Bonjour à toutes et à tous ! Comme promis, ce chapitre est de saison puisqu'il y sera question de... Noël, eh oui - mais d'un Noël très particulier pour nos deux protagonistes. Et pas franchement joyeux, je l'avoue. J'espère que ça vous plaira quand même ! ^^

Une tout GRAND merci à mes lecteurs, anonymes ou revieweurs, et plus particulièrement à Adelie-71, Angie-Corleone et Siffly pour leurs encouragements : dès que j'ai un moment, promis, je vous réponds ! =)

En attendant, bonne lecture !


Christmas' poison

Sous-sols du Pentagone, Arlington, Virginie. – 24 décembre 1968.

Il connaît la date, parce l'agent Warren qui l'a conduit à la douche ce matin (et qui s'est foutu de sa gueule pendant l'intégralité du trajet), l'a lui a bien répétée – quatre fois. Il connaît la date, parce que, sans savoir comme les gardiens s'y sont pris, les murs de sa prison lui serinent sans trêve des chansons idiotes qui parlent de flocons, de rennes ou de vieux bonhommes bienveillants.

Bref, il connaît la date – nuit de Noël. Cette nuit où tout se joue ou s'est joué, il y a deux mille ans et des miettes. Selon certains.

Un moment, il se demande si ça vaut la peine d'avertir ces abrutis que les siens ne fêtent pas Noël, que cette fête n'est pas la leur – mais il ne veut pas se lancer dans un débat maintenant. Il préfère écouter les chants et s'en rappeler d'autres, trop lointains. Lorsqu'il ferme les yeux, il revoit les rires d'autres fêtes, les bougies qui brûlent dans le chandelier… il se rappelle les soirs de Hanoukka, la fête des lumières, où les fenêtres juives de Leipzig s'illuminent au cœur de l'hiver. Il se rappelle aussi comment ces mêmes fenêtres ont explosé, pendant la Kristallnacht. – Il soupire.

Malgré lui, il pense à Charles. Ces derniers mois ont été étranges : la journée, à demi-éveillé, il parcourt toujours le Manoir, les mêmes couloirs, les mêmes salles de classes – mais les visages sont renfermés ; les rires ne résonnent plus. Charles s'enferme souvent dans la bibliothèque, du moins dans ses rêves. Il lit sans trêve, un verre à ses côtés – qui reste rarement plein. Balancé entre songe et réalité, Erik a la désagréable sensation que quelque chose ne va pas, que quelque chose va mal, mais il ne sait pas quoi et ça le mine, ça le ronge alors qu'il parcourt sans saveur les ouvrages qu'on lui apporte, se douche le matin, fait ses exercices ou regarde le plafond. – Charles… qu'est-ce qu'il y a ?

Les rêves de la nuit n'apportent pas plus de réponses. Ils ont pris une teinte salée – la saveur des larmes ou celle du sang. Ils se possèdent, ils jouissent ensemble et s'enfoncent sans pitié dans le corps de l'autre, mais il a l'impression que Charles n'est plus avec lui, qu'il est ailleurs, loin… et parfois, en se réveillant, il a le goût des pleurs, une bile de chagrin dans la gorge et l'impression que Charles lui a dit des choses, va faire des choses, risque de faire des choses – graves, qui pourraient tout changer.

Il essaie de chasser cette sensation. Couché sur le matelas, il tâtonne sur le lien, ce lien indistinct mais puissant qu'il connaît bien, qu'il connaît trop depuis plus de trois ans, qui est un rêve ou qui ne l'est pas. Il a besoin de se rassurer, besoin de le sentir à nouveau, besoin de retrouver Charles, de le voir, de l'étreindre, de l'embrasser ou de le baiser – violemment besoin. Il veut se rassurer, être sûr que tout va bien, que tout ira bien. Réalités ou pas, il en a besoin.

Il ferme les yeux, quitte le puits de béton interminable, traverse le jardin, entre dans le Manoir – et Charles est là, dans la bibliothèque. Il aimerait l'étreindre, se jeter sur lui, mais il se retient et l'observe : les rides sur le front, les pattes d'oie, le pli amer sous le menton… et ce sourire désabusé, qui lui ressemble si peu. Coudes sur les genoux, il boit un verre – du whiskey, Jack Daniel's, le premier alcool qu'ils ont partagé. Dans sa main, il tient un objet brillant, aux contours flous et… – Un coup au plafond le fait sursauter : ils sont trois à le scruter, à le railler, à lui adresser des gestes obscènes. Il les fixe sans bouger, le regard mort. Finalement, ils s'en vont.

Lorsqu'il reprend ses pensées et qu'il cherche le tiraillement, il n'y a plus rien. Pour la première fois, Erik est seul, complètement seul. – Il ne sent plus Charles.

xXxXx

Manoir Xavier, comté de Westchester. – 24 décembre 1968.

Finalement, il s'est enfermé dans la bibliothèque avec du whiskey. Les enfants font la fête en bas, avec Hank – il n'en pouvait plus des rires, des chants, des bougies, de cette bonne humeur qu'ils savent fausse. Des hypocrites qui continuent à vivre, voilà ce qu'ils sont, lui, eux – surtout lui. Il pense sans cesse aux autres qui sont là-bas, sur le front, de l'autre côté de l'océan, si loin… Sans fermer les yeux, il lui arrive de voir leurs visages, d'entendre leurs cris ; il les rêve éclaboussés de rouge, plongés dans la boue et la jungle, sous les bombes, le gaz, les balles… Il a peur – pour eux tous, ses élèves, ses collègues.

Et surtout pour Alex, qui est parti aussi. Il se souvient chaque moment de leur amitié, ses pouvoirs incontrôlables, le long chemin de croix… et après, après Cuba, les soirées que le jeune homme passait avec lui, lorsque Hank travaillait. Ils restaient là, à regarder le ciel. Ou alors, Alex lui parlait de son petit frère, Scott, qu'il n'a pas revu depuis la mort de leurs parents – les familles d'accueil n'ont parfois de famille que le nom.

Charles s'est promis de retrouver Scott – mais si Alex meurt au Viêt Nam, à quoi bon ?

Et puis il y a les voix. – En y pensant, il se resserre un verre qu'il vide d'un trait. Elles sont plus nombreuses que jamais, plus fortes : des cris de désespoir, des pleurs, des supplications, des prières… si assourdissantes qu'il ne sait pas à qui elles appartiennent – les enfants ou les martyrs, de l'autre côté du Pacifique ? La migraine le taraude et la bouteille est presque vide. Il s'affale en arrière dans le canapé, gratte d'une main distraite la barbe qui commence à mordre ses joues. Il se laisse aller, il le sait – mais il n'en peut plus. Ses seuls moments de répit sont les rêves nocturnes, mais même là, le désespoir le mord : il pleure dans les bras d'Erik, il supplie, il s'effondre. Lorsqu'ils font l'amour, qu'il est écartelé sur le matelas, ou qu'il s'enfonce dans le corps brûlant, il n'est pas là. Il pense aux voix – et ça fait mal.

Si mal… et puis après, lorsqu'ils ont joui tous les deux, s'il ne s'est pas réveillé, il lui arrive de parler, de cracher à Erik ce qu'il a sur le cœur – sa peur, sa douleur, sa tristesse. Contre la guerre, contre sa propre impuissance, contre Erik aussi. L'autre nuit, il l'a même supplié, presque sans s'en rendre compte – tue-moi. S'il te plait. Tue-moi. À son réveil, il était toujours vivant et en tremblait. Tue-moi. Il s'en veut d'être lâche, mais l'idée fait son chemin. Il entend toujours les voix et l'idée fera son chemin. Il ferme les yeux.

La porte s'ouvre.

« Charles ?... »

« Hmmm ? »

Les pas de Hank sont hésitants. Il ouvre à peine les yeux lorsqu'il sent le Fauve s'approcher.

« Vous ne descendez p… oh, Charles. »

Hank attrape la bouteille. Il n'a pas besoin d'ouvrir les yeux pour voir son regard désapprobateur.

« Vous ne devriez… »

« … pas, je sais. Mais c'est le seul moyen. Quand je bois, je les entends moins. »

Sa voix est lasse – Hank sait pour les voix, bien sûr qu'il sait, ils en ont parlé si souvent. Le jeune homme a un soupir, pose la bouteille, tend la main pour l'effleurer, s'arrête avant d'avoir touché son bras. Son inquiétude, ses émotions sont la caresse qu'il ne lui donne pas ; Charles s'en veut de lui causer du souci. – Une horloge sonne minuit.

« Tu devrais retourner avec les autres. Ils vont ouvrir leurs cadeaux, il faut que tu sois là. Je descendrai après, promis. »

Il y a un silence et Charles est reconnaissant que Hank n'en profite pas pour insister et le faire descendre maintenant, avec lui. Le Fauve se lève, fouille dans sa poche.

« Je voulais juste vous donner quelque chose. »

Il pose un étui allongé sur la table basse, fait quelques pas en arrière.

« Je pense que vous savez ce que c'est. »

« Tu… tu as… »

« Nous en avions parlé. D'après les tests, ça devrait fonctionner, mais vous êtes le seul à pouvoir… il ne devrait pas y avoir d'effets secondaires. Si vous voulez… si ça marche, je peux vous en refaire, mais… ce sera temporaire, Charles, temporaire. Pour vous aider – jusqu'à la fin de la guerre. »

Hank dit ça en rougissant et part, avant qu'il ait pu lui poser des questions.

« Joyeux Noël, Charles. »

La porte se ferme.

Il attrape l'étui, l'ouvre – la seringue brille. Dans son dos, il y a comme une présence, un tiraillement, quelque chose, quelqu'un qui essaie d'attirer son attention, mais l'alcool lui tourne la tête, les voix résonnent dans ses oreilles, il se sent si mal, si seul… Il sort la seringue. Il aimerait qu'Erik soit là, vraiment là, qu'il le prenne contre lui. Ils sortiraient le plateau d'échecs, ils parleraient, ils boiraient et plus tard, ou tout de suite, ils feraient l'amour sur le canapé, il lui dirait… – Il n'en peut plus, il veut autre chose que des rêves trop réels qui le laissent haletant, désespérément vide et amer, même lorsqu'il jouit avec violence. Il veut Erik, il veut ses jambes, il veut que cette guerre sans fin cesse, que les morts reviennent et que les voix cessent – il veut Erik, et plus seulement le fantôme d'Erik.

Il saisit la seringue, l'observe un moment. Puis enfonce l'aiguille dans son bras, comme un drogué. – Charles ferme les yeux, les voix se taisent et le fantôme d'Erik disparaît.


Et voilà. Je n'ai pas dit que ça allait être joyeux ; aussi, si certain-e-s d'entre vous ont envie de me jeter des tomates (pourries, de préférence...), je comprendrai... mais j'aimerais aussi avoir votre avis avant : bon ou mauvais ! Alors, n'hésitez pas à me laisser une review, je serais heureuse de vous lire.

Le prochain chapitre filera cette nuit de Noël 1968, et retracera les 4 ans qui ont suivi. Mais chuuuut, je n'en dirai pas plus. ^^

À bientôt et encore merci !

Syriel.