Erebor retentissait de bruits de ferraille et de forge. Les flammes jaillissaient des fourneaux. Déjà, à peine quelques jours après la reconquête, les fonderies fonctionnaient à plein régime. L'or qui recouvrait le hall avait été enlevé et une poignée de nains commençaient à le refondre. Au lieu d'un moule à l'effigie de Thror, ils avaient commencé à en construire un de Thorin qui trônerait derrière l'immense trône en pierre noire. Deux artisans tailleurs venaient de terminer la réfaction des pierres. L'arkenstone sertie au milieu de la pierre sombre étincelait de mille feux.

Thorin s'arracha à la contemplation de son trésor. Il descendit les trois marches qui surélevaient son trône et quitta le majestueux Hall d'Erebor, où les traces de bataille ne se voyaient plus. Les portes étaient entièrement refaites bien qu'il leur manque encore les gravures de la maison de Durin, et les débris causés par les destructions de Smaug avaient été déblayés.

Le roi sous la Montagne s'éloigna vers les profondeurs de la montagne. Il descendit jusqu'aux caves qui renfermaient le fabuleux trésor des nains. Depuis des jours, Balin s'occupait de recenser et ranger un maximum du trésor. L'œil collé à une loupe de précision, le vieux nain s'abrutissait dans sa tâche pour ne pas affronter Thorin. Une fois les caractéristiques des pierres étudiées, il la rangea dans le coffret correspondant à leur taille et à leur pureté. Le nain nota quelques mots dans un épais carnet de cuir sombre puis il prit une autre pierre et recommença son étude. Tout à son travail, il ne se rendit pas compte que le roi sous la montagne se tenait dans son dos.

« Les comptes avancent ? » interrogea Thorin.

Balin sursauta et laissa échapper la pierre. Thorin la ramassa et la remit sur l'établi.

« Très bien, marmonna le vieux nain. C'est un travail titanesque si tu veux savoir l'état des finances d'Erebor.

— Je veux savoir ! siffla Thorin. Nous avons besoin de nourritures et de fournitures que la montagne ne peut nous fournir. Dale et Lac-ville n'existent plus, nous devrons donc envoyer un convoi marchander loin au sud ! Les Monts de Fer ne pourront supporter l'approvisionnement d'Erebor et la montagne est trop isolée…

— Nous pourrions peut-être laisser les survivants de Lacville s'installer à Dale…En quelques années, ils produiront suffisamment pour faire du commerce avec Erebor.

— Les humains ! Ils nous ont trahis ! Bard a tenté de voler l'Arkenstone ! Il nous a forcé à mendier pour des armes qui n'en étaient même pas ! Le maire de Lacville a laissé Kili mourir ! Est-ce là les alliés à qui tu veux te fier ? Des alliés qui seraient sur le pas de notre porte ! Non, Balin. Les humains sont faibles et lâches. Nous ne pouvons nous fier à eux ! »

Balin ouvrit la bouche puis la referma. Si c'était là l'avis de Thorin sur les survivants de Lacville, de simples pêcheurs désormais sans toit et pour beaucoup d'entre eux sans vie, il n'osait imaginer ce qu'il pensait des elfes. Le vieux nain jugea plus prudent de ne pas amener le sujet sur le tapis pour le moment.

Soudain, Balin fut pris d'un doute.

« Les orques sont à la poursuite des rescapés de Lacville, souffla Balin. J'ai entendu Bolg parler des héritiers de Bard. Le lui as-tu dit ? Thorin, as-tu dit aux orques que Bard avait des enfants ?

— Me prends-tu pour un monstre ? s'offusqua vertement Thorin. Non, je ne l'ai pas fait. Le responsable est le serpent qui tenait lieu de conseiller au maître de Lac-ville. Il a pensé pouvoir conseiller Azog et l'a informé que Bard avait un fils adolescent.

— Il n'en a pas fallu davantage pour lancer les orques à leur poursuite, regretta Balin. Ce ne sont que des enfants ! Des enfants qui nous ont aidés !

— Je n'en suis pas responsable ! C'est à cause d'un des leurs que les enfants de Bard sont menacés ! Pourquoi crois-tu que j'ai si peu de foi envers les hommes ? Mais n'aies crainte, Balin. De ce que j'ai entendu, le groupe chargé de les tuer a été anéanti. Le second a perdu leur trace aux alentours de la rivière.

— Ah ! Tant mieux. Puissent-ils rester longtemps sains et saufs ! »

Satisfait mais déçu de voir Thorin refuser son aide aux hommes, Balin retourna à son étude des pierres précieuses. Il tourna ostensiblement le dos à son vieil ami.

Thorin, trop intelligent pour ne pas voir qu'il était de plus en plus isolé au sein même de sa compagnie, n'insista pas. Il marcha un moment au milieu des montagnes d'argent, d'or et de pierre. La lumière se reflétait dans ses yeux. Au fur et à mesure qu'il inspectait ses richesses, la maladie du dragon s'empara de nouveau de lui et rugit dans son cœur. Sa tête lui tourna. Il passa un bracelet au doigt une large bague en or blanc. Il leva la main pour en admirer les délicats reflets. Il esquissa un large sourire satisfait puis l'enleva et la laissa sur la pile.

Le roi sous la Montagne tourna les talons. Il faillit percuter Gloin au détour d'un couloir.

« Ah, je te cherchais ! s'enthousiasma Thorin. Je compte lancer un convoi pour les Monts de Fer. Dain souhaite retourner chez lui et je compte lancer une route commerciale avec nos parents. Les montagnes Bleues sont bien trop loin pour ça ! Penses-tu pouvoir t'en occuper ?

— Moi ?

— Tu as toujours été un excellent marchand. Je peux te confier une partie du trésor d'Erebor, je sais que tu les dépenseras avec sagesse.

— C'est un honneur, Thorin !

— Tu es libre de prendre qui tu veux pour t'accompagner, poursuivit Thorin. Je veux que vous rameniez des vivres et des marchandises nous permettant de tenir tout un hiver. Ne lésine pas sur la quantité ! Je te fournirai un coffre d'argent.

— Je m'en chargerai avec joie ! accepta Gloin.

— N'oublie pas de ramener autant de nains que tu le pourras. Des volontaires qui souhaiteront revenir sur la terre de leurs ancêtres, ceux qui voudront habiter dans le plus grand royaume nain de la Terre du Milieu ! Rassure également nos cousins. Les orques ne sont pas un problème. »

Gloin grimaça mais Thorin ne s'en rendit pas compte. Au cours de leur marche, ils étaient revenus dans le Hall d'apparat d'Erebor. Sitôt que les yeux de Thorin se posèrent sur l'Arkenstone, son esprit s'embrasa sous la convoitise et tout le reste fut relégué en arrière-plan.

Gloin s'affaira à rassembler une compagnie. Il s'entoura de quatre nains de la compagnie de Thorin Ecu de Chêne parmi ceux dont Thorin n'aurait pas besoin. Avec les soldats de Dain qui reviendraient dans les Monts de Fer, la troupe pourrait affronter à la fois l'hiver et les ennemis. Les loup régnaient dans l'est et menaçaient les caravanes.