NdA :
J'ai tout donné pour ce texte, il est sombre c'est normal. Cependant, voilà, je shippe le Shion/Rune et comme il n'y en a pas sur le fandom, je me fais plaisir.
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Apprends-moi ce que je ne sais pas
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Rune ce soir lisait. Comme tous les jours de sa succession de réincarnations, comme toutes les nuits incessantes ennemies emplies de vide. Au tribunal ou dans sa chambre, le spectre diaphane avalait les pages, dévorait les mots, tout ça dans le but de tromper le vide.
Rune était seul, avait toujours été seul, se sustentant avec la noirceur des pages griffonnées. Il suscitait la peur, l'austérité alors personne ne lui proposait de passer les fêtes de fin d'année en sa compagnie.
A force d'user ses amarantes sur les lignes des feuilles, il avait oublié la simplicité de la vie. Depuis le début de son affiliation au Seigneur des Ténèbres, le Balrog emmagasina des tonnes de savoirs qui ne lui servaient pas à grand-chose. La soif de connaissance le noyait littéralement en une obsession maladive. Se dépasser, comprendre, éveiller son esprit, voilà en quoi se résumait son existence. Loin des autres malheureusement.
Un jour, Minos lui avait dit que l'on n'apprend rien de la vie à travers les livres, qu'il faudrait que son procureur s'extériorise plus. Juger des péchés humains sans en goûter les délices relevait de l'impossible. Parce que l'on ne peut prétendre à la vertu en demeurant cloisonné dans une prison de verre. A l'abri loin de tout, l'individu ne risque rien. Afin de s'élever au dessus de la foule, il faut d'abord se laisser aller à la débauche, éprouver cette attraction animale qui nous pousse à la faute. Résister ou céder, tel est le tiraillement des hommes. Et là, exactement la veille de son anniversaire, Rune repensait à cette conversation houleuse qu'il avait eu avec son juge. Le premier reprochait au second de s'être laissé souiller par son besoin primaire, d'avoir été charmé par la chimère d'une beauté éphémère. En somme : de s'être corrompu tout seul au détriment de son statut quasiment divin. Quant à l'accusé de juge, il n'avait pas été tendre. Il avait dit à Rune, le prestigieux Balrog, que lui aussi avait fait de même en refusant d'accepter ses émotions. Minos l'accusa de se faire passer pour un être pur alors que dans son bas ventre, grondait un désir implacable.
Attablé devant son pupitre, plume d'oie en main, le spectre gribouillait des phrases au gré de ses pensées. Effectivement, quelqu'un envahissait son cœur de glace depuis des millénaires. Quelqu'un d'exceptionnel l'avait atteint sans rien faire, juste de par ses talents. Quelqu'un l'avait retourné au sens propre du terme. A chaque fois que le Norvégien s'étalait en paraphrases et explications couchées sur papier, sa confusion croissait. Les mots ne coulaient pas tandis que ses larmes roulaient sur ses joues nacrées. Elles tombaient en flic et en floc sur l'encre bleue et jamais ils ne seraient lus. Tout bonnement parce que Rune était incapable de faire le premier pas, de divulguer ses ressentis.
Comment exprimer des choses dont on ne sait rien ?
Comment se faire aimer de la personne qui nous hante ?
Les lèvres mordues presque au sang, Rune fixait cette page mouillée témoin de sa déficience sentimentale. Des lettres de ce genre, il en écrivit des masses. Certaines étaient restées à l'état de brouillon, d'autres avaient terminé à la corbeille, d'autres encore moisissaient dans un classeur, fermé à double tour dans une armoire. Toutes ces choses, son soupirant ne les apprendraient jamais. Il ne se doutait même pas qu'il était l'objet d'un désir aussi désespéré. Car Rune n'aimait pas à demi-mesure, il donnait tout de sa personne. Mais en silence.
Le mutisme ne permet pas de se transcender, ni de vivre ses rêves au grand jour.
La cage thoracique se soulevait plus rapidement, les larmes continuaient de ruisseler, les mains tremblaient sur le papier.
Assez. Assez de se taire, marre de cet emprisonnement de mutisme. Assez de passer à côté de l'amour.
Rune aussi méritait une autre destinée. Qui avait dit que l'étoile de l'Excellence devait demeurer reclus des hommes ?
Dans un froissement de page, il se leva, déterminé comme jamais. A la veillée de son énième anniversaire, qui ne représentait plus rien, il décida que tout allait changer. Que risquait-il à se déclarer ? Un rejet sans doute, et après ? Et puis même, son emblème grandiose et violente ne resterait pas terrer dans l'ombre. Il ne passerait plus en dernier, fini. S'il fallait, il évincerait son rival qui détenait le cœur de son promis.
Le lendemain matin, tous cherchaient le procureur assidu. Minos ne le cherchait pas, il savait. Assis à son bureau, sourire de rigueur peint sur ses traits fins, il triturait un bout de papier avec écrit seulement quelques mots :
« Je ne sais rien, j'ai tout appris.
Je croyais savoir, je demeure ignorant de l'âme humaine, mais pour toi, j'irais la découvrir.
Donne-moi une deuxième chance, mon cher Shion, de te connaître. »
Enfin, oui enfin Rune avait amorcé le premier pas, celui qui le conduirait sur la voie de l'abandon.
