir, comme poussé par une force invisible, et commente, en s'éloignant :
- Cette fille me fait planer ! Même lorsqu'elle ne veut pas de moi elle me fait planer ! C'est dingue, non ?

Claire, dans son uniforme de serveuse, vient bientôt apporter son assiette à Kei.
- Tenez, je vous ai aussi préparé une aspirine.
- M'ci...
- Nous sommes désormais en Europe ! C'est pas génial ça ?
- Si...
- Et vous savez comment ça se dit en européen ?
- Désormais en Europe arrivés nous sommes, répond Kei sans trop réfléchir.

Claire ouvre de grands yeux.
- La grammaire laisse à désirer mais... vous savez parler européen ?
- En train d'apprendre, répond Kei, se prenant la tête à deux mains. Ai mal...
- Ah, vous êtes pas gâtée vous, ma parole ! Heureusement que ça ne me fait plus mal ni à la tête ni nulle part !
- Mhm...
- Ah je comprends, ça vous fait encore plus mal quand on vous parle ou qu'il y a du bruit ! Comme quand on a trop bu d'alcool...

Kei interrompt Claire d'un geste.
- Et bien, remettez-vous vite, hein ! encourage la blonde. On a un arrêt de deux heures à Kazan, sur la Volga, demain, vous ne voulez pas rater ça quand même !
Kei secoue la tête.
- À plus tard !

Enfin, le silence se fait. Il n'y a plus que le bruit du train, et les derniers petits murmures de l'aspirine effervescente qui achève de se dissoudre dans le verre d'eau. Kei l'avale d'un trait, et entame son repas, faisant de son mieux pour ne penser à rien. Le soir tombe déjà, c'est fou ce que le temps passe vite. Elle s'imaginait que les quinze jours de voyage en train sembleraient une éternité, et déjà, il n'en reste plus qu'un tiers. Il est vrai qu'elle a eu de quoi s'occuper pendant ce temps, entre les sorties avec Claire, les discussions avec les autres passagers, ses instants avec Kami...
La migraine reprend.


- Kami j'ai mal au crâne...
- C'est parce que tu n'as pas arrêté de réfléchir toute la soirée.
- Tu m'expliques comment je suis censée ne pas penser ?
Il a un sourire triste.
- Il ne nous reste que quatre jours, et tu es censée mémoriser et une nouvelle langue, et des connaissances très pointues sur la géologie, tu en es consciente ?
- Mouais...

Délicatement il l'installe à nouveau contre elle.
- Au fait, tu devrais surveiller un peu mieux tes pokémons, reproche Kami.
- Je suis pas en état... et ils sont assez grands pour se surveiller eux-mêmes...
- Je voulais dire, tu pourrais les rappeler à l'ordre ils ne sont pas très discrets.
- De que quoi ?
- Amalthea et Saturnin.
- Ah.

Elle a un moment de flottement.
- Attends, quoi, tu veux dire que pendant que j'étais en train de manger... aïeuh...
Elle se tient la tête à deux mains.
- Juste sous ton nez et tu n'as rien vu.
- Mhm... tu veux bien t'en occuper le temps que je me remette ? T'es un pokémon, t'es sans doute mieux placé que moi pour ça...
- Je ne suis pas une baby-sitter, rétorque Kami d'un ton vexé.
- D'accord, d'accord.

Elle regarde ses pokémons, qui jouent silencieusement tous ensemble à se pousser et à se chatouiller.
- Bon ben, c'est l'heure de dormir ! Revenez !
Elle les rappelle dans leurs noigrumes, afin d'avoir un peu d'intimité.
- Maintenant, essaye de te détendre à nouveau, lui dit Kami en l'attirant contre lui.
- Pas facile, avec cette migraine...
- Tu n'aurais pas mal à la tête si tu étais détendue.
Elle soupire, et se cale contre lui. Elle pose une main sur le genou du pokémon, et de l'autre, essaye de caresser sa joue. Malheureusement sa petite taille – ou la taille imposante de Kami – l'empêche d'effectuer confortablement la manœuvre. Elle doit se contenter de lui caresser l'autre jambe.
- Au fait, lui dit Kami après un moment, est-ce que ça te dérange si j'en profite un peu ?
- Si tu en profites un peu pour quoi ?

Elle s'appuie contre sa poitrine pour se retourner.
- Et bien, de la même façon que je peux utiliser un homme pour... m'accoupler avec toi, je pourrais, enfin... hum...
- Tu es mignon quand tu es gêné et timide comme ça.
Puis, au bout de quelques instants.
- Tu veux m'utiliser pour aller courir les hommes ?
- Non non, pas du tout !
Il écarquille les yeux d'horreur.
- Non non, ce n'est pas du tout ce que j'avais en tête !
- Mais alors quoi ?
Il sourit d'un air gêné.
- Je parlais simplement de... profiter de tes sensations.
- Ah !

Elle se love contre lui.
- Tu fais pas ça juste pour toi j'espère ?
- Loin de moi cette idée, répond-il.
Elle se laisse cajoler quelques instants avant de répondre :
- Ça ne me dérange pas du tout. De toute manière, de cette façon-là, tu ne peux rien me faire contre mon gré, si ?
Il secoue la tête.
- Je ressentirai tout ce que tu ressentiras. Donc non, je ne pourrai rien te faire contre ton gré.
- Et... tu n'es pas en train de me manipuler pour que je dise oui ?
- Si je voulais vraiment te forcer à dire oui, je ne te laisserais pas bavarder comme tu es en train de le faire. D'ailleurs, tu ne t'en rendrais même pas compte.
- Mm, c'est pas faux.


- Ah Kami, si jamais un jour tu trouves que je regarde trop les autres hommes, refais-moi ça, et je tomberai à tes pieds.
- Information utile et pertinente que je garderai en mémoire.
- Kami, je...
- ...tu ?
Une pause, puis :
- Non, rien.


Fin du chapitre


Chapitre inspiré de la chanson That's what the wise lady said de Angtoria.