Chapitre 21
Le charme de l'innocence
Margaret triturait nerveusement les manches de son manteau, fixant le paysage familier qui défilait devant elle, l'emmenant à Barton Park, lieu où la réputation de la jeune fille allait se jouer. Elle sentit la main de sa mère se poser sur la sienne, geste rassurant visant à l'apaiser et à atténuer ses angoisses. Elle se força donc à reporter son attention auprès de ses compagnons de route et vit Brandon demander nerveusement à Marianne si elle n'avait pas froid.
« Je t'assure que je n'ai pas froid du tout, répondit Marianne. Il fait bon et mon manteau est de très bonne qualité, sois tranquille. » ajouta-t-elle en souriant.
Brandon eut l'air rassuré et lui prit la main, entrelaçant ses doigts à ceux de Marianne, témoignage d'un amour indubitable accru par le regard plein de tendresse que lui lança Marianne. Margaret esquissa un sourire devant cette scène : elle avait été folle de joie en apprenant que Marianne avait accepté la demande en mariage du Colonel Brandon. Il était devenu pour Margaret un ami cher et compatissant, quelqu'un qui appréciait sa compagnie et aimait parler avec elle, aussi avait-il été très apprécié par la jeune fille. Elle avait, comme tout le monde remarqué l'amour qu'il éprouvait pour sa sœur et si, en premier lieu, elle avait souhaité que sa sœur rencontre un homme aussi jeune et séduisant que Willoughby afin d'oublier son chagrin d'amour, au fil des mois qui s'étaient écoulés et après avoir surpris de nombreuses discussions entre sa mère et Elinor en train de vanter les mérites du Colonel Brandon ainsi que l'influence bénéfique qu'il aurait sur Marianne, elle voulait que cette dernière se rende compte des qualités du Colonel Brandon.
Heureusement, les yeux de Marianne s'étaient ouverts sur la personnalité du Colonel et lorsqu'elle le mentionnait pour diverses raisons, tantôt parce qu'elle avait lu un poème lui rappelant une de leurs discussions, ou bien qu'elle avait joué une partition mélancolique ou demandait des nouvelles du maître de Delaford à Sir John Middleton lorsqu'il était absent, Margaret avait pu discerner dans son regard l'étincelle qu'elle avait à l'époque de Willoughby. Margaret avait été intimement persuadée qu'elle, sa mère et tout leur cercle d'amis avaient remarqué les sentiments progressifs de Marianne envers le Colonel Brandon avant qu'elle-même ne s'en rende compte !
A présent qu'elle les voyaient aussi heureux et unis, elle ne pouvait qu'être ravie pour ces deux personnes qu'elle aimait beaucoup. Sans compter qu'elle se réjouissait à l'idée de devenir tante de deux enfants de plus, ses deux sœurs étant enceintes ensemble ! Ses pensées joyeuses furent cependant vite dissipées dès lors qu'ils arrivèrent à Barton Park.
Margaret réprima un soupir devant les innombrables voitures éparpillées dans la cour du Park, témoignage d'une assistance nombreuse au bal des Middleton.
« Tout va bien se passer, Margaret, vous êtes en terrain connu ici. » dit gentiment Brandon.
Margaret hocha la tête en adressant un demi-sourire à son beau-frère. Ce dernier aida les dames à descendre de voiture et ils virent les Ferrars venir à leur rencontre.
Elinor, à cinq mois du terme de sa grossesse, n'aurait sans doute pas accepté l'invitation si Margaret n'y faisait pas ses premiers pas en tant que jeune fille à la veille de faire son entrée dans le monde. Emmitouflée dans un beau manteau blanc, Edward lui donnant le bras, elle rejoignit les Brandon et les Dashwood pour les saluer et prodiguer les derniers encouragements à Margaret avant que toute intimité ne leur soit enlevée dès lors qu'ils entreraient dans le grand salon des Middleton. Ils rentrèrent ensuite tous dans le hall de Barton Park où des valets leur ôtèrent leurs manteaux et Elinor et Edward purent remarquer l'élégance de Margaret.
« Ma chérie ! Tu es ravissante ! s'exclama Elinor, elle-même fort jolie dans sa robe verte, un collier d'émeraude ornant du cou.
- Margaret, vous ne ressemblez plus à une pirate, mais à une vraie princesse ! » renchérit Edward en souriant.
Tant de compliments firent rougir Margaret qui prit pleinement conscience de ce qui allait se jouer pour elle ce soir-là.
« Où est Sue ? demanda Marianne.
- Elle est déjà installée dans l'une des chambres du Park avec sa gouvernante. Au moins elle est avec nous, mais à l'abri de toute cette effervescence. » répondit Elinor.
Le bourdonnement des voix des invités leur parvint au fur et à mesure qu'ils approchaient du grand salon. Marianne regarda autour d'elle, observant les changements que les Middleton avaient apportés à leur demeure pour l'occasion : des tentures vertes et blanches étaient suspendues aux murs et montraient le chemin vers le grand salon. Mrs. Jennings arriva précipitamment vers eux dès qu'elle les vit, coupant court sa conversation avec Mrs. Wainwright qui ne s'en offusqua pas tant elle était habituée à l'excentricité de son amie.
« Très chers amis ! Quel bonheur de vous voir ici ! Sir John m'a proposé de vous guetter, chose que j'ai bien évidemment acceptée avec plaisir ! Il est trop occupé à tout organiser, le pauvre... ! Margaret ! » s'exclama la vieille dame en portant son regard sur la jeune fille.
Margaret se sentit immédiatement gênée : connaissant sa vieille amie, elle était persuadée qu'elle aurait droit à des compliments tonitruants sur sa toilette... ce qui ne manqua pas !
« Vous êtes superbe, ma chérie ! Je ne dis rien à vos sœurs et à vos mères, elles savent déjà tout le bien que je pense d'elles ! Mais comme vous êtes élégante parée ainsi ! Je suis sûre que vous allez faire des merveilles ! Sir John a invité du beau monde ! Il fait cela pour les Darcy, dit-il, mais personne n'est dupe ! Il veut le meilleur choix de prétendants pour vous, Margaret ! » ajouta Mrs. Jennings en baissant sa voix d'un octave avant d'éclater de rire.
Margaret aurait pu être touchée par l'attention de Sir John si elle ne s'était pas autant sentie au supplice. Heureusement, cela ne dura pas longtemps car elle, sa mère, les Brandon et les Ferrars suivirent Mrs. Jennings dans le salon. Celui-ci était rempli et il y régnait une chaleur qui promettait d'être étouffante. A nouveau, des tentures étaient accrochées aux murs et une petite estrade avait été montée afin d'y placer les musiciens qui jouaient une musique d'ambiance mêlée aux rires et aux conversations qui envahissaient le salon. Les portes du couloir menant au petit salon jouxtant la salle étaient ouvertes afin de gagner de la place et Margaret remarqua que des miroirs avaient été accrochés sur les murs afin de rendre la pièce plus grande. A n'en pas douter, les Middleton avaient mit les moyens pour réussir ce bal !
Marianne scruta la salle du regard à la recherche de ses connaissances. Partout se tenaient des dames en grande conversation, que ce soit en cercle restreint ou élargit, avec chuchotements ou éclats de rire. Bien entendu, ces dames étaient apprêtées avec élégance, jouant de leurs éventails pour mettre en valeur la grâce de leurs poignets, ou faire s'agiter les plumes qui ornaient leurs coiffures. Leurs robes étaient à la dernière mode, faites de tissus élégants et d'une coupe avantageant leurs silhouettes, grandes, petites, élancées ou trapues. Les gentlemen étaient quant à eux davantage occupés à discuter de choses et d'autres avec sérieux, parfois en ajoutant quelques rires dans leurs conversations. Si les dames usaient et abusaient -pour certaines!- de couleurs dans leurs tenues, ces messieurs préféraient nettement la sobriété et l'élégance qu'apportaient le noir ou le gris mêlés de blanc.
Brandon toucha doucement le bras de Marianne pour lui montrer Mrs. Rose Winslet et son mari en grande conversation avec un couple que Marianne n'avait jamais vu. La jeune femme eut un grand sourire et regarda son amie avec insistance, espérant qu'elle la remarque. Rose sentit le regard de Marianne car elle se tourna vers elle et son regard se transforma. Elle prit congé de ses interlocuteurs et vint retrouver Marianne, souriante. Elles se saluèrent avec chaleur, exprimant toute leur joie de se revoir après tant de mois et Marianne put souhaiter de vive voix tous ses vœux de bonheur pour la grossesse de son amie. Rose la remercia, les yeux brillants et le teint rosé.
« Je suis si heureuse, Marianne ! Je devrais accoucher début août ! s'exclama-t-elle.
- Dans ce cas, nos enfants n'auront même pas un mois d'écart ! » répondit joyeusement Marianne, incapable de se retenir plus longtemps.
Rose marqua un temps d'arrêt et poussa une exclamation de joie avant de serrer les mains de Marianne dans les siennes.
« Oh ! Mais c'est merveilleux ! Toutes mes félicitations, Marianne ! »
Marianne en profita pour présenter les Winslet à sa famille. Ils se déclarèrent tous enchantés de faire connaissance et commencèrent à entrer en discussion au sujet du bal. Puis, le cercle se scinda en deux : les messieurs et les dames, ces dernières parlant maternité avant que Marianne ne demande à Rose de lui parler de son séjour en Irlande où elle avait retrouvé sa famille. Puis ce fut au tour de Rose de demander à Marianne de lui raconter les événements qui avaient eu lieu dans le Devonshire et le Dorsetshire durant son absence. Marianne dut raconter des choses banales, ne souhaitant pas parler de Willoughby et de tout ce que ses méfaits avaient eu comme conséquences sur elle et son mari.
« Vous n'ignorez pas que ce bal est donné en l'honneur des Darcy, déclara Marianne à Mrs. Winslet.
- Bien sûr que non ! Sir John m'a déjà affirmé que vous et votre famille étaient très proches des Darcy depuis leur arrivée, répliqua Rose en souriant derrière son éventail.
- Oh ! Sir John enjolive bien trop les faits... Mais oui, en effet, les Darcy sont des gens très charmants avec qui nous nous entendons fort bien, répondit Marianne en riant.
- J'en suis ravie pour vous ! A ce qu'il paraît, ce sont des gens d'une simplicité incroyable malgré leur rang. Lady Anne les a déjà rencontrés, sa sœur étant dans le Derbyshire et assez proche de Mrs. Darcy, et elle ne tarissait pas d'éloges sur eux.
- En parlant de Lady Hathaway, l'avez-vous vu ? demanda Marianne en regardant autour d'elle.
- Je suis juste derrière vous, mesdames ! »
Marianne se retourna et vit le visage souriant de Lady Anne Hathaway. Elles se saluèrent avec joie, Marianne présentant ses sœurs et sa mère. Margaret apprécia d'emblée Lady Hathaway grâce à son sourire et sa bonne humeur, ainsi que l'intérêt sincère qu'elle lui manifesta lorsqu'elle apprit que c'était son premier bal.
« Ne vous inquiétez pas Margaret, nous sommes toutes apeurées lors de notre première réception. Je me souviens de mon premier bal à Londres... J'étais terrifiée ! Mais je savais que j'étais bien entourée, alors j'ai décidé de profiter de la soirée et de faire plus ample connaissance avec les gens qui m'entouraient. C'est d'ailleurs là que nous nous sommes rencontrées, Rose..., ajouta-t-elle en regardant son amie d'un air malicieux.
- En effet, et croyez bien que je ne cesse de regretter ce jour... » répliqua Rose en éclatant de rire, incapable d'aller au bout de sa taquinerie de manière sérieuse en voyant les yeux de biche de son amie s'écarquiller d'un air faussement choqué.
Margaret trouvait l'amitié entre Mrs. Winslet et Lady Hathaway très agréable à regarder car elles étaient très complices et pleines d'humour. Elle souhaitait elle aussi trouver une amie avec qui elle aurait une telle complicité, drôle et enjouée. Marianne se sentait parfois de trop lorsqu'elles plaisantaient ainsi et était consciente qu'elle ne pourrait sûrement jamais atteindre le degré d'intimité qui liait ses deux amies. Comme si elle lisait dans ses pensées, Mrs. Winslet la prit par le bras.
« Observez bien nos joutes verbales, Marianne. J'espère que vous ne vous en offusquez pas, car plus vous allez nous fréquenter, plus vous serez amenée à en faire les frais ! s'exclama-t-elle.
- C'est comme cela que nous traitons les amies. » ajouta Lady Hathaway avec un clin d'œil.
Marianne les regarda, un sourire sur le visage.
« Eh bien, je dois avouer que cette terrible perspective est tentante ! » répondit-elle en riant.
Lady Anne Hathaway observa Marianne en souriant.
« Dans ce cas, assez de cachotteries ! Il me semble que vous avez une heureuse nouvelle à m'annoncer... » dit-elle, le regard brillant.
Marianne ouvrit des yeux surpris.
« En effet ! Et je comptais le faire, mais... comment...
- Comment ai-je deviné ? Votre visage, votre air épanoui... autant de signes qui ne trompent pas une femme ! Tout en vous indique que vous portez la vie et que cela vous comble de bonheur ! répondit Anne en riant. Je suis si heureuse pour vous ! Félicitations ! »
Après leurs transports de joie, Elinor demanda si quelqu'un avait vu les Darcy.
« Ils arrivaient tout juste dans la cour. Ils ne devraient plus tarder à présent. » répondit Anne.
Margaret éprouva du soulagement en apprenant ces informations. La présence de Georgiana l'aiderait à prendre de l'assurance, Margaret faisant partie de ces personnes qui prennent confiance en elles dès qu'elles sont en contact avec des gens encore moins assurés qu'elles. La jeune Miss Dashwood avait regardé autour d'elle avec appréhension : partout étaient dispersés des messieurs tous plus élégamment vêtus les uns que les autres, et des dames arborant de ravissantes coiffures et de somptueuses parures. Margaret fut éblouie par tant de luxe et l'assurance qu'elle avait ressenti en s'admirant dans le miroir commençait à décliner.
Elle poussa une exclamation en voyant apparaître les Darcy sur le pas de la porte du salon. Mr. Darcy affichait un air hautain qui indiquait combien il aurait préféré se trouver ailleurs plutôt qu'ici tant il était mal à l'aise. Georgiana avait l'air aussi réservée et timide qu'à l'ordinaire. Seuls Mrs. Darcy et le Colonel Fitzwilliam paraissaient heureux de se trouver ici, enclins à faire de nouvelles connaissances, montrant un air gracieux et aimable qui n'allait pas manquer de charmer l'assistance.
Margaret vit Elizabeth caresser discrètement la main de Mr. Darcy et le regarder avec tendresse, le sourire aux lèvres. A cet instant, Mr. Darcy parut plus détendu et rendit son sourire à son épouse, Margaret y voyant là le même genre de réaction qu'elle voyait souvent entre ses sœurs et leurs maris. Les Middleton allèrent accueillir leurs invités, les remerciant de leur faire le privilège de répondre à leur invitation et leur souhaitant de passer une agréable soirée.
« Surveillez bien votre sœur, Mr. Darcy ! Ce bal regorge de jeunes gens à marier ! » lança-t-il à voix basse en riant.
Mr. Darcy se raidit instantanément tandis que Georgiana avait le visage en feu.
« Il va de soi que je ne compte pas laisser ma sœur sans surveillance, ne connaissant que trop bien les idées que certaines personnes pourraient avoir en tête, répliqua-t-il d'un ton glacial.
- J'en suis persuadé ! La jeune Miss Dashwood est là-bas, avec ses sœurs ! Vous serez en bonne compagnie, Miss Darcy ! ajouta Sir John sans se départir de son air jovial.
- Merci, Sir Middleton, répondit Mr. Darcy, le regard toujours froid.
- Pas de grands airs, Mr. Darcy... » lui chuchota malicieusement son épouse dès que les Middleton furent partis.
Mr. Darcy sourit et, lui donnant le bras, ils allèrent retrouver les Brandon, les Ferrars, les Winslet et les Hathaway. Ceux qui ne se connaissaient pas furent présentés et l'ambiance qui régna dans leur petit cercle détendit Mr. Darcy.
« Cette réception doit vous changer de celles données à Pemberley, j'imagine ? demanda Mrs. Winslet avec amabilité.
- Pour la superficie du salon et le nombre d'invités sans doute, mais je suppose que l'on peut goûter à un amusement sans borne quelque soit le nombre de convives du moment qu'ils sont de bonne humeur, répondit Elizabeth en souriant. Croyez-en l'expérience de la jeune fille que j'étais avant de me marier ! »
Rose lui rendit son sourire, ravie de voir que les rumeurs concernant la vivacité d'esprit de Mrs. Darcy étaient vraies. Lady Hathaway demanda à Mrs. Darcy des nouvelles de sa sœur, Mrs. Mary Dunst.
« Elle était en bonne santé la dernière fois que je l'ai vu et elle espère vous rejoindre dans le Devonshire dès sa délivrance. » répondit Elizabeth.
Brandon caressa doucement le bras de Marianne pour que cette dernière lui fit face.
« Je vais aller présenter Mr. Ferrars aux Cox. J'imagine que mon absence ne te tourmentera pas beaucoup, ajouta-t-il en souriant, un regard dirigé vers les compagnes de Marianne.
- A condition qu'elle ne s'éternise pas... » répliqua Marianne en lui caressant la main.
Brandon le lui promit et partit après lui avoir fait un de ses sourires auxquels elle ne pouvait résister. Les joues roses, elle se retourna vers ses amies et se joignit à leur conversation qui portait sur des choses plus ou moins futiles allant de la dernière mode en matière de chapeau au dernier livre qu'elles avaient dévoré. Au cours de la discussion, Lady Hathaway prit Marianne et Margaret à part et leur proposa de les accompagner durant leur Présentation à la Cour qui aurait lieu dans deux mois, car faisant partie de la noblesse, elle serait d'une grande aide aux deux sœurs qui acceptèrent sa proposition avec joie et reconnaissance. En effet, si Lady Hathaway ne s'était pas proposée, les deux sœurs auraient été accompagnées par Lady Middleton, qui avait manifesté un maigre enthousiasme lorsque sa mère et son mari lui avaient fait remarquer que ce serait elle, de par sa position sociale, qui serait à leurs côtés durant leur Présentation. Marianne et Margaret étaient à présent davantage rassurées, persuadées que Lady Anne saurait les dérider le moment venu.
Peu de temps après, Georgiana s'était approchée de Margaret et les deux jeunes filles restèrent en retrait, observant les visages qui les entouraient.
« Je ne connais même pas la moitié de ces personnes ! fit remarquer Margaret. Où tous ces gens se cachent-ils dans le Devonshire ? »
Georgiana ne put s'empêcher de rire.
« C'est l'occasion de faire connaissance... Je sais que vous, vous en êtes capable, Margaret. Vous n'êtes pas aussi réservée que moi...
- Non, mais je suis maladroite. Mieux vaut pour moi que je n'adresse la parole qu'à de rares personnes... Je préfère observer la manière dont se comportent les dames et prendre exemple sur elles, déclara Margaret.
- En tout cas, je suis heureuse de passer cette soirée en votre compagnie ! Je suis davantage rassurée ! » s'exclama Miss Darcy.
Ces paroles firent autant plaisir à Margaret qu'elles lui redonnèrent confiance et elle se sentit capable de regarder droit dans les yeux la prochaine personne venant lui adresser la parole.
Du côté des gentlemen, les discussions étaient d'une autre nature. En effet, le Colonel Fitzwilliam venait de faire remarquer que les chevaux de Sir John, pour ceux qu'il avait eu l'occasion de voir lors d'une promenade, étaient magnifiques.
« Ce sont les plus beaux du comté, répondit Brandon. Sir John est un passionné de chasse à courre et il veut les meilleures montures.
- C'est dommage de ne les utiliser que pour cela, fit remarquer Mr. Darcy. Avec de l'entraînement, je suis sûr qu'ils pourraient participer à La Derby. C'est un événement de qualité en matière de course hippique !
- Ah ! Je savais bien que mon cher cousin ne pourrait rester impassible sur un tel sujet ! s'exclama le Colonel Fitzwilliam en riant.
- Méfiez-vous, Richard, je pourrais vous surprendre un de ces jours, répondit Mr. Darcy sans se départir de son calme, ce qui excita davantage l'hilarité de son cousin.
- Voilà une perspective bien déprimante ! Pour vous punir, je vous abandonne pour aller parler à Lord Cox. » répliqua le Colonel Fitzwilliam.
Mr. Winslet, Sir Hathaway et Edward Ferrars parlant ensemble, Mr. Darcy demanda à Brandon s'il avait pu faire quelque chose au sujet de Lowick. Le regard de Brandon devint grave à l'évocation de ce nom.
« Malheureusement, les autorités m'ont assuré ne rien faire et Lowick continue ses vils méfaits, répondit-il amèrement. Je ne peux hélas rien faire de plus... »
Mr. Darcy le regarda avec compassion. Il ne comprenait que trop bien ce que Brandon pouvait ressentir face à une telle injustice, lui-même étant un homme d'honneur épris de justice.
« Il risque de commettre un faux-pas, il faut espérer cela... »
Brandon hocha la tête, l'air peu convaincu. Lowick était un homme froid et calculateur qui n'avait encore jamais commis de faux-pas ce qui laissait peu d'espoir à Brandon de le voir arrêté.
Margaret et Georgiana étaient en grande discussion lorsqu'elles furent interrompues par une jeune femme élégante et un gentleman de fort belle prestance.
« Pardonnez-moi, mesdemoiselles, mais je vous aperçois seules depuis tout à l'heure... Je me présente, Mrs. Julia Fletcher, et voici mon frère, Mr. John Rowland. » déclara la jeune femme d'une voix douce en montrant son frère.
Margaret et Georgiana se regardèrent, surprises, puis Georgiana ouvrit la bouche pour les présenter, mais elle fut coupée par Mrs. Fletcher.
« Il paraît que l'une d'entre vous est Miss Darcy, est-ce exact ?
- En effet, c'est moi..., acquiesça Miss Darcy en rougissant. Et voici mon amie, Miss...
- Merveilleux ! Depuis le temps que j'espérais vous rencontrer ! » s'exclama Mrs. Fletcher.
Margaret détesta immédiatement Mrs. Fletcher et Mr. Rowland. Leur attitude laissait penser que ce n'étaient que deux êtres hypocrites intéressés par l'argent. Son intuition ne la trompa guère, car une fois que Georgiana se fut présentée, Mr. Rowland l'invita pour les deux premières danses de la soirée, lui et sa sœur ignorant superbement Margaret. Georgiana s'en aperçut et, très mal à l'aise, déclina poliment les invitations de Mr. Rowland. Comme Mrs. Fletcher tentait de revenir à la charge, Margaret en eut assez.
« Je suis Miss Dashwood, déclara-t-elle soudain en se levant et en esquissant une brève révérence. Nous avons été ravies de faire votre connaissance. Excusez-nous, nous sommes attendues autre part. » ajouta-t-elle en prenant Georgiana par la main et en l'entraînant ailleurs.
Elle avait le cœur qui battait la chamade et les mains tremblantes. Elle n'aurait jamais cru devoir parler ainsi à son premier bal !
« Bravo Margaret ! Je ne sais pas comment vous avez fait pour dire cela ! la félicita Georgiana, médusée.
- Vous trouvez ? N'ai-je pas été trop impolie ? demanda Margaret en se mordant la lèvre.
- Pas du tout ! Vous avez été la moins impolie qui soit ! Ce sont eux qui devraient avoir honte !
- Ces gens agissaient par intérêt ! J'avais honte pour eux, en effet !
- Je l'ai découvert dès qu'ils ont mentionné mon nom et qu'ils vous ont ignoré, répondit Georgiana, l'air gêné. J'ai malheureusement l'habitude de ce genre de situation... Mais cette fois-ci c'était facile ! Ils n'étaient pas très subtils ! » ajouta-t-elle en éclatant de rire.
Les deux jeunes filles se mirent à plaisanter sur la scène qui s'était produite quelques secondes plus tôt, faisant ainsi retomber la tension que cette rencontre avait causée. Néanmoins, Margaret eut pitié de la jeune fille dont elle imagina le quotidien lorsqu'elle était en société. En effet, l'immense fortune de Miss Darcy lui valait le statut de jeune fille la plus convoitée parmi les coureurs de dot. Margaret songea que si elle-même n'avait pas de dot importante, au moins elle n'aurait pas de doute concernant l'honnêteté d'un gentleman lui demandant sa main, ce qui, au final, était plus enviable que la situation de Georgiana. Elle souhaita néanmoins que sa nouvelle amie puisse rencontrer un gentleman sincère et attiré par ses qualités plutôt que par sa fortune.
La chaleur de la salle était devenue étouffante pour les deux jeunes filles qui se mirent en quête d'un sofa près d'une fenêtre. Par chance, elles en trouvèrent un libre et s'y assirent. Margaret se leva soudain.
« J'ai oublié mon éventail ! s'exclama-t-elle, angoissée.
- Où ça ?
- Là où nous étions tout à l'heure, sur mon siège ! Il faut que j'y retourne, je ne vais pas supporter la chaleur sans éventail !
- Voulez-vous que je vous accompagne ? demanda Georgiana.
- Non, ne vous en faites pas. Gardez-moi juste ma place près de vous, je reviens vite. » dit Margaret.
Georgiana accepta et Margaret traversa la salle bondée, tâchant d'éviter les personnes qui semblaient ne pas se soucier d'elle afin de ne pas se faire remarquer. Elle retrouva son éventail avec soulagement et le récupéra. Elle tournait les talons lorsqu'elle heurta un gentleman qui venait de reculer à cet instant.
« Pardonnez-moi ! s'écria Margaret en faisant un bond en arrière, lâchant son éventail.
- Je suis désolé, je ne vous ai pas blessé ? demanda le gentleman.
- Non, pas du tout, voyons ! Nous nous sommes simplement heurtés ! » répondit Margaret en riant.
Elle se raidit en voyant l'air surpris du jeune homme et prit conscience de son impolitesse.
« Je suis désolée ! Je suis assez nerveuse et je ne fais que des sottises... » s'excusa-t-elle, l'air contrit.
Le gentleman lui sourit cordialement, une fossette creusant sa joue.
« Ce n'est rien. Je vous comprends... Il y a tant de monde ici ! J'aurais dû être plus vigilent et regarder autour de moi. Mais... après vous avoir si violemment heurtée...
- Ce n'était pas violent ! répliqua Margaret en riant.
- Bien sûr que si ! Cela aurait pu mal finir ! renchérit le jeune homme, avec un air grave forcé. Quoi qu'il en soit, je suis très impoli car je ne me suis même pas fait présenter.
- En effet, oui ! » s'exclama Margaret, qui avait oublié toute bienséance depuis qu'elle avait heurté le jeune homme.
A présent que sa gêne était passée, elle put remarquer le visage de son interlocuteur en détail. Il avait des traits fins, un nez aquilin et des yeux d'un bleu océan. Margaret le trouva fort séduisant et ce simple constat lui fit palpiter le cœur. A dire vrai, elle n'avait jamais rencontré de gentleman aussi beau... Le jeune homme regarda autour de lui et alla chuchoter quelques mots à l'oreille de Sir Hathaway, qui vint les rejoindre et prit la parole.
« Miss Dashwood, permettez-moi de vous présenter Mr. Nicholas Thornton. Mr. Thornton, voici Miss Margaret Dashwood, la jeune sœur de Mrs. Brandon, épouse du Colonel Brandon. » déclara-t-il solennellement.
Les deux jeunes gens se saluèrent puis Sir Hathaway les laissa seuls, appelé par ses amis.
« Ravi de faire votre connaissance, Miss Dashwood, déclara Mr. Thornton.
- Très heureuse également... Comme vous avez pu le constater, c'est la première fois que je vais à un bal et je... Autrement, je n'aurais pas été si maladroite... du moins je l'espère ! »
Plus elle parlait et plus Margaret regrettait les mots qui franchissaient ses lèvres. Rouge de confusion, elle tourna les talons avant de revenir sur ses pas, s'excusant à nouveau auprès de Mr. Thornton en s'inclinant maladroitement, puis elle prit la fuite. Elle revint auprès de Georgiana qui la dévisagea avec surprise.
« Vous n'avez pas retrouvé votre éventail ?
- Oh non ! Je l'ai oublié ! s'exclama Margaret avant de s'asseoir aux côtés de Georgiana, prête à fondre en larmes.
- Que s'est-il passé, Margaret ? Vous avez l'air bouleversé... » demanda Georgiana avec compassion.
Margaret lui conta sa mésaventure avec Mr. Thornton, revivant avec horreur les faits une nouvelle fois.
« J'ai été si stupide ! Ne pouvais-je donc pas me taire ? » se lamenta Margaret.
Georgiana lui prit la main avec sollicitude et lui fit de l'air avec son éventail.
« Ma pauvre Margaret ! Vous vous affligez peut-être pour peu de chose... A ma première Saison, j'étais si timide que je n'ai pas adressé la parole à qui que ce soit, si bien que j'ai une réputation de jeune fille froide et hautaine... »
Margaret lui fit un pauvre sourire.
« Vous êtes bien gentille de chercher à me rassurer... Qui sait quelle réputation je vais avoir à présent ?
- Vous dites que c'est Sir Hathaway qui vous a présenté ?
- Oui...
-Ils doivent sûrement se connaître, aussi je pense que si ce Mr. Thornton a l'air aussi charmant que vous me le décrivez, il demandera à Sir Hathaway des renseignements sur vous. » dit joyeusement Georgiana.
Margaret se redressa, l'air plein d'espoir.
« Mais oui ! Vous avez sans doute raison ! »
« Et même si ce n'est pas le cas, je préfère croire à cela... » pensa-t-elle, reprenant confiance en elle.
Durant la réception, chacun trouva une personne avec qui échanger et plaisanter. Mrs. Dashwood goûtait à la compagnie de Mrs. Jennings et de ses amies ; Mrs. Elizabeth Darcy et Marianne riaient aux éclats d'une plaisanterie que venait de raconter Lady Anne Hathaway, tandis que Mrs. Rose Winslet et Elinor parlaient de leurs impressions au sujet de leurs grossesse. Le Colonel Brandon et le Colonel Fitzwilliam racontaient à Mr. Darcy une anecdote sur une de leur campagne aux Indes, tandis qu'Edward Ferrars, Mr. Winslet et Sir Hathaway échangeaient leur avis sur la manière dont étaient traités les indigents.
Puis, le repas fut annoncé, coupant court les conversations et chacun fut invité à entrer dans la salle à manger. Brandon alla rejoindre Marianne, qui s'éventait énergiquement. Il lui tendit son bras, l'air soucieux.
« Tu as trop chaud ?
- Un peu, oui... Sir John devrait limiter la taille de ses invités ! fit remarquer Marianne à voix basse sans cesser de s'éventer.
- Je pense que s'il avait su ce que tu es en train d'endurer dans ton état, il aurait veillé à ne pas inviter tant de monde, répondit Brandon en souriant.
- J'ai surtout peur pour Elinor... Elle n'est là que pour Margaret, autrement elle serait restée chez elle, ne souhaitant pas être montrée du doigt par rapport à sa grossesse. Elle ne dit rien, mais elle a encore plus chaud que moi ! expliqua Marianne en coulant un regard en direction de sa sœur aînée, qui ne lâchait pas le bras d'Edward.
- Le temps de nous restaurer, les fenêtres de la salle de bal seront ouvertes d'après ce que m'a dit Sir John. Étant donné le froid qu'il fait dehors, je pense que l'air sera plus respirable avant que ne commence les danses.
- Oui, sans doute... As-tu vu Margaret ? demanda soudain Marianne en regardant autour d'elle.
- Non, mais Sir Hathaway m'a expliqué qu'elle avait fait la connaissance de Mr. Thornton tout à l'heure, raconta Brandon tout en avançant vers la salle à manger.
- Qui est-ce ? Le connais-tu ?
- C'est exactement la question que j'ai posé à Sir Hathaway, répondit Brandon en souriant. Je ne le connais pas, mais Sir Hathaway si. Il m'a expliqué qu'il était le fils de Mr. John Thornton, un gentleman ayant fait fortune grâce au commerce, dans le nord de l'Angleterre. Il a réussi à faire renaître le travail de son père de ses cendres, ce qui n'était pas une mince affaire d'après ce que j'ai cru comprendre...
- Mais en sait-il sur sa personnalité ? Est-ce un homme fréquentable ? demanda Marianne, fébrile.
- Je sais qu'il le tient en haute estime et que c'est un homme charmant et loyal, toujours d'après Sir Hathaway. Je pense que Margaret a rencontré un bon gentleman, Marianne. Tout comme je ne pense pas que tu devrais t'imaginer qu'il lui fera sa demande sous peu de jours après l'avoir rencontrée, ajouta-t-il d'une voix taquine.
- Insinuerais-tu que ma sœur ne pourrait pas rencontrer son futur époux à son premier bal ? demanda Marianne, faussement vexée.
- Non, j'insinue simplement que fréquenter notre incorrigible marieuse, j'ai nommé Mrs. Jennings, n'est pas sans influence sur toi, mon cœur, voilà tout, dit Brandon en riant. Je ne doute absolument pas qu'un gentleman digne de ce nom épouse Margaret, ajouta-t-il plus sérieusement.
- Je le sais bien... Mais, tu connais mon tempérament romantique... C'est la première fois que je vois un gentleman parler à ma sœur lors d'un bal !
- Tu ne m'avais pas dit que Margaret avait refusé une demande en mariage de la part de Mr. Crawford ? demanda Brandon en haussant un sourcil.
- Oui... Oh mon Dieu ! C'est vrai, tu as raison ! Margaret a déjà refusé une demande en mariage ! s'exclama Marianne, prenant conscience que Margaret avait déjà eu une expérience en la matière. Bon, alors je rectifie ce que j'ai dit : c'est la première fois qu'un gentleman digne de ce nom est présenté à ma sœur.
- Pauvre Mr. Crawford... Ne m'as-tu pas dit qu'il avait l'air très amoureux d'elle ?
- Oui... Mais, tu sais tout aussi bien que moi qu'avoir l'air amoureux n'est pas un critère fiable car il est instable chez certaines personnes. » répondit sombrement Marianne.
Brandon regarda autour de lui et lorsqu'il vit tout le monde occupé à parler tout en ne quittant pas la salle à manger des yeux, il donna un tendre et furtif baiser sur la joue de Marianne. Celle-ci le regarda, surprise et un sourire flottant sur ses lèvres.
« Je voulais te rendre le sourire, lui chuchota Brandon, comme si de rien n'était.
- C'est réussi, Colonel Brandon... » répondit Marianne, souriant avec tendresse.
Voir son mari l'embrasser en société, bien que veillant à ce que personne ne les regarde, la touchait profondément, connaissant son tempérament réservé. Tout sourire et les joues rosies, pour ce qu'il en était de Marianne, ils entrèrent dans la salle à manger où ils prirent place. Ils purent remarquer qu'ils étaient à la même table que leurs amis et deux autres couples qui leur étaient inconnus, mais avec lesquels ils espéraient passer une agréable soirée. Le repas fut servi et tout le monde y fit honneur, remarquant et applaudissant la délicatesse et le raffinement des plats choisis par Lady Middleton.
Georgiana et Margaret étaient installées côte à côte, avec les demoiselles Carey, qui avaient de bonnes relations avec Margaret. Cette dernière leur présenta Georgiana et toutes les quatre discutèrent de choses et d'autres durant tout le repas, et plus particulièrement de la Saison qui commençait dans un peu plus d'un mois. Meredith Carey avait le même âge que Georgiana, soit un an de plus que Margaret et Emily, sa jeune sœur. Meredith avait déjà fait son entrée dans le monde durant la Saison dernière, en même temps que Georgiana, et c'est tout naturellement qu'elle prodiguait avec plaisir ses conseils à Margaret et à sa jeune sœur, qui devait faire son entrée avec Margaret durant la Saison.
Mais Margaret écoutait ces recommandations d'une oreille distraite. En effet, deux tables plus loin se trouvait Mr. Thornton, en grande discussion avec d'autres gentlemen. Margaret se demanda soudain s'il n'était pas en train de leur raconter son entrevue avec elle, se moquant de sa maladresse, mais elle se trouva irrationnelle de croire cela. Il avait eu l'air plus surpris et gentil qu'autre chose et elle douta fortement qu'il soit le genre à se moquer de qui que ce soit. Cette pensée positive et confiante l'étonna au plus haut point. Après tout, elle ne le connaissait pas ! Peut-être était-il hypocrite et aussi intéressé que ce Mr. Rowland qui les avait abordées tout à l'heure, elle et Georgiana ? Mais pourquoi cette idée lui était-elle si difficile à accepter ?
Elle regarda à nouveau Mr. Thornton et admira son profil. Au milieu des autres gentlemen, il paraissait aussi charismatique que lorsqu'elle l'avait rencontré, tout en gardant cet air aimable et charmant... Elle entendit quelqu'un l'appeler.
« Margaret, tout va bien ? demanda Georgiana.
- Oui... qu'y a-t-il ? demanda la jeune fille, sortant de ses pensées.
- Vous aviez le regard perdu... Tout va bien ? répéta Miss Darcy.
- Oui, très bien ! Ne vous inquiétez pas, Georgiana. » la rassura Margaret en reportant son attention sur ses amies.
Elle n'avait pas remarqué que Mr. Thornton avait choisi cet instant-là pour la regarder.
« Et maintenant, chers amis, place à la danse ! » lança joyeusement Sir John.
Toute l'assistance se rendit dans la salle de bal, tandis que les musiciens se préparaient à jouer la première danse tant attendue.
« J'espère ne pas avoir à persuader mon mari longtemps avant qu'il accepte de me faire danser, plaisanta Mrs. Darcy.
- Voilà une accusation injuste, Mrs. Darcy ! répliqua son époux, derrière elle. Je venais justement vous trouver pour vous demander de bien m'accorder cette danse, dit-il en souriant.
- Seulement cette danse ? demanda Elizabeth, l'air ravi, mais une lueur taquine dans le regard.
- Vous n'aurez qu'un mot à dire et nous danserons autant que vous le voudrez, répondit Mr. Darcy, l'air solennel, mais le regard amoureux.
- Dans ce cas, comment refuser ? » rit Elizabeth avant de prendre la main de son époux.
Marianne s'était tournée tout naturellement vers Brandon, qui sans dire un mot, s'inclina devant elle avec élégance et lui tendit une main que la jeune femme prit avec un grand sourire. Même sans lui parler, le geste de son mari et l'expression de son regard à ce moment-là le rendaient irrésistible aux yeux de Marianne. Ils allèrent prendre place aux côtés des Darcy et des Hathaway.
Elinor et Edward restèrent assis sur leurs chaises, en simples spectateurs, la grossesse d'Elinor étant trop avancée pour lui permettre de danser. Margaret quant à elle, regarda défiler de nombreux gentlemen demander à Georgiana de lui accorder une danse, mettant les nerfs de la timide jeune fille à rude épreuve. Margaret eut droit à quelques regards flatteurs et certains gentlemen vinrent lui proposer de danser, mais elle déclina toutes les invitations.
« Pourquoi refusez-vous tous ces messieurs ? demanda Georgiana, surprise.
- Sans doute pour les mêmes raisons que vous... je suis peut-être plus timide que je n'en ai l'air ?
- Cela je ne peux le croire... » répliqua Georgiana en souriant.
A la vérité, Margaret savait très bien pourquoi elle refusait toutes les invitations à danser qui s'offraient à elle. Elle n'en aurait accepté qu'une seule s'il avait voulu d'elle...
Le Colonel Fitzwilliam et Edward Ferrars arrivèrent à ce moment-là.
« Comment ? Vous ne dansez pas ? demanda Edward, l'air indigné.
- Venez, Mr. Ferrars ! Il serait criminel de laisser deux aussi jolies jeunes filles sans cavaliers ! » s'exclama le Colonel.
Éclatant de rire, Margaret et Georgiana acceptèrent l'invitation et se joignirent au groupe de danseurs. Elles passèrent un agréable moment, Margaret goûtant au plaisir de la danse, riant, dansant avec entrain, ses joues se colorant de plaisir. Lorsque la danse fut finie, elle remercia chaleureusement Edward, qui lui assura qu'il avait été ravi de partager cette danse avec elle. Se sentant bouillir sur place, la jeune fille décida d'aller dans le hall où l'air serait plus respirable. Elle n'y était pas depuis deux minutes, la musique sur laquelle elle venait de danser résonnant encore à ses oreilles, lorsqu'elle entendit des pas derrière elle. Elle se retourna, s'attendant à trouver Georgiana, mais elle poussa une exclamation de surprise en voyant Mr. Thornton.
« Pardonnez-moi... Je ne voulais pas vous effrayer. Je venais vous remettre ceci, déclara-t-il, l'air gêné.
- Mon éventail ! s'exclama Margaret. Comment avez-vous...
- Vous l'aviez laissé tomber lorsque nous nous sommes salués et... vous êtes partie si vite... »
Margaret rougit en repensant à ce moment gênant.
« Je suis désolée... Et je vous remercie pour l'éventail ! ajouta-t-elle en le récupérant, remarquant au passage que Mr. Thornton possédait de belles mains de pianiste. J'ai été très maladroite tout à l'heure, tant dans mes propos que dans mes gestes... »
Mr. Thornton esquissa un sourire timide.
« A dire vrai, j'ai trouvé cela plutôt rafraîchissant, dit-il.
- Comment ? demanda Margaret en ouvrant de grands yeux.
- Je crois que vous êtes la première demoiselle que je rencontre à ce genre de bal qui soit aussi naturelle... » expliqua-t-il.
Margaret rougit et baissa timidement les yeux, le cœur battant.
« Je ne suis pas aussi parfaite que les autres dames de l'assemblée, je le crains..., dit-elle doucement.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit... » répliqua Mr. Thornton en souriant.
Margaret leva les yeux et rencontra le regard sincère de Mr. Thornton. Avait-elle bien compris ? Venait-il de lui faire un compliment ?
« En tout cas, c'est très gentil à vous d'être venu pour me dire cela... Je craignais de vous avoir fait fuir avec mon impolitesse ! »
Mr. Thornton rit.
« Ce n'était pas de l'impolitesse, vous étiez mal à l'aise, c'est tout ce que j'ai ressenti, l'assura-t-il.
- Oh ! Dans ce cas, je suis soulagée ! » s'exclama Margaret en riant.
Puis elle se reprit soudainement.
« Pardonnez-moi, mais... je ne pense pas qu'il soit convenable de parler ainsi sans une autre personne près de nous, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle, l'air anxieux à l'idée d'avoir à nouveau enfreint la bienséance.
Mr. Thornton redevint sérieux.
« Absolument ! D'ailleurs, je venais seulement pour vous remettre votre éventail et... et aussi vous demander une chose que je n'ai pas eu le courage de faire tout à l'heure... »
Margaret eut l'impression qu'elle avait arrêté de respirer et attendit que Mr. Thornton continue, avec une impatience qu'elle s'efforça de maîtriser.
« Voulez-vous bien m'accorder la prochaine danse, Miss Dashwood ? » demanda-t-il respectueusement.
Margaret ne put cacher le sourire qui étira ses lèvres en cet instant. Elle n'osait croire ce qu'elle venait d'entendre et pourtant il le lui avait dit !
« Avec grand plaisir, Mr. Thornton. » répondit-elle d'une voix légèrement tremblante.
Mr. Thornton eut l'air soulagé et allait prendre la parole lorsque des exclamations leur vint de la salle de bal. Ils échangèrent un regard avant d'aller voir ce qui se passait. Margaret eut le temps de voir Edward emporter Elinor dans ses bras vers le petit salon.
« Elinor ! » s'exclama Margaret.
Elle se précipita vers sa mère et Marianne, qu suivaient Edward, jouant des coudes pour se frayer un passage. Le Colonel Brandon ayant entendu le cri de Margaret, vint vers elle.
« Colonel, que s'est-il passé ?
- Votre sœur a eu un malaise, sans doute dû à la chaleur..., expliqua-t-il.
- S'est-elle blessée ? demanda Margaret, angoissée.
- Non, rassurez-vous. Mr. Ferrars était auprès d'elle lorsque cela s'est produit et il la rattrapée avant qu'elle ne chute.
- Lui faut-il un médecin ?
- Un domestique est parti chercher le docteur Clark, la rassura Brandon.
- Puis-je aller rejoindre Elinor ? demanda Margaret.
- Bien sûr. » répondit Brandon en l'escortant.
En passant, Margaret entendit deux dames chuchoter entre elles.
« Quelle folie d'avoir voulu se montrer à un bal dans cet état !
- Absolument, ce genre de malaise était à prévoir !
- Pourtant, son ventre n'est pas si voyant... Je ne l'aurais pas deviné !
- C'est la femme de Mr. Ferrars... Je me demande pourquoi il la laissé venir ?
- J'ai cru entendre que c'était le premier bal de sa jeune sœur, la benjamine des Dashwood... Voilà qui expliquerait un tel manque de discernement chez cette jeune femme qui m'a toujours semblé sensée! »
Pendant ce temps, Elinor revenait à elle, éventée par sa mère, Marianne et Mrs. Jennings, qui avait tenu à voir comment se portait son amie, et lui avait fait apporter à boire.
« Comment te sens-tu, ma chérie ? demanda Edward, l'air inquiet, lorsque Elinor eut bu un peu d'eau.
- Un peu étourdie... répondit faiblement Elinor. Mais ce n'est rien d'alarmant, ajouta-t-elle avec un sourire.
- Rien d'alarmant ? Elinor ! Tu t'es évanouie ! s'exclama Edward anxieusement.
- Mais je vais mieux, je t'assure. C'était un simple étourdissement dû à la chaleur. J'aurais du aller dans le hall ou même ici afin d'être au frais, c'est ma faute, répondit Elinor sans se départir de son calme.
- Tu n'aurais même pas du venir du tout ! Pourquoi ai-je accepté de te conduire à ce bal ?
- Ne te blâme pas, Edward. J'ai eu envie de venir, sachant les regards que je pouvais rencontrer... Je peux aussi me montrer déraisonnable, tu vois, ajouta-t-elle en souriant.
- J'avais bien dit à Sir John que tant de monde n'était pas une bonne idée ! intervint Mrs. Jennings. Mais que voulez-vous ? Il a eu la folie des grandeurs !
- Quoi qu'il en soit, je serais plus rassuré lorsque le docteur Clark t'aura examiné, continua Edward en portant une main sur le ventre de son épouse.
- N'ayez crainte, Edward, tenta de le rassurer Marianne. Elinor n'a eu qu'un malaise, rien de plus. C'est impressionnant à voir, mais je doute fort que son état ou celui de votre enfant soit en danger...
- D'autant plus qu'il est très vigoureux ! » lança Elinor, une main sur son ventre.
Tout le monde poussa une exclamation.
« Tu le sens, ma chérie ? demanda Mrs. Dashwood.
- Oui, il donne des coups de pied, répondit Elinor en souriant. Tu vois, Edward ? Je suis sûre que tout va bien. »
Edward regarda sa femme avec tendresse et lui embrassa la main, légèrement rassuré par la manifestation de son enfant. Margaret et Brandon arrivèrent sur ces entrefaites et Margaret poussa un soupir de soulagement en voyant sa sœur consciente et souriante.
« Il ne fallait pas tous vous déranger pour moi, dit Elinor, gênée.
- Nous étions inquiets, répondit Brandon en souriant, aussi soulagé que Margaret. Mais je vois que vous avez l'air d'aller mieux...
- En effet. Tout va bien, Margaret, assura Elinor en voyant l'air de la jeune fille. Tu peux retourner auprès de Miss Darcy et profiter du bal, ma chérie. »
Passé le soulagement, la phrase d'Elinor rappela à Margaret qu'elle allait danser avec Mr. Thornton et cela balaya toute autre pensée. Elle alla embrasser sa sœur et s'apprêtait à quitter la pièce lorsque Marianne lui demanda de bien vouloir rassurer leurs amis sur l'état de santé d'Elinor.
« Nous les rejoindrons tout à l'heure, dit Marianne. Tu passes en priorité, Elinor. » ajouta-t-elle en serrant la main de sa sœur dans la sienne.
Le docteur Clark entra quelques minutes plus tard et demanda à tout le monde de sortir pendant qu'il examinait Elinor. Edward obéit de mauvaise grâce et ils allèrent tous dans la salle de bal où ils furent assaillis par leurs amis, bien que Margaret les ai déjà informé de l'état de santé de sa sœur. Sir John vint les retrouver et présenta ses excuses à Edward pour le manque d'air de la pièce ayant contribué à l'évanouissement d'Elinor.
« Je n'aurais pas du inviter tant de monde, je le crains ! Comment va-t-elle ? demanda-t-il nerveusement.
- Le docteur Clark est en train de l'examiner, répondit Edward. Mais elle a rapidement repris connaissance et avait l'air d'aller mieux.
- Tant mieux, tant mieux ! Excellent ! Je suis soulagé ! Je vais attendre le docteur avec vous, puis nous pourrons continuer à danser. » déclara joyeusement Sir John.
Edward secoua la tête en souriant.
« Vous êtes très aimable, Sir John, mais je pense qu'il serait dommage de priver vos invités du plaisir de la danse pendant ce temps, déclara-t-il. Mon épouse n'apprécierait pas une telle chose qui ne ferait qu'attirer davantage l'attention sur elle. »
Le regard de Sir John s'illumina, soulagé de pouvoir faire danser ses invités encore un peu de temps.
« Merci beaucoup, Mr. Ferrars ! Vous êtes décidément un homme plein de bon sens ! »
Puis se tournant vers l'assistance :
« Allez, mes amis ! Reprenez place et dansez ! Ce salon manque d'animation depuis quelques minutes ! »
L'annonce fut reçue par des exclamations ravies, nombre d'invités souhaitant continuer à danser. Margaret fut de ceux-la, songeant à sa future danse avec Mr. Thornton. Georgiana l'avait rejointe et lui avait demandé si tout allait bien.
« Après notre danse, vous vous êtes vite éclipsée... Vous n'étiez pas souffrante ?
- Oh non ! Pas du tout, ne vous inquiétez pas, Georgiana. » répondit Margaret.
Elle voulait garder encore un peu de temps pour elle ce qui s'était passé dans le hall entre elle et Mr. Thornton.
« Oh ! Vous avez récupéré votre éventail ! fit remarquer Georgiana, faisant rougir Margaret.
- Oui, je l'ai retrouvé, dit la jeune fille. Je suis soulagée... »
L'orchestre se remit alors à jouer et elle vit des danseurs se regrouper au milieu du salon. Le cœur battant, elle attendit...
Le docteur Clark vint retrouver Edward, les Brandon et Mrs. Dashwood afin de les informer qu'Elinor se portait comme un charme, son évanouissement étant seulement dû à la chaleur. Elle devait prendre du repos et dorénavant éviter les réceptions de ce genre, à près de cinq mois de grossesse. Edward remercia vivement le médecin et alla retrouver Elinor qui fut conduite dans la chambre qui lui était assignée pour la nuit. Rassurée sur l'état de santé de sa sœur, Marianne se sentit plus détendue. Même si elle avait caché son angoisse, en son for intérieur, elle avait été terrifiée en voyant sa sœur s'évanouir sous ses yeux, craignant le pire pour sa santé et celle du bébé.
« Rassurée ? demanda Brandon derrière elle, lui prenant la main.
- Je savais qu'elle n'avait rien de grave, répliqua Marianne en souriant.
- Marianne, tu sais cacher tes sentiments depuis peu, mais s'ils passent inaperçus chez les autres, ils sont clairs comme de l'eau de roche pour moi, répondit malicieusement Brandon.
- C'est embêtant ! Je ne pourrais rien te cacher ! rétorqua Marianne, l'air faussement gêné.
- J'y compte bien, rit Brandon.
- Donc, tu avais deviné que j'étais folle d'inquiétude pour Elinor ? Mais comment ?
- Ah ça ! Je ne vais pas te le révéler, sinon tu y feras attention et je ne pourrais plus lire en toi comme j'arrive à le faire..., plaisanta Brandon.
- Sérieusement, Christopher ! rit Marianne.
- Disons qu'après un an de fiançailles et près de sept mois de mariage, il y a des choses que je vois clairement... Et puis, c'est ta sœur, il est naturel que tu sois anxieuse...
- Bon, j'imagine que je n'en saurais pas davantage... » bouda Marianne.
Ils furent interrompus par des exclamations et des bruits de chute. Regardant vers la source du bruit, Marianne et Brandon virent un des danseurs à terre, Margaret debout devant lui, pétrifiée.
La musique avait commencé à s'élever dans les airs et Margaret attendait de voir apparaître Mr. Thornton. Elle était impatiente et à la fois intimidée de danser avec lui, mais cela lui plaisait. Elle voulait mieux le connaître afin de voir qui il était vraiment. Elle ne s'attendait pas à faire ce genre de rencontre à ce bal, ce n'était pas sa priorité, elle souhaitait seulement ne pas se faire remarquer. Elle avait échoué, mais cela lui avait permis de faire connaissance avec Mr. Thornton et même si elle ne le connaissait pas, Margaret était sous son charme, l'humour du jeune homme et sa gentillesse jouant un rôle aussi important que son physique dans l'attirance qu'il exerçait sur elle. Un autre que lui l'aurait sûrement jugée indigne de fréquenter des personnes de rang aussi supérieur que les Darcy ou les Hathaway. Mais non, pas Mr. Nicholas Thornton.
Elle regarda autour d'elle fébrilement, cherchant des yeux le gentleman qui occupait ses pensées. Mais aucune trace de lui. Le cœur serré, Margaret vit les danseurs exécuter leurs pas au son de la musique. Son anxiété ne passa pas inaperçue au yeux de Miss Darcy qui lui demanda si elle cherchait quelqu'un.
« Non... Je pense que je cherchais quelque chose qui n'existe pas... » répondit tristement Margaret sans se soucier du regard interloqué de son amie.
Se retenant de pleurer, elle songea avec amertume que Mr. Thornton s'était joué d'elle. Comment avait-elle pu être si naïve ? Il était évident qu'aucun gentleman ne pouvait tomber sous le charme d'une jeune fille aussi maladroite et peu gracieuse qu'elle ! Humiliée et confuse, elle resta assise sur sa chaise, les yeux rivés sur les danseurs qui riaient et s'amusaient.
« Margaret... tout va bien ? » demanda Georgiana.
Margaret ne répondit pas immédiatement, ses pensées désespérantes lui enserrant l'esprit. Elle ne comprenait pas elle-même ce qui lui était arrivé ! Presque dès qu'elle avait posé les yeux sur lui, elle s'était sentie différente, attirée par cet homme dont elle ignorait tout. Mais pourquoi ?
« Margaret ? »
Elle sursauta et se tourna vers Georgiana qui la regardait avec inquiétude.
« Je vais bien... Pardonnez-moi, Georgiana. Je vais rejoindre ma mère, je me sens un peu lasse de toute cette agitation...
- En effet, vous êtes toute pâle !
- Oui, excusez-moi... »
Margaret se leva et d'un pas lourd, marcha lentement en direction de sa mère, cherchant à la voir dans la foule. Elle évita une dame qui passa devant elle sans lui adresser un regard et continua à marcher. Malheureusement, elle se prit les pieds dans la traîne de la robe de la dame et trébucha. Se sentant tomber, elle chercha à se raccrocher à quelque chose. Ce fut un gentleman qui dansait à côté d'elle. Déséquilibré par Margaret, il tomba au sol, entraîné par la jeune fille, effrayant les danseurs près de lui. Margaret se releva prestement, horrifiée par ce qui venait de se passer. La musique s'était arrêtée brusquement et tout le monde la regardait.
« Je suis... désolée... Je suis désolée... » murmura-t-elle en regardant le gentleman qui avait chuté avec elle.
Rouge de honte et les oreilles lui bourdonnant, elle perdit toute contenance et courut hors de la salle pour quitter Barton Park en larmes. Elle courut le plus loin possible, sans s'arrêter, ignorant où elle dirigeait ses pas dans la nuit. Seule la lune et les lumières venant du Park lui éclairaient un peu le chemin bordé d'arbres, ombres effrayantes se dressant vers le ciel. Tout ce que Margaret savait, c'était qu'elle ne voulait pas affronter le regard de ses proches qui lui rappellerait sa maladresse et accentuerait sa honte et sa déception à l'idée d'avoir tout gâché.
C'était bien de cela qu'il s'agissait. Sa maladresse ! C'était elle la cause de sa rencontre avec Mr. Thornton et de son humiliation ! Elle avait cru qu'il trouvait cela charmant ? Quelle méprise ! Il avait sûrement pressenti qu'elle lui ferait honte et il était parti avant d'avoir à affronter cette situation !
Margaret s'arrêta de courir, à bout de souffle, ses sanglots la faisant suffoquer. Elle frissonna, prenant conscience qu'elle n'avait pas pris de manteau. L'air glacial du mois de décembre lui griffa ses bras nus et sécha ses joues baignées de larmes. Les mains sur ses bras, elle regarda autour d'elle. Elle était certaine que ses beaux-frères étaient déjà à sa recherche et n'allaient pas tarder à la retrouver. Mais elle ne le voulait pas ! Elle ne voulait voir personne !
Elle continua à marcher prestement, prenant le chemin de Barton Cottage. Elle ne se souciait pas de l'état dans lequel devait sûrement se trouver sa pauvre mère, sans doute folle d'inquiétude... Margaret se sentit prise de remords à l'idée que tous ceux qu'elle aimait étaient sans doute consternés et anxieux. Puis elle revit les regards choqués et désapprobateurs des autres membres de l'assistance. Elle allait se remettre à courir, mais elle suspendit son geste. Elle avait cru entendre un bruit derrière elle et se retourna. Elle poussa un cri de frayeur lorsqu'elle vit qu'elle se trouvait face à un homme dont la lumière de la lune éclairait ses yeux globuleux. Edgar Lowick.
