— Je ne vous reproche pas ce sentiment qui vous lie, même si je n'en suis pas ravi, mais ces initiatives que vous prenez ! Vous n'avez plus aucun sens du discernement… Vous n'en avez jamais eu l'un pour l'autre, de toute manière…
— Nous séparer ne changera rien, Thorin.
Au reproche de son oncle, Kili avait répondu d'une voix qui se voulait calme, assurée et, avant tout, non provocante, puis Fili renchérit :
— Surtout de cette manière. Accepter cet accord, c'est nous amputer de la meilleure partie de notre force armée.
Thorin leva les yeux au ciel en s'adossant contre sa chaise, et il s'en prit sans douceur à son premier héritier :
— Vois ! Ca se dit futur roi et ça n'est même pas capable de peser les pours et les contres d'une telle décision !
— Non, je ne-
— As-tu réfléchi un seul moment à ce que cette alliance pourrait nous apporter avant de la réfuter avec autant d'ardeur ? Quelle aurait-été ta réponse, Fili, si Kili n'était pas concerné ? Toi qui me reproches si souvent ma politique fermée aux autres races ? Comment puis-je te faire confiance pour gérer un royaume tel qu'Erebor si tu n'es même pas capable de prendre du recul sur une affaire comme celle-ci, qui joue l'avenir de l'ensemble des races du Nord ?
Ca n'était pas faux et Fili serra les lèvres, mal à l'aise, il évita le regard de son frère en répondant :
— Peut-être ne sommes-nous pas les seuls à manquer de discernement lorsque ça touche un membre de notre famille… Je la réfute parce qu'elle concerne mon Unique, mais vous la validez tout aussi rapidement car, justement, cela vous arrange bien pour enfouir cet amour que vous désapprouvez…
Piqué, Thorin grinça des dents en grondant de manière menaçante :
— Ce qui m'arrange, c'est d'être assuré que la personne qui reprendra après moi les rênes d'Erebor soit fiable et réfléchie… Qu'elle n'agisse pas par caprice lorsque-
— Il ne s'agit pas d'un-
— C'est exactement de cela qu'il s'agit, Fili !
Il avait haussé la voix, cette fois, et s'était redressé en le fusillant du regard et continuant sur le même ton :
— Vous vous êtes tous les deux dressés face à votre roi ! Vos propres hommes ont clairement menacé ma vie et vous ne cessez de vous opposer à mes décisions et discuter mes ordres !
— C'EST LE SEUL ORDRE QUE JE N'AI JAMAIS CONTESTE DE MA VIE !
Fili avait crié en réponse, se levant en frappant la table du poing pour faire face à Thorin qui soutint durement son regard, impressionné. Fili, c'était la force tranquille, le feu sous la glace. Il avait cette puissance en lui, brute et sauvage, mais superbement bien maitrisée, ce qui lui donnait ce caractère froid et calculateur, si bien que, lorsqu'il la laissait s'exprimer, ses interlocuteurs étaient généralement pris au dépourvu face à son regard noir, dans lequel se mouvaient tellement de choses qu'il était presqu'impossible de ne pas être brulé par le feu qui s'en dégageait.
Kili, de son côté, même s'il était lui aussi intimidé par l'éclat du plus vieux, eut soudain un coup de chaud et il détourna les yeux en pestant contre ses foutus hormones qui ne choisissaient pas le bon moment pour se réveiller. Il se racla discrètement la gorge, interdisant à ses yeux trop gourmands de détailler sans pudeur la manière dont le corps de son frère était tendu de colère…
A choisir, concernant le sexe, il préférait prendre plutôt que recevoir, cela dépendait de qui, bien entendu, mais il n'était pas du genre à ouvrir les jambes trop facilement. Pourtant, là, tout de suite, l'idée d'avoir un mec comme Fili en lui, vibrant de passion et de puissance, le fit frémir de la tête au pied et il ferma un instant les yeux pour juguler cette vague de désir qui le prit soudainement.
Sans remarquer le trouble de son plus jeune neveu, Thorin, de manière surprenamment calme, lui qui ne supportait pas que l'on s'adresse à lui de la sorte, répondit doucement :
— Non, Fili. Ce n'est pas la première fois que tu contestes mes ordres… Car absolument tous ceux que je t'ai donné et qui touchent ton frère ont été discutés… Tu perds totalement la raison lorsqu'il fait parti de l'équation et je crains que les choses en soient de même pour lui…
Kili déglutit, et il prit la parole à son tour :
— Thorin, nous ne-
— Et il s'avère maintenant que je ne suis pas en mesure de donner une réponse positive à la proposition de nos alliés potentiels, la première depuis des années de conflits, simplement parce que vous rejetez l'idée de ne plus vous voir régulièrement…
Ils grimacèrent tous les deux en baissant les yeux et Thorin continua d'une voix blanche :
— Face à un tel constat, quels choix me restent-ils ? Céder à vos caprices, celui-ci et tous ceux qui suivrons lorsqu'il sera question de vous séparer ? Ou, alors retirer à Kili son titre de Capitaine et te le coller comme consort pour qu'il retourne vivre dans ton ombre qu'il ne quittera plus jamais ? A moins que tu ne préfères renier ton titre de premier héritier pour le laisser à une personne plus raisonnable, et vivre le reste de ta vie comme simple lieutenant de ton frère… De cette manière, vous serez assurés de ne jamais entendre parler de séparation…
— Thorin, s'il vous plait… Vous savez que nous ne sommes pas si irresponsables… Tout comme il est injuste de votre part de penser que nous ne connaissons pas notre place et nos devoirs… Et il ne s'agit pas de caprice…
Kili acquiesça silencieusement à la tirade meurtrie de Fili qui se rassit en soutenant le regard dur de Thorin :
— Non. En effet, il ne s'agit pas de caprice… Mais de quelque chose de pire… Je ne remet en doute ni vos compétences, ni votre loyauté envers le Royaume et envers moi. Mais les décisions que vous risquez de prendre à l'avenir, alors que vous êtes tous les deux appelés à devenir les personnes les plus puissantes et influentes de cette mine. Il s'agit d'un risque qui ne peut être ignoré.
— Au contraire ! Notre union amène la fusion entre le gouvernement et la force défensive ! Nous serons plus efficaces ! De quelles décisions avez-vous peur ?
Thorin plissa les lèvres et traça machinalement une arabesque sur le bois de la table en répondant à Kili d'une voix assurée :
— Exactement ce qui est en train de se passer actuellement : Que Fili utilise sa voix en tant que prince pour influencer le devenir de la citadelle, qui est censé être une organisation indépendante… Et que toi tu utilises ton titre de capitaine pour faire flancher les décisions du gouvernement qui concernent le régiment des chasseurs, avec l'appuie aveugle et non maitrisé de tes lieutenants… Et ce, non pas dans l'optique d'apporter quelque chose à Erebor, mais pour une histoire de cœur qui ne regarde que vous et non le reste de la population que vous êtes censés protéger et gouverner…
Les deux frères soupirèrent et échangèrent un regard, avant que Fili ne réponde prudemment :
— Thorin… Nous avons contesté votre décision car nous avions l'intuition qu'elle était injuste et qu'elle n'avait été prise que pour mieux nous séparer. La réaction des lieutenants était, comme d'habitude, totalement imprévisible.
— Nous vous avons déjà prouvé notre loyauté de nombreuse fois. Nous vous avons suivi à travers le feu du dragon et la colère des orcs… Même notre foi en vous a été éprouvée lorsque vous avez succombé au mal du dragon mais, malgré ça, nous sommes restés à vos côtés et nous vous aurions suivi dans la mort si c'était là que s'achevait votre quête…
Kili avait enchéri avec conviction et, sans laisser le temps à Thorin de répondre, Fili continua avec ferveur :
— Vous considérez notre relation comme une faille, certes, mais nous reprocher ça et nous séparer de la sorte ne permettra pas de la colmater, au contraire. Cela fait trop peu de temps que nous devons gérer nos sentiments, ils sont encore à vifs et vous savez très bien que nous n'étions pas préparés à y faire face ! Je sais que nous réussirons à répondre à vos attentes malgré l'Enlacement. Nous vous demandons simplement de nous laisser un peu de temps…
Ils se turent, gardant tous les deux leurs yeux implorants rivés sur Thorin qui soupira lourdement, avant d'étudier leur regard, semblant réfléchir intensément, puis il répondit d'un ton las :
— Très bien… Dans ce cas, en tant que roi, je propose un conseil exclusif et officielle en début d'après-midi, avec le premier héritier et le capitaine de la Citadelle, pour que l'on s'accorde sur cette foutue proposition afin que je puisse donner une réponse demain.
Les soupirs soulagés des deux plus jeunes ne passèrent pas inaperçus et convainquirent presque Thorin qu'il était sur la bonne voie, puis il continua :
— Pour ce qui est l'aspect « Privé » de cette histoire, le mieux est d'attendre votre mère pour discuter de la lignée de succession et des formalités même si je maintiens que, quoiqu'il arrive, personne ne doit savoir…
— Pourquoi ? Jamais aucune loi naine n'a imposée quoique ce soit de ce côté là…
La question de Kili ne se voulait pas provocante, au contraire, elle était pétrie de regrets et d'espoirs, mais Thorin répondit impatiemment :
— La raison première est que vous serez chacun le point faible de l'autre… Quiconque voudra vous faire du mal, ainsi qu'au royaume, n'aura qu'à s'en prendre à l'un de vous deux…
— C'est le cas pour tous les couples Enlacés ! Et Fili n'est pas le premier roi à être lié à son Unique ! Si vous avez peur que l'on cherche à m'utiliser pour le manipuler, ce n'est-
— Peut-être, mais jamais on n'a vu l'Unique d'un monarque se balader en première ligne sur les missions les plus dangereuses, face aux pires ennemis de la mine… Et c'est pour la bonne raison que si tu te fais prendre en otage, Kili, c'est Erebor tout entière qui deviendra l'esclave de tes ravisseurs.
— J'ose espérer que ça aurait aussi été le cas même si je n'avais été « que » le frère du monarque…
Kili avait répondu en marmonnant, croisant les bras sur sa poitrine, amenant un sourire bienvenu sur le visage de son oncle et de son frère, allégeant soudainement la tension lourde dans la pièce.
Le jour se levait à peine et, sans se concerter, les trois s'étaient retrouvés bien avant l'heure proposée par Thorin, pour discuter de ce sujet ensemble, préférant tacitement jouer carte sur table sans s'embarrasser d'enrober leurs paroles de miel et donc, de brusquer le cœur de Dis qui n'aurait pas supporter d'assister à une scène similaire à celle qui les avait déchiré la veille.
Mais maintenant que le gros était plus ou moins défriché et qu'ils étaient certains de ne pas frôler la guerre à la moindre prise de parole, ils décidèrent d'attendre l'arrivée de la naine pour entamer l'aspect plus formel.
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— Ca aurait pu être pire…
— Tu crois ? J'ai cru qu'il allait faire appel à l'armée hier…
— Mais niveau résultats, on ne s'en sort pas trop mal…
Kili haussa une épaule face au constat de son grand-frère, tous les deux soulagés de voir, enfin, arriver la fin de cette longue journée.
La suite de la matinée avait été un peu animée au début, mais, avec Dis, ils avaient réussi à s'accorder sur les aspects les plus importants de cette histoire, notamment en ce qui concernait la lignée de succession qui revenait, de droit, à Daïn, le cousin de Dis et Thorin. Il ne restait plus qu'à le prévenir et, peut-être, discuter avec lui du devenir de Thorin III, son jeune fils qui devenait, lui aussi, héritier d'Erebor et des Monts de Fer.
Au final, les choses n'allaient pas trop mal pour les deux frères, même s'ils étaient conscients qu'ils devaient épargner Dis et Thorin en leur laissant du temps pour digérer la nouvelle.
Pour ce qui était de l'accord avec les elfes et les humains, la question s'était réglée d'elle-même avant qu'ils n'en parle lorsqu'ils reçurent un messager sylvain qui leur annonça que Thranduil rejetait la proposition et qu'il n'accepterait plus aucun dialogue tant que Bard continuait d'imposer une taxe qu'il jugeait grossière sur les marchandages. Chose que Thorin avait approuvé immédiatement et un conseil entre rois avait été demandé dans la semaine pour discuter des tarifs commerciaux de la région.
Ils étaient donc repartis pour quelques mois de tractations houleuses avant de penser à nouveau à créer une coalition commune…
Kili soupira, sentant un poids conséquent libérer sa poitrine.
Maintenant que son oncle et sa mère savaient ce qui les liaient et étaient presque prêts à l'accepter, il avait moins peur de ce que l'avenir leur réservait. Laissant un petit sourire confiant ourler le coin de ses lèvres, il posa son menton dans la paume de sa main, son regard glissa distraitement sur le corps de son frère qui lui faisait face, assis devant la table de son bureau, et celui-ci fronça les sourcils :
— Ne me regarde pas comme ça, Kili.
— Sinon quoi ?
Son sourire devint mutin et le regard de Fili étincela, mais la porte s'ouvrit à ce moment et, se rendant compte qu'ils s'étaient inconsciemment penchés l'un sur l'autre, ils se redressèrent en détournant le regard.
— Dizir… N'avais-je pas déjà demandé à ce que vous attendiez l'autorisation avant de pénétrer dans mon bureau ?
— Pour vous laisser le temps de vous rhabiller ?
Lançant un clin d'œil au capitaine avant de se détourner de lui, il jeta plusieurs papiers sur les genoux de Fili et s'adossa à la table pour faire face au blond :
— Que penses-tu de celles-là ? Courtes, légère, et vénéneuses…
— Pourquoi vénéneuses ? Le poison s'estompera dans l'eau !
— Non, pas si on creuse les gaines de cette manière…
Dizir lui montra un schéma sur une des feuilles et, agacé, Kili pianota sèchement sur la table du bout des doigts :
— Faites comme si je n'étais pas là surtout…
Sans écouter son grommellement, les deux autres reprirent une vieille dispute au sujet de la meilleure manière de combattre les sirènes, entre Fili qui privilégiait les armes de jet et Dizir qui préférait se battre au contact. Ignoré dans son propre bureau, le jeune capitaine soupira et croisa les bras sur sa poitrine, se demandant pourquoi personne n'agissait envers lui avec le respect que son titre exigeait. Ses titres, même, puisqu'il n'était pas seulement officier, mais, aussi prince. Mais, même si les choses avaient changé avec ses lieutenants et qu'ils avaient cessé de ne le considérer qu'avec indifférence ou agacement, Kili avait maintenant la sale impression qu'ils ne lui obéissaient que pour lui faire plaisir. Comme un gentil grand-frère se plierait à tous les caprices d'un gamin en mal d'attention. Merci bien, il n'avait pas besoin de ça.
— Quand serez-vous prêts à partir ?
Il avait parlé de cette voix que Fili détestait, il le savait mais, alors qu'il posa sa question, il prit tout juste conscience d'une chose : Ils avaient beau être Enlacés, rien d'autre ne changeaient vraiment… Son ainé restait sous ses ordres et il devait accepter d'avoir des comptes à lui rendre…
Tout comme lui aurait maintenant à s'affirmer non pas face à un aîné inquiet et protecteur, mais son Unique possessif et passionné. Et ce n'était pas franchement mieux…
Le regard exaspéré que Fili lui renvoya confirma ses craintes et il retint un soupir lourd.
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Merci d'avoir lu !
Ce chapitre est plus court que les autres, mais après avoir essayé de l'étoffer sans succès, je décide de le poster ainsi.
J'espère que ça continue de vous plaire !
