LIVRE III
End in fire
Chapitre I – What has been done will be done again
Changée. C'était le qualificatif qui revenait le plus souvent, quand il était question de décrire la jeune reine Lyarra. Les quelques semaines qui avaient passées, entrecoupées des multiples serments d'allégeance et de l'arrivée des derniers représentants des maisons, l'avaient transformée. Un œil averti aurait été capable de desceller des traces de ce changement bien avant qu'on ne lui ait posé une couronne sur la tête, mais la plupart des courtisans n'en était pas capable. Ses oncles, peut-être, l'auraient pu s'ils avaient assisté à ses derniers mois en tant que simple princesse. Ce n'était pas le cas, cependant, et elle était là, le visage plus grave et sévère qu'il ne l'avait jamais été. Son sourire avait été rare, il était désormais inexistant. Le trône avait fait perdre à son visage tout trace de juvénilité. Ses yeux ne brillaient plus désormais que lorsque l'on parvenait à l'agacer. La seule chose qui n'avait pas changée, finalement, c'était son intelligence vive. Les procès s'étaient succédés, d'abord les moins importants, ceux qui ne nécessitaient pas la présence des seigneurs de Sept Couronnes. Les membres de l'ancienne Garde Royale, tous destitués et renvoyés dans leur fief. Une partie du Gué. Certains soldats Lannister et leurs seigneurs. Finalement, elle n'avait fait tuer que ceux qui s'étaient rendus coupables de véritables atrocités – elle ne pouvait pas tuer tous ceux qui avaient participé à la guerre. Même si elle avait dû lutter pour ne pas exterminer la totalité des Lions tombés sous son égide. Elle avait fait escorté Kevan Lannister à Port-Lannis sous bonne garde, avec ses enfants et ceux de ses gens qui avaient été épargnés. A son regard lorsqu'elle eut prononcé la sentence, elle s'était doutée qu'il pensait mourir de sa main. S'il n'y avait pas eu cette… Promesse faite du bout des lèvres, aucun d'entre eux ne seraient encore vivants. Elle n'aurait pas attendu tout ce temps pour se débarasser de Cersei, Tywin et Joffrey Lannister. Elle n'aurait pas épargné Jaime ni Tyrion sur la foi de quelques mots. Elle aurait vengé la mort de son époux dans le sang.
Mais elle avait promis et une reine n'a qu'une parole. Elle avait écouté les membres de son Conseil, condamné ceux qui le méritaient, épargnaient ceux qui ne le méritaient pas. Elle avait imposé certaines sanctions qu'elle estimait nécessaires mais n'avait fait tué personne dont la mort n'eût été votée à l'unanimité. A regrets. Bien que ses conseillers fussent acquis à sa cause, ils n'hésitaient pas à s'opposer aux décisions lorsqu'ils les considéraient disproportionnées. L'arrivée imminente du prince Oberyn Martell risquait de changer la donne. Tully, Karstark, Tyrell et Baratheon lui étaient fidèles jusqu'à la mort. Le Nain lui devait la vie et se gardait bien de se faire remarquer, Lord Royce était prudemment soumis, mais les dorniens n'avaient pas participés à la guerre, ce que ce soit d'un côté comme de l'autre. Ils n'étaient ni avec elle, ni contre elle. Elle ne pouvait les écraser et elle ne pouvait non plus les considérer loyaux. Varys lui chuchotait en permanence l'avancée de la Targaryenne et le soutien à peine masqué que lui témoignait les princes de Dorne. Elle devait changer ça. Elle avait conquis ce trône au prix de la vie et rien ni personne ne le lui prendrait. Quoiqu'il lui en coûte de nouveau. Je n'ai rien à perdre sauf ce pouvoir.
Elle attendait la Vipère Rouge dans la cour. Sa suite ne tarderait plus, elle était déjà entrée en ville. Les lourdes portes s'ouvrirent sur les porte-bannières. Le soleil rouge transpercé d'une lance dorée. L'emblème séculaire de la maison suzeraine des terres désertiques du Sud. Un palanquin suivait de près, porté par plusieurs hommes. Il était ouvragé, couvert de coussins et ouvert sur le ciel. Les porteurs s'agenouillèrent, les chevaux s'arrêtèrent et un homme en descendit. Il s'approcha de la reine d'un pas lent, presque nonchalamment, un sourire aux lèvres. Indéniablement, le prince était impressionnant. Grand, mince, des yeux aussi noirs que sa chevelure, il portait une tunique ouverte sur son buste. Sa peau avait la couleur des bois précieux que l'on importait parfois d'Essos, un brun mâtiné de caramel. Il l'observa des pieds à la tête alors que son amante de cœur, Ellaria Sand, s'approchait. Sa démarche était chaloupée, son air, presque amusé. Elle n'était rien, diplomatiquement, rien de plus qu'une courtisane qui avait… Un peu mieux réussi que les autres. Le couple s'inclina devant elle. Elle les fit relever.
« Prince Oberyn. Lady Ellaria.
- Je ne suis pas une Lady, altesse.
- Comment désirez-vous que l'on vous appelle, ma dame ?
- Ellaria fonctionne pour tout le monde. »
Elle sentit une partie de la cour réunie derrière elle se tendre sous l'affront. Cette putain de l'aspic, comme les gens du Bief aimaient tant l'appeler, contredisait la souveraine sans gêne. Lyarra ne cilla pas, cependant, et ne se départit pas de son sourire avenant. Elle n'en attendait pas moins des dorniens. La mettre dans l'embarras allait être leur occupation première, tant qu'ils se trouveraient en ces lieux. Tout pour lui montrer qu'ils n'appartenaient à personne, et surtout pas à la fille de celui qui avait causé la mort de la princesse Elia et de ses enfants. Mais elle ne leur offrirait pas ce qu'ils attendaient, que ce soit sa colère ou son mépris. Elle tendit sa main à Oberyn, soutenant son regard brûlant sans faiblir. Il y déposa un baiser. Sa réputation d'homme à femmes… Et d'homme à hommes n'était plus à faire. Quelle victoire ce serait pour lui d'accrocher la jeune et belle reine à son tableau de chasse !
« Ce sera donc Ellaria, » dit-elle d'une voix affable. « Avez-vous fait bon voyage ?
- Excellent, » répondit-il. « Long et fatiguant, mais excellent.
- Je vais vous laisser vous installer. Mes domestiques vont vous conduire à vos appartements. »
Elle ordonna que l'on aide la suite Martell à prendre place et elle s'éclipsa. Elle avait fait occuper les Tyrell pour qu'aucun d'entre eux ne provoque d'incident diplomatique. La plupart se trouvait au Grand Septuaire de Baelor. Elle y avait organisé un don de nourriture avec le soutien du Bief. Les Port-Réalais mourraient de faim et elle ne pouvait laisser ses gens mourir. Surtout en cette période de reconstruction. Lorsque les différents seigneurs avaient regagné leurs fiefs, elle avait donné des ordres pour que l'on prépare le ravitaillement de l'hiver à venir. Avec un minimum de coordination, ils pourraient tenir aussi longtemps que les neiges tomberaient. Tout cela ne les sauverait pas de la menace d'au delà du Mur, bien sûr, mais ils gagneraient du temps et ils ne pouvaient négliger cet avantage. Un problème après l'autre. Daenerys Targaryen devait être privée de soutien avant que l'on s'intéresse aux morts-vivants du Nord.
Elle ordonna que l'on fasse venir la Main lorsqu'elle rejoignit son appartement et se laissa tomber sur une causeuse. Elle était épuisée, non pas tant physiquement qu'émotionnellement, et ne parvenait pas à se reposer. La moindre pause qu'elle se permettait était toujours interrompue par une affaire urgente qu'elle ne pouvait repousser. Elle n'était pas son père, elle ne déléguait pas ses pouvoirs si facilement. Elle savait qu'elle ne tiendrait pas ce rythme longtemps, mais elle espérait que les choses s'apaiseraient lorsque les procès seraient terminés. Chose qui ne devait plus tarder, maintenant que le représentant de Dorne était arrivé. Elle avait souhaité légitimer ses décisions au maximum, de sorte que personne ne puisse un jour lui reprocher le moindre acte arbitraire. Soutenue par les Sept Couronnes, la reine était toute-puissante aux yeux des dieux et des hommes. Elle eut à peine le temps de se redresser que l'on frappa. Stannis Baratheon, son oncle et sa Main. Il entra et courba l'échine. Elle lui fit signe de venir s'asseoir.
« Les Martell sont arrivés, messire, » fit-elle en soupirant. « Cersei et Joffrey Lannister sont-ils prêts ?
- Ils le sont, votre grâce. La salle du trône le sera de même.
- Bien. Que pensez-vous que cette alliance nous coutera ?
- Cher, » répondit-il, presque cassant. « Je vous le répète, nous avons les armées nécessaires pour…
- Et je vous répète, cher oncle, qu'une guerre serait inutile et mortifère. Vous n'aimez pas la diplomatie et je ne vous demande pas de mener les négociations. »
Elle se fendit d'un sourire. Rares étaient ceux pouvant se vanter de provoquer une telle réaction chez elle. Renly était reparti à Accalmie avec son épouse et le frère de celle-ci, Loras Tyrell et Robb Stark avait regagné le Nord avec sa soeur. Il n'y avait guère plus que sa Main et, peut-être, Lord Tyrion qui fussent capables de lui arracher un quelconque rictus. Les autres courtisans s'estimaient heureux lorsqu'elle leur adressait le moindre regard, même hautain. Elle ôta sa couronne et la posa sur ses genoux. Elle avait fait fondre celle de son père pour en créer une nouvelle… Une de ses premières décisions, avec celle de remonter les crânes de dragon dans la salle du trône. Plus épaisse et massive, elle était en acier valyrien et était sertie de huit pierres représentant les neufs territoires de son royaume. Un rubis pour l'Ouest, une émeraude pour le Bief, un onyx pour les Terres de l'Orage, un insert d'argent pour le Conflans, du jade bleue pour le Val, de l'opale pour Dorne et une grosse perle pour le Nord et du marbre sombre pour les Îles de Fer. Un objet d'unification plus qu'un bijoux. Lourde et austère, elle n'était pas là pour rehausser sa beauté ou flatter ses traits, elle n'était là que pour signifier son pouvoir. Elle n'avait pas emportée tous les suffrages, mais la cour s'y était habituée. Elle n'en avait pas le choix, de toute façon.
« Soyez ferme sur vos exigences, majesté. Les dorniens sont sanguins et le prince Oberyn, à demi-dément.
- Je sais comment convaincre le prince. J'ai survécu aux Lannister, les Martell ne représentent pas un véritable danger. Je possède deux choses qu'ils désirent.
- Si vous parlez de Tywin et de la Montagne, » la prévint-il. « Ce ne sera pas suffisant.
- Nous verrons ce que le prince demandera. Ne soyez pas si alarmiste, messire Main.
- Je ne crains pas pour votre vie. »
Elle plissa les yeux, surprise. Qu'il craigne pour sa vie ne la surprenait pas. Qu'il craigne pour son intégrité physique, de même. Mais ce qu'il semblait appréhender, c'était l'attitude du prince à son égard. Pas sa violence. Sa propension à la luxure et son amour de la beauté. Qui plus qu'elle incarnait la beauté sauvage qu'il semblait tant apprécier ? Elle était une proie de choix pour un animal comme Oberyn. Elle rit avec amertume. Un jour, son oncle comprendrait qu'elle n'avait pas besoin que l'on protège. Elle n'était plus une enfant, et ce depuis des années, personne ne doutait que la reine avait perdu sa virginité la première nuit de son mariage. Elle n'était plus une petite princesse pure et naïve. L'attraction qu'elle exerçait sur le prince la servirait plus qu'elle ne la menacerait. Elle savait jouer de ses charmes, mais c'était quelque chose que Stannis Baratheon ne pouvait pas comprendre.
« Je vous ferai appeler demain.
- Faites attention, Lyarra.
- Et faites venir le prince. Seul. »
Elle saisit sa lourde couronne et la replaça au sommet de sa tête. Acculée, sa Main se releva et sortit. Ce n'était qu'une question de minutes avant que le séduisant dornien ne se présente à son tour. Elle se délesta de sa cape et défit la coiffure compliquée que ses caméristes s'étaient appliquées à faire tenir. Ses cheveux retombèrent sur ses épaules, recouvrirent ses tempes. Ses traits parurent s'adoucir. Elle s'observa longuement. Elle peinait à se reconnaître. C'était toujours ses yeux, ses cheveux, ses pommettes hautes et les aigus de son visage. Il lui semblait qu'elle n'avait jamais aussi peu ressemblée à son père. Autrefois, dans ses sourires ou dans ses œillades, d'aucuns y retrouvaient les mimiques du roi Robert. Désormais, elle n'était plus que sévérité, une sévérité toute nordienne. Elle soupira et se détourna. Elle demanda une carafe de vin et des verres. Elle n'allait pas parvenir à quoique ce soit avec cet homme sans le désaltérer. Elle défit un des liens qui retenait son décolleté. Il se creusa, laissant presque entrevoir la naissance de son corset. Une part d'elle-même était révulsée et lui susurrait le nom du seul homme qu'elle ait aimé. Que penserait Willos ? Elle fronça les sourcils et repoussa cette pensée. Willos aurait compris. Et Willos n'était pas là. Elle se dirigea d'un pas hésitant vers son armoire. Elle l'ouvrit et en sortit la canne de son défunt époux. Elle en effleura le pommeau, le bois et son cœur se serra. Elle ne se laissait d'ordinaire jamais dominée par tant de sentiments et elle savait exactement pourquoi. La douleur la paralysait. Elle resta immobile de très longs instants, jusqu'à ce que la porte s'ouvre sur le prince Oberyn. Il était souriant, du moins jusqu'à ce qu'il la surprenne ainsi. Il se figea.
« La canne de Lord Willos, » dit-il. « Mes condoléances, majesté. Il était un ami.
- Je le sais. Il m'a parlé de vous. Servez-nous du vin, voulez-vous ? L'heure n'est pas à la tristesse. »
Il parut surpris mais obtempéra. Elle sentit son regard passer d'elle à la carafe. Priorités. Elle replaça la canne et s'approcha. Il lui tendit un verre et trinqua avec elle. Elle sourit et le porta à ses lèvres. Elle était prudente, quand il s'agissait de boire. Son père était tombé dans l'alcool trop jeune, l'ancienne reine était alcoolique et elle avait été élevée au milieu de bouteilles de vin. Elle n'avait pas confiance en la liqueur. Elle avait besoin de toutes ses capacités, surtout à un moment pareil. Elle reposa son verre à peine entamé et se rassit en lui indiquant un fauteuil en face d'elle. Il s'assit lourdement, affalé, et l'observa. Ses yeux étaient deux trouées de nuit. Elle pouvait y voir briller des étoiles, tandis qu'il s'attardait sur ses appâts. Elle s'appuya sur s'accoudoir et plissa les yeux.
« Prince Oberyn. A votre regard, je me doute que vous êtes aussi ravi de faire ma connaissance que je le suis.
- Votre réputation a atteint Dorne, majesté. J'ai autrefois rencontré votre mère au tournoi d'Harrenhal et… Vous n'auriez pas à pâlir à la comparaison.
- Je vous remercie, » dit-elle d'une voix doucereuse. « Vous avez pourtant vos propres beautés, là-bas au Sud.
- Elles n'ont rien en commun avec vous… Votre grâce. »
Un sourire en coin naquit sur ses lèvres et elle haussa un sourcil. Elle posa sa tête sur la paume de sa main. Maintenir les apparences n'était pas compliqué. L'homme était attirant, sans aucun doute, mais il avait l'âge de son oncle. Elle n'avait aucune envie de partager les draps d'un homme huit fois père. Elle ne serait pas une nouvelle putain de la Vipère. Pourtant, son charme grave et juvénile l'attirait visiblement. Quel homme vicié il était. Un peu de chair, un peu de beauté et il désirait y planter ses griffes. L'homme de la situation. Un sourire finit par étirer ses propres lèvres, indéchiffrable. Charmé et charmant, attisant le désir comme la crainte… Chez le faible. Oberyn Martell n'était pas faible.
« Votre réputation, elle aussi, a atteint Port-Réal. La redoutable Vipère Rouge de Dorne, si assoiffé de sang et de sexe… De tous les sexes. Le troisième né de la maison Martell.
- Je n'en attendais pas moins de la capitale. A ce propos… Savez-vous ce que m'a un jour dit un vieux septon ? Que j'étais la preuve vivante de la bonté des dieux, » susurra-t-il, soudainement venimeux. « S'ils avaient été cruels, ils auraient fait de moi le premier-né de ma mère et de Doran, son troisième.
- Les dieux n'agissent que pour eux-mêmes. Qu'est ce qui est le plus amusant, vous voir vous battre et baiser, ou voir votre frère tenter de vous raisonner ?
- Les dieux ne sont pas les seuls à agir pour eux-mêmes, ma dame. Voyez-vous, je suis un homme sanguinaire et c'est moi que vous devez contenter et non mon patient, mon prudent, mon sage frère. »
Ses yeux s'étaient mis à luire furieusement. Elle récupéra son verre et fit rouler l'alcool dans son verre. Ils y étaient. Enfin. Elle repoussa une mèche de cheveux derrière son épaule et se redressa, assise droite sur sa causeuse. L'homme se resservit sans la quitter des yeux. C'était le Nord contre le Sud, le pouvoir pur contre la vilénie. Quand elle avait requis la présence d'un dornien à son Conseil et, plus important encore, aux procès Lannister, elle ne s'était pas attendu à recevoir le prince Doran. Podagre, relativement vieux, il avait mieux à faire que conseiller une jeune reine qu'il ne soutenait pas… Encore. Elle avait cependant cru avoir affaire avec sa fille, Arianne. Finalement, ce n'était peut-être pas plus mal que ce soit son frère cadet qui se soit présenté. La fille aurait été… Récalcitrante. Lui était violent, mais violemment prévisible. Tout son être réclamait sa vengeance et le sang qui avait versé le sien. Elle but lentement le contenu de sa coupe et la repose dans un bruit clair. Elle laissa une auréole pourpre sur la table de bois.
« Vous savez ce que je désire, » reprit-elle. « Je suis prête à vous offrir en retour ce que vous, vous désirez.
- Et qu'est ce que je désire ?
- La tête de Lord Tywin Lannister et de la Montagne. Si j'ordonne un procès par combat, vous aurez les deux. Vous pourrez tuer Gregor Clegane de vos mains.
- Vous m'offrez la vie de ces deux hommes en échange de la fidélité de Dorne.
- En effet. »
Il hocha la tête, apparemment satisfait et se releva. L'espace d'un instant, les plis de sa tunique laissèrent apparaître son torse épais. Personne ne pouvait rivaliser avec lui. Il était un jouteur, un combattant, un tueur né. Peut-être avait-il raison. Dorne aurait été perdue s'il avait été à sa tête. Quelle issue, finalement, aurait eu la rébellion de son père si Jon Arryn n'était pas parvenu à dissuader les Martell de venger leur sœur et leurs neveux ? La guérilla n'aurait pas cessé tant que ne serait-ce qu'un dornien aurait été debout, prêt à perdre la vie pour en prendre une. Il fit quelques pas et se dirigea vers la petite terrasse de sa chambre. Elle était bien moins grande que celle qu'elle avait eu autrefois, dans sa chambre de princesse, et la vue était bien moins belle. Mais elle était là. Il effleura les tissus servant de tenture et jeta un œil à l'extérieur. Revoyait-il sa sœur, la douce Elia Martell, épouser le flamboyant Rhaegar Targaryen ? Elle qui avait pris la place de Cersei Lannister, elle qui n'était que gentillesse et tendresse, elle qui n'avait pu rivaliser avec la beauté sauvage de sa propre mère. Elle n'avait pas mérité son sort, mais qui mérite bien son sort lorsqu'il s'agit de la guerre ? Elle resta assise, calme. Elle attendait la suite.
« Les Martell sont fidèles à la maison Targaryen depuis que nos maisons ont été liées par le mariage, il y a plus d'un siècle. Vous exigez de nous que nous vous suivions vous, et non l'héritier légitime du Trône de Fer.
- Je suis tout aussi légitime qu'elle. Je suis la fille d'un roi, j'ai conquis les Sept Couronnes. Certes, je n'ai pas de dragon et mon sang n'est pas celui de l'antique Valyria, mais ma valeur en est-elle amoindrie ?
- Vous êtes jeune. Vous désirez la paix, comme tout un chacun. Vous ménagez vos alliances. Vous m'offrez ce que mon cœur désire depuis que votre père a faire mettre la ville à sac, » dit-il d'une voix presque absente. « Vous êtes prête à tout, c'est ce que vous avez dit. En êtes-vous certaine ?
- Je le suis. »
Son cœur ralentit. Ce que désiraient les Martell semblait coûteux. Voire écrasant. Elle se releva brusquement et le rejoignit. Il avait un sourire aux lèvres, bien sûr. C'est lui qui jouait, pas elle. Il avait toutes les cartes, elle n'en avait que deux. De ses mots dépendait son sort. S'il venait à exiger quelque chose qu'elle ne pouvait leur apporter, ce serait de nouveau le sang et les flammes, partout sur le royaume. Les dragons déferlant sur les terres. Sa mort, à n'en pas douter. Celle de sa famille, de tous ceux qui comptaient. De ceux qui ne comptaient pas, mais qui n'en restaient pas moins innocents. Elle n'était pas prête à voir ses terres saigner. Elle releva le menton. Quoiqu'elle puisse ressentir, il ne devait pas se douter de son trouble. Elle était reine. Il était soumis à elle, quoiqu'il arrive. Et pas l'inverse. Il pouvait poser ses conditions, il lui appartiendrait de décider si elles étaient raisonnables. Si c'était un sacrifice, elle serait seule évaluatrice du prix et du gain. Si c'était une mort, elle serait le bourreau. Elle se tourna vers lui, appuyée sur la rambarde de bois sombre.
« Parlez, Oberyn.
- Nous sommes prêts à vous soutenir, mais pas à abandonner notre fidélité envers les Seigneurs Dragons.
- Et que voulez-vous donc, que j'épouse Daenerys ? » Elle éclata de rire. Un rire étranglé. « Que j'épouse un de ses dragons ?
- Nous ne soutenons pas la princesse Daenerys, majesté. Elle n'est que seconde, dans la ligne de succession.
- Viserys est décédé. Ainsi que tous les enfants du prince Rhaegar, je ne vous l'apprends pas.
- Pas tous ses enfants. »
Elle écarquilla les yeux. Non, c'était impossible. Son père s'était arrangé pour que personne ne puisse réclamer le trône à part lui… La fuite des orphelins n'était qu'une de ses multiples concessions. Jamais il n'aurait laissé de telles prétentions ambulantes vivre. Elle se crispa instantanément. Ses insinuations… Ne l'amusaient plus, si tant est qu'elles n'aient jamais été autre chose que menaçantes. Elle saisit son bras et le tourna de force vers elle. Quelle ironie une gamine avec une couronne sur la tête, ordonnant à un homme déjà fait, capable mille fois plutôt qu'une de la tuer de la regarder. Pourquoi il le fit. Il pivota et l'observa. Une petite reine furieuse, voilà ce qu'il avait devant lui. Une émotion sincère, pour la première fois depuis son arrivée. Elle faisait son âge, ainsi. Sourcils froncés, traits tendus, elle ressemblait à une enfant à qui on aurait menti. La vérité n'était pas si éloignée. Son sourire avait disparu, pourtant. Comme si la situation était devenue assez sérieuse pour mériter qu'il s'y intéresse.
« Nous avons reçu la visite d'un jeune homme appelé Griff le jeune, il y a de cela un mois. La nouvelle de votre couronnement s'était déjà répandue dans tout le royaume et au delà, aussi nous avons cru qu'il était comme nous un soutien de la cause Targaryenne, » expliqua-t-il d'une voix basse. « Lorsqu'il est descendu de son navire, accompagné de celui qui se faisait passer pour son père, et qu'il s'est dirigé vers nous nous avons cru voir un fantôme. Celui du Dernier Dragon.
- Aegon Targaryen a été tué par la Montagne en même temps que Rhaella et votre sœur.
- A bord de ce navire se trouvait donc son prétendu père. En vérité Jon Connington, ami proche de Rhaegar Targaryen, accompagné d'un homme que vous connaissez bien. Illyrio Mopatys. Ce dernier nous a appris qu'il avait encouragé Lord Varys a échangé le fils d'Elia avec un pauvre gosse récupéré dans une taverne, et ce afin que la lignée des Dragons ne s'éteigne pas, » continua-t-il sans se laisser déconcentrer. « Le jeune homme a les cheveux teints en bleu, bien que ses racines laissent croire qu'ils sont en réalité argentés, et ses yeux sont d'un indigo sombre. Il a la stature et la beauté de son père.
- Que voulez-vous donc, Lord Oberyn ? Que j'épouse ce soi-disant prince ?
- Votre majesté, c'est à ce prix seulement que Dorne pliera devant vous. »
Il lui sembla que son cœur se brisait une nouvelle fois. Une énième fois. Elle savait que ce jour viendrait et qu'il lui faudrait tôt ou tard offrir sa main à un homme, ne serait-ce que pour assurer sa descendance et sa toute jeune dynastie. Elle pensait avoir le temps de panser ses blessures, le temps d'oublier qu'elle était veuve, le temps de se forcer à accepter un nouvel homme dans sa vie. Mais le trône était capricieux et impatient. Elle n'en aurait pas le temps, bien sûr que non. Elle baissa les yeux et porta une main à sa poitrine. Willos, pardonne-moi de balayer ton souvenir si vite. Puisse-t-il l'entendre. Puisse-t-il comprendre. Dorne, comme des années auparavant, ne lui serait accordé que par le mariage. Elle était jeune, elle était belle et son veuvage ne pouvait, ne devait pas durer. Personne ne l'avait jamais considérée mariée, de toute façon. Quelques jours à porter le nom des Tyrell n'avaient pas fait d'elle une épouse. Que ce Targaryen soit beau ou laid, fou ou sain, intelligent ou stupide lui importait peu. Qu'il soit effectivement Aegon ou qu'il ne soit qu'un imposteur ne changeait rien, finalement, tant que les dorniens tenaient leur promesse. Un éclat de colère passa dans ses yeux. Varys… Traître. Depuis le départ, le but de l'homme avait été de la pousser jusqu'à la couronne pour qu'elle la perde au profit de ce gamin. Elle respira profondément, chassant toute émotion et tous sentiments de sa voix et de sa physionomie. Lorsqu'elle s'adressa de nouveau au Prince Oberyn, son regard était fixe et assuré, son attitude, souveraine.
« Où se trouve ce jeune homme actuellement ?
- Aux Jardins Aquatiques, madame. Il est l'invité de la maison Martell.
- Envoyez une missive à votre frère, » lui ordonna-t-elle. « Dites lui que je veux que ce prétendu Targaryen se présente à Port-Réal sous quinzaine et que je serai seule juge de son identité. Si je considère qu'il est effectivement ce que vous dites, alors cet accord sera scellé. Vous aurez la tête de Tywin Lannister et de la Montagne quoi qu'il arrive, considérez cela comme… Votre caution.
- Que voulez-vous dire par accord ? »
Elle faillit répliquer qu'elle n'avait pas à préciser sa pensée mais c'est exactement ce qu'il attendait d'elle. Une saute d'humeur. Elle se fendit d'un sourire glacial et pencha la tête. Il voulait le lui entendre dire. Elle le lui dirait. Elle vit les étoiles de ses yeux luire plus férocement encore, tandis qu'elle se délectait de cet instant de toute puissance. Elle prit son temps, cependant, avant de répondre d'une voix à la fois intraitable et faussement amusée.
« J'épouserai cet Aegon Targaryen et vous vous soumettrez à la couronne sans autre condition. »
