Entre ses draps

Entre ses draps

Mais où sont-ils passés ? Ami se pose la question pour la dixième fois au moins depuis que Yûki l'a laissé seule sur la plage. Elle a fait le tour des installations : le cours de tennis, le parcours de golf. Et le circuit de karting. Rien. Aucune trace de la pouilleuse. Elle a essayé également la piscine en bord de mer et s'est rendue auprès du ponton où sont amarrés les jet-ski. Là à nouveau, ses recherches se sont révélées vaines. Où est-elle ? Où est-il ? Ils n'ont tout de même pas disparu ! La jeune fille se crispe mais refuse de se déclarer vaincue. Ils se trouvent sur une île et le seul moyen de quitter cet endroit est le jet privé de Dômiôji qui ne doit revenir que le lendemain soir pour les ramener à Tôkyô. Donc, ils ne peuvent être bien loin. Une idée terrible se fraye soudain un chemin en elle. Si la pouilleuse ne se trouve pas à l'extérieur c'est qu'elle ne peut se trouver qu'à l'intérieur. Et si Dômiôji est introuvable, c'est qu'il se trouve en sa compagnie ! Ami se sent suffoquer, l'air lui manque. Ses jambes refusent de la porter davantage. Non, c'est impossible ! Des scènes intolérables se jouent dans son esprit, des scènes où Dômiôji étreint une femme, la caresse, l'embrasse. Mais cette femme n'est pas elle, Ami. Non, il s'agit de l'autre. Des larmes nées de sa douleur et de son impuissance ruissellent sur ses pommettes ciselées.

Non… Non… Non… Dômiôji ! Ne fais pas ça ! Moi seule t'aime autant, moi seule suis digne de pouvoir t'approcher et de te toucher !

- Dômiôji ! Le cri d'Ami est pathétique, touchant. Vrai. Pour la première fois, elle se met à nu. Pour la première fois elle aime. Pour la première fois elle souffre. La jeune fille fière perd sa superbe, elle choit à terre, se fichant bien de salir ou non ses précieux vêtements. Elle ne sait plus qui elle est ni où elle se trouve. Il n'y a plus que ce fer rouge enfoncé dans son cœur. Elle pleure, sanglote, frappe le sol de ses petits poings. Elle pleure, son être écartelé de toutes parts, jusqu'à son âme brûlée à vif. Ami pleure des cascades, des torrents de larmes. Tous les sentiments qui l'oppressent s'échappent de son corps par le biais de cette eau amère. Dômiôji ! Au-dessus de cette douleur insoutenable, la jeune fille croit voir le visage souriant du jeune homme. Le premier et dernier sourire qu'il lui a adressé alors qu'ils n'étaient encore que des enfants. Ce sourire fragile qui était le sien et qui depuis n'a appartenu qu'à elle seule.

- Dô… Dômiôji ! Entre deux hoquets, Ami appelle son nom. Sans fin. Car malgré tout, elle ne peut abandonner. Elle ne peut abandonner ce sourire bien plus précieux pour elle que toutes les collections Channer réunies. Non, elle n'abandonnera pas. Jamais. Alors Ami se redresse parce que son amour pour Dômiôji est tel qu'elle ne peut se permettre de se déclarer perdante. La jeune fille se relève péniblement. Elle chancèle et titube, comme ivre. Puis ses pas la conduisent machinalement en direction de la villa. Alors qu'elle passe la main sur ses paupières gonflées, la jeune fille termine de défaire son savant maquillage. Des résidus d'eye-liner et de fard maculent la pulpe de ses doigts. Ami se dit qu'elle doit être affreuse. Elle retire les lunettes de soleil « mouche » coincées sur le sommet de son crâne pour les installer sur son nez. Un sursaut d'orgueil lui vient. Personne ne doit voir. Personne. Pas même son cousin qui conformément à ses habitudes paresse sur une chaise longue, un verre à la main. Ami prend le parti de l'ignorer, et avance le port de tête royal.

Mimasaka fronce les sourcils. Décidément, tout le monde semble bien agité aujourd'hui. Tout d'abord Yûki puis Sôjirô qui se prenant pour l'homme araignée grimpe aux murs… Est-ce, que le soleil tape trop fort ? Sa cousine est raide comme la justice, ses lunettes au format XXL la dérobent aux regards les plus indiscrets mais sa coiffure défaite, son paréo froissé ne laisse planer aucun doute. Il y a eu du grabuge ! Il espère simplement qu'Ami ne laissera pas parler plus avant son tempérament « explosif » ! Connaissant sa cousine, Akira se garde bien d'aller à sa rencontre. Il se contente de la regarder regagner l'intérieur, les jointures des ses mains blanchies de trop avoir serrer les poings. Triste pour cette jeune fille qu'il aime tant malgré tout, Mimasaka lève son verre au soleil et trinque à son bonheur.

L'esprit dans le vague, Ami s'engage dans le grand escalier. Elle se sent si vide ! La crise de larmes qui l'a secouée l'a vidée de toute énergie. Mais, à chaque marche qu'elle grimpe, la jeune fille finit par se sentir plus légère, sereine. Après tout, elle ne les a pas encore vus. Il n'est pas dit qu'il est trop tard. Calmée et débarrassée de ce qu'elle choisit de se figurer comme un accès d'émotivité dû au stress provoqué par la présence de la pouilleuse sur l'île, Ami ne garde plus en elle que l'essentiel : ses sentiments pour Dômiôji. Cet amour fou et incontrôlable qu'elle a pour lui. Cette passion inconditionnelle qui la bouleverse ! Et mue par une impulsion subite, plutôt que de prendre le couloir de droite réservé aux invités, Ami tourne à gauche. Un frisson d'excitation lui donne la chair de poule. Elle sait très bien où se trouve la chambre de Dômiôji. Combien de fois n'a-t-elle imaginé s'y rendre avec l'intention avouée de s'offrir à lui ? Oui, elle avait tout prévu. Les vêtements qu'elle aurait portés, sa pose alanguie sur le grand lit. La manière de le regarder et la manière enfin de l'attirer dans ses bras. Oui, Ami avait tout prévu. Sauf « elle » ! Ami se crispe, secoue sa longue chevelure. Non ! Elle en est certaine. Personne ne peut aimer et n'aimera Dômiôji comme elle. Personne d'autre n'est digne de ses sourires. Personne ! La jeune fille abaisse la poignée et entrouvre doucement la porte. La chambre est vide. Les rideaux largement ouverts laissent la lumière pénétrer dans la pièce et offrent à Ami une vision de rêve. Bien qu'habituée au luxe, elle doit admettre que le clan Dômiôji est d'une toute autre classe. La jeune fille concentre son attention sur le lit à baldaquin, immense. Les femmes de ménage n'ont pas encore officié, les draps froissés –d'un seul côté du lit, ce qui la rassure –en témoignent. Ami retient son souffle. Les draps entre lesquels Dômiôji s'est couché… Tremblante, elle se rapproche du lit et s'essuie délicatement les mains sur son paréo qu'elle laisse glisser au sol. Elle en fait de même avec son maillot de bain. Nue comme au premier jour, Ami s'assied sur le bord du lit puis lentement prend place là où le jeune homme se trouvait quelques heures plus tôt. Ce parfum… Oh ! Ce parfum d'homme entêtant qui la fait se sentir si fiévreuse ! Ami enfouit le visage dans les draps avec une joie féroce, une faim grondante se propageant en elle. Cette faim qu'elle connaît si bien ! La jeune fille respire à pleins poumons l'odeur de Dômiôji, elle s'enroule dans les draps qui l'ont couvert, aspirant de tout son être à prendre leur place. Elle imagine, elle s'imagine si bien dans les bras de Dômiôji, à le serrer fort, si fort… Oui, pleine de ferveur, Ami embrasse les draps, imprimant ainsi volontairement la marque de ses lèvres peintes comme si elle tentait par ce moyen de lancer un sort, d'envoûter le jeune homme. Comme si en agissant de la sorte elle pouvait se frayer une place jusque dans les pensées, le cœur de Dômiôji. Si seulement… Ami soupire et se recroqueville sur elle-même, enveloppée dans la chaleur du corps de son amour. Elle demeure ainsi quelques instants, récupérant ses forces et sa volonté implacable. Lorsque cela est fait, la jeune fille se relève et se rhabille. Elle se promet de tout faire pour que la prochaine fois qu'elle se trouve dans cette chambre, ce soit entre les bras de l'homme qu'elle désire tant. Et si pour cela elle doit écraser, éliminer définitivement de mauvaises herbes, elle le fera sans remord ni hésitation aucune.

Pour commencer, il lui faut une idée. Une vraie. Une idée si simple que personne ne pourra la soupçonner. Une idée lumineuse. Oui, une idée éclatante ! Oh ! Oui… Elle sait à présent. Elle sait quoi faire pour se débarrasser de l'immonde parasite qui ose graviter autour de Dômiôji. Ami sourit, et ce sourire qui n'atteint pas ses yeux a quelque chose d'effrayant…