CHAPITRE 21 : The girl who left

« Mais tu m'as choisit ! » Se plaignit Kurt. Il venait de signer les papiers de décharge de l'hôpital, un pansement toujours sur le nez et un bras dans une attelle en attendant que son épaule démise se rétablisse. Madison lui jeta un regard froid, le toisant de toute sa hauteur même si elle faisait une tête de moins que lui.

« Je n'ai choisit personne. » Répliqua-t-elle. « Je désapprouve la réaction de Sam, mais ne crois pas que ça excuse ta propre attitude ! »

« C'est du passé ça Maddy ! »

« Ne m'appelle pas Maddy. »

Ils avaient atteint les portes automatiques de l'entrée principale quand il la prit par la taille.

« Allez, on ne va pas se disputer pour ça, on va dîner ? »

D'un geste brusque elle se dégagea, furieuse. « Qu'est ce que tu ne comprends pas dans « je ne t'ai pas choisit » ? »

Il l'avait attrapée par la main, un air sérieux sur le visage. « Et tu crois faire quoi toute seule ? »

Pendant un bref instant, Madison eut peur. Il avait prononcé exactement les mêmes mots une ou deux fois auparavant et les souvenirs qui suivaient la réveillaient encore en sursaut la nuit. Elle s'attendait trembler, à baisser les yeux en ravalant la boule qu'elle avait dans la gorge. Mais rien ne se produisit. Bien sur, elle avait peur, mais le réflexe d'évitement qu'elle s'attendait à avoir ne vint pas. Elle voyait Sam et sa rage non contenue quand il le frappait. Elle se sentait décalée de la réalité tant ses émotions ne collaient pas avec le tableau et elle sourit un peu.

« Ça ne te regarde absolument pas . »

Kurt ouvrit la bouche en lui serrant le poignet mais avant qu'il ait pu dire quoi que ce soit, il se retrouva le bras douloureusement tordu dans le dos, plié en deux dans une position qui faisait souffrir son épaule endommagé et Madison penchée au dessus de lui, lui tirant le bras de toute la force développée à force de soulever des caisses. Les gens les regardaient. Kurt savait qu'il aurait pu se libérer d'un seul mouvement et lui rendre la monnaie de sa pièce, mais pas en présence de tout ces gens dont certains jetaient déjà des regards anxieux vers les membres de la sécurité qui s'avançaient vers eux.

« J'ai dit que ça ne te regardait pas. Et que je ne voulais plus te voir. Maintenant si tu tiens à ce que je te casse quelque chose, autant faire ça tout de suite tant qu'il y a quelqu'un pour s'occuper de toi. » Dit elle d'une voix pas aussi assurée qu'elle l'aurait voulut. Elle se félicita quand même d'être arrivée à la fin de sa phrase sans bafouiller.

« Mademoiselle... Mademoiselle lâchez le. »

La voix du garde la sortit de son état second et elle desserra lentement sa prise sur le poignet de Kurt avant de s'écarter de lui précipitamment. Il se retourna, furieux, les dents serrés.

« Je vais porter plainte contre lui, pétasse, et contre toi aussi pour coups et blessures ! Je vous massacrerai tout les deux ! »

Le garde près de Madison fronça les sourcils.

« Monsieur je vous interdis de tenir ces propos dans l'enceinte de cet établissement c'est... »

Madison le coupa d'un geste de la main, ses yeux noirs braqués sur Kurt, sachant parfaitement qu'on la regardait, qu'on les filmait aussi.

« Alors on se reverra au tribunal. » Répondit elle sèchement. Il y avait une centaine de choses qu'elle aurait voulut dire, cracher toute sa peur et son angoisse au visage de son ancien amant et hurler, hurler encore et encore en le frappant jusqu'à s'en casser les ongles. Elle ne le fit pas, elle ravala sa colère.

Elle tourna les talons et s'en fut la première sachant pertinemment que Kurt ne la suivrait pas.

Dans sa poche, son téléphone vibra la faisant sursauter au milieu du parking. C'était la première fois depuis l'incident entre Sam et Kurt que quelqu'un lui téléphonait.

«Dorothy ? »

« Madison... je … je suis désolée est ce que je te dérange ? »

La jeune femme ferma les yeux et soupira, elle commençait à trembler et la boule dans sa gorge commençait à se former.

« Non. » Dit elle. « Pas du tout, je crois même que tu tombes bien. Tu voulais me parler de quelque chose ? »

« Je l'ai quittée. »

« Charlie ? »

Le silence au bout du fil était éloquent. Madison soupira. « J'ai quitté Sam. »

Nouveau silence au bout du fil.

« Si tu veux en parler, je connais un endroit calme à Venice. »

Dorothy eut un petit rire. « Ça existe un coin calme par là ? »

Madison sourit. « Tu es partante ? »

Elle pouvait presque entendre l'autre hocher la tête au bout du fil. Le nœud dans sa gorge se dénoua un peu.

##

Sam raccompagna la fille à la porte en se disant que ça faisait longtemps qu'il ne s'était pas soumis à cet exercice. Retranchée sur l'immense lit de la chambre d'hôtel, Charlie gémissait des paroles incohérentes d'une voix pâteuse. Sam la rejoignit en lui grognant de la fermer.

« On est où ? Et il s'est passé quoi ? » Marmonna-t-elle.

« J'en sais foutre rien et je m'en balance comme t'as pas idée. » Grogna-t-il. Il s'effondra aussi doucement que possible dans la place libre à côté d'elle. La tête lui tournait déjà et il ouvrit un œil pour s'assurer de l'emplacement de la salle de bain parce que la nausée menaçait de le submerger à tout instant et Charlie ne semblait guère mieux. Il s'écoula peut être une heure avant qu'ils osent parler ou bouger et Charlie se traîna vers le lavabo, persuadée qu'elle allait vomir mais son estomac refusa de rendre quoi que ce soit, peut être parce qu'il était vide. Elle avait le teint plus pâle que d'habitude, presque vert et brouillé, l'eau qu'elle se passa sur le visage n'améliora pas sa situation. Une migraine lui martelait le cerveau avec insistance et elle ne savait toujours pas où elle était. Un coup d'œil douloureux à la fenêtre ne la renseigna pas. Elle était encore à moitié habillée ce qui était probablement une bonne chose. Sam s'était levé lui aussi, échevelé, il lui manquait au moins deux piercings et il en avait un tout neuf à une oreille qui était encore tout enflammé.

« On est à Vegas, Baby. » Fit il avec un semblant de sourire en lui montrant une carte magnétique abandonnée sur la table basse de la petite suite. « Et manifestement c'est moi qui ai choisit l'hôtel. »

Charlie plissa les yeux pour distinguer le nom en hocha lentement la tête. « Et moi j'étais déjà bourrée en arrivant apparemment. »

« Je vois pas ce qui te fait dire ça. »

Charlie avait repéré son sac pas très loin de là et s'était douloureusement penchée dessus à la recherche d'une aspirine. «Parce que la seule façon pour que je me réveille avec toi dans un hôtel qui s'appelle le Mirage, c'est que je sois proche du coma éthylique. Ou morte. »

« Tu causes beaucoup pour un ectoplasme. » Grogna Sam. Il se frotta les yeux en gémissant de douleur. C'était comme si sa tête n'était plus qu'un amalgame d'épingles et de tessons de bouteilles entaillant son cerveau desséché. Les première gorgées d'eau ne leur firent aucun bien et ils finirent par s'asseoir l'un à coté de l'autre sur le canapé du salon bercés par le chuintement des cachets au fond de leurs verres.

"J'imagine qu'on va être deux à faire la marche de la honte ce matin." Fit Sam d'une voix rauque qu'il ne se donna pas la peine d'éclaircir. Charlie émit un grognement désapprobateur en touillant sa potion du bout d'une cuillère.

"Pas question. J'ai pas honte de ce que j'ai fait."

"T'as aucune idée de ce que tu as fait." Fit il remarquer en récupérant son propre verre. " Bon sang il y avait deux filles dans mon lit et j'ai trop mal à la tête pour essayer de me souvenir de quoi que ce soit." Geignit il.

"Peu importe. Je suis une reine et les reines portent toujours la tête haute."

Sam eut un reniflement entre le mépris et l'amusement puis une grimace en goûtant le médicament.

« Je me sens pas vraiment l'étoffe d'un prince là tout de suite. »

Charlie sourit en prenant son propre verre. La moindre lumière lui faisait mal aux yeux et dès qu'elle en aurait le courage une douche serait la bienvenue. Voire deux. Elle leva son verre plein de bulles vers Sam.

« On dirait que tu vas devoir être mon roi pour la journée. »

Il leva son verre à son tour pour l'entrechoquer avec celui de la jeune femme. « Je vais essayer. » Ils vidèrent d'un trait le breuvage et reposèrent les verres en même temps sur la table basse.

Du fin fond du sac de Charlie commença à s'échapper un roulement de batterie qu'elle regretta aussitôt d'avoir choisit pour sonnerie. Atteindre le téléphone sans vomir releva de l'exploit et les vociférations de Dean l'obligèrent à écarter l'appareil de son oreille.

« MAIS VOUS ETES OU BORDEL ? »

« Vegas » Répondit elle d'une voix rauque.

« Qu'est ce que vous foutez à Vegas ? »

Charlie jeta un regard interrogateur à Sam, à ses yeux rouges et ses cheveux emmêlés, à la chemise qu'il avait jetée par terre et jamais ramassée, au verre qu'il tenait dans ses mains comme si c'était un trésor.

« On noie notre chagrin je crois. » Dit elle à mi voix. Dean ne commenta pas.

« Ramenez vous par le premier avion. » Ordonna-t-il sur un ton qui n'admettait aucune contradiction avant de raccrocher.

Charlie considéra le téléphone muet puis son ami. Sam haussa les épaules. « Qu'il aille se faire foutre. Lui et son petit monde de bonheur conjugal, qu'ils aillent se faire foutre. » Grogna-t-il. Charlie hocha lentement la tête.

« J'aurais du lui dire qu'on avait été enlevés par des aliens non ? »

« Non. On a le droit d'aller mal de temps à autres non ? On n'a rien fait de mal. »

« On devait enregistrer aujourd'hui je crois. »

« Ouais, pour ce qu'on fait ces temps ci... »

Elle n'avait rien à redire à ça.

Ils se succédèrent à la douche et remirent leurs vêtements qui sentaient la cigarette et de vagues traces d'alcool qui avaient du sécher durant la nuit après avoir été renversé. L'esprit un peu plus clair, Charlie commençait à avoir faim mais la crainte de vomir lui fit museler son estomac et boire juste un énième verre d'eau. Sur la table de chevet, le portable de Sam pépiait joyeusement au rythme des SMS moqueurs de Kevin.

Il y avait une feuille froissée près du téléphone que Charlie lissa machinalement en attendant que son ami sorte de la salle de bain. Il y avait un numéro de téléphone dessus, mais pas de nom. Et quelques lignes griffonnées d'une main mal assurée. Elle dut plisser les yeux pour les lire.

Un brouillard désagréable lui obscurcissait le cerveau mais il lui sembla vaguement qu'elle n'aurait rien tiré de ces trois lignes si elle avait été dans son état normal. Si elle n'avait pas encore derrière les yeux les quelques mots que Dorothy avait griffonnés à la hâte la veille en partant. Correction, en la quittant.

Elle se souvenait d'avoir toqué à la porte des Winchester, n'y trouvant que Sam et s'être effondrée en sanglots en répétant en boucle « elle m'a quittée, elle m'a quittée » comme si le dire encore et encore pouvait y changer quoi que ce soit.

« Moi aussi » Avait il répondu.

Prononcer les mots ne rendait pas la chose plus crédible ou moins cruelle. C'était même presque libérateur et ils étaient restés un moment dans le salon sans savoir quoi faire de leur chagrin.

Le reste était un flot d'alcool et de mauvaises idées parce que ni Sam ni elle ne savaient gérer la peine de façon rationnelle.

Mais il y avait quelques mots sur cette page froissée et ils l'inspiraient. Ils allaient de pair avec l'impression qu'elle avait d'être une théière cassée, avec le cendrier dans sa bouche et le cloaque dans sa poitrine. Elle fouilla la table de chevet à la recherche d'un crayon et se mit à écrire très vite et sans réfléchir. Elle couvrait encore le papier de mots quand Sam revint dans la chambre.

« Trouve nous un studio. » Dit elle sans lever les yeux de son papier.

« Maintenant ? »

« On est à Vegas Sam, on peut tout trouver à n'importe quelle heure ! »

Il se pencha sur la table de chevet pour regarder ce qu'elle écrivait frénétiquement et récupéra son téléphone, à la recherche d'un endroit où enregistrer. La frénésie de Charlie était presque communicative. Il leur fallut deux heures mais ils finirent par s'installer dans le studio qui sentait la sueur et le renfermé avec une basse et une batterie de location. Charlie avait l'air en tête et elle le fredonnait en cherchant les accords sur l'instrument mal accordé.

Ce fut un brouillard désagréable tout du long, et dire que le morceau dont ils accouchèrent valait le coup était sans doute un mensonge. Mais ils avaient fait quelque chose, ce qui, dans leur état était déjà une victoire.

La chanson était à présent écrite proprement sur un papier neuf et ils avaient faim. La nuit était tombée sans qu'ils s'en rendent compte et leurs migraines étaient revenues. Ils avait éteint leurs téléphones qui affichèrent un nombre impressionnant d'appels manqués quand ils sortirent du studio. Il se regardèrent et réalisèrent en même temps que quelque chose venait de se produire.

Il existe des moments charnière qui marquent le passage entre l'avant et l'après. Et ils venaient de passer dans l'après de leur chagrin d'amour respectif. Ils marchèrent un long moment sans rien dire jusqu'à trouver un restaurant dont l'odeur ne leur souleva pas le cœur et s'y installèrent. Le gras des frites leur colmata l'estomac et ils ne commandèrent pas d'alcool. Charlie avait avec elle le CD de la maquette qu'ils avaient mis tout un après midi à enregistrer. Le son était bancal et manquait d'arrangements mais l'idée était là, tangible et en bonne voie d'exister pour elle même.

« J'avais oublié pourquoi on faisait ça. » Dit elle entre deux bouchées. Ses ongles vernis de rouge écaillé tapotant en rythme sur le boîtier en plastique.

« La musique ? »

Elle hocha la tête. « On était en tournée depuis un an... c'était devenu normal, mécanique et ça n'aurait pas du l'être. On aurait du … On aurait du se rappeler pourquoi on en était arrivés là. Qu'on était tous venus à la musique par des chemins difficiles et qu'elle nous maintenait droits dans nos bottes. »

Sam ne dit rien mais acquiesça doucement. « Peut être que c'est une bonne chose qu'on soit si mal tout les deux. » Dit il. « On peut prendre tout ça et en faire quelque chose de bien. Quelque chose à quoi se raccrocher, pour nous ou ceux qui nous écouteront. »

« C'est pas ce que tout le monde fait ? »

« Si. Mais ça marche, et tout le monde le fait bien pour une raison non ? »

« Ouais. »

Ils finirent de dîner et d'un commun accord prirent un taxi pour l'aéroport.

« Dean ? Gueule pas, on rentre. Et on a un truc pour toi. »

« Just because you love the girl,

and she loves you too,

Doesn't mean you should be together,

Doesn't mean you can make plans for two. »

##

Contrairement à Dean, Castiel trouvait la fugue de Sam et Charlie plutôt distrayante. Il ne s'amusait pas de la détresse de ses amis, il imaginait à peine dans quel état ils devaient se trouver pour faire ça. Mais ça restait drôle d'un point de vue extérieur. Et il avait besoin de rire ces temps ci.

« C'est très sérieux Cas ! Kurt a porté plainte contre Sam si les flics découvrent qu'il a changé d'état il est bon pour la taule ! Et nous on est bons pour être virés de Crowley Records avec un coup de pied au cul ! » Tempêtait Dean en tournant en rond dans le salon. Castiel regrettait presque que ce soit le week end et de ne pas avoir l'excuse du travail pour échapper à l'humeur massacrante de son compagnon.

« Justement. Laisse les se défouler un peu, tu auras tout le temps de leur remonter les bretelles après . » Déclara-t-il. Il n'avait pas la patience d'attendre que Dean se calme et le rejoignit au centre du salon, l'empêchant de continuer à arpenter le tapis.

Il brancha son lecteur MP3 sur la station d'accueil et retint le chanteur d'une main tandis qu'il cherchait la bonne playlist. Il semblait qu'il n'y avait plus de musique autour d'eux depuis la fin de la tournée et ça avait un vague goût de pas normal. Ils restèrent face à face dans le salon quand les premières notes de guitare emplirent la pièce avant que la voix très basse de Leonard Cohen les supplante.

Castiel prit Dean dans ses bras avec précaution et tenta de le faire valser malgré sa réticence manifeste.

« Dean ! »

« J'ai pas envie d'être distrait Cas ! »

« Moi si ! Ça fait des semaines que je suis privé de sexe à cause de ça. » Fit le comptable en désignant un bleu qui dépassait de sa manche. «Tu me dois au moins une danse ! »

Dean fronça les sourcils, amusé. « Ça ne fait que cinq jours ! »

« Tu vois, tu as compté ! » Triompha le jeune homme. Sa parfaite mauvaise foi eut raison de Dean qui le serra contre lui aussi fort qu'il l'osait en riant.

Ils se mirent à danser en prenant garde de ne pas se cogner aux meubles, mais à vrai dire la musique ne se prêtait pas à autre chose qu'un slow très lent. Ils s'embrassaient quand la chanson finit et ne s'arrêtèrent pas tant que la seconde ne se mit pas en route.

« Tu as vraiment décidé de me mettre au lit ? » Demanda Dean doucement quand une nouvelle chanson emplit l'appartement. Castiel hocha la tête en le poussant vers la chambre.

Ils étaient presque convenablement rhabillés et Cas reprenait un antidouleur quand Sam et Charlie descendirent du taxi qui les ramenait de l'aéroport. Ils avaient des mines fatiguées et réjouies et le teint cireux des gens qui auraient besoin d'une nuit de repos.

Charlie se jeta presque sur Dean avec un sourire ravi qu'il ne s'attendait pas à lui voir après que Dorothy l'ait quittée. « On a le truc, on le tient ! » Babilla-t-elle. Il lança un bref coup d'œil à son frère en la faisant rentrer dans l'appartement comme un sac de courses encombrant.

« De quoi elle parle ? »

« On a une chanson » Répondit Sam en souriant un peu. Il avait les yeux éteints et l'œil fatigué mais compte tenu des circonstances, Dean le trouvait étonnamment en forme. Il se souvenait de la dernière fois que Sam avait perdu la personne qu'il aimait. Il s'en souvenait comme de la période où le droguer pour qu'il dorme était la seule façon de le tenir écarté des ennuis. Il lui en restait encore quelques pilules, moins une que Castiel avait avalé après son agression.

« Si vous croyez que ça va me calmer... Bordel vous étiez où ? »

« Enlevés par des extra terrestres, oublie ça Dean, écoute ! » Charlie s'avança jusqu'au lecteur CD et y plaça l'enregistrement fait plus tôt dans la journée, se tournant vers son ami en croisant les doigts.

Castiel et Sam s'étaient assis sur le canapé où le batteur commençait à dodeliner de la tête. Castiel écoutait peut être encore plus attentivement que Dean, et il le regardait. Il se rendit compte qu'il souriait en voyant le visage de son amant se modifier. La chanson n'était pas joyeuse, le contraire eut été étonnant, mais même avec le seul accompagnement de la batterie et de la basse, malgré la voix pas toujours juste de Sam elle avait quelque chose de prenant. Quelque chose de cru et vrai qui ramena Castiel à son lit d'hôpital, des années auparavant, la nuit où écouter en boucle le premier album du groupe l'avait fait reconsidérer sa décision de se tuer. Il se mordit les lèvres en se rendant compte qu'il venait de penser ça littéralement.

La musique s'arrêta et Castiel se fit la réflexion que le chuintement d'un vieux tourne disque aurait été un bruit de fond bienvenu au silence qui suivit. Le visage de Dan s'était modifié, sa posture aussi. Il ne semblait plus en colère comme avant, et plus détendu aussi. C'était le visage qu'il avait quand il savait exactement quoi faire et où il allait, quand il se sentait en sécurité.

« Vous avez mangé ? » Demanda-t-il.

Les trois autres le regardèrent perplexes.

« Heu... dans l'avion. » Répondit Charlie.

« Alors tout le monde dans sa chambre, et vous deux, je vous veut prêts à enregistrer demain à la première heure. Charlie tu dors dans la chambre d'amis. » Déclara Dean d'un trait.

Trois nouveaux regards surpris lui répondirent.

« Elle est bonne cette chanson, mais on va pas enregistrer au milieu de la nuit. Demain matin on la met en boite, et ensuite... »

Il n'acheva pas sa phrase mais ses yeux brillaient, ses mains s'agitaient à la recherche de quelque chose à faire, et il souriait comme il ne l'avait plus fait depuis l'ultimatum de Crowley.

« Je crois que vous avez trouvé ce qu'il nous faut. »

Aucun des trois autres ne comprit de quoi il parlait, mais son enthousiasme leur suffit. Charlie et Sam s'éclipsèrent avant que Dean se souvienne de les réprimander, et Castiel le tira de nouveau vers le lit. Il le sentit se tourner et se retourner longtemps avant de finalement s'endormir. Mais ça n'était pas un problème.

« We decided to wait untill tomorrow

If both of us shows, we'll know,

If none of us shows, we'll know

I'm the only one who showed,

So, I know. »

##

Le lendemain, Sam avait les yeux rouges quand il déboula dans le studio d'enregistrement. Il se rendit directement vers le tableau blanc sur le mur du fond et se saisit d'un marqueur. Il écrivit sa phrase à grandes lettres rageuses sous celle de Dean.

« C'est ça que je veux pour le nouvel album. » Dit il fermement en re capuchonnant le marqueur.

« Tout. » Lut Kevin « Qu'est ce que ça signifie? »

« Que je veux tout. Je veux que la foule soit épuisée à la fin du show, je veux que Dean ait la voix tellement déchirée qu'il lui faudra un jour de repos après chaque concert, je veux perdre les bras sur chaque chanson. Je veux que vos doigts en saignent sur les guitares. Je veux que ce soit épique, et grand. Je veux que ce soit aussi dur et incroyable que la vie elle même ! »

Il avait l'air plus fatigué et déterminé qu'exalté. Mais il y avait quelque chose dans sa façon de parler, de se tenir que même Dean ne se souvenait pas avoir vu, comme s'il venait de marcher sur des charbons ardents et de découvrir qu'il n'en ressentait pas la douleur. Il lui jeta ses baguettes à travers la pièce.

« J'adhère à ça. » Dit il. Il se tourna vers ses amis qui hochèrent lentement la tête.

A partir de là, quelque chose sembla se déclencher pour eux, comme si un barrage mental entre eux et l'inspiration s'était rompu durant l'escapade à Vegas de Sam et Charlie.

Chaque session d'enregistrement commençait par un bœuf. Ils avaient établi ce rituel lors de l'enregistrement de leur précédent album, un peu par hasard. C'était un rituel qui les mettait en condition pour enregistrer, comme un échauffement de leur créativité. Ce matin là, Kevin baillait en déballant son violoncelle. Il s'accorda en écoutant la chanson de Sam et Charlie. Elle allait être réarrangée, réécrite et refaite au cours de la matinée mais Dean avait dans le regard la lueur qui disait qu'aucun d'eux ne sortirait du studio avant qu'elle soit « en boite ». Cette fois ci, ce fut Sam qui, sans s'en rendre compte imposa leur musique d'échauffement en tambourinant nerveusement le rythme de « Dani California » en attendant que tout le monde s'accorde. Charlie le suivit et Kevin mit quelques mesures de plus à se joindre à eux. Dean soupira, roula des yeux mais finit par s'asseoir entre eux et par chantonner la chanson, un peu plus en rythme à chaque mesure. C'était comme de dérouiller un muscle malade et ça faisait du bien. Ils souriaient en terminant la chanson et seul Kevin se rendit compte que, depuis la porte ouverte, Castiel les filmait avec la caméra de son apareil photo.

Puis il perdit le fil de ce qui se produisait au cours d'une matinée dont il ne se serait pas souvenu si Castiel n'avait pas tout enregistré. Il se souvint seulement d'avoir réalisé qu'il était fatigué, crispé et tendu d'un coup après le dernier enregistrement. Il allait falloir mixer et reprendre la chanson pour lisser tout les instruments les uns après les autres mais ça, ce serait le travail de Bobby, plus tard dans l'après midi. Dean avait faim. Plus tard il se souviendrait uniquement de ça, il avait eut faim et avait traîné ses amis dans un boui boui pas loin du studio d'enregistrement. Il ne se souviendrait pas de ce qu'il avait mangé, seulement de leur réaction quand il avait expliqué son projet pour l'album.

« Tu étais au courant de ça depuis longtemps ? » Grogna Sam par dessus ce qui lui semblait être sa trentième tasse de café. La question était adressée à Castiel qui haussa les épaules.

« Une semaine. » Répondit il. « Il m'en a parlé après sa discussion avec... » Il s'interrompit et jeta un regard coupable à Charlie. « Après avoir décidé de garder la voiture. »

« Je ne voudrais pas te blesser, Cas » Intervint Kevin « mais tu n'es ni photographe ni graphiste, tu penses réellement que tu peux réaliser tout le coté esthétique et visuel de l'album ? »

« Non » Répondit le jeune homme paisiblement. « Mais je n'ai aucun moyen de le savoir avant d'avoir essayé, et lui, il pense que puisqu'on partage un organe, on partage aussi son incroyable talent. »

Sam, Charlie et Kevin soupirèrent ensemble en roulant des yeux.

« J'ai jamais dit « incroyable » ! » Se défendit Dean.

« Non, ça c'est moi qui l'ai ajouté. Ne discute pas mon parti pris artistique ! »

Seul Kevin eut un petit rire. Sam et Charlie avaient la tête penchée sur leurs assiettes, semblant chacun attendre le signal de l'autre pour tenter d'y toucher. Sous la table, Dean leur allongea un petit coup de pied à chacun.

« Ça va aller vous deux ? »

Personne ne mettait réellement de mots sur le sujet. Un accord tacite les empêchait tous de mentionner le brusque et inexplicable départ de Dorothy et le rejet de Madison. Aucun d 'eux n'avait eut de leurs nouvelles depuis un peu avant l'escapade de Sam et Charlie.

Les deux amis se regardèrent sans autre émotion qu'une profonde fatigue. Castiel se demanda si c'était ce genre d'ombre qu'il avait dans les yeux quand il passait devant un hôpital ? Et Kevin prit mentalement note de demander à Channing s'il avait un jour semblé aussi triste que ces deux là.

« Oui . » Répondit Sam doucement en hochant la tête.

« Ça va aller. » compléta Charlie avant de saisir sa fourchette et de la planter rageusement dans un morceau de viande.

« Maybe we were always a bad idea,

Never meant to write a love story,

But I miss you already. »

##

Les lettres s'accumulaient dans le dossier de Crowley.

S'il était particulièrement lucide sur ses défauts, le producteur savait également qu'il pouvait se vanter d'être patient et prévoyant. C'était d'ailleurs ce qui l'avait amené à son actuelle position. Il savait également que la clef du succès était généralement de faire ce qu'il fallait au meilleur moment.

Ce moment approchait, ou peut être était il déjà passé.

Bobby reposa la dernière lettre, le visage fermé, et ce n'était pas à cause du soleil face auquel il était assis dans le bureau de Crowley.

« Les garçons ne sont pas au courant ? »

Crowley secoua la tête. « Pas à ma connaissance, s'ils en ont reçu, ils ne m'en ont pas parlé. »

« A moi non plus. Ce qui signifie que Sam n'en a pas reçu. Il n'aurait pas été capable de cacher ça. »

« Et Dean ? » Demanda Crowley les mains jointes sous son menton. Il tournait légèrement sur lui même dans son grand fauteuil en cuir, un mouvement presque hypnotisant qui commençait à agacer Bobby.

Le manager reprit la dernière lettre et en lissa les plis machinalement. Il n'avait pas besoin de la lire, chaque mot haineux était imprimé dans son esprit pour un petit moment désormais.

« S'il avait reçu une lettre de cette teneur là, ça se serait vu. De quand date-t-elle ? »

« Trois jours » Répondit Crowley.

« Après l'accident donc. »

« Après l'agression du comptable. »

« Ils ne savent pas. Aucun d'eux ne sait. » Conclut Bobby.

Crowley hocha la tête. Il se considérait comme un homme avisé, et les décennies qu'il avait déjà passé dans les affaires et dans le show business l'avaient endurci, lui avaient appris comment réagir aux lettres de menaces. Il ignorait, en revanche, quelle attitude adopter quand les lettres arrivaient après les faits. Ni quand elles prenaient une tournure telle que celle que Bobby repliait désormais avant de la glisser soigneusement dans le dossier. Il détestait ça. Crowley détestait ne pas savoir. Il détestait encore plus avoir peur et c'était exactement ce qu'il ressentait.

Ce n'était pas une franche terreur, plus une inquiétude qui ne le concernait que de loin. Mais les menaces de John Winchester devenaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus précises et ciblées. A terme, il devrait mettre Dean et Sam au courant. A terme, si leur père ne revenait pas à la raison, ils seraient tous affectés. Le groupe était dans une situation trop délicate pour se permettre ça. Crowley avait résolu depuis des mois de ne s'occuper de cette affaire que dans la mesure où elle aurait des répercutions sur sa société ce qui n'était pour l'instant pas le cas.

Mais il ne s'inquiétait désormais plus seulement pour son argent, mais aussi pour les gamins. John Winchester semblait perdre lentement la raison. Un peu plus rapidement depuis son accident. Les lettres se multipliaient.

« J'hésite à avertir la police. » Dit il pensivement.

Bobby se passa une main sur la figure. « Ça impliquerait de les mettre au courant tout de suite. Et si la presse s'en empare, elle ne les lâchera plus. Sam va déjà devoir répondre de coups et blessures dans quelques jours et aucun d'eux n'est assez solide pour supporter ce poids là en plus du reste. Ils ont à peine commencé à enregistrer. »

« Alors à charge pour toi de les encadrer mais il faudra les mettre au courant tôt ou tard, ça les concerne plus que nous. »

Bobby hocha la tête. Entre eux la lettre tendait son ombre sur le bureau sombre. Tôt ou tard, pour Bobby ça voulait déjà dire : le plus tard possible. Le groupe avait un album à enregistrer et déjà assez de problème sur les bras sans y rajouter les menaces de John.

« Il ne s'en prendrait pas à ses propres fils. Il espère les voir changer. Il ne s'en prendra pas à eux. »

« Ce n'est pas pour eux que je m'inquiète. » Répondit Crowley posément. Il s'enfonça dans son fauteuil en soupirant. « Je crois que la brunette... »

« Dorothy. » Le coupa Bobby.

« Dorothy, je crois qu'elle nous a rendu service en disparaissant de la circulation. »

Bobby hocha la tête.