Note : Parfois, je me dis que Seto pourrait faire des choses incroyables - enfin, encore plus incroyables - s'il arrêtait de travailler seul dans son coin et se faisait des amis.


XIV

« Il pariait l'un de ses comptes en banque qu'il n'allait pas apprécier la suite. »

Isis balaya anxieusement la foule du regard, espérant voir apparaître un visage familier.

Rien.

Elle avait cessé de compter le nombre de fois où ses pas avaient fini par la ramener sur l'artère principale. Parfois, l'éclat d'une chevelure blonde l'avait fait avancer avec espoir, jusqu'à ce qu'elle se rende compte qu'elle s'était méprise et que la personne qu'elle avait entraperçue n'était pas son frère. Rishid avait supputé – plus pour la rassurer qu'autre chose – que Marik réapparaîtrait à l'heure du midi, puis peut-être à la nuit tombée, mais cela faisait déjà un peu plus d'une heure que le soleil avait disparu, emportant avec lui la chaleur étouffante du jour.

Quand Rishid la rejoignit au pied de leur immeuble, ils n'échangèrent aucun mot, l'un comme l'autre comprenant d'un simple regard qu'ils n'avaient pas la moindre piste. Tandis qu'Isis patrouillait en ville, lui avait interrogé chacun de leur contact, des plus officiels au moins recommandables.

Soupirant, la jeune femme se frotta les yeux. Ils gagnèrent l'appartement, où elle abandonna son voile sur un fauteuil afin de dégager sa chevelure noire alourdie par la sueur.

Au fond, ni Isis ni Rishid n'avaient eu réellement la conviction que Marik se montrerait, comme si de rien n'était, au cours de la journée. Ce n'était pas dans ses habitudes, non de disparaître – il l'avait déjà fait lorsque la frustration l'étouffait et qu'il ressentait le besoin de l'extérioriser à distance –, mais de ne pas laisser le moindre message, que ce soit sur leur portable ou griffonné à la hâte sur un post-it.

Ils n'auraient jamais dû le laisser partir, pas alors qu'un maniaque avait commis un double meurtre, pas alors que Kaiba était revenu en étrange compagnie, pas alors que les objets millénaires avaient disparu.

Isis brisa le silence :

— Tu as entendu la nouvelle ?

Rishid se contenta d'un acquiescement, mais son stoïcisme, comme celui de sa sœur adoptive, n'était que de façade.

Après avoir questionné tout ce que la ville comptait de fonctionnaires, de policiers et de malfrats, il aurait difficilement pu ignorer que d'autres victimes avaient été découvertes, dans un état pire encore que les deux précédentes. Il frotta distraitement son poing, et Isis considéra ses écorchures d'un air inquiet.

— Quelqu'un a mal parlé de Marik, offrit-il en guise d'explication.

Isis cilla à peine. Elle n'avait pas besoin d'en savoir plus pour deviner la teneur des propos qui avaient irrité Rishid. Aussi élégante et digne soit-elle, elle aurait certainement frappé aussi.

— Et la police ?

Rishid lui lança un regard indiquant que la police ne pouvait s'en préoccuper moins. Il ne rapporta pas qu'ils ne s'en soucieraient que lorsque son cadavre serait retrouvé, comme ceux des autres, quoique, avec un peu de chance, son ravisseur s'amuserait avec lui d'une tout autre manière, parce que sa façon de se vêtir ne pouvait être qu'un pousse au crime pour un dérangé.

Même sans leurs remarques insultantes, difficile de ne pas penser au pire…

— Nous sommes donc seuls, constata Isis.

— Nous pourrions utiliser ton influence au Caire.

Elle secoua la tête avec un soupir et prit son téléphone portable.

— Et perdre encore plus de temps ? Même si mes amis faisaient pression sur la police locale, cela ne nous avancerait à rien.

— Marik n'aimerait pas cela.

Il y avait un semblant de sourire attristé sur les lèvres de Rishid. S'il avait été présent, leur jeune frère aurait pesté et marché en long et en large comme un lion coincé derrière les barreaux d'une cage de cirque.

— Rien ne me ferait plus plaisir qu'il m'en veuille pour les dix années à venir.


Un grommellement poussa Seto à relever les yeux de l'écran de l'ordinateur avec inquiétude. Il réalisa aussitôt que ce n'était que Mokuba, endormi sur le canapé de son bureau, qui marmonnait dans son sommeil.

Mokuba s'était écroulé peu après minuit, quand Ryô avait enfin répondu à ses appels. Entendre la voix de son ami, même malade, l'avait apaisé, assez pour qu'il cesse de lutter contre son épuisement. Toutefois, le stress physique et émotionnel engendré par leur folle journée semblait peser sur ses rêves.

Seto lui-même n'était pas en état de fermer l'œil. Pas tant à cause du retour de Pegasus ou de la boîte quantique posée à côté de lui, à portée de main, mais à cause de sa fébrilité et de son irritation. Seto mourait d'envie de taper dans quelque chose pas un punching-ball, une chose capable de crier et de saigner. Si possible, un visage au sourire crétin, encadré de cheveux blonds, et dont la bouche ne s'ouvrait que pour étaler des certitudes et des jugements faussés le concernant.

Le nez de Jônouchi craquerait sous ses phalanges. Il pisserait le sang sur le sol qu'il n'aurait jamais dû rêver de quitter, là où rampait le menu fretin comme lui devant des personnes comme Seto. Jônouchi tenterait sûrement de se relever au lieu d'accepter sa défaite, ce qui l'obligerait à le renvoyer face contre terre. Et quand ce loser le supplierait d'arrêter, Seto se sentirait bien mieux, même mieux encore que s'il l'écrasait en duel une nouvelle fois, parce que cela signifierait que Jônouchi accepterait enfin sa vraie place dans le monde. Qu'il se tairait enfin. Seto en frissonnait d'expectative.

Mokuba marmonna à nouveau et replia ses genoux contre lui, comme pour se recroqueviller afin d'échapper à un monstre.

Seto fronça aussitôt les sourcils, soucieux, et jeta un regard à l'horloge de l'ordinateur : un peu plus d'une heure du matin.

Mokuba avait besoin de son lit, et pas d'une banquette inconfortable. Son cadet suivait son exemple, comme il l'avait toujours fait, et, pour la première fois, Seto se demanda très sérieusement si c'était vraiment une bonne chose de l'entraîner dans son sillage, de le laisser s'investir autant dans leur entreprise à son âge.

Lui, il avait été formé dans ce but. Diriger KaibaCorp sans le moindre état d'âme, ne jamais perdre ou faillir, ne jamais compter sur autrui et toujours être le plus intelligent, le plus fort. Avoir plusieurs coups d'avance sur ses ennemis, ne pas s'illusionner sur la nature intéressée de ceux qui se prétendraient ses amis ou sa famille, car ils seraient toujours prompts à le poignarder dans le dos quand ils y verraient leur intérêt, tout comme lui n'avait pas hésité à le faire avec leur père adoptif.

Que cela lui plaise ou non, Gôzaburô l'avait modelé à son image. Même s'il avait essayé de toutes ses forces de s'écarter de cette voie, il ne pourrait jamais totalement exorciser l'ombre du monstre il avait laissé une empreinte indélébile sur lui.

Il éteignit l'ordinateur, glissa la boîte dans la poche intérieure de son manteau et rejoignit Mokuba. Une fois agenouillé à côté de lui, il lui secoua doucement l'épaule, jusqu'à ce que son frère le fixe d'un regard embrumé par le sommeil.

— On rentre, se contenta de dire Seto.

— Hum… Mais Pegasus… marmonna indistinctement Mokuba.

— Je peux m'en occuper depuis le manoir.

Mokuba s'assit, sa tête dodelinant légèrement. Seto comprit que l'adolescent venait de donner son maximum quand ses paupières se refermèrent d'elles-mêmes. Après lui avoir ébouriffé les cheveux, il le souleva dans ses bras, et Mokuba se raccrocha à ses épaules en se rendormant.

— Je ne crois pas que je serai encore capable de te trimballer comme ça longtemps si tu continues de grandir, grogna Seto.

Ou peut-être que son corps réclamait lui aussi un repos bien mérité.

— Iatem, fit-il une fois dans l'ascenseur.

— Oui, Kaiba ?

— Toujours rien ?

— Non, rien qui se rapproche de près ou de loin de Pegasus.

— Tu analyses bien toutes les images des caméras de surveillance de cette ville ?

— Non, je joue à un dating sim interdit aux moins de 18 ans. J'ignorais que les humains pouvaient produire autant de liquide en éjacu…

— Je vais considérer que c'était un « oui ».

Les portes de l'ascenseur se rouvrirent sur le parking. Récupérer la clef de la voiture dans sa poche sans réveiller Mokuba lui donna l'impression d'avoir accompli l'exploit de la journée… jusqu'à ce qu'il ait à ouvrir la portière côté passager avec le même fardeau. Une fois son frère installé sur le siège, il poussa un soupir de soulagement et se glissa derrière le volant.

Les choses étaient revenues à la normale en ville. Avec les enseignes illuminées et les pubs diffusées sur les écrans géants du centre-ville, il était même difficile de croire qu'un black-out avait eu lieu au cours de la journée. Cependant, Seto fit un léger détour par le Kame Game, dont les ruines encore fumantes contredirent sa précédente observation.

Non, tout n'était pas normal, loin de là. Et la perte du magasin constituait même un choc étonnant il n'y avait que rarement mis les pieds, l'endroit ne possédant rien qui puisse susciter son intérêt, mais il faisait partie du paysage de la ville. Bien qu'une telle situation restât hautement improbable, s'il avait eu besoin de Yûgi, il aurait su où le trouver.

Que l'un de leurs mystérieux ennemis s'en soit pris à Yûgi, il ne le comprenait pas. Que Yûgi soit encore en vie, non plus, même s'il ne souhaitait aucun mal au seul duelliste valable qui habitait à Domino. Mais, au fond, que Pegasus épargne Seth et abandonne toute poursuite n'avait pas plus de sens.

Seto détestait cette impression que l'on se jouait d'eux, de lui. De n'être qu'un pion sur un échiquier au lieu d'être celui qui manipulait les pièces. Il détestait… il détestait le fait que l'on s'en soit pris à Yûgi. C'était étrange, vraiment, mais il ressentait de la colère, une colère différente de celle qui l'animait contre Jônouchi, une colère bien particulière qui ne l'envahissait que lorsqu'un inconscient menaçait Mokuba.

Il fixa la route avec contrariété tout en se demandant pourquoi l'attaque qu'avait subie Yûgi lui donnait envie de tuer son agresseur en prenant tout son temps pour savourer le moment. Est-ce qu'il était furieux – faible, stupide – parce que l'ancien hôte du pharaon était le seul à ne pas avoir essayé de lui faire une leçon de morale ? Parce qu'il avait essayé de le défendre en son absence ? Est-ce qu'il le percevait, malgré lui, non comme un simple adversaire honorable mais comme un… ami ?

Seto plissa les paupières tout en garant la voiture dans le parc du manoir. Il pouvait presque entendre la voix de Gôzaburô lui rappeler qu'il n'avait pas besoin d'ami ni même de frère, que le pouvoir et la victoire ne sont accordés qu'à ceux qui écrasent les autres et n'ont aux sentimentaux qui s'enlisent dans l'hésitation. Ses épaules se contractèrent sous la morsure fantomatique d'une cravache, et il éprouva le besoin de quitter le véhicule au plus vite pour respirer l'air frais de la nuit.

Tout en s'adossant contre la carrosserie, Seto serra les poings avec assez de force pour s'enfoncer les ongles dans les paumes. Il ressentait beaucoup de choses à l'égard de Gôzaburô : de la haine, de la fureur, de la rancœur… L'angoisse l'avait déserté depuis longtemps, cependant. Dès l'instant où il avait poussé l'homme au suicide, en retournant contre lui toutes ses douloureuses et interminables leçons de vie. Il avait souri quand Gôzaburô avait sauté du haut du building et il avait éprouvé une joie vicieuse à la vue de son cadavre brisé sur le macadam. Démanteler son empire militaire avait été la cerise sur le gâteau. Le vieux en aurait été ivre de rage s'il y avait assisté.

Voilà ce qui arrivait aux perdants, peu importe l'échelle du jeu : l'humiliation ou la mort.

Seto savait à qui il devait la réémergence de souvenirs qu'il avait tant peinés à refouler au plus profond de lui-même. Tout était de la faute de Jônouchi.

— Seto ?

La voix à moitié endormie de Mokuba le ramena à la réalité. Son petit frère le fixait avec confusion, et il éprouva du réconfort à sa vue.

Alors que tu as failli le détruire, encore… Alors que tu l'as abandonné… Alors qu'il t'a sauvé la vie peut-être plus souvent que tu n'as sauvé la sienne… S'il a besoin d'être protégé de quelqu'un, c'est de toi…

— Va te coucher, Mokuba.

Son cadet cligna des yeux tout en le dévisageant, fixa le manoir aux fenêtres éteintes, puis revint sur lui.

— Est-ce que tu retournes au siège de KC ?

Seto secoua la tête tout en verrouillant la voiture.

Ils se séparèrent à l'étage, et Seto resta un moment songeur au milieu du couloir vide. Tellement de portes dont les chambres n'avaient jamais connu le moindre occupant, même du vivant de Gôzaburô. Ni famille ni connaissance. Pas le moindre ami, bien sûr.

Même la partie du manoir réservée au personnel était désertée. Après la trahison de certains de ses employés en faveur de Pegasus, il avait décidé de ne conserver que le strict minimum, et ce strict minimum n'incluait pas les gardes du corps, parce qu'il détestait l'idée de payer des gens armés qui pourraient faire défection au profit d'un autre – bien sûr, tant Isono que Mokuba avaient désapprouvé. Il était à peu près sûr que si aucun homme ne se trouvait dans l'enceinte de sa propriété, il n'en allait pas de même à l'extérieur.

Seto rejoignit sa chambre et, après rangé le duel disk, abandonna ses vêtements sur le sol de la salle de bain.

Au moins, la douche, rapide, lui éclaircit les idées. Du moins, certaines…

Il réglerait ses comptes avec Jônouchi en temps et en heure, quand la menace représentée par Pegasus et son dangereux allié ne serait plus. Le chien croirait sûrement lui avoir rabattu le caquet, et peut-être cela le retiendrait-il d'aboyer d'autres inepties le concernant. Il se sentait même capable de pousser le vice à se montrer civil – enfin, autant qu'il puisse l'être au naturel.

La trêve ne ferait pas long feu, toutefois. Seto avait eu le temps de parcourir en diagonale le projet de championnat de son frère. Le loser y participerait. Forcément. Sinon, pourquoi Mokuba lui aurait-il offert un duel disk dont la valeur dépassait de loin quatre chiffres ? Pour la première fois, le jeune CEO espérait qu'il irait loin afin d'avoir le plaisir de détruire ses rêves devant ses précieux amis et les milliers de personnes qui assisteraient au duel. Plus dure serait la chute s'il échouait proche du but.

Seto ne jeta pas un seul regard en direction du miroir lorsqu'il quitta la cabine de douche. Il se sécha sommairement et revêtit de nouveaux habits, même si personne n'aurait pu affirmer qu'il s'était changé. C'était le même haut noir aux manches longues et au col montant, le même pantalon en cuir. Il s'abstint seulement d'attacher les straps à ses bras.

Lorsqu'il revint dans la chambre, il remarqua aussitôt la pulsation bleutée des diodes de son casque dans la pénombre. Bien, ce n'était pas comme s'il avait eu l'intention de dormir ou de même fermer les yeux pendant une vingtaine de minutes afin de se reposer mentalement. Il fixa le casque sur ses cheveux encore humides, passa le duel disk à son bras et quitta la chambre, la boîte quantique à la main.

— Quoi ?

— Quelqu'un essaye de te joindre, répondit Iatem sans se soucier du ton brutal.

— À quoi cela me sert-il d'avoir un assistant virtuel si tu me déranges chaque fois que quelqu'un m'appelle ? Je ne suis là pour personne tant que cette affaire n'est pas réglée.

— Même pas pour Isis Ishtar ?

Seto, qui venait de révéler le panneau permettant d'accéder à son laboratoire personnel, stoppa brièvement son geste avant de poser la paume de sa main sur la zone d'identification. Le mur s'effaça le temps qu'il s'engage dans la cage d'escalier.

— Rappelle-la, commanda-t-il.

Lorsqu'il eut atteint la dernière marche, il lui fallut encore taper un code sur un autre panneau avant d'ouvrir la seconde porte. Le laboratoire s'éclaira vivement à son entrée.

Seto balaya du regard le bric-à-brac qui s'était amoncelé sur le bureau dans le fond de la pièce. Même s'il avait des ingénieurs plus que qualifiés, il aimait travailler sur des prototypes et d'autres projets personnels sur son temps libre, son seul hobby – il ne considérait pas duel monsters comme un simple hobby. Toutefois, il dédaigna les duel disk inachevés, les holoprojecteurs et autres casques de réalité virtuelle pour se concentrer sur les écrans qui occupaient le mur. L'ordinateur afficha l'immense flux de données qu'analysait le système de KaibaCorp – ou plutôt l'IA – en cet instant même. Il examina les milliers de miniatures de caméras de surveillance et jugea que, aussi irritante soit sa création, au moins avait-elle une utilité.

— Kaiba, fit la voix d'Isis dans son casque.

— Est-ce que tu as enfin une idée qui puisse m'être utile ou tu tiens juste à me rappeler que je suis le seul responsable de cette situation ?

— Je…

Isis poussa un soupir, comme pour étouffer la colère qui avait brièvement percé dans sa voix.

— J'ai besoin de ton aide, avoua-t-elle.

Seto leva les yeux au ciel avec un grognement d'irritation.

Oui, bien sûr, n'importe quoi pour toi, Isis. J'ai un maniaque voleur d'âmes et invocateur de monstres à retrouver, un autre maniaque qui a tenté de mettre Yûgi dans un cendrier, sûrement le même qui a volé les objets millénaires. Qu'est-ce que tu dirais si je casais ton affaire entre le moment où ils tenteront à nouveau de voler la boîte et celui où ils nous tueront tous si je ne les tue pas avant ?

— Mon frère a disparu.

Seto laissa échapper un ricanement dont il n'essaya même pas d'atténuer le dédain.

— Lequel ? Celui qui ne parle pas ou celui qui aime laver le cerveau des gens ?

— Ne sois pas comme ça.

— Comme « quoi » ? Quelqu'un qui est trop occupé à traquer Pegasus pour se soucier du frère que tu as égaré dans un tombeau ?

— Il y a eu plusieurs meurtres et… Pegasus est en vie ?!

— Des meurtres ?

Le silence tomba entre eux en même temps.

— Pourquoi quelqu'un voudrait ramener Pegasus ? reprit Isis.

— Hum…

Seto se laissa tomber dans son fauteuil, songeur. Qu'avait dit Pegasus, déjà ? Il était si obnubilé par la sécurité de son frère qu'il n'avait écouté que d'une oreille son verbiage sur la magie et blablabla. Ils pouvaient ramener les morts ? Grande affaire : il avait presque atteint l'autre monde grâce au projet Neurons et au Duel Links, par la seule aide de la technologie. Rien ne lui était impossible. Jônouchi se souvenait peut-être mieux des propos du dégénéré, mais il n'allait sûrement pas le joindre pour confirmer ce qu'il croyait avoir entendu.

— Une histoire d'équilibre entre le bien et le mal, je crois, fit-il entre ses dents. Il est impossible de ressusciter quelqu'un de bien sans ramener quelqu'un de profondément maléfique ou inversement. Et c'est là que la magie prouve son infériorité face à la technologie : Yakô n'a pas eu besoin d'équilibrer les choses pour ramener Keith, et il était très près de réussir son plan de ressusciter Pegasus.

Une lueur inquiétante anima son regard pensif.

— Oh, je devrais lui rendre une visite et avoir une très longue conversation avec lui.

Avec un taser. Non. Trop diplomate.

— Profondément maléfique ? répéta Isis sans écouter le restant de sa diatribe.

— Ses termes.

De cela, il s'en souvenait parfaitement.

— Mais… cela n'a pas de sens, protesta-t-elle.

Elle marqua une pause avant de poursuivre, inquiète :

— Pegasus n'est pas exactement quelqu'un de profondément maléfique.

— Non ? Kidnapper mon frère et voler nos âmes me semblait pourtant le qualifier d'office pour ce titre.

— Parce que tu es bien certain de n'avoir jamais rien fait de moralement répréhensible ? questionna Isis d'un ton accusateur.

Je sais ce que j'ai fait, et là j'aimerais beaucoup torturer Yakô. S'il ne sait rien, peut-être que cela fera au moins sortir Pegasus de sa cachette. Je me demande comment se portera le Renoncé après avoir goûté à une roquette.

— Pegasus n'est pas aussi maléfique que tu le penses. Il a respecté sa promesse auprès du pharaon en vous libérant.

Et il n'avait ni tué Seth ni Jônouchi, admit Seto, mais il n'écartait toujours pas la possibilité que son acte de miséricorde ne soit qu'une ruse. D'un autre côté, s'il ressentait de la pitié, ne se presserait-il pas pour sauver son précieux protégé ?

— Chez les Égyptiens, le jugement des morts n'était pas aussi tranché que l'on peut le croire entre le bien et le mal, reprit-elle doctement. Il n'était pas attendu des gens qu'ils soient vertueux pour passer dans l'au-delà et il était possible, en employant les bons rites, que leur ib – leur cœur – pèse moins lourd que la plume de Maât même s'ils avaient commis quelques crimes. Pour être dévoré par Ammit et voué à une éternité d'errance dans le duat, il fallait être particulièrement immoral et tout à fait impardonnable.

Seto avait levé les yeux au ciel durant tout l'exposé, ne voyant pas en quoi d'antiques croyances religieuses éclairaient l'affaire. Après tout, ce n'est pas comme si un quelconque dieu égyptien m'avait barré la route pour m'empêcher de rejoindre Atem, pensa-t-il avec un reniflement méprisant.

— Par Râ… s'exclama tout à coup Isis en expirant bruyamment.

Seto haussa un sourcil. Quelle que soit la révélation d'Isis, il pariait l'un de ses comptes en banque qu'il n'allait pas apprécier la suite. S'il se méprenait, la jeune femme n'aurait plus à se soucier de trouver les financements pour récupérer ses précieuses antiquités volées.

— Les meurtres… Marik… Il n'aurait tout de même pas ramené… ? murmura-t-elle pour elle-même.

Seto joignit les mains devant son visage et plissa les paupières. Voilà, il détestait avoir raison.

— Suggères-tu que ton frère a retrouvé la plus charmante de ses deux personnalités et qu'il a disparu pour abandonner quelques cadavres ici et là ?

— Non, il était avec nous quand les premiers meurtres ont eu lieu et il n'aurait pas pu…

Elle s'interrompit une nouvelle fois.

— Et quoi ? reprit Seto avant de rire nerveusement. Ne me dis pas que l'autre a son propre corps, maintenant… ?

Le silence d'Isis se prolongea avant qu'elle ne laisse échapper, d'une voix étranglée :

— C'est une possibilité à ne pas écarter. L'ombre de mon frère a toujours mieux maîtrisé le sceptre millénaire que Marik, alors peut-être que notre ennemi souhaite l'utiliser. Pegasus a-t-il…

— L'œil millénaire ? Oui… Et il a clairement exprimé le fait qu'ils n'ont pas besoin de Seth…

— Si l'ombre de mon frère reçoit le sceptre…

— Isis, je ferai ce qu'il faut pour retrouver Marik, que son autre personnalité soit en cause ou pas. Je te préviendrai dès que j'aurai du nouveau, fit-il avant de couper la conversation.

Seto n'avait pas promis de le lui ramener vivant, car il avait le pressentiment qu'il le regretterait lorsque la police retrouverait des morceaux de son corps éparpillés entre la mer Rouge et le Nil. S'il ne s'était pas confronté directement à lui lors d'un duel, Seto avait pu constater que rien n'intéressait plus l'autre Marik que la souffrance et la destruction d'autrui. En vérité, rien d'autre ne l'intéressait. Ni l'argent ni le pouvoir.

Seto n'arrivait pas à imaginer pourquoi quelqu'un souhaiterait le ressusciter, car le monstre n'était pas manipulable ou corruptible. À moins que l'objectif de leur ennemi ne soit aussi la destruction ? Dans ce cas, il n'aurait guère besoin de beaucoup d'arguments pour motiver le dément.

— Iatem, cesse de chercher Pegasus.

— Oh, moi qui commençais seulement à m'amuser à espionner les gens dans tout Domino.

— Concentre-toi sur Marik Ishtar. Localise son téléphone. Découvre ce qu'il a fait avant de disparaître. Et trouve-moi quelqu'un qui lit assez bien l'arabe pour décortiquer chaque document qu'a pu produire la police locale ces dernières soixante-douze heures à propos des meurtres et de la disparition de Marik. Je me moque que ce soit un PV ou un rapport d'autopsie : je veux que tout ce qui semble lié de près ou de loin avec l'affaire me soit traduit et envoyé. Il me faut aussi des hommes sur place. Oh, et envoie un message à Isono. Je veux Tenma Yakô chez moi ASAP. Non, correction, je veux les frères Tenma. Je suis sûr que Pegasus appréciera que j'imite son exemple en menaçant les personnes qui lui sont chères.

— Et que feras-tu quand Pegasus débarquera ici ?

Seto étira ses lèvres sur un rictus.

— Je pensais vaporiser le Renoncé. À la réflexion, je vais le vaporiser lui, ce sera beaucoup plus efficace et définitif. Vérifie si un crétin n'a pas conservé quelques stocks d'armes de l'époque de Gôzaburô.

— Hum, Kaiba…

— Pegasus ne veut pas d'un duel ? Message reçu. Je n'ai pas besoin d'un duel ou de magie ou de monstres pour gagner contre lui.

— Kaiba…

— J'aimerais un lance-roquette. Ceci dit, un simple pistolet devrait faire l'affaire. J'en ai peut-être même un ici, en fait. Vérifie quand même pour…

— Kaiba !

— Quoi ? s'écria le jeune homme, irrité d'être coupé en plein élan.

— Bien que je sois obligé par ma programmation à me plier en quatre pour réaliser ce nouveau fantasme, je ne peux accomplir l'impossible : les Tenma ont disparu.

Refroidi dans ses ardeurs par la nouvelle, Seto se renversa dans son fauteuil et inspira profondément pour garder son sang-froid.

— Et ses autres protégés ?

— Je n'ai pas de confirmation de statut pour tous. Toutefois, je n'aurais pas de trop grands espoirs à ta place.

— Oh… fit Seto, réellement désappointé.

— Oui, quel dommage, il semble que tu ne pourras séquestrer personne dans la plus grande illégalité.

Avoir les moyens de faire chanter Pegasus aurait été trop beau, trop simple, trop parfait après ce qu'il avait fait à Mokuba. Seto s'empara machinalement de la boîte quantique dans une main et pianota avec les doigts de son autre main sur son bureau. Il se perdit un instant dans la contemplation des images des caméras de Domino, réfléchissant à tout ce qui s'était produit depuis son retour. Son enthousiasme balayé, il peinait à rassembler ses pensées pour rebondir sur une nouvelle idée.

Soudain, un détail qu'il avait oublié jusqu'alors lui revint en mémoire, sans doute en raison de l'hypothèse détestable, mais probable que l'autre Marik soit parmi eux, dans son propre corps, et bien décidé à semer la mort et la destruction partout où il irait, tel le quatuor des cavaliers de l'Apocalypse à lui tout seul.

— Montre-moi ce que les caméras de surveillance autour du siège de KaibaCorp ont filmé la nuit dernière, peu avant que je sorte du bâtiment et jusqu'à mon départ.

Aussitôt, le nombre de fenêtres se réduisit drastiquement à moins d'une dizaine. Il observa les vidéos une à une, jusqu'à repérer ce qu'il avait cru apercevoir du coin de l'œil : la pâle chevelure d'un jeune homme familier. Quelques secondes à peine avant qu'il ne se renfonce dans les ombres.

— Tu peux me fournir une meilleure image ?

— Pas depuis cette caméra, mais, si tu es capable de patience, je verrai si celles des rues voisines l'ont filmé de face.

Seto n'avait pas envie de patienter. Il crispa ses doigts autour de la boîte, pressé de vérifier si ses doutes se confirmeraient. Enfin, une image d'une résolution plus précise s'afficha en plein écran.

— Pourquoi Bakura Ryô sortirait en pleine nuit ? demanda Iatem. Cela contredit les informations dont je dispose.

— Parce que ce n'est pas Ryô, mais l'esprit qui le possédait…

Ryô aurait eu la lèvre marquée si cela avait été lui. Par ailleurs, fait que Seto avait occulté la nuit précédente, Ryô n'avait plus les cheveux de cette couleur, ni aussi longs.

— Dois-je envoyer quelqu'un s'assurer que Bakura Ryô se porte bien ? questionna Iatem. Selon les données que je possède, et compte tenu de leur dernière conversation téléphonique, Mokuba sera affecté par sa mort.

— Non, n'envoie personne. Et la présence de l'autre Bakura est confidentielle jusqu'à nouvel ordre. Peux-tu retracer son parcours et le suivre en permanence à partir de maintenant ?

— Je peux, mais je serai moins efficace en devant aussi m'occuper de Marik Ishtar. Souhaites-tu que j'abandonne les tâches le concernant, bien que plusieurs de mes lectures concernant la morale me font dire que ce serait inhumain ?

— Non. Il n'y a que ces deux-là qui puissent me mener à leur maître.

Seto esquissa un sourire inquiétant.

— Si on me le demande, je prétendrais que le sort de Marik Ishtar t'importait vraiment, commenta Iatem avant de redevenir silencieux.

Seto considéra longuement le visage de l'autre Bakura. Il avait disparu du jour au lendemain ou, du moins, avait cessé de se manifester. Ryô ne l'avait jamais intéressé, et l'esprit qui le possédait non plus, bien que Seto n'ait pas ignoré certaines de ses actions lors du tournoi de Battle City envers d'autres duellistes. Mais il s'en était moqué, tout simplement, ayant d'autres objectifs bien plus importants que quelques dommages collatéraux. Si l'esprit s'en était pris à son frère, bien sûr, la chose aurait été différente…

Atem avait battu l'autre Bakura au moins une fois, ce qui avait plongé Ryô dans le coma, aussi pouvait-il supposer que tous deux se détestaient. Cependant, l'autre Marik avait aussi utilisé l'un de ses pouvoirs pour faire disparaître Ryô et l'esprit – les tuer, en quelque sorte.

À quoi pensait leur ennemi en ressuscitant deux individus qui avaient toutes les raisons de se haïr ? Et pouvait-il, lui, exploiter cet antagonisme à son avantage ? Négocier avec l'ombre de Marik serait une perte de temps, mais l'autre semblait plus… raisonnable. Contrôlable ? Non, Seto ne s'avancerait pas jusque-là. Il n'était pas naïf au point de confondre un cobra avec une couleuvre inoffensive.

Il songea aux ruines calcinées du Kame Game. À la survie miraculeuse de Yûgi. À son amnésie. Arrangeante amnésie. Essayait-il de lui cacher quelque chose ou ne se souvenait-il vraiment de rien ? Il n'imaginait pas Yûgi capable d'une telle ruse, mais, d'un autre côté, il n'aurait pas cru non plus, en déterrant le puzzle millénaire, qu'il se retrouverait au final avec un petit groupe de morts trop vivants à son goût. Le prêtre, il pouvait encore le tolérer, mais Pegasus, le psychopathe, l'esprit de Ryô – qui, même en ayant plus de personnalité que ledit Ryô, n'avait rien de fiable ? Il y avait dans le tas deux individus que Isis aurait qualifiés de – ah – bons, un autre dont il ignorait l'alignement et un dernier dont il ne remettait pas un seul instant en question la nature maléfique après l'avoir vu torturer ses adversaires. Qui d'autre, encore ?

Qu'avaient donc cru voir les gens, exactement, lorsque le Kame Gama avait brûlé ? Des dragons… ou des dieux égyptiens ?

La panne d'électricité ne lui permettrait pas de confirmer ou d'infirmer ses doutes. Mais l'idée qu'Atem soit lui aussi revenu et ne se manifeste pas, non, l'ignore, lui, était insupportable !

Il étrécit un peu plus ses paupières. Ses yeux bleus lançaient des éclairs. Quiconque serait entré dans le laboratoire aurait aussitôt battu en retraite et décidé de quitter la ville avant qu'il ne se décide à la faire sauter comme Alcatraz.


Suite de la note : Par exemple, il pourrait parler avec les autres et se dire que sauver Ryô serait un bon point de départ.

Mais non.