Épilogue
2 mai 1998
Quand Céleste avisa le hibou qui se tenait sur le bord de sa fenêtre, elle constata avec étonnement qu'il ne s'agissait pas de Raspoutine, le grand-duc caractériel de sa mère, mais d'un spécimen plus sympathique.
"Au moins, son expression ne me donne pas l'impression qu'il va m'arracher un doigt", songea Céleste en récupérant la missive qu'il tenait entre ses griffes.
La jeune femme contempla le morceau de parchemin avec curiosité. À l'exception de sa mère, personne ne lui envoyait jamais de hibou. D'ailleurs, celle-ci s'arrangeait toujours pour que les lettres lui parviennent quand Judith partait travailler et Céleste lui en était très reconnaissante car sa colocataire trouverait certainement louche qu'un rapace antipathique vienne ponctuellement visiter leur appartement.
Céleste jeta une biscotte beurrée au volatile qui l'engloutit avidement avant de s'envoler gracieusement par la fenêtre. La jeune femme suivit du regard l'animal qui disparaissait peu à peu derrière les vieux immeubles du quartier puis elle jeta un coup d'œil en direction de la salle de bain. Le grondement du sèche-cheveux continuait à retentir dans l'appartement et Céleste poussa un soupir de soulagement. Elle concentra ensuite son attention sur la missive qu'elle venait de recevoir et déplia le morceau de parchemin avec intérêt. Prudence n'y avait inscrit qu'une poignée de mots mais ceux-ci eurent l'impact escompté et des larmes de joie et de soulagement silencieuses dévalèrent les joues de Céleste.
"Céleste ? Qu'est-ce qui se passe ? Tu vas bien ?", paniqua Judith quand elle l'aperçut en sortant de la salle de bain.
Céleste secoua la tête avec un sourire.
"Tout va bien ! s'exclama-t-elle joyeusement. Tout va très bien même ! Je viens de recevoir une excellente nouvelle !"
3 mai 1998
Mensonges.
Mensonges !
MENSONGES !
Tout cela n'était qu'un ramassis de mensonges ! Il ne pouvait pas en être autrement, ce torchon n'était pas digne de confiance ! Elle refusait de croire qu'il n'y avait pas d'espoir, elle refusait d'admettre qu'il n'y ait jamais eu la moindre possibilité de guérir Céleste. Ils mentaient tous ! Ils soutenaient les Sang-de-Bourbe au détriment des véritables sorciers. L'Ordre du Phénix, Harry Potter, tous ces soi-disant héros étaient irrémédiablement corrompus, elle en était persuadée.
"Soyez maudits ! Je ne vous laisserai pas faire !"
Ivre de rage, Corona déchira violemment l'exemplaire de la Gazette du sorcier qu'elle tenait et jeta les morceaux de papier recyclé sur son carrelage. Puis elle s'effondra et des sanglots bruyants et désespérés lui échappèrent en cascade.
Dans son accablement, elle n'entendit pas le grincement de sa porte d'entrée. Elle n'entendit pas non plus le claquement des talons aiguilles sur le sol dallé. Elle ne réalisa la présence de Céleste à ses côtés qu'en sentant les bras de sa fille se glisser autour de sa taille.
"Ça va aller maman, lui souffla la jeune femme d'une voix calme et composée. Tout ira bien maintenant."
En entendant ces mots, Corona repoussa l'étreinte de Céleste.
"Comment peux-tu dire ça ? s'exclama-t-elle avec hargne. Ils volent ton avenir une deuxième fois."
Sa fille la regarda droit dans les yeux, impassible.
"Je ne veux pas de cet avenir, lui annonça-t-elle, impitoyable. J'ai déjà un avenir chez les Moldus et il me convient très bien. TU es la seule à ne pas m'accepter comme je suis, maman !"
Elle avait élevé la voix sur les derniers mots prononcés, ne parvenant pas à dissimuler l'amertume qu'elle ressentait face au comportement de Corona. Celle-ci la fixa avec hébétude.
"Comment peux-tu dire ça ? murmura-t-elle, sonnée. J'ai fait tout ça pour toi !
- Non, tu t'accroches à des chimères dans ton seul intérêt, répliqua Céleste. Je te répète que je ne veux PAS de ces pouvoirs magiques. Je suis heureuse comme je suis !"
Corona ne trouva rien à répondre à sa fille. Elle la fixait comme si elle ne la connaissait pas, les yeux exorbités et la bouche entrouverte. Céleste jeta un coup d'œil à l'exemplaire de la Gazette du sorcier en miettes qui se trouvait sur le sol à côté d'elle. Comme elle le craignait, les nouvelles n'avaient pas tardé après l'annonce de la mort de Voldemort. Le mage noir avait été vaincu la nuit précédente et déjà, la Gazette du sorcier rectifiait les informations erronées dont le monde avait été abreuvé ces derniers mois.
Il était temps pour Corona de se réveiller. Céleste ne voulait plus attendre, elle avait décidé de construire son futur chez les Moldus et sa mère ne pourrait plus l'en dissuader.
Elle l'aiderait à accepter la réalité.
10 mai 1998
"Je savais que nos opérations et notre acharnement finiraient par porter leurs fruits ! N'est-ce pas formidable ! Nous avons gagné Prudence ! L'éducation nationale a fini par céder devant nos revendications !"
Oscar dansait allégrement, agitant sous le nez de son adjointe le courrier de l'inspection qu'il venait de recevoir.
"Quelle nouvelle inespérée !", s'exclama Prudence en mimant une surprise qu'elle ne ressentait pas.
Avec la mort de Voldemort, la fuite des Mangemorts et la réintroduction du BISC au sein du ministère, la réouverture de l'école de Tinworth était naturellement devenue une priorité et elle s'en était chargée avec un véritable soulagement puisque cela signifiait qu'elle n'aurait plus à subir l'acharnement d'Oscar.
Si le maire du village avait su que quelques sortilèges de confusion étaient parvenus à un résultat que des mois de militantisme n'avaient pas réussi à produire, il se serait certainement indigné. Mais Prudence le laisserait croire qu'il avait remporté sa longue et fastidieuse bataille contre l'administration anglaise.
Quant à elle, elle devait accueillir le nouvel enseignant moldu dans quelques jours. À cette idée, la sorcière ne put réprimer un soupir las.
"J'espère qu'il ne sera pas trop perspicace", songea-t-elle en serrant la main sur sa baguette de sorcier.
…
25 mai 1998
Le paysage urbain de Londres défilait rapidement derrière les vitres poussiéreuses de l'Eurostar 3452. Penché sur son siège, une main sous le menton, Romuald contemplait les gigantesques ensembles de maisons mitoyennes en brique rouge d'un œil mélancolique. Ces édifices à l'architecture strictement identique, personnalisés par leurs propriétaires à grands renforts de nains de jardin et de pots de fleurs colorées lui avait cruellement manqué pendant son exil français.
Qui aurait pensé que les quartiers résidentiels de Londres, qu'il avait tant critiqués par le passé, le rendraient aujourd'hui si nostalgique ?
"Merlin... grommela soudain une voix agacée derrière son épaule. Ces satanés Moldus sont insupportables à parler et à glousser sans arrêt."
Interpellé par ce vocabulaire familier et atypique, Romuald épia furtivement la femme qui occupait le siège derrière lui. C'était une sexagénaire à la mine sombre et à la tenue excentrique. Elle portait une robe d'un jaune criard, brodée au fil rouge de motifs ésotériques et sa chevelure grise était surmontée d'un amas de plumes blanches particulièrement voyantes. La sorcière, puisque s'en était une, toisait d'un œil courroucé les Moldus qui s'étaient attirés ses foudres. Installés dans le fond du compartiment, les deux adolescents français communiquaient entre eux en enchaînant de façon plutôt irritante les éclats de rire tonitruants et les exclamations enjouées. Même Romuald, qui était pourtant d'une nature extrêmement conciliante, les trouvait insupportables. Du coin de l'œil, il vit la sorcière caresser sa baguette magique et il se demanda, interloqué, si elle comptait les ensorceler en plein train moldu. Mais la sexagénaire se contenta finalement d'un regard désapprobateur avant de se replonger dans le grimoire qu'elle tenait entre ses mains.
Quelques minutes plus tard, le train commença à ralentir et les passagers s'activèrent entre les deux rangées de sièges, rangeant leurs affaires et récupérant les valises dans les filets qui surplombaient leurs têtes. Une voix fluette s'éleva dans les interphones pour annoncer l'arrivée imminente du train à sa destination.
"Chers passagers, chères passagères. Nous sommes sur le point d'entrer en gare de Londres. Merci d'avoir utilisé l'Eurostar, nous espérons que vous avez fait un agréable voyage en notre compagnie."
Romuald contempla les quais grisâtres qui apparaissaient peu à peu derrière les vitres et son cœur s'emballa. Il réalisa brutalement qu'il était réellement de retour en Angleterre. Après avoir appris la chute de Voldemort, il lui avait fallu plusieurs semaines de réflexion pour se décider à revenir. Ses parents avaient fait le voyage avant lui et l'attendaient certainement dans la gare, quant à lui, il ne savait pas encore s'il resterait ou non. Il gardait encore en mémoire l'image de son épicerie dévastée et de ces mots blessants qu'on avait écrit à son attention. Il n'était pas naïf, il savait que ce jugement et cette haine n'avaient pas disparu avec la mort d'un seul homme. Se sentait-il prêt à vivre au milieu de ces préjugés ? Ses yeux suivirent inconsciemment la silhouette de la sorcière qu'il avait repérée dans le train. Elle soulevait son énorme valise avec une facilité suspecte et sa démarche assurée ne trahissait pas la moindre hésitation. Elle avançait d'un pas de reine, conquérante et certaine de son bon-droit. Et cette scène éclipsa instantanément tous les doutes qui assaillaient le jeune homme. Il releva le menton et accéléra pour se glisser à côté de la sorcière.
« Voilà une valise bien pratique. Sortilège de légèreté ? » lui chuchota-t-il avec un sourire espiègle.
La sexagénaire ralentit son allure et observa le jeune homme qui venait de l'aborder avec curiosité.
« En effet, répondit-elle à voix basse. À qui ai-je l'honneur ?
- Romuald Garisson, répondit Romuald en lui tendant la main.
- Barbara Heathtorn, se présenta à son tour la sorcière en lui broyant les doigts.
- C'était un voyage fatiguant, je suis bien content d'être rentré », ajouta le jeune homme d'un ton badin.
La dénommée Barbara acquiesça et ils continuèrent à marcher dans un silence confortable, unis par une certaine complicité. Au loin, trois silhouettes agitèrent leurs mains dans sa direction.
« Romuald ! », s'exclama quelqu'un au bout du quai.
Romuald sentit son cœur se serrer à la vue de Prudence et de ses parents qui l'attendaient derrière les portiques de sécurité. Il fit un dernier sourire radieux à Barbara et se précipita pour les enlacer. Il ne savait toujours pas s'il resterait en Angleterre ou s'il commencerait une nouvelle vie ailleurs mais pour le moment, ses doutes et ses peurs n'avaient pas la moindre importance. À ce moment précis, il chérissait le sentiment incroyable d'enlacer les gens qu'il aimait sans craindre pour leur vie.
….
7 juin 1998
Judith poussa le portail de l'école et contempla les bâtiments en préfabriqué qui composaient l'école de Céleste. Elle avait terminé le travail plus tôt et s'était rendue dans une boulangerie pour acheter quelques muffins aux myrtilles, les préférés de sa colocataire. Elle espérait ainsi lui faire une surprise pour son anniversaire en venant les lui apporter, avec un peu de soutien moral, pendant qu'elle corrigeait les cahiers de ses élèves.
La jeune femme s'introduisit dans l'un des bâtiments, saluant au passage les employés communaux qu'elle connaissait. Puis elle avisa la classe de Céleste et poussa la porte sans faire de bruit. La scène qu'elle entraperçut la laissa comme deux ronds de flan.
"Oups ! songea la jeune femme en refermant le battant. Je me disais bien qu'elle parlait beaucoup de son collègue ces derniers temps, j'aurais dû m'en douter. "
Un sourire sur les lèvres, elle pêcha un post-it dans son sac à main, y inscrivit quelques mots puis le colla sur le paquet de pâtisserie avant de poser celui-ci devant la porte. Elle relut son message en pouffant comme une gamine, fière de son idée.
Vous aviez l'air affamés, alors n'hésitez pas à tout manger !
Puis, très satisfaite d'elle-même, elle reprit le chemin de la colocation d'une démarche guillerette.
"Ah là là, je vais bientôt devoir chercher une nouvelle colocataire, déplora-t-elle en secouant la tête. J'espère que la prochaine ne sera pas une fan inconditionnelle d'Aqua !"
FIN
