Le bruit de la télévision résonnait en sourdine dans le hall d'entrée. Serena aurait été incapable de dire de quelle émission il s'agissait : ses oreilles bourdonnaient, et elle ne percevait que le bruit du sang qui affluait dans ses tempes. Elle fut soudain prise d'un vertige et s'agrippa à Dorota.
- Tout va bien Miss Serrrena ? s'inquiéta la petite femme replète.
- Oui... murmura Serena. Laissez-moi juste un instant, ça va passer…
Le grand moment était enfin arrivé. Elle avait toujours imaginé ces retrouvailles sur une plage, au soleil couchant, père et fille courant l'un vers l'autre pour mettre fin à la cruelle distance qui les avait trop longtemps séparés. Mais la réalité était tout autre : son père était là, au bout de ce couloir, regardant la télévision dans une pièce aux volets à demi-clos.
Idiote ! se morigéna-t-elle. Peu importe le cadre, ton père est là !
Se ressaisissant, elle prit une profonde inspiration et avança, le cœur battant, les genoux flageolant. Plus que trois pas… Plus que deux pas… Plus qu'un…
Ses pupilles se dilatèrent pour s'accoutumer à la pénombre de la pièce. Sur le canapé en osier, un homme lui tournait le dos. Ses cheveux coupés très court étaient poivre et sel. Dans son souvenir, son père était châtain. Mais après tout, quatre années avaient passé…
Sa gorge était tellement sèche et serrée qu'elle douta un instant de pouvoir prononcer le mot qu'elle n'avait pas dit depuis si longtemps…
- Papa ?
L'homme sur le sofa se raidit immédiatement. Après quelques secondes interminables, la silhouette élancée se dressa enfin et fit volte-face. Le cœur de Serena fit un bond dans sa poitrine.
- Papa !
- Serena !
Elle s'élança vers l'homme qui l'accueillit à bras grand ouverts. Fourrant sa tête contre la poitrine paternelle, Serena se mit à sangloter. Elle ne savait pas trop pourquoi… Le stress, l'émotion de ces retrouvailles, le chagrin accumulé depuis quatre longues années peut-être… Dans tous les cas, se laisser aller à pleurer dans ces bras familiers et inconnus à la fois était tout simplement libérateur… Son père caressait ses cheveux, la cajolant de la voix la plus douce qui lui avait jamais été donnée d'entendre… Cette voix qui avait chanté pour elle, qui lui avait lu des histoires… Elle l'avait presque oubliée. Comment était-il possible d'oublier une telle mélodie ?
Relevant la tête, Serena essuya ses yeux baignés de larmes. Elle voulait le voir, le voir jusqu'à ce que son image fût gravée sur sa rétine. Un souvenir que personne ne lui prendrait, jamais. Derrière la barbe nouvelle, elle retrouvait les traits délicats. Les rides autour de la bouche s'étaient creusées, ne mettant qu'un peu plus en valeur les dents blanches et les lèvres charnues. Il en était de même pour les pattes d'oie qui faisaient ressortir les teintes grises de ses yeux. Ses yeux… Ils avaient changé. Quoiqu'ils fussent plein de joie en l'instant présent, Serena n'y voyait plus la flamme ni la malice qui les habitaient encore quelques années plus tôt.
- Tu es tellement belle… souffla son père, admiratif.
La main posée sur la joue de sa fille, il la contemplait, plein d'extase.
- Normal, je te ressemble… murmura Serena en souriant.
Sa voix était encore tremblante. Quant à ses genoux, ils jouaient un peu moins des castagnettes, mais c'était tout juste… Elle replongea contre la poitrine de son père qui la berça doucement.
L'instant aurait été magique si une voix de crécelle n'avait pas tout à coup retenti :
- Mais lâchez-moi ! Lâchez-moi je vous dis !
Serena se tourna en direction de l'éclat de voix. Derrière Dorota qui essuyait ses larmes à l'aide d'un large mouchoir à carreaux, Blair apparut. Elle était fermement maintenue par deux hommes qui lui tenait chacun un bras.
- Brett, Devon… salua poliment son père. C'est bon, tout va bien. Vous pouvez la lâcher.
Les deux hommes libérèrent brutalement Blair de leur étreinte. Cette dernière leur adressa un regard noir, tout en massant ses bras douloureux.
- Espèces de brutes ! Je vais porter plainte ! se plaignit-elle.
- C'est ça ! se moqua l'homme le plus âgé et légèrement bedonnant. Mais tu le feras depuis la prison où tu ne manqueras pas d'être envoyée pour tentative de corruption sur deux agents fédéraux…
- Tentative de corruption ? se moqua Blair. S'il fallait emprisonner toutes les filles manipulant les hommes qui pensent davantage avec leur pénis qu'avec leur tête, nos prisons seraient pleines … monsieur l'agent !
- Stop ! intervint Keith. Messieurs, laissez-moi vous présenter ma fille, Serena.
Les deux hommes se tournèrent vers Serena, bouche bée.
- Serena a réussi à retrouver ma trace, et visiblement son amie Blair a tout simplement voulu l'aider à entrer en contact avec moi…
Il adressa un sourire amusé à la brunette.
- Visiblement Blair, tu es toujours aussi fougueuse et déterminée…
Elle sembla prendre la remarque comme un compliment et, haussant un sourcil, adressa un sourire pincé aux deux hommes.
- Maintenant messieurs, si vous voulez bien nous laisser… Ma fille et moi avons beaucoup de temps à rattraper.
Brett et Devon acquiescèrent d'un signe de tête et sortirent de la pièce. Keith, tout sourire, se tourna vers Serena.
- Bon, et maintenant que tout est rentré dans l'ordre, puis-je t'offrir quelque chose à boire ?
Son sourire disparut aussitôt. Bien loin de la petite fille qu'il avait cajolée quelques minutes plus tôt, la jeune femme qui lui faisait face lui adressait un regard noir. La voix cassante, elle répondit :
- Mais bien entendu, je veux bien un thé avec des petits biscuits !
Keith fronça les sourcils, désarçonné.
- Papa ! Comment peux-tu faire comme si… Comme s'il s'agissait d'une visite de courtoisie ? Ce sont … des agents ? Des agents du FBI ?
Keith hocha la tête.
- Oh mon dieu… murmura Serena en reculant de quelques pas.
Ses yeux s'étaient voilés. Un mélange de peur, de rancœur et d'horreur les recouvraient.
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- Serena, laisse-moi t'expliquer… Mais d'abord, sache que je suis désolé si je me suis montré maladroit. C'est juste que je ne m'attendais pas à ça, à ton retour... C'est si soudain pour moi ! Tu veux bien m'excuser ?
Serena ne bougea pas d'un pouce. Le dévisageant un long moment, elle finit par s'asseoir sur un des fauteuils qui faisaient face au canapé en osier.
- Je t'écoute…
Son père poussa un soupir et s'assit à son tour. A l'autre bout de la pièce, Blair et Dorota se faisaient aussi petites que possible. Blair pensa un instant à leur laisser un peu d'intimité… Elle secoua la tête : non. Après tout, son père était peut-être un dangereux criminel pour qu'il soit ainsi surveillé par le FBI ! Bon, d'accord, il était peu crédible que les Etats-Unis d'Amérique envoie un dangereux forçat en vacances aux îles Fidji plutôt que dans une prison de haute sécurité, mais quand même… Et puis, pour être tout à fait honnête, elle mourait d'envie de connaître le fin mot de l'affaire.
- C'est une très longue histoire… commença Keith.
- J'ai tout mon temps, répliqua Serena.
- Très bien… souffla son père. Tout a commencé il y a onze ans, en 1998. Tu étais sans doute trop jeune pour t'en rappeler, mais à l'époque, j'étais au creux de la vague. Je n'avais pas foncièrement besoin de travailler, j'avais amassé suffisamment d'argent pour le reste de mes jours. Mais j'aimais mon travail. Ou plutôt, pour être tout à fait franc, j'aimais la gloire. J'aimais être en haut de l'affiche.
Keith hocha la tête, désolé.
- Si tu savais combien je voudrais pouvoir revenir en arrière… Je serais resté avec vous, Lily, Eric et toi. J'aurais été heureux. Mais j'étais jeune et turbulent alors, je voulais revenir au sommet…
Keith jeta un coup d'œil à Serena. Imperturbable, celle-ci attendait froidement la suite.
- A cette époque, le président d'une grande maison de disques, Hank Pioneer, s'est rapproché de moi. Il voulait que je réalise le clip de certains des artistes qu'il manageait. Des jeunes qu'il voulait lancer pour commencer, mais de plus gros contrats pouvaient se profiler en cas de succès… Bien entendu, j'étais enchanté. Il était ma dernière chance de revenir et, j'ai honte de le dire aujourd'hui, mais je me suis mis à lui lécher les bottes. Si bien que le jour où il m'a demandé de venir filmer la « petite fête » qu'il organisait avec quelques amis proches, j'ai aussitôt accepté.
Keith s'arrêta un instant, semblant hésiter à poursuivre.
- Tu es grande maintenant, reprit-il finalement, je crois que je peux te parler de ce genre de choses… Je n'arrive pas à croire que tu aies dix-neuf ans !
- Ne t'éloigne pas du sujet s'il te plaît.
Encore une fois, la voix de Serena avait été glaciale. Son père réprima un frisson et poursuivit :
- Dans ce cas… En fait, cette « petite fête » n'était ni plus ni moins qu'une … orgie. Tu te doutes bien que j'ai été assez choqué, mais j'avais promis. Alors je l'ai fait. J'ai filmé leurs … ébats. Moi qui rêvais de gloire, je me retrouvais réalisateur de film X ! Mais je n'avais pas le choix…
Il jeta un regard suppliant à sa fille. En vain. Celle-ci restait de marbre.
- C'est le surlendemain de cette lugubre soirée que tout a basculé… En lisant le journal, j'ai appris qu'un corps non-identifié avait été retrouvé dans un bras de l'Hudson… Et cette fille, je la connaissais. C'était précisément celle avec qui Hank Pioneer avait passé le plus clair de la soirée deux jours plus tôt. J'ai paniqué, me demandant que faire… Je ne voyais que deux possibilités : le dénoncer à la police, auquel cas je pouvais dire adieu à mes précieux contrats… Ou bien me taire.
- Et tu as décidé de te taire…
- Oui.
Keith s'était attendu à une réaction violente de la part de sa fille. En fait, il lisait davantage de compassion que de colère dans ses yeux. Encouragé, il poursuivit :
- Mais tout ceci ne m'a pas empêché de ressasser, encore et encore… J'ai commencé à prendre des … « produits » qui me permettaient de m'évader. Je me renfermais sur moi-même, ce secret me bouffait de l'intérieur. C'est à ce moment-là que mon mariage avec ta mère a commencé à battre de l'aile… Sans compter que ce changement avait mis la puce à l'oreille à Hank. Un soir où j'étais particulièrement … « dans les vapes », il m'a poussé à avouer mon secret. Et à partir de ce moment-là, il a commencé à me faire chanter : si jamais je le dénonçais, il s'en prendrait à vous. A toi, à Eric, à ta mère ! Est-ce que j'avais le choix ? J'ai gardé le silence. Pendant très exactement six ans. Je me suis tu pendant six ans, au prix d'un divorce et d'un nombre incalculable de cure de désintoxication qui ont toutes lamentablement échoué.
Keith se leva et, évitant soigneusement le regard horrifié de sa fille, se dirigea vers le guéridon où reposait une carafe au contenu ambré. La débouchant, il se servit une rasade d'alcool dans un verre qu'il avala cul sec. Son verre vide dans la main, il continua :
- L'histoire aurait pu s'arrêter là si, il y a quatre ans, le service des stup' ne s'était pas intéressé à mon cas. J'étais au pied du mur, je risquais la prison. Alors je leur ai donné quelque chose de plus intéressant que ma modeste consommation et les quelques dépannages que j'avais pu fournir ici ou là : je leur ai donné Hank. Ca faisait longtemps qu'il s'intéressait à son compte, pour des malversations financières et du blanchiment d'argent, mais ils n'arrivaient pas à le coincer. Alors un meurtre… C'était le rêve.
Débouchant à nouveau la carafe, il se resservit. Mais, cette fois, il se contenta de remuer son verre, admirant les reflets dorés de la boisson.
- Il a été décidé de me mettre dans le programme de protection des témoins. On m'a proposé de vous inclure mais j'ai refusé : je ne voulais pas vous couper de votre vie, de vos amis… Vous n'aviez pas à payer mes erreurs. Alors j'ai tout simplement disparu, sans la moindre explication.
Tournant la tête vers sa fille, il plongea son regard gris dans le sien :
- Crois-moi Serena, c'est la chose la plus dure que j'ai eue à faire de toute ma vie… Et je ne pouvais rien dire, pour ne pas vous mettre en danger. Depuis quatre ans, vous faites d'ailleurs l'objet d'une surveillance étroite du FBI. Ca ne m'étonnerait pas Brett et Devon reçoive d'ici peu la visite d'un de leurs collègues qui t'aura suivi ici.
Serena ne réagit pas. La bouche entrouverte, elle semblait tétanisée. Le cœur de Keith eut un raté : il fallait en finir, maintenant.
- Au début, il ne devait être question que d'un an. Deux, tout au plus… Le temps de lancer la procédure et que le procès ait lieu. Je serais revenu à la maison, je vous aurais tout expliqué et tout serait rentré dans l'ordre… Mais voilà : deux jours avant le procès, Hank a été jugé « mentalement incapable » pour cause de « grave dépression ». Tu te doutes bien qu'il allait très bien et qu'il avait tout simplement soudoyé l'expert psychiatrique… S'il avait été jugé à cette époque, il aurait été envoyé dans un hôpital psychiatrique. Et il se serait débrouillé pour finalement aboutir dans une maison de repos. Alors le procureur a décidé d'attendre… Je bouillonnais, tu peux me croire ! Normalement j'aurais dû vous retrouver quelques jours plus tard, et c'était impossible ! J'ai d'ailleurs pensé revenir, il y a un an, juste avant que ta mère ne se remarie. Mais le FBI m'en a dissuadé : Hank Pioneer avait le bras long, il aurait pu m'atteindre. Vous atteindre. Alors j'ai résisté, j'ai tenu bon, encore et encore… Et finalement, il y a trois mois, Hank Pioneer a été jugé apte par une troisième commission psychiatrique, un peu moins corrompue que les autres...
Enfin, Hank avala son verre et conclut :
- Le plus drôle dans cette histoire, c'est que le procès s'ouvre demain à New York. Et dans environ dix jours, je comparaîtrai en tant que témoin. C'est-à-dire que dans quinze jours tout au plus je vous aurais retrouvé. Tous. Mais la patience n'a jamais été ton fort, n'est-ce pas Sery ?
Prononcer le surnom de sa petite fille lui fit l'effet d'une bouffée d'adrénaline. Un sourire radieux aux lèvres, il se tourna vers elle, s'attendant à la voir éclater de son joli rire clair.
Mais Serena ne riait pas. Elle ne riait même pas du tout. Sans un mot, la jeune femme se leva. Elle était presque aussi grande que lui… Et ses yeux… Ses yeux lançaient des éclairs.
- En fait, murmura-t-elle, tu es en train de me dire que mon père est un toxicomane lâche qui a abandonné sa famille pour sauver sa peau, c'est bien ça ?
La bouche de Keith s'entrouvrit sous le choc. Serena eut un sourire cruel.
- Je suis désolée monsieur, mais je crois qu'il y a méprise : vous n'êtes pas mon père… Jamais mon père n'aurait fait une chose pareille. Mon père était un homme bien.
Keith voulut parler, mais aucun mot ne parvint à sortir de sa bouche.
- Je suis désolée de vous avoir importuné. Ca n'arrivera plus, croyez-moi…
Et, sans lui accorder un dernier regard, Serena sortit. Keith voulut la suivre mais, arrivé au milieu de la pièce, un bras le retint.
- Non… murmura Blair. La suivre empirerait les choses…
Le père de Serena lui lança un regard dubitatif.
- Croyez-moi, reprit-elle, je connais Serena. Et je sais très exactement ce dont elle a besoin, là maintenant…
Après une courte réflexion, Keith acquiesça faiblement de la tête.
