L'élixir
João Batista trouva Oda Nobunaga tel que Fregoso l'avait décrit. Le roi d'Owari les accueillit avec un empressement égal à celui du roi de Bungo, quoique d'une différente nature. Ce dernier était plein de déférence envers les pères, tandis que Nobunaga les recevait avec sympathie, traitant Fregoso comme un ami de longue date. Ces manières simples et directes étaient surprenantes chez l'homme le plus puissant du Japon.
Les deux prêtres présentèrent à Nobunaga les cadeaux qu'ils lui avaient apportés. Le souverain les reçut avec plaisir, en particulier une boussole portative dont il se fit expliquer le fonctionnement par João Batista. Les friandises importées d'Europe furent aussi très appréciées.
Le roi d'Owari prit des nouvelles de plusieurs prêtres de la mission qu'il avait rencontrés précédemment. Puis il tourna son regard vers João Batista et commença à le harceler de questions.
D'où venait-il ? Lorsque le prêtre répondit qu'il venait du Portugal, Nobunaga hocha la tête d'un air entendu et dit : « Comme le père Fróis et le père Cabral ». Comment s'était passé son voyage depuis l'Europe ? João Batista résuma son long périple en quelques phrases. Depuis combien de temps était-il au Japon ? Nobunaga parut impressionné d'apprendre que le Portugais était arrivé au Japon un an plus tôt. Il pensait que João Batista était arrivé il y avait plusieurs années, tant il s'exprimait bien en japonais. Pourquoi était-il venu au Japon ?
-Pour faire connaître le nom de Dieu aux Japonais, répondit João Batista.
-Et qu'y gagnez-vous ? demanda Nobunaga en examinant le prêtre d'un œil inquisiteur, presque soupçonneux.
-Rien du tout, répondit ce dernier spontanément. Comme je suis né au Portugal, j'ai eu la chance de connaître Dieu dès ma naissance. Je trouve injuste que les hommes qui sont nés à l'autre bout du monde n'aient pas cette chance. Je suis ici pour réparer cette injustice.
-Vous avez traversé la moitié du monde, voyagé pendant des mois dans des conditions effroyables, affronté des tempêtes et des pirates uniquement pour réparer ce que vous appelez une injustice ? demanda le souverain avec incrédulité.
-En effet, répondit le Portugais.
Oda Nobunaga se tourna vers Fregoso.
-Vous autres prêtres étrangers êtes si différents des bonzes japonais ! dit-il avec admiration. Vous prenez des risques pour propager votre foi sans attendre de récompense, alors qu'ils prônent des principes auxquels ils ne croient pas pour obtenir de l'argent et du pouvoir !
João Batista était embarrassé. Cette généralisation lui paraissait abusive : il avait déjà rencontré des bonzes japonais dont la foi lui avait paru sincère. Mais il était depuis trop peu de temps au Japon pour savoir si ceux-ci représentaient la règle ou l'exception.
Fregoso, quant à lui, fit chorus avec Nobunaga.
-Les bonzes disent : pauvres, et ils ont tous des biens. Ils disent : végétariens, et ils mangent viande et poisson, sauf quand on les voit. Ils disent : célibataires, et ils ont concubines et gitons. Ils disent : non-violents, et ils se battent ! lança-t-il avec indignation.
Malgré sa syntaxe abominable, Fregoso avait réussi à se faire comprendre de Nobunaga, puisque celui-ci hocha la tête avant de poursuivre :
-Les bonzes entretiennent des armées et prennent les armes à l'occasion. Les ikkō ikki sont les pires. Ils utilisent des sorts initialement destinés à combattre des esprits mauvais contre des humains.
-Terrible ! s'écria Fregoso. Comment vous les battez ?
-L'année dernière, j'ai pris à mon service deux jeunes gens qui pratiquent eux-mêmes la magie. Jusqu'ici, ils ont réussi à repousser les attaques. Cette année, deux jeunes hommes les ont rejoints, dont l'un le mois dernier. J'espère qu'ils sauront contenir les bonzes.
-Vous espérez… vous n'êtes pas certain ? demanda l'Italien avec inquiétude.
-Je n'ai que quatre gardes du corps, j'ignore de combien d'hommes dispose mon adversaire, répondit Nobunaga avec frustration.
Fregoso garda le silence quelques minutes; apparemment il réfléchissait.
-A Macao, finit-il par dire, nos frères me disaient que les Chinois ont un élixir qui donne une grande force. La force peut-être est assez grande contre les bonzes magiques ? Je peux écrire une lettre à nos frères, leur demander la recette de l'élixir.
-C'est un philtre magique ? demanda Nobunaga vivement intéressé. Une sorte de potion d'invincibilité ?
-Non, ce n'est pas la magie, c'est la science – alchimia. Comment dit-on cela en japonais ? demanda Fregoso à João Batista dans sa langue maternelle.
Ce dernier n'en avait pas la moindre idée.
-C'est une science qui étudie les propriétés des matériaux et qui les mélange entre eux pour produire de nouveaux matériaux avec de nouvelles propriétés, expliqua-t-il à Nobunaga.
-Je crois que la bonne traduction est rentanjutsu, dit ce dernier après un instant de réflexion. Si un tel élixir existe, et que vous puisiez m'en trouver la formule, vous me rendriez un immense service, ajouta-t-il avec ardeur.
-Père Abela est médecin. Il sait faire les potions, remarqua Fregoso. Il peut rester au château ? Il vous aide pour faire l'élixir.
João Batista eut un violent sursaut qu'il retint à grand-peine. Ce que son compagnon proposait était proprement impossible ! Si Alceo Fregoso n'avait pas été son supérieur – et si João Batista n'était pas conscient de la nécessité pour les membres de la Compagnie de Jésus de présenter un front uni face aux autochtones – il aurait protesté sur le champ.
Malheureusement pour le Portugais, Oda Nobunaga accepta l'offre avec enthousiasme. Il appela immédiatement un serviteur et lui ordonna de préparer un logement pour son nouvel hôte. Dans la foulée, il fit revenir le jeune garçon qui avait guidé jusqu'à lui les deux prêtres, et lui ordonna de prendre en charge tous les besoins de João Batista. Le souverain prit ensuite congé des missionnaires, l'air fort satisfait de la manière dont s'était conclu l'entretien.
Sitôt que les deux prêtres furent sortis de la pièce, João Batista apostropha son compagnon.
-A quoi songez-vous ? demanda-t-il sans ménagements. Le père Cabral m'a envoyé à Azuchi pour soutenir la mission locale, non pour servir de chapelain à Nobunaga ! Non seulement votre décision est en contradiction flagrante avec ses ordres, mais elle dessert les intérêts de la mission du Japon. C'est vous-même qui m'avez dit que nous manquions de prédicateurs. Et vous voulez m'enfermer dans ce château !
L'Italien garda son calme sous l'admonestation.
-Le premier intérêt de la mission du Japon, observa-t-il d'un ton expert, est de garder Nobunanga en vie. C'est grâce à sa protection que nous pouvons aujourd'hui voyager dans tout le centre du pays et évangéliser en toute liberté. C'est aussi de lui que dépendent certains de nos projets, comme la construction d'un séminaire à Meaco.
Bien à contrecœur, João Batista dut reconnaître que Fregoso avait raison.
-Si vous restez au château d'Anzuqui, poursuivit ce dernier, non seulement vous protégerez le roi de Boari, mais vous aurez peut-être l'occasion de lui rendre service. Si Nobunanga se sent redevable envers nous, il sera d'autant plus disposé à accéder à nos demandes.
Là encore, l'Italien marquait des points.
-De plus, ajouta Fregoso, dans ce château vous serez en lien direct avec Nobunanga et vous croiserez régulièrement les nobles qui le suivent, les hommes les plus puissants du Japon. Vous trouverez là un magnifique terrain d'évangélisation. Parlez-leur de Notre Seigneur, tâchez de les incliner vers notre religion, convertissez-les si possible ! Lorsque les princes embrassent la foi chrétienne, leurs peuples les suivent.
-Ce n'est pas pour faire cela que je me suis embarqué pour le Japon, soupira João Batista à bout d'arguments.
-Vous êtes l'homme qu'il fallait pour cette tâche, fit son compagnon d'un ton apaisant. Je suis persuadé que c'est Dieu lui-même qui vous à conduit jusqu'à Anzuqui ! Ne vous préoccupez pas du père Cabral. Je lui expliquerai la situation.
