Raven allait nettement mieux, sa forme s'améliorait de jour en jour, et son obstination aussi : elle avait cédé devant l'insistance de Clarke pour qu'elle se repose encore quelques jours, et ne devait donc pas assister au deuxième stadium. Finn n'était pas réapparu, ni aucune personne liée à sa mère. Archibald avait été rechargé, décrété impeccable, et on avait refait son plein. Jasper avait pris la place de Raven à la radio, et était opérationnel et prêt à tout pour ne pas laisser Clarke se faire écraser par un concurrent. En apparence, tout allait donc pour le mieux.
En apparence seulement, puisque Clarke savait que tout cela ne serait que temporaire, et que rien n'était réglé, à commencer par la jambe de Raven. Mais les médicaments semblaient fonctionner, ce qui la faisait s'interroger sur leur provenance. Enfin. On verrait plus tard. Entièrement harnachée, son casque sur la tête et à quelques minutes du départ du deuxième stadium, elle avait décidé qu'elle avait d'autres soucis à régler d'abord. Au moins, ce n'était pas en rapport avec sa conscience ; elle était tout à fait en accord avec elle, aujourd'hui. Elle ne s'était pas laissée abattre par la rencontre avec sa mère, qui avait au contraire donné un nouveau souffle à sa motivation : encore furieuse, elle fonctionnait comme par défi envers elle. Elle n'avait pas d'ordre à recevoir d'elle. Et elle avait toujours désespérément besoin d'argent pour son amie. Clarke n'avait donc pas hésité une seconde de plus à se glisser une fois encore dans le petit poste de pilotage d'Archibald.
Mais quelques minutes après le début de la course, alors qu'elle entamait son deuxième tour, elle commençait à regretter un petit peu. Après avoir échappé de peu à trois tentatives de meurtre différentes, elle peinait à s'écarter du peloton où six ou sept concurrents essayaient de s'embrocher. Mais si elle était légèrement sur les nerfs, c'était aussi parce qu'elle avait failli se faire renverser par une voiture, elle-même poussée par le véhicule bleu pâle qu'elle commençait à bien connaître. Apparemment, le bolide de Bellamy avait été renforcé à grand renfort de blindage et de reliefs sur les bords et heurtait ceux qui avaient le malheur de s'en approcher trop près. Cette vision avait fait retirer à Clarke tout ce qu'elle pensait en bien de celui-ci dernièrement ; il n'était décidément pas prévisible, et surtout, semblait bel et bien tenir à ce qu'on ne considère pas ses faveurs comme acquises. Pourquoi était-ce toujours un pas en avant, deux en arrière, avec lui ?
A présent, elle craignait qu'il s'approche un peu trop de sa voiture, et elle détestait ce sentiment. Elle demandait constamment à Jasper de lui indiquer sa position, quand bien même ils seraient à vingt mètres l'un de l'autre. Bellamy semblait en vouloir, durant cette course. Peut-être son dernier classement l'avait fait se sentir en danger, peut-être n'avait-il plus droit à l'erreur, après avoir passé de peu la barre des candidats admis au deuxième stadium. Clarke réalisa qu'elle réfléchissait beaucoup trop et s'empressa de se concentrer sur sa conduite. Ils n'étaient plus que trente concurrents, et à la fin, il ne devait en rester qu'une dizaine ; tous étaient agressifs, et refusaient les concessions. Clarke en avait vu plus d'un s'écarter pour laisser le passage à une brute, pour se faire percuter quand même ensuite, à cause de leur simple présence dans la course. Si la Motorholic n'avait pas encore compté de mort officielle cette année, elle était certaine qu'au décompte après la ligne d'arrivée on confirmerait que les deux malheureux qu'elle avait vu être expulsés de leur véhicule avaient fait leur dernière course.
Concentre-toi, se dit-elle en serrant les dents.
« Quoi ?
- Pas toi, Jasper.
- Ah, tu te parles à toi-même. Très bonne idée, je crois que c'est tout à fait le moment pour t'exprimer, fais comme si j'étais pas là. »
Elle ne savait pas s'il plaisantait vraiment ou pas malgré son ironie, mais elle n'avait réellement pas réalisé qu'elle avait parlé tout haut avant qu'il réagisse. Elle savait qu'il était autant sinon plus stressé qu'elle et ne voyait plus sa tâche que comme une trop lourde responsabilité, à présent.
« Allez, Jasper. » l'encouragea-t-elle.
Ne me lâche pas maintenant, pensa-t-elle très fort. Cette fois, elle avait gardé ce souhait pour elle.
Un bolide vert la heurta en faisant sauter un de ses rétroviseurs. Archibald braqua vers la gauche, et elle eut toutes les peines du monde à redresser, une fraction de seconde avant de se prendre la barrière de plein fouet. Elle était beaucoup trop au bord.
« Jasper ! Je peux aller à droite ?
- Eh bien... A tes risques et périls, je dirais, parce que...
- Pas le temps d'hésiter ! Oui ou non ?
- Euh, oui oui... »
Elle l'entendit murmurer un petit « j'espère » qui ne lui était sûrement pas destiné, et maugréa alors qu'elle tournait doucement à droite. Son champ de vision était handicapé par la perte de son rétroviseur, et elle devait à présent clairement tourner la tête pour voir de ce côté. Quelqu'un arrivait, mais elle ne pouvait pas le laisser passer à ce stade de la compétition ; risquer ce genre de suicide ne valait rien si on n'était pas prêt à aller jusqu'au bout. Autant essayer de finir parmi les finalistes... Et puis, elle n'avait pas le choix. Une image fugace de Raven, pâle et souffrante dans le lit qu'elle n'avait pas quitté en une semaine, s'imposa à son esprit. Tout doute la quitta alors qu'elle forçait progressivement le passage.
« Clarke, Claaaarke... » tremblota la voix de Jasper en guise d'avertissement.
Et elle sentit le choc du métal contre le métal, dans un atroce crissement sonore. Elle jeta un œil à côté en direction de sa provenance, pour constater que l'autre concurrent et elle étaient bien collés, flanc contre flanc. Elle croisa le regard de celui-ci, et son cœur manqua un battement alors qu'elle reconnaissait Bellamy, le regard noir. L'énorme bleu de sa joue avait viré à un violent inquiétant, mais ce fut tout ce qu'elle eut le temps de remarquer : déjà il appuyait contre Archibald pour lui faire quitter la piste. Elle se saisit aussitôt d'une manette, prête à changer de vitesse, que ça soit pour rétrograder ou accélérer. Mais l'autre enfonçait obstinément sa résistance, sans toutefois donner de violent à-coup, ce qui aurait été, elle le savait, catastrophique pour la carrosserie légère d'Archibald. Les bords déchiquetés du bolide bleu l'entamaient déjà un peu, et elle se doutait qu'un mouvement malheureux leur permettrait d'atteindre la mécanique en-dessous.
« Qu'est-ce que tu fous, Bellamy ? » dit-elle dans sa barbe.
Elle ne comprenait décidément pas ses retournements de veste ; autant afficher clairement son hostilité dès le départ et ne pas donner l'impression qu'il se souciait d'autres que sa personne, non ?
Pourquoi risquer gros pour passer du temps avec elles si c'était pour essayer ensuite de mettre Clarke hors-course de la manière la plus violente possible ? Enfin, violente... Elle avait certes été secouée par le brusque contact de leurs deux chars, mais s'estimait heureuse de n'avoir par subi le même sort que certains de ses pairs sur la dernière boucle.
Il fallait quand même qu'elle se dégage... Cela ne faisait que quelques secondes qu'ils étaient collés, mais il était temps de retrouver sa liberté de mouvement. Elle força Archibald contre le char bleu, le plus lentement possible pour éviter de se faire déchirer complètement, et accéléra en même temps. Cela eut pour heureux effet de repousser Bellamy vers le centre de la piste, ce qui le mettait en difficulté : le tank jaune de la dernière fois arrivait derrière sa nouvelle place en balayant tout sur son passage. Elle chercha de nouveau à croiser son regard, et y vit un éclair de panique et de colère. Il fallait qu'il se sorte de là, et elle le savait. Mais à la gauche de Clarke se trouvait la limite de la piste, et elle ne pouvait donc rien faire que de continuer à enfoncer sa garde. Il était coincé : ce serait lui ou elle.
Clarke sentit une goutte de sueur dévaler sa colonne vertébrale et réalisa à quel point elle était penchée et crispée sur ses commandes. Jasper lui disait des choses qu'elle ne comprenait pas. Elle repensa à Raven, puis à Octavia. Il ne fallait pas qu'elle cède. Les secondes semblèrent s'étirer et durer des heures, alors que la situation paraissait bloquée, à ceci près que le char jaune se rapprochait indubitablement. Menaçant et hérissé de longues pointes tailladées, il parviendrait sans peine à enfoncer l'arrière du véhicule 47, qui était moins protégé de ce côté. Mais ils durent attendre le dernier moment, le point critique, pour que se produise enfin quelque chose et que leur sort soit fixé. Paralysé par la perspective d'un probable accident mortel s'il ne faisait rien, Bellamy n'avait en effet pas bougé. Il avait gardé la tête baissée, la nuque raide, hypnotisé par la vision du char jeune de plus en plus grand dans son rétroviseur central, et semblait ne jamais devoir se décider. Lorsque le tank ne fut plus qu'à quelques centimètres cependant, il retourna son bolide vers Clarke, avec la nette volonté de vouloir la sacrifier elle. Mais elle résista le plus fort qu'elle le put, et il s'écarta un peu. Elle se sentit soulagée, croyant à une victoire, mais elle sentait que quelque chose d'anormal se préparait ; il agissait exactement comme lors de ses précédentes attaques.
« Clarke... Je crois qu'il va prendre de l'élan pour te rentrer dedans... »
Mais elle le savait déjà. Elle savait déjà qu'elle était coincée, qu'il avait pris sa décision, qu'il voulait, sinon gagner plus que tout, au moins sauver sa peau. C'était normal.
Après un écart, donc, Clarke le vit avec effroi pousser un levier pour accélérer. Le tank bloquait sa droite et l'arrière. Il ne pouvait que la percuter, et elle n'avait pu se détacher entièrement des piques de sa carrosserie bleue. C'était la fin, elle le sentait. Mais elle se força à garder les yeux grands ouverts pour voir ce qu'il se passerait, malgré sa tétanie. Au moment où il allait la heurter de plein fouet, Bellamy croisa une fois de plus le regard épouvanté de ses grands yeux bleus agrandis par l'adrénaline.
Et il appuya à fond sur la pédale de droite.
Clarke libéra sa respiration, cligna ses yeux humides une ou deux fois. Elle n'avait rien.
Elle avait bel et bien senti un choc, mais c'était celui des deux carrosseries qui se détachaient alors que Bellamy partait dans une grande accélération. En se déplaçant de quelques centimètres à sa droite, il avait frôlé les pointes de la voiture jaune, qui lui avaient laissé des rayures blanches, mais c'était tout. Il avait réussi à se dégager in extremis sans tuer Clarke. Elle était encore là, intacte.
Intacte. Un frisson nerveux parcourut tout son corps et le brouillard envahissait son esprit. Mais elle s'obligea à prendre de la vitesse pour rattraper les premiers et ne pas perdre plus de temps. Tout n'était pas encore fini.
Et pourtant, le dernier tour sembla passer trop vite. Elle eut l'impression de passer tous les obstacles avec aisance, comme si approcher la mort lui avait fait atteindre un espèce d'état de conscience supérieur. Elle faisait à peine attention aux indications de Jasper et manipulait les commandes instinctivement. Tout ce qu'elle voyait, à travers la brume de ses pensées, c'était le petit film de la dernière réaction de Bellamy qui tournait en boucle dans sa tête. Elle ne l'avait réalisé qu'une centaine de mètres après le point critique, mais leur dernier échange de regards avait déclenché quelque chose ; il avait soudain eu l'air d'abandonner avec rage, et s'était aussitôt détournée d'elle avant de relâcher la pression qu'il exerçait sur son véhicule.
En un instant, elle était à l'arrêt à la fin de la course, et sautait prestement à terre. Elle fit quelques pas au hasard en zigzagant, se laissa tomber à genoux dans la poussière, et vomit.
Son corps expulsait à sa manière toutes les fortes émotions qu'elle avait ressenties en l'espace de quelques secondes. Elle relâcha enfin ses membres tremblants, et pressa ses doigts contre ses tempes douloureuses. C'était comme si son corps, prêt à souffrir, avait enduré à l'avance ce à quoi il s'attendait. Elle avait froid et chaud en même temps, et accusait le choc. Elle avait été à un cheveu de mourir écrasée, ce matin.
Elle ne s'aperçut pas que Jasper courait à sa rencontre et ôtait prestement sa veste pour la jeter sur ses épaules frissonnantes. Elle n'entendit pas les cris de la foule à l'annonce des résultats, qui la classaient quatrième. Elle ne vit pas Kane sortir de la place privilégiée qu'il occupait dans le public pour accueillir, le front sombre, Bellamy qui se dirigeait vers lui la tête baissée. Tout cela, elle ne le vit pas. Seulement, en boucle, les dernières images de son expérience de mort imminente.
Quelques temps plus tard, elle s'était remise. Du moins, sa réaction violente était passée et craquer physiquement lui avait fait du bien. En rentrant au bout de deux heures passées à marcher autour de Hon Buirgen avec Jasper, elle se sentait beaucoup mieux et était prête à retrouver Monty et Raven. Lorsqu'ils arrivèrent devant leur tente, elle avisa une crinière familière. Elle pressa le pas, mais attendit que sa propriétaire se retourne vers elle pour oser se jeter dans ses bras.
Elle n'y avait pas cru, mais cette fille aux longs cheveux souples était bien Octavia.
« Qu'est-ce que tu fais là ? » ne cessait-elle de répéter en la serrant fort contre elle.
Octavia se contentait de sourire faiblement et attendit qu'elles se séparent pour répondre. Avant cela, Clarke remarqua la présence de Bellamy contre le bord de la tente, les bras croisés.
« C'est toi qui l'as ramenée ? »
Il hocha la tête lentement, un air méfiant sur le visage. La blonde garda un air grave, et le remercia froidement d'avoir ramené son amie, avant de se retourner vers elle. Celle-ci semblait surprise de cet échange glacial, mais ne dit rien pour l'instant, se contentant d'expliquer à Clarke qu'elle avait décidé de ne plus céder au chantage de sa mère, comme celle-ci l'avait apparemment fait, en continuant à participer de manière aussi provocante à la course. Tout en discutant, elles entrèrent sous la tente, Jasper sur leurs talons, après que celui-ci ait eu droit à son câlin de retrouvailles aussi. Clarke remarqua que Bellamy avait disparu, mais elle n'en avait cure. Octavia était revenue.
Celle-ci leur dit simplement que durant ce temps elle en avait profité pour partir effectuer une mission inhabituelle, mais refusa d'en dire plus. Elle avait cependant gagné suffisamment d'argent pour subvenir à leurs besoins pendant les prochaines semaines, ainsi qu'aux soins immédiats que requérait l'état de Raven, sans pour autant atteindre la moitié du montant que demandait le médecin qu'avait rencontré la blonde.
Clarke respecta son silence, et lui résuma en deux mots, ainsi qu'à Raven, la raison pour laquelle elle avait été aussi froide avec Bellamy : celui-ci avait tenté de la mettre hors-jeu sans délicatesse, avant de se reprendre. Mais elle avait vraiment cru qu'elle y passerait. Ses deux amies se regardèrent, mais aucune n'ajouta quoi que ce soit. Elles décidèrent simplement que Clarke devait être épuisé après cette journée, et la forcèrent à se coucher immédiatement.
Octavia dut la border elle-même pour contrer ses protestations indignées, et elle resta assise au pied de son lit jusqu'à ce qu'elle s'endorme finalement, à discuter à voix basse avec Raven.
