« Vous êtes Dante ? »
« Lui-même. Que puis-je faire pour vous ? »
Il se leva de son bureau et tira une chaise pour la jeune femme. Elle lui sourit pour le remercier, mais il ne remarqua que ses yeux. Des grands yeux noisette que seule une faible lueur éclairait. Des grands yeux presque morts.
« Et bien… »
Elle tira un peu sur sa veste en jean, visiblement très mal à l'aise.
« Qui vous a parlé de moi ? »
« Un ami… Duke. »
Il hocha la tête. Un garçon qui avait eu la mauvaise idée de sortir avec une démone vampire et qui l'avait appelé pour l'occire, il s'en rappelait.
« Vous savez, je… Je ne crois pas à… »
Elle semblait hypnotisée par les têtes de démons accrochées derrière le bureau. Dante claqua des doigts et capta son attention.
« Que vous y croyiez ou pas, ce n'est pas la question. Quel est votre problème ? »
« Excusez-moi… Je vous fais perdre votre temps… »
Elle voulut se lever mais il tendit la main.
« J'aurai perdu mon temps si vous partez sans me dire pourquoi vous étiez venue. »
« Et bien voilà… »
Elle soupira, lui aussi.
« Je crois que j'ai été ensorcelée. »
« Ah. »
« Et je voudrais… Enfin… Je connais des gens qui connaissent le sujet. Et ils m'ont dit que celui qui m'avait fait ça était trop fort pour eux, et que j'étais condamnée. »
Elle ferma les yeux.
« Sauf si… Sauf si je trouve quelqu'un qui peut me sortir de là. »
« Et comment suis-je censé vous sauver ? »
« Si vous tuez le sorcier... »
Elle avala sa salive et finit sa phrase malgré le refus déjà affiché sur le visage de Dante.
« … La malédiction disparaîtra. Je vous en prie… »
« Je suis désolé, dit-il en se levant. Je ne m'attaque qu'aux démons. »
« Mais… »
« Est-ce que c'en est un ? »
Elle baissa la tête sans répondre.
« Je suis vraiment désolé. »
Elle se leva et le regarda avec des yeux pleins de larmes.
« Vous allez le laisser me tuer ? »
« Si c'est un humain, je ne peux rien faire. »
« Mais c'est quoi votre problème ? »
Trish entra dans la pièce et prit la jeune femme par le poignet.
« Venez avec moi. »
Dante les regarda partir sans rien dire.
« Allez voir cette personne, elle pourra vous aider. »
Elle griffonna quelque chose sur un papier et lui tendit.
« Merci. »
« De rien. »
La jeune femme partit d'un pas un peu plus léger qu'auparavant.
« Tu l'as envoyée chez qui ? »
« Chez quelqu'un qui a moins de scrupules. »
« C'est un reproche ? »
« Non, pas du tout. J'aime beaucoup ta détermination. Mais si on peut l'aider… »
Il se leva et s'approcha d'elle.
« Qui ? »
« Dante… »
« Qui ? »
Elle se dégagea.
« Dité. Reviens ! Où tu vas ? "
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« Tu es vraiment accro… »
Dante s'assit à côté de Dité dans le moelleux fauteuil d'opéra. La répétition venait de commencer.
«Je n'ai pas fini avec le livre. »
« Rien à faire. »
Dante sortit Ivoire et le posa sur ses genoux.
« Sortons. »
Les chanteurs s'arrêtèrent lorsque Dité se leva. Le chef d'orchestre se retourna à son tour, surpris.
« On reprend dans quinze minutes, dit le démon. »
Dante s'arrêta dans le hall d'entrée et pointa son arme sur Dité.
« Il paraît que tu tues des humains ? »
« Et si c'est le cas ? »
Dante baissa le chien.
« Tu considères que ce serait protéger les humains que de me tuer ici et maintenant, sans chercher à savoir si ceux que je tue ne sont pas des monstres assoiffés de sang. »
« Ce sont des humains. »
« Je crois que tu as un souci de vocabulaire. Innocent et humain sont deux mots diffé… »
Le coup partit et Dité tomba à genoux.
« Tu es pour eux tous ou contre eux tous. »
« C'est ta façon de voir les choses. »
Un deuxième coup partit. Dante repassa en mode automatique. Il attendit un peu, le temps que Dité se relève.
« La prochaine fois, ce sera rafale par quinze. »
Dité sourit.
« Tu es mal renseigné. »
« Comment ça ? »
« Je n'ai pas encore eu l'occasion de croiser d'humain suffisamment perverti pour mériter la mort. Même si mon sens de la justice n'est pas aussi aigu que le tien… »
« Et ta soif de vengeance ? »
« J'ai commencé en tuant des démons, tu sais. Et je dois avouer que ce retour aux sources m'a été des plus salutaires. »
« Quoi ? »
« Tuer des démons, c'est beaucoup plus fun. »
« Ah, oui. »
« Tu es juste venu pour vérifier que ton arme fonctionnait ? »
« Très drôle… J'ai cru que… »
« Maman disait toujours qu'une fois qu'on a choisi son camp, il faut s'y tenir suffisamment longtemps pour obtenir la confiance. Tu ne me fais pas confiance, n'est-ce pas ? »
« Je préfèrerais mettre ma main dans la gueule d'un pitbull enragé épileptique nourri depuis deux semaines à la salade. »
« J'ai donc tout intérêt à jouer les gentils. Maintenant, si une demoiselle en détresse vient me demander d'éliminer le méchant humain qui la menace… »
« C'est le cas. Trish a jugé bon de t'envoyer la clientèle dont je ne veux pas. »
« Et tu veux que je refuse aussi ? »
Dante baissa son arme. Dité saignait toujours, même s'il n'avait pas l'air plus gêné que ça par ses blessures. Dité suivit son regard.
« Tu t'attendais à quoi, demanda-t-il, surpris ? Tu es mon demi-frère ! »
« Hein ? »
Le démon commença à soupirer, mais une quinte de toux l'interrompit.
« Assieds-toi. »
« Tu me tires dessus, et maintenant tu t'inquiètes de ma santé ? »
« Tu craches du sang. »
« Normal, tu as tiré dans le poumon. »
« Mais… Tu es un démon, tu ne devrais plus rien avoir. »
« Donc tu ne sais pas pourquoi les démons ne sont fondamentalement pas très famille ? »
« Il y a une autre raison que les-démons-n'ont-pas-de-coeur ? »
« En théorie, les démons ne sont vulnérables qu'aux coups portés par ceux qui ont un sang au moins aussi fort que le leur. En pratique, la famille proche. »
« Oups. »
« Je vais survivre, ne t'inquiète pas. »
« Oui mais je ne voulais pas te… »
« Tirer dessus ? »
« Oh, ça va hein ! En même temps, on m'a dit que tu tuais des humains alors j'ai cru… J'ai cru… »
« Je comprends. Mais tu t'es trompé. »
« Désolé. »
« Arrête d'alterner entre me considérer comme un ennemi et comme un frère, veux-tu. Je ne sais jamais à quoi m'en tenir ! Déteste-moi si tu veux, j'ai l'habitude. Tiens à moi si ça t'amuses, je m'y ferai. Ou change d'avis, mais préviens-moi. »
Un musicien arriva alors. Il sembla surpris de voir Dité assis par terre, Dante agenouillé près de lui, mais il ne le montra pas longtemps.
« Le chef s'impatiente, dit-il. »
« Reprenez tout de suite, j'arrive. »
Le musicien disparut derrière l'épaisse porte.
« Tu fais quoi ? »
« Je surveille la répétition. »
« Surveille ? Ils risquent de s'entretuer ? »
« Précisément. Lorsque quelque chose est faux, les musiciens accusent les chanteurs, les chanteurs accusent le chef d'orchestre et le chef accuse les musiciens. Comme le directeur est en réunion,… »
« Tu travailles ici ? »
« Je ne chasse les démons que pour le sport. »
« QUOI ?! »
Des bruits parvinrent de la salle.
« Je reviens. »
Dité se leva, ouvrit la porte et cria pour couvrir le bruit de la dispute.
« Hermine, tu chantes un demi-ton trop bas depuis onze mesures et tu entraînes Berndt ! Henri, vous n'êtes pas censé imposer le tempo aux chanteurs sur cette partie, mais les suivre. Et pour la dernière fois, accordez-moi ce cor anglais ! »
Il referma la porte et fit face à un Dante moqueur, les bras croisés sur sa poitrine.
« Quelle autorité. »
« Je suis insensible à ton ironie. Et pour en revenir à notre sujet, dit-il en considérant sa poitrine maculée de sang, si la demoiselle en détresse est menacée par un méchant sorcier je ne la laisserai pas dans le besoin. »
Dante ne dit rien. Il avait senti un reproche dans la phrase.
« Si le méchant se laisse intimider, je m'en contenterai. Je n'ai pas BESOIN de tuer des humains. Tant qu'il y a des démons... »
« D'accord. Je te remercie de respecter mon point de vue. »
« De rien, petit frère. »
« Tu viens de cicatriser, c'est ça ? »
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« Trish ! »
La démone était allongée dans la cuisine, inconsciente. Un peu de sang avait coulé de sa tempe. Il la prit dans ses bras.
« Trish, réponds-moi. »
« Dante ? »
« Ca va ? »
« Oui, je crois… »
« Qu'est-ce qui t'es arrivé ? »
« Ne t'inquiète pas… »
Elle se releva lentement, soutenue par Dante.
« Je me sens juste très faible en ce moment. Ca va passer. »
Il l'emmena jusqu'aux escaliers puis la prit dans ses bras et la porta jusqu'à la chambre.
« Ca va je te dis ! »
« La preuve… Tu vas me faire le plaisir de rester au lit jusqu'à ce que tu ailles vraiment mieux. »
« Dante… »
« Tu ne voudrais pas que je t'attaches au lit ? »
Elle lui répondit pas un clin d'œil provocateur.
« Pas pour ça. Je suis sérieux ! Tu aurais pu te blesser ! »
« D'accord. »
« Et tu devrais m'en parler quand tu ne vas pas bien. Surtout quand tu es enceinte. Ce n'est peut-être pas normal et… »
« Parce que tu y connais quelque chose en grossesse de démone, toi ? »
« Non, mais… »
« Alors crois-moi quand je te dis que ça va passer. »
« D'accord, d'accord… Je te laisse te reposer. »
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La haine est une porte
L'amour est un verrou
Si elles sont assez fortes
Le sang scellera tout
« Ca commence bien… »
Dité tourna la page. Le livre ne contenait que peu de texte, dissimulé sous d'épaisses enluminures.
Amer adieu
Agneau odieux
Secs sont les yeux
Pleurs sont précieux
« De mieux en mieux… »
Un mouvement à la fenêtre capta son attention. Il leva la tête mais ne vit rien. Lorsqu'il baissa là nouveau les yeux sur le livre, il eut vraiment l'impression d'être observé. Il s'efforça de ne pas le montrer.
Fort épris du faible
Sacrifice à mort
Pour la race du faible
Pour la fin du fort
« Il va falloir qu'on m'explique. »
Il se leva, prit son manteau et ouvrit la porte. Il se retrouva nez-à-nez avec Mary.
« Bonsoir. »
Elle le poussa à l'intérieur.
« Tu ne me tires pas dessus ce soir ? »
« J'étais venu pour m'excuser, mais si tu insistes… »
« Ce n'est pas nécessaire. »
Elle lui lança un regard interrogateur.
« Les excuses. Le coup de feu non plus… Je t'offre à boire ? »
Elle s'était assise dans un fauteuil et regardait la salle.
« Martini blanc, sans glace. »
« A vos ordres. »
Il lui apporta un verre.
« Tu ne bois rien ? »
Sans répondre, il s'assit en face d'elle.
« Au fait, je m'appelle Mary. »
« Dité. »
« Je suis venue parce que Dante m'a dit que tu travaillais seul. »
« Et ? »
« Et il est hors de question que je laisse un démon travailler seul. J'ai autant confiance en toi qu'en le virus Ebola. »
« Quoi ? »
« Un truc d'humain, je suppose. »
Elle posa son verre et se pencha vers lui.
« Et puis on m'a dit que tu avais un grand appartement, et vu que je n'ai encore rien trouvé… »
Il fit semblant de ne pas comprendre.
« Je fais d'une pierre deux coups : je te surveille de près, et je n'embête plus Dante qui a autre chose à faire en ce moment. »
« Et mon avis ? »
« S'il te plaît… Je ferai la cuisine, le ménage même ! »
« Je ne veux pas d'une psychopathe chez moi ! »
« T'es un démon ! Je peux te couper un doigt il repoussera ! »
« Ca ne se passe pas comme ça dit-il, horrifié. Et puis arrêtez de croire que sous prétexte qu'on guérit vite ça ne nous fait rien. Bon sang, ce n'est pas spécialement agréable de se faire tirer dessus ! »
« Je me suis excusée. Et puis j'ai toutes mes affaires à la porte. Si tu refuses, je vais dormir dehors cette nuit. »
« Grand bien t'en fasse ! Et puis une fille comme toi ne dort pas la nuit. »
« Alors je viens demain matin ? »
Il soupira.
« A une condition. »
« Oui ? »
« Raconte-moi comment Sparda a scellé le monde des démons. Ah, et jure-moi de ne plus JAMAIS me tirer dessus. »
« Seulement si tu ne m'y forces pas ! »
