Deuxième Partie:
Ascension printanière
Chapitre 5
La vieille dame frappait de ses deux jambes contre le vieux matelas défoncé, deux frêles baguettes d'os enveloppées d'une vieille peau parcheminée contre un tambour mou. Depuis deux jours, elle ne tenait plus en place et Hershel devait user de ruses de Sioux pour la pousser à se reposer. Elle avait fini par consentir à rester couchée, mais pas immobile, ça non. Et elle gigotait, elle se tortillait, elle fléchissait les genoux, tendait à nouveau les jambes, posait ses mains sur sa poitrine, puis ramenait ses bras le long de son corps, tournait la tête à gauche, à droite. Enfin, elle allait mieux, beaucoup mieux.
Paradoxalement, ça attristait Carol parce que ça signifiait que la vieille dame quitterait bientôt leur vie, elle ne serait bientôt plus qu'un souvenir lointain, flou, comme la famille Morales, comme le docteur Jenner, comme Andrea. Et personne ne pourrait jamais savoir ce qu'il adviendrait d'elle. Comme personne ne savait ce qu'étaient devenus les Morales, ce qu'était devenue Andrea. Ils finiraient bientôt par oublier les conversations qu'ils avaient eues avec elle, puis même jusqu'au son de sa voix. Très vite, ils ne se rappelleraient plus les petits détails physiques, comme le fait que son deuxième orteil était légèrement plus long que le gros, puis finalement même les contours de son visage deviendraient indistincts. C'était dommage que personne ne sache dessiner ou ne tienne un journal. Mais les temps n'étaient pas aux croquis ni aux chroniques. Et leur vie à tous s'effacerait donc sans laisser aucune trace. Il ne resterait rien, que de la poussière, des tombes sans nom, du vent.
« Dites, mon petit… » La voix de la vieille dame qui venait de se redresser un peu tira Carol de ses rêveries. « C'est quand qu'elle arrive, ma télé ? » demanda-t-elle pour la cinquième fois de la journée. On avait beau lui expliquer qu'il n'y avait pas de télévision, la vieille l'oubliait aussitôt et en réclamait immanquablement à nouveau une. « Je vais finir par rater mon émission, moi ! » se plaignit-elle d'un air contrarié qui aurait certainement agacé le plus patient des garde-malades.
Mais pas Carol. Non, Carol se leva de sa chaise avec un sourire bienveillant aux lèvres et, d'une main douce mais ferme, elle repoussa gentiment le buste de sa patiente contre le matelas, remontant ensuite les couvertures sur ses épaules. « Il n'y a pas de télé », répondit calmement Carol.
« Pas de télé ! » s'exclama la vieille avec étonnement. « La dernière fois que j'étais à l'hôpital, c'était bien mieux que ça ! Les infirmières s'occupaient bien mieux de moi ! » Les attitudes de petite fille boudeuse de la dame firent sourire davantage Carol, attendrie. Il fallait qu'elle essaie d'occuper sa patiente, détourner son esprit de cette envie de regarder la télévision.
Les premiers jours, sonnée par sa commotion, elle avait été une blessée docile, mais depuis qu'elle allait mieux, exactement comme une enfant désœuvrée, elle était devenue ingérable. Carol avait bien tenté de la distraire quelques heures auparavant avec un jeu de cartes. Elle avait songé à une partie de Dame de Pique avec Hershel et Beth. Elle avait toutefois rapidement déclaré forfait, se rendant compte de l'impossibilité de pareille entreprise. La vieille dame était incapable de retenir les règles de ce jeu, ou même d'un autre, plus simple, suffisamment longtemps pour espérer pouvoir mener une partie à son terme. Carol regrettait ne pas avoir de laine et d'aiguilles à tricoter, ou même un petit nécessaire de couture, convaincue qu'elle était qu'une tâche plus répétitive et machinale aurait pu être réalisée avec plus de succès. Mais peut-être qu'un petit brin de causette pourrait-il être un divertissement suffisant. Carol amorça donc la conversation avec la première question qui lui passa par l'esprit. « Oh ! Et c'était pour quoi, la dernière fois que vous avez été à l'hôpital ? »
La vieille ouvrit la bouche, vivement, comme convaincue de la teneur de sa réplique suivante, puis se ravisa. Les lèvres pas tout à fait jointes toutefois, comme en suspens, un peu bées, elle dardait vers Carol un regard mi-fou, mi-sûr, fou-sûr. Elle hoqueta quelques sons audibles, mais inarticulés. Elle referma enfin la bouche en penchant la tête. Et finalement, elle répondit, comme si c'était l'évidence même, et que de toute façon c'était insensé et ça n'avait aucune importance. « Mais, vous savez bien enfin, les docteurs ont le dossier ! » Et elle était légèrement plus agitée maintenant, les yeux emplis de remontrances. Carol, cependant, sans jamais se départir de son air de bonhomie, hocha la tête avec emphase – bien sûr, bien sûr, elle avait le dossier – et elle serra avec douceur la main de la vieille entre ses doigts frêles, se disant que, décidément, il lui faudrait certes adopter une tactique moins inquisitive. Comment converser avec une inconnue sans être inquisitrice, Carol ne le savait toutefois pas, elle n'était pas versée dans l'art des subtilités oratoires. Mais Carol avait une grande qualité, une qualité secrète, secrète d'elle-même, elle aimait les gens, tous, même les pires, et était capable d'une empathie immense, colossale, envers le genre humain. Un bon fond d'éducation judéo-chrétienne, peut-être, nous ne le savons pas, Carol elle-même, ignorante de ce don qu'elle possède, ne le sait pas.
Ainsi, Carol ne s'offusqua pas de la répartie sèche de son interlocutrice, mais fit montre de sa prévenance habituelle en répliquant de quelques mots sympathiques, détournant la conversation vers un sujet qui mettrait, espérait-elle, la vieille plus à son aise. Une question vague, imprécise qui laisserait plus de champs pour une réponse bricolée. « Vous avez l'air assez proche de votre filleul ? » Ce n'était même pas une question véritable. Plutôt un déclencheur, l'embrayage d'une éventuelle discussion, qui tournerait autour de cet inconnu, de ce prisonnier dont on se méfiait, ou même pas, davantage une discussion autour de l'image sans doute erronée que se faisait cette pauvre vieille dame abusée de cet inconnu, ce prisonnier qui prétendait être son filleul, mais qui ne l'était pas, selon les conclusions de Daryl.
Heureusement, la vieille sembla immédiatement s'adoucir à la mention de son filleul, ses mains retombées paisiblement à plat sur le matelas, le petit sourire mouvant sur ses lèvres fines, même les plis de sa peau se lissaient un peu; elle était déridée. « Oh ! Marco ! Il n'y a guère plus que lui qui me rende visite ! Il est si bon pour moi ! Et Maria aussi. Maria vient toujours me voir. » La béatitude se lisait sur son visage à présent, elle semblait ailleurs, là où tout allait bien, là où Carol était quelquefois encore tentée de retourner. Mais Carol connaissait le prix maintenant de ces paradis cruellement artificiels où elle s'était perdue hier encore.
Et quand même, l'ouverture qu'offrait ce nom Maria était trop belle, trop tentante pour ne pas en profiter. Alors, Carol modula interrogativement sa voix sur un simple « Maria ? », par curiosité, un peu, par habitude des conventions sociales si bien assimilées qui nous poussent à alimenter une conversation, surtout. Mais parfois, les questions les plus anodines laissent échapper ce qu'une Pandore, plus sage, aurait dû garder emprisonné.
« Maria ! » s'exclama la vieille dame avec enthousiasme, d'un ton qui laissait entendre que tout un chacun se devait de savoir qui était Maria. La perplexité visible sur le visage de Carol dut peut-être lui faire comprendre que ce n'était pas le cas, car elle ajouta, pour clarifier la situation, « ma fille ! » Et c'était si trivial, si banal, Maria, sa fille, venait souvent lui rendre visite, évidemment. Mais ces trois mots, Maria ! ma fille ! étripèrent une nouvelle fois Carol, l'éventrèrent, l'écœurèrent, la rendirent malade encore, physiquement, vraiment physiquement. Comme une nausée impossible à contenir, mais contenue quand même par une force en-dehors de Carol, parce qu'elle ne pouvait pas émaner de la faible Carol même, elle ne pouvait, elle ne pouvait pas. Si elle parvint – et elle ne sut jamais comment – à réprimer le haut-le-cœur à ce moment-là, elle ne put pas – non, elle ne put pas – empêcher son visage de se décomposer, tout à fait. Envolée, la bienveillance bonhomme et sympathique de Carol l'infirmière, elle était redevenue Carol la malade, la dépressive, la névrosée, l'espace d'un instant seulement, mais d'un instant quand même.
« Ah ! C'est bien, ça », articula-t-elle péniblement. Il lui en coutait de dire ces mots, il lui en coutait. Mais elle poursuivit, elle était lancée, impossible de l'arrêter maintenant. « Et elle est où, Maria, maintenant ? » C'était une question vicieuse, elle le savait, mais elle n'avait pas pu s'en empêcher, il avait fallu qu'elle la pose. Il le fallait. Et elle attendait la réponse avec anxiété, même si elle la connaissait la réponse, Maria n'était pas avec eux. Et si elle n'était pas avec eux, il n'y avait, Carol le sentait bien, qu'un seul endroit où elle puisse être. C'était si cruel de pousser la vieille à s'engager dans cette voie-là, du sadisme presque, mais du masochisme aussi de la part de Carol.
« Ben… elle est là », répondit la vieille dame en faisant un grand geste de la main. Et comme Carol regardait autour d'elle, dans la vague direction indiquée par sa patiente, comme elle secouait la tête d'un air désolé qui voulait dire elle n'est nulle part, la dame ajouta en balbutiant, déconfite, « je… je ne sais pas… je ne sais plus… »
« Elle est morte ? » répliqua Carol, mi-interrogatrice, mi-affirmative, le visage figé, presque dur, les yeux brillants d'une sorte de curiosité morbide, malsaine peut-être.
« C'est vrai ? » demanda la vieille, un peu ébranlée dans son insouciance, incrédule aussi, comme si l'idée même de la mort de sa fille était une hérésie. Elle fronça les sourcils, les rides entre ses deux yeux plus vallonnées qu'à l'accoutumée, des montagnes, des hauts et des bas, des replis enfouis, cachés, secrets, qu'on ne retrouverait jamais, les méandres cryptiques des reliefs ancestraux.
Carol fut prise d'un élan de remords, pourquoi avoir demandé ça ? Elle aurait voulu, elle, qu'on lui pose ce genre de question ? Personne ne lui demandait ça, parce que tout le monde savait. Toutes les personnes qu'elle connaissait encore savaient où était Sophia. Toutes les personnes qu'elle connaissait, c'est-à-dire plus grand monde. C'est-à-dire tout le monde, sauf cette vieille dame couchée tout près d'elle. La vieille dame ne savait pas. « J'ai une fille moi aussi… j'avais. J'avais une fille. Sophia. Elle est morte. » Les mots paraissaient étranges dans la bouche de Carol, aliénés. C'était en quelque sorte la première fois qu'elle les prononçait à voix haute. Irréels. Alors elle reformula sa phrase, pour lui donner plus d'impact, une autre réalité, une vérité indéniable. « Sophia est morte. Il y a… il y a… Je ne sais pas quand elle est morte, je ne connais pas la date exacte. Je ne connais même pas la date exacte. » Par cette aveu, terrible, qu'elle ne s'était jamais fait, auquel elle n'avait jamais songé, Carol revivait le décès de son enfant pour la seconde fois. Sa Sophia, même pas elle, tout juste un zombie qui avait pris ses traits, enterrée dans un tombeau sans nom, sans date, anonyme, sans histoire, sans mémoire, dont le souvenir mourrait avec Carol.
Lorsqu'elle sentit les doigts de la vieille dame caresser doucement le dessus de sa main, Carol sursauta et leva les yeux vers ceux de sa patiente. Une lueur, ou une ombre, de lucidité passa sur le visage de la vieille, très brièvement, ça ne dura tout juste que le temps de dire « moi non plus, je ne sais pas quand elle est morte. » Puis c'était parti déjà, le souvenir évanoui, disparu Dieu seul sait où; il resurgira peut-être du néant, un jour, et flottera, insaisissable, dans l'esprit conscient de la vieille femme, pendant un court instant, immense pour elle, au cours duquel elle se rappellera qu'elle avait eu une fille, Maria, date de décès inconnue. Elle reverra peut-être même un lointain reflet de son enfant, les cheveux noirs de Maria peut-être attachés en queue de cheval comme à l'adolescence, peut-être coupés courts, sa coiffure de femme adulte. Si la mémoire veut vraiment torturer davantage la vieille, alors, sait-on jamais, si véritablement elle pousse le sadisme jusque là, peut-être la dame apercevra-t-elle une image étrange de Maria avec un révolver à la main, de Maria avec un révolver à la tempe, des yeux inexpressifs de Maria et de sa tête dodelinante, de la main de Maria qui a lâché le révolver. Et la vieille aura ce doute affreux, incapable de déterminer avec certitude si ces images irréelles sont le produit d'un songe cruel ou une mauvaise farce que lui joue sa mémoire impitoyable. Mes ses réflexions n'aboutiront jamais, car l'instant ne dure pas, le présent balaie le passé, les vies inventées se mêlent à l'existence qu'on a vécue et bientôt on ne sait plus rien, plus vraiment.
Et là, à présent, en observant la dame âgée, son sourire enfantin, son regard pétillant d'un bonheur incongru, Carol se mit à espérer, avec le sincère altruisme qui la caractérise, que la vieille femme ne doive jamais être tourmentée par le fantôme de sa fille. Carol se dit qu'il devait être bon et paisible d'oublier, d'oublier tout ce qui fait naitre la douleur, d'oublier Sophia grognant, titubant hors de la grange au milieu des cadavres de la famille et des amis d'Hershel. Oublier tout et devenir béate. La vieille avait déjà oublié la mort de sa fille, à nouveau, elle ne ressassait pas des images horribles, encore et encore, non, et Carol ne pouvait s'empêcher de l'envier. Elle offrit à la malade un petit sourire las et tenta de reprendre la conversation. « Et que fait-elle de sa vie, Maria ? » demanda Carol, en mettant autant d'enjouement que possible dans sa voix fatiguée.
La femme, toujours allongée, un peu contre son gré, releva un peu le buste et prit un air interloqué. « Qui ça, Maria ? » Puis elle fit un petit geste de la main, indiquant clairement qu'elle n'en avait cure, que ce n'était pas bien important. Non, il y avait une autre chose bien plus importante. « Et ma télé dans tout ça ? » reprit la vieille, pour la énième fois, d'un ton gentiment autoritaire que prennent si bien les maitresses d'école qui grondent un élève chahuteur. Carol fut incapable de répondre quoi que ce soit. La dame ne savait même plus qui était Maria, qui était sa fille. Maria était définitivement morte, elle ne survivait plus dans le souvenir de personne. C'était comme si elle n'avait jamais existé. Sophia, elle, vivait encore dans la mémoire de Carol et elle pourrait même demeurer dans la mémoire de tous ceux à qui Carol aurait l'occasion de raconter l'histoire de sa fille. Elle conservait encore le sourire de Sophia, ses taches de rousseur, le son de sa voix, ses joues très rouges lorsqu'elle était embarrassée, son premier mot, une anecdote de vacances, un samedi après-midi chez le glacier, tous ces petits détails, ces petits épisodes du quotidien qui survivaient en Carol, qui rendaient Sophia vivante en elle.
Et maintenant, d'un seul coup, elle se sentit une tristesse infinie pour la vieille dame, un élan de compassion, combien cela devait-il être atroce d'oublier son enfant. L'oubli n'avait rien d'une véritable félicité, tout juste un contentement vide, gris et morne, pensa alors Carol. Elle se sentait étrangement heureuse de porter le souvenir de sa fille, de pouvoir se remémorer tout ce qui avait de Sophia une enfant unique au monde. Il faudrait qu'elle transmette, d'une manière ou d'une autre, la fillette merveilleuse qu'avait été Sophia, qu'elle la sauve de l'oubli et qu'elle lui offre l'éternité.
Réponse aux reviews...
Ou plutôt à la review de la fidèle parmi les fidèles... :)
Cathoux: Merci beaucoup pour ton commentaire et pour les compliments. Ça fait toujours plaisir! ;) Par contre là, je n'ai pas grand chose à ajouter et je ne vois pas trop sur quoi rebondir... Mais encore merci pour tes reviews toujours fidèles!
