Être avec Mai, c'était un peu comme passer du temps avec une version féminine et bavarde de Tobio. Juste fascinant.

Elle ne lâchait pas Tooru, qui ne savait pas trop s'il devait s'en montrer reconnaissant ou non. Il avait envie d'être seul, mais il craignait la solitude. Alors, de temps à autres, il tâchait de prêter attention à ce qu'elle racontait. Elle parlait d'elle en général, parfois de Tobio ou d'Hinata.

-Oui parce que, moi-même je lui ai dit, « Tobio, sérieusement, Hinata c'est juste une fantaisie d'adolescent. Si tu veux une vraie relation, cherche ailleurs. » Mais qu'est ce qu'il s'en foutait ! Un borné, celui-là. Je te jure. Alors oui, dès qu'il a été diplômé de Karasuno, il a annoncé qu'il prenait un appart'. J'ai jamais compris que ses parents aient accepté. Moi, si j'avais un fils unique, comme ça…

Tooru soupira et regarda le bout de ses chaussettes. Il avait vraiment envie de dormir, pour oublier, arrêter de penser, arrêter d'avoir mal. Une nuit serait déjà un pas de plus vers la résignation. Non, il ne pouvait pas se remettre avec Iwaizumi de toute façon ; c'était ce qu'il voulait, la séparation, depuis un certain temps déjà… Mais que ça ait été aussi violent le laissait choqué. Il aurait aimé faire ça en douceur, mais là… Il secoua la tête. C'était la pire issue possible.

Finalement, Mai l'aida à transformer le canapé en couche décente et lui souhaita la bonne nuit. Oikawa la remercia, appréciant une dernière fois le bleu de ses yeux tellement semblables à ceux de Tobio. Avant de dormir, il alluma son téléphone, mais n'avait pas de nouveau message. Il ouvrit sa discussion avec Iwaizumi, hésita, la referma. Son jean était inconfortable, mais, de peur d'avoir froid ou d'être impudique, il n'osa pas s'en défaire.

Il était gelé en se réveillant tôt le lendemain, mais ne bougea pas. Il saisit juste son téléphone pour vérifier ses messages ; rien. Tooru décida d'appeler Kuroo dans la journée et essaya de retrouver le sommeil en attendant de se lever. Quand Mai descendit enfin, il était dans un état de somnolence dont il s'extirpa avec difficulté. En se sentant complètement vide, il la rejoignit dans la cuisine et la salua en ne manquant pas de la remercier une fois encore. Il lui demanda si un ami pouvait passer lui apporter quelques affaires de la première nécessité, puisqu'il doutait que les vêtements de Mai puissent lui aller, et qu'il n'avait que ceux qu'il portait la veille et dans lesquels il avait dormi. Tooru déclina le petit déjeuner, n'ayant pas du tout envie de manger, et composa le numéro de son coéquipier.

- Kuroo.

- Oikawa ? Qu'est ce que tu veux de si bon matin ?

Sa voix était encore ensommeillée.

- J'ai besoin de toi.

- Ça ne change pas trop de d'habitude, persifla Kuroo, et Oikawa put littéralement visualiser son sourire narquois.

- J'ai rompu avec Iwaizumi, murmura-t-il en retour.

Un silence accueillit cette déclaration.

- T'es où ?

Kuroo avait l'air tout à fait réveillé, maintenant.

- Chez… la cousine de Tobio. J'ai rien. Rien du tout, pas d'argent, pas de vêtements, pas d'affaires…

- J'arrive.

Tooru soupira, soulagé et réconforté. Il lui donna l'adresse, et informa Mai qu'ils allaient recevoir de la visite. Celle-ci acquiesça, apparemment heureuse, et Oikawa devina que plus elle avait de compagnie, plus elle était épanouie. Le contraire de Tobio, sur ce point-là.

Vingt minutes plus tard, quelqu'un s'acharna sur la sonnette et Mai s'empressa d'aller ouvrir, alors que Tooru se contentait de poser son front dans la paume de sa main d'un air consterné, même s'il était réellement heureux que Kuroo ait répondu aussi vite. Celui-ci déboula au milieu du salon, les cheveux hérissés comme jamais, un sac à la main.

-Ça va ? s'enquit-il un peu abruptement.

-Je tiens le coup, affirma Oikawa.

-Vous… vous voulez quelque chose à boire ? s'éleva une voix presque timide.

Mai se rapprocha d'eux, les yeux levés sur la stature de Kuroo, impressionnée. Celui-ci parut remarquer sa présence pour la première fois et lui fit un sourire de biais qui n'avait rien de rassurant.

-Ce serait gentil, susurra-t-il.

-Euh, oui, bafouilla Mai en se hâtant vers la cuisine.

Kuroo se retourna vers Oikawa, lança le sac qu'il tenait sur les genoux de celui-ci et désigna la cuisine d'un geste de tête en accentuant son sourire.

-Pas de commentaires, trancha celui-ci en ouvrant le sac.

Il sortit un à un les vêtements qu'il contenait. Kuroo avait apparemment sacrifié la moitié de sa garde-robe, ce qui n'empêcha pas Oikawa de geindre :

-J'avais l'habitude d'être classe… Enfin, merci. Je ne sais pas comment j'aurais fait sans toi…

-Pas de quoi, grommela Kuroo qui se refit suave dès que Mai réapparut avec deux tasses de thé.

Il la regarda un moment, curieux, puis se pencha soudainement comme si une pensée venait de lui traverser la tête et reprit, l'air soudain grave malgré la flamme dans ses iris dorées :

-Alors ? Iwaizumi… Il a su ?

Oikawa baissa les yeux, la scène se rejouant pour la centième fois dans sa tête. Le sentiment de paix. La main de Tobio dans ses cheveux. Son sourire, ses yeux. Puis la voix, le choc, l'angoisse, les cris… Et il était là. Il se sentit nauséeux et regretta de ne pas avoir mangé ce que Mai lui proposait.

-J'étais avec Tobio…

-Avec ou sur lui ? rectifia Kuroo en haussant les sourcils.

Oikawa garda le silence.

-Ohoh. Et ?

-Il a mal réagi, évidemment. Il nous a virés. Il a dit… qu'il me détestait. Qu'il ne voulait jamais me revoir.

Tooru sentait ses intonations osciller, et Kuroo fit un signe de tête compréhensif en trempant ses lèvres dans le thé, l'air songeur.

-Du coup… Tu comptes rester ici longtemps ?

Il jeta un regard à Mai et Oikawa sentit un sourire naître sur ses lèvres.

-Je pensais que tu t'intéressais davantage aux grands blonds à lunettes…

Kuroo marmonna quelque chose d'incompréhensible entre ses dents et ferma les paupières.

Ils ne s'étaient jamais rencontrés avant d'arriver à la fac. En arrivant au club de volley le premier jour, Oikawa avait trouvé des joueurs qu'il connaissait de vue pour les avoir croisés lors des tournois inter-lycées, mais il ne se souvenait pas d'avoir vu ce grand à crête de coq les années précédentes. Sous ses airs dédaigneux, Oikawa avait décelé qu'il était un peu perdu, et comme il comptait bien prendre la place de passeur titulaire dès que possible, il se dit que c'était le moment ou jamais de commencer à tisser des liens.

-Salut, je m'appelle Oikawa Tooru, je viens du lycée Aoba Johsai, je suis ravi de…

-Ta gueule.

Oikawa se figea, la bouche encore ouverte sur un sourire avenant. Il se prenait pour qui, lui ?

-Je sais qui tu es, reprit la crête de coq d'un air arrogant. On m'a parlé de toi.

Oikawa ne savait pas trop s'il était censé être heureux ou contrarié. Il était populaire, certes mais… Pas en bien, apparemment. Il n'avait toujours aucun souvenir du joueur, et était presque sûr qu'il n'était pas de la région.

- Et qui t'a parlé de moi ? demanda-t-il en s'efforçant de conserver son sourire confiant.

-Karasuno. On a fait des camps d'été avec eux.

Ah, Karasuno, évidemment… L'équipe de Tobio, de la crevette, la girafe, la pipelette et tous les autres. Et comme ils avaient eu plusieurs matchs acharnés contre eux, nul doute qu'ils gardent malgré tout une certaine rancune…

-Il paraît que t'aimes bien embrouiller les gens.

-Qui a dit ça ?

-Mais que t'es plutôt intelligent.

-Flatteur. C'est la girafe qui me tient en si haute estime ?

En moins d'une seconde, il se retrouva sur la pointe des pieds, le col dans la poigne du joueur et son visage penché sur lui. Alors, pour la première fois, il vit le sourire railleur qui regorgeait de menaces.

-La girafe a un nom. Pigé ?

-D'accord, d'accord, répondit Oikawa en tentant de conserver sa superbe autant qu'il pouvait dans cette position. Et c'est quoi le tien ?

Il retrouva la terre ferme avec soulagement.

-Kuroo Tetsuro. De Nekoma, central.

-Eh bien, Kuroo-chan, c'était un plaisir !

Oikawa s'éloigna d'un pas aérien, laissant Kuroo planté là avec une expression de dégoût. Néanmoins, après s'être découvert la passion commune des menaces et du sarcasme, ils avaient fini par s'entendre au-delà de toute espérance. L'année suivante, Kenma, le compère de Kuroo depuis l'enfance, les rejoignit (en se plaignant que Kuroo l'avait forcé à continuer le volley). Leur amitié rappela un peu à Oikawa la sienne avec Iwaizumi.

C'est à cette pensée que Tooru reprit contact avec la réalité. Iwaizumi… Tooru aurait juste voulu amener les choses avec douceur, une séparation consentie des deux côtés. Kuroo était toujours à côté de lui et bâillait maintenant si largement qu'Oikawa aurait pu compter ses dents.

Tobio arriva vers dix heures, l'air fatigué, et ne parut pas étonné de trouver Kuroo dans le salon de sa cousine, laquelle était maintenant plongée dans le passionnant récit de sa vie. Il s'assit de l'autre côté d'Oikawa qui en profita pour entremêler leurs doigts. Tobio lui fit un petit sourire mais, apparemment intimidé par la présence de Kuroo et de sa cousine, n'osa pas l'embrasser. Tooru refoula sa légère déception ; il avait besoin de contact physique, cherchait à combler le vide créé par la perte d'Iwaizumi, et seul Tobio en était capable. Plus tard, espéra-t-il.

Le mardi, Tooru se résolut à appeler ses parents et à leur expliquer sa situation. Il ne s'attendait pas à immensément d'empathie, surtout qu'ils appréciaient Hajime pour le connaître de longue date. Il passa sous silence l'existence de Tobio –lui aussi, ses parents le connaissaient, sous un jour nettement moins reluisant pour ce que Tooru disait de lui… Il finit par amorcer le sujet de son besoin d'argent. Il n'aimait pas dépendre d'eux, mais tant pis, c'était en attendant de trouver une autre solution. Quand ils acceptèrent de l'aider, il se sentit un peu plus soulagé. Le jeudi, Tobio lui téléphona avec une proposition après avoir vu des affiches : les clubs de photographie et de dessin de sa fac recherchaient des modèles, qui seraient rémunérés. Oikawa prit un moment pour y réfléchir puis accepta de faire un essai. Quelques flatteries sur son physique eurent vite fait de le convaincre, et quand Mai se joignit à Tobio pour énoncer ce qu'il y avait de beau chez lui, il ne put qu'accepter.

Le soir, alors qu'il se rendait à l'entraînement en parlant avec Kuroo, dans les vêtements de celui-ci d'ailleurs –un sweat rouge, un jean large- Kenma les doubla sans un mot ni même un regard. Tooru sentit immédiatement la gêne et interrogea Kuroo ; même si Kenma n'était pas la personne la plus extravertie, loin de là, il se serait quand même arrêté pour s'inclure avec eux… Il y avait un problème. Kuroo, les lèvres pincées, regarda les cheveux blonds de Kenma disparaître avant de commencer maladroitement :

-C'est… Tu sais, il est vraiment ami avec Hinata…

-Je sais, soupira Tooru. Et il me tient pour responsable du malheur de celui-ci…

-C'est pas tout à fait faux…, marmonna Kuroo. Tu couches avec son mec, quand même.

Oikawa fit une moue frustrée. En regardant le sol défiler sous ses pas, il déclara, plus flamboyant à chaque mot :

-Ce n'est rien, ça. Coucher avec lui… manger avec lui, dormir avec lui. Sortir avec lui, rire avec lui, il y a tellement de choses que je veux faire avec Tobio ! Si je m'écoutais, je le garderai toujours près de moi. Je le ferai casser avec Hinata, on vivra tous les deux, sans trop demander, juste un petit appart, il aura du temps pour moi et j'aurai du temps pour lui. On sera heureux, rien qu'à deux. Je lui ferai oublier Hinata, va. Je le comblerai sur tous les plans, je serai son ami, son amant, son mentor, son copain et tout ce qu'il voudra que je sois… Je serai à lui, il sera à moi, ce sera notre ligne de conduite. Et il aura besoin de moi autant que j'ai besoin de lui, je le veux pour moi, pour moi tout seul ! Oui, je couche avec lui, mais je veux vivre avec lui et vieillir avec lui.

Kuroo laissa échapper un petit sifflement.

-Tu m'étonnes qu'Hinata te déteste.

-Je m'en fous, qu'il me déteste ! Moi, je l'envie.

-Le petit corbeau contre la plante verte, hein ?

-Je t'en foutrais, des plantes vertes !

Kuroo ricana et Oikawa lui administra une tape amicale sur l'épaule avant de reprendre son sérieux.

-Kenma n'est pas stupide, il voit tout. Et je ne pense pas qu'il aurait dissimulé à Hinata quelque chose comme ça…

-Tobio m'a dit qu'il savait, pour nous, mais qu'il restait avec. Il est un peu maso, non ?

Kuroo haussa les épaules.

-Hé. C'est son problème.

-C'est le mien aussi, se borna Oikawa. Pourquoi il ne me laisse pas Tobio ? A quoi ça sert de rester avec lui maintenant ? Ça doit être horrible, comme situation.

Kuroo battit paresseusement des cils et ne répondit pas.

Kenma n'avait pas assez de présence au sein de l'équipe pour que cette rancœur ne perturbe l'entraînement, mais savoir ses yeux de chat constamment fixés sur lui mettait Oikawa très mal à l'aise. Mais que Chibi-chan soit officiellement avec Tobio ne veut pas dire qu'il soit inaccessible, songea-t-il, loin de là.

Lorsque deux heures plus tard, il décida d'envoyer un message à Tobio, il eut la surprise de constater qu'Iwaizumi lui avait écrit. Soudain étourdi par le flot d'émotions –peur, angoisse, culpabilité…- il eut peine à déchiffrer le message :

« Je laisse l'appartement ouvert demain matin. Si tu veux récupérer tes affaires. »

Récupérer ses affaires ! Oikawa poussa un soupir de soulagement. En même temps, la rupture serait totalement consommée, ils cessaient de vivre ensemble… et Iwaizumi ne l'attendrait sûrement pas à l'appart. C'était une des choses que regrettait Tooru, ne pas s'être expliqué correctement, dit tout ce qui avait conduit à cette situation. Se quitter comme ça, tellement brutalement, après tant de temps passé à se construire.

Il n'avait d'autre choix que de rater sa matinée de cours, et, arrivé devant son immeuble –ancien immeuble, se morigéna-t-il-, resta un instant hésitant. Combien d'allers-retours faire en bus pour récupérer tout ce qu'il avait ? Priorité aux vêtements et aux affaires de cours. Il pria pour ne pas tomber sur le concierge indiscret et monta les marches deux à deux, jusqu'au palier familier. Il nota que le petit panneau avec leurs noms avait disparu… Le sentiment du définitif le reprit et il fronça les sourcils. Il l'avait cherché, après tout.

La porte était ouverte, comme prévu. L'appartement semblait désert. Tooru se dirigea directement vers la chambre, saisit un sac à dos et commença à empiler ses vêtements jusqu'à ce qu'il soit plein à craquer. Face à ses récompenses accrochées au mur, il hésita ; c'était ce qu'il avait gagné, ses prix, il ne pouvait pas les abandonner là. Oikawa soupira ; autant prendre une valise. Il espéra que ça ne dérange pas Iwaizumi, transféra les affaires de son sac, ajouta les récompenses, ce qu'il lui fallait pour le volley et quelques livres, quelques objets qui comptaient pour lui. Il y ajouta ses cours, tergiversa devant le pc portable avant de l'embarquer aussi. Il mit son manteau et lança un dernier coup d'œil à ce qui avait été son foyer pendant trois ans. La canapé où il paressait des soirées entières, dans sa couverture préférée (celle-ci dans la valise, bien sûr), en attendant qu'Iwaizumi rentre ; la table basse où il faisait ses devoirs, la chaise, dans la cuisine, sur laquelle il s'asseyait tout le temps. Le calendrier, enfin, à l'abandon depuis une semaine, le fluo accroché à côté. C'était à ces trois ans que Tooru devrait dire adieu en fermant la porte, à cette routine qui le réconfortait et le lassait à la fois. Partir pour ne plus revenir. Il referma soigneusement la porte derrière lui, le cœur serré, avant d'appeler l'ascenseur et s'y engouffrer.

-Oikawa !

Il était à peine sorti de l'ascenseur que la voix retentit. Tooru se retourna pour rencontrer les yeux du concierge, qui le regardait avec un air à la fois curieux et désolé.

-Vous nous quittez ?

-Comme vous voyez, répondit maladroitement Tooru. J'habite ailleurs, maintenant.

-Vous m'en voyez navré. Et votre compagnon, il…

-Ce n'est… plus d'actualité. Je ne connais pas ses projets.

-Ah.

Il restèrent là à se faire face, embarrassés.

-Bon…, je vais aller prendre mon bus.

Le concierge hocha la tête et fit un semblant de sourire.

-Bonne continuation.

Tooru s'inclina, puis se retourna et sortit. Traînant sa lourde valise derrière lui, il était songeur : aurait-il dû laisser une lettre à Iwaizumi, sur la table, en évidence, pour se justifier ? Non, ça aurait fait lâche. Il se demanda comment Iwaizumi avait supporté cette semaine, si son fantôme l'avait hanté, étant donné que toutes ses affaires restées là. Il avait dû se réfugier dans le travail, dans la haine peut-être… Un coup d'œil à son téléphone le renseigna sur l'heure et il accéléra le pas.

Vivre chez Mai fut plus confortable après avoir retrouvé quelques éléments familiers. La seule chose qui l'inquiétait était l'argent ; la première fois qu'il se rendit à la fac de Tobio pour répondre à la demande de modèle, le lundi, il était un peu impressionné et craignait de croiser Hinata ou un visage qu'il connaisse. Et puis, même s'il était maître dans l'art du selfie, ce n'était pas vraiment pareil. Mais tout se passa bien, et il eut plaisir à voir qu'il faisait toujours de l'effet à son entourage féminin. La gérante du club l'invita à revenir, le marché fut conclu, et lorsqu'il sortit de la salle, il trouva Tobio adossé au mur. Quand celui-ci releva la tête pour l'embrasser, Tooru put presque entendre les craquements de cœurs dans le groupe de filles qui sortait à sa suite.

-Tu es censé être un devoir en retard, indiqua Tobio. C'est la meilleure excuse que j'ai trouvée.

-A quoi servent les excuses ? remarqua Oikawa. Hinata sait la vérité.

Kageyama se mit à rougir.

-Je sais, argua-t-il faiblement. J'essaie juste de lui faire le moins de mal possible…

-Tu vas le quitter à la fin, non ? Plus tu attends, plus il aura mal.

Les sourcils de Tobio se froncèrent, la moue réapparut sur ses lèvres.

-Je le quitterai quand il sera prêt, et quand je serai prêt.

-Tu crois qu'on était prêts, Iwa-chan et moi ? Tu crois que c'était facile ? Je ne te demande pas à ce que ça se passe pareil, je ne te le souhaite pas, mais si tu attends le moment où ce sera facile, autant de dire que tu vas attendre toute ta vie. Et je n'ai pas envie de t'attendre toute une vie.

-C'est mon couple, se défendit Tobio.

-Ah oui ? Un couple, vraiment ? Et nous, on est quoi exactement ? Parce que de mon point de vue, c'est plutôt nous, le couple, dans l'histoire.

-Pas officiellement, protesta Tobio. Tu ne comprends pas, Hinata, pour moi, c'est…

-Ton copain, trancha Oikawa. J'ai bien compris. Je ne te retiens pas plus longtemps, cours donc voir ton bien-aimé Hinata.

Il commença à s'éloigner, amer, se sentant rejeté de toutes parts. Peut-être qu'il se leurrait juste depuis le début, qu'il attendait trop de Tobio, qu'ils savaient, certes, qu'ils s'aimaient, sans pour autant envisager un avenir ensemble. Paradoxal, pour lui… Et Kageyama lui avait promis de rester à ses côtés, de ne pas le lâcher ! Il était piétiné par la déception, fit de son mieux pour ne pas le laisser paraître. En même temps, perdre Iwaizumi et Tobio d'un coup…que lui restait-il ? Il avait à peine pensé cela que Tobio surgissait à nouveau devant lui et l'empêchait d'aller plus loin.

-Tu crois aller où, comme ça ? se vexa Tobio. Je comprends que ce qui se soit passé avec Iwaizumi soit dur à vivre pour toi, mais ça servirait à quoi que je rompe avec Hinata maintenant, dis-moi ? Qu'on vive à deux chez Mai comme des squatteurs, sans intimité ? Qu'on se console mutuellement de nos ruptures ? Et qu'on se mette ensemble immédiatement après, t'imagines pas les rumeurs, comme s'il n'y en avait pas assez !

-Je sais ! s'écria Oikawa, exaspéré. J'ai juste envie de passer du temps avec toi, excuse moi !

Il le poussa doucement hors de son chemin, mais Tobio ne flancha pas.

-Si ça avait été le contraire, si Hinata nous avais trouvé et que c'était moi le célibataire à l'heure actuelle, t'aurais lâché Iwaizumi du jour au lendemain ?

Oikawa s'arrêta. Il se souvint de son plan d'amorcer une séparation : douceur était le maître mot. Jamais plus que des allusions évasives à un éventuel déclin de sentiments… Il soupira. Oui, sans l'irruption d'Iwaizumi, il lui aurait sans nul doute fallu plusieurs mois avant de faire avancer les choses. Quand il surprit le regard de Tobio sur lui, il comprit que celui-ci savait avoir gagné.

-Non, murmura-t-il, au fond presque rassuré.

Tobio dut percevoir la lueur d'insécurité dans ses yeux, car il ajouta en adoucissant la voix :

-J'ai aussi envie de passer du temps avec toi… Je ne compte pas passer ma vie avec Hinata. Mais c'est peut-être trop précipité.

-Oui, marmonna Tooru.

Il toucha ses cheveux d'un air absent, ajusta quelques mèches.

-Il va être l'heure de rentrer, remarqua-t-il pour changer de sujet.

Ils prenaient le même train pour rentrer, quoique Tobio descendait quelques stations avant Oikawa. Tooru lui prit la main et ils traversèrent la fac jusqu'aux grilles, avant de se diriger vers la station.

-Pourquoi tu m'as embrassé ? interrogea soudain Oikawa. Ces filles, là, elles connaissaient peut-être Hinata.

-Peut-être, répondit Tobio.

Tooru n'osa pas relancer, serra juste sa main un peu plus fort dans la sienne.

Le week-end, pour se laisser un peu d'argent en plus, il décida de donner des cours particuliers. Additionné à ses propres cours, au volley et au temps qu'il passait au club de photographie, son emploi du temps devint presque insoutenable, et quand Tobio passait chez Mai, ils se contentaient de s'asseoir l'un à côté de l'autre, tête contre tête, jusqu'à ce qu'Hinata appelle sur le fixe et que Tobio ne doive rentrer. Kuroo venait aussi lui rendre visite, mais ça ne dérangeait pas Mai du tout, et Oikawa finit par se demander ce qui se passait entre eux.

Il s'écoula trois semaines, puis ce fut l'anniversaire de Tobio ; celui-ci le passa entouré de ses coéquipiers et évidemment de Hinata, qui crut opportun d'y inviter Kenma, Kuroo et Aone, et Oikawa saisit parfaitement le message. Il resta donc avec Mai toute la soirée en ruminant sombrement, n'osant pas envoyer de sms. Assis sur sa couverture soucoupe volantes, il fixait la télévision d'un œil maussade, et quand sa sonnerie de portable troubla enfin le film de Noël devant lequel Mai était scotchée, et il porta directement son téléphone à son oreille en espérant que ce soit Tobio.

-Oui ? lança-t-il d'une voix qui, espérait-il, sous-entendait son ennui.

-Bonsoir, Oikawa. Tu es occupé ? Je peux rappeler plus tard.

Tooru eut l'impression de tomber au son de la voix. Il connaissait cette voix et ces intonations par cœur… Même s'il ne les avait pas entendues depuis un mois.

-Je… Non, pas de problème, dit-il, la bouche soudainement très sèche.

Il se leva, fit un signe rapide à Mai et sortit de la pièce, tendu comme un arc.

-Je voulais te parler parce que… parce que…

Il sentait au ton de sa voix qu'Iwaizumi avait préparé quelque chose –peut-être s'était-il entraîné des heures durant devant un miroir, et au final se laissait maintenant déborder, ça lui ressemblait bien…

-J'ai besoin de comprendre, acheva-t-il finalement. Est-ce que tu serais libre, un soir, pour qu'on se voie ?

Le revoir ? C'était l'occasion qu'attendait Oikawa, mais en même temps, il était pétrifié.

-Oui, oui bien sûr, euh…

-Je pensais à mercredi soir.

Il y avait mûrement réfléchi, sourit Oikawa en lui-même.

-Ça me va. Où ça ?

-Pourquoi pas le bar, en bas de chez n-… moi ? Vers 18h ?

Oikawa acquiesça, le cœur un peu pincé quand Iwaizumi trébucha sur les mots.

-Et… viens seul. S'il te plaît.

-D'accord, souffla Tooru.

Il raccrocha et respira profondément. Revoir Iwaizumi. Lui expliquer. Essayer de rester, au mieux, sur une séparation moins abrupte, plus raisonnée. Il resta quelques instant en pleine réflexion avant de rejoindre Mai, dont les yeux brillaient de questions.

Le lendemain, quand Tobio lui envoya un sms pour s'excuser de ne pas avoir pu l'appeler la veille, Tooru lui parla de la proposition d'Iwaizumi. Kageyama ne répondit pas, et surgit chez Mai une heure plus tard, l'air contrarié.

-Tu vas le revoir ?

-Je vais le revoir, je vais lui parler, et ça s'arrête là.

De sous ses mèches noires, Tobio lui adressa un regard boudeur et croisa les bras sur sa poitrine. Oikawa lui fit un sourire joueur en se levant du canapé pour se diriger vers lui, appréciant son expression jalouse, et posa ses mains sur ses hanches pour l'attirer à lui :

-J'aime bien quand tu veux faire ton possessif envers moi, Tobio-chan.

-C'est même pas volontaire, protesta Tobio, sans délier ses bras ni se défaire d'Oikawa.

Tooru s'apprêtait à l'embrasser, quand Mai entra dans le salon et s'immobilisa si brutalement que ses talons crissèrent sur le sol.

-Oh, désolée, s'excusa-t-elle, le visage rougeoyant, quand les garçons se tournèrent vers elle.

Ils s'écartèrent l'un de l'autre, gênés, et Tooru se promit de retrouver un appartement au plus vite. Même Tobio paraissait frustré, et, malgré que Mai soit repartie d'où elle était venue, l'ambiance entre eux était cassée. Et toujours impossible pour eux de montrer trop ouvertement des signes d'affection. Tooru décréta qu'il offrirait son cadeau d'anniversaire à Tobio le samedi suivant, quand ils seraient en tête à tête.

Le mercredi, il poussa la porte du café en face de son ancien appartement avec anxiété. Après avoir repéré Iwaizumi, isolé dans un coin, il s'avança vers lui à pas lents, et n'osa pas s'asseoir tout de suite. Ils se contemplèrent mutuellement, en silence. Iwaizumi ne s'était-il pas coupé les cheveux ? Il paraissait toujours aussi fatigué. Ses mains jouaient nerveusement avec son téléphone.

-Assieds-toi, déclara-t-il enfin.

Tooru obéit et héla la serveuse quand elle passa. Il se sentit étrangement rassuré, de nouveau dans son élément, quand celle-ci bafouilla en notant ce qu'il voulait (juste un café, en fait), tout en le regardant d'un air hardi et au fond incertain. Iwaizumi eut un petit rire forcé dès qu'elle disparut, non sans avoir jeté un dernier coup d'œil à Tooru par-dessus son épaule.

-Tu ne t'es jamais amusé à leur dire que tu étais gay, juste pour le plaisir de voir leurs visages se décomposer ?

-Malgré toutes les idées reçues, ça ne m'a jamais amusé de faire souffrir les gens.

Oikawa profita d'avoir lancé l'idée pour embrayer :

-Je ne voulais pas te faire souffrir, je ne voulais pas que ça se passe comme ça. Je suis tellement désolé…

Iwaizumi soupira en se passant une main dans les cheveux.

-Il m'a fallu du temps. J'ai essayé de comprendre. Je suppose que le fait que j'étais trop pris par mon travail a joué, qu'on s'était éloigné, que tu te sentais seul…

-Ouais, voilà…

-Mais pourquoi plusieurs mois, pourquoi tu ne m'as rien dit, pourquoi tu m'as laissé de l'espoir ? Pourquoi Kageyama ?

-J'avais peur, murmura simplement Tooru. Peur de perdre mes sentiments envers toi. C'était juste un plan cul au début, comme ça… Et puis au fur et à mesure que nous, ça se dégradait, il est devenu plus… Plus…

-Plus important, acheva Iwaizumi. Un plan cul, j'aurais pu comprendre. J'aurais été jaloux, furieux, mais je ne t'aurais pas quitté. Je t'aurais empêché, mais j'aurais réfléchi, j'aurais fait des efforts pour te rendre heureux, comme avant… Mais savoir que… Tu as des sentiments…

Il leva un regard à demi-interrogateur, où brillait encore une lueur d'espoir infime qui s'éteignit quand Oikawa hocha la tête.

-Des sentiments pour Kageyama… Toi.

Ses doigts tapotaient la table, ses ongles s'enfonçaient dans les creux du bois, et il parut un peu en colère. La serveuse intervint en posant son café devant Oikawa, qui se hâta de boire en lui faisant un clin d'œil. La fille rougit, mais voyant que sa présence n'était plus requise, elle s'éloigna à regret.

-Je n'aurais pas dû le frapper, déclara soudainement Iwaizumi. Toi non plus, d'ailleurs. Je m'excuse pour ça.

-C'est rien.

Oikawa porta machinalement la main à sa joue, qui depuis longtemps avait cessé de lui faire mal. Ils se passa un moment de silence.

-Qu'est ce que tu vas faire ? demanda Iwaizumi. Où est-ce que tu vis ?

-Chez une amie. Je bosse pour pouvoir reprendre un logement au plus vite. Et toi ?

-Je vais vendre l'appart. Je vais aller m'installer plus près de…

-De ton boulot. Normal.

Hajime fit un signe.

-C'était mon projet de départ. J'aurais voulu que tu viennes avec moi, dit-il d'une voix basse et cassée. Mais que je te le demande maintenant, comme le mois dernier, ça ne changera rien à ta décision, n'est-ce pas ?

Oikawa le contempla avec des yeux désolés et n'eut nul besoin de répondre ; Iwaizumi soupira et haussa les épaules dans un geste triste et résigné.

-Ce déménagement… C'était un peu notre dernière chance, non ? Mais même si je n'avais pas… vu ce que je ne devais pas voir… Tu ne serais pas venu avec moi.

-Je ne pense pas.

-C'est ici que nos chemins se séparent, alors.

Iwaizumi se leva. Oikawa termina rapidement son café et posa un billet sur la table avant de l'imiter. L'impression que c'était la toute dernière fois qu'il voyait Iwaizumi lui serra le cœur comme une main de fer, et il mordit ses lèvres pour ne pas laisser voir qu'il était au bord des larmes.

-Tu vas me manquer, dit-il maladroitement.

Iwaizumi eut un sourire, presque imperceptible, puis lui tendit la main. Oikawa n'hésita pas avant de la serrer.

-Prends soin de toi, Trashykawa, déclara-t-il en guise d'adieu.

-Prends soin de toi, Iwa-chan.

Il dut mettre toute sa volonté pour ne pas que sa voix ne se brise.

Iwaizumi lui fit un dernier sourire, un peu déçu, du moins Oikawa le perçut ainsi, avant de quitter les lieux ; ses pas résonnèrent sur le parquet, la porte s'ouvrit dans un tintement et un courant d'air froid s'engouffra dans le café avec un sifflement strident ; puis il s'éteignit comme une chandelle soufflée dès que la porte se referma sur Iwaizumi. Oikawa resta là, à regarder ses mains, sans regrets mais avec la tristesse de la séparation.

-Est-ce que je… vous… auriez un numéro ? s'éleva alors une voix dans son dos.

Il se retourna pour tomber nez à nez avec la serveuse qui le regardait d'un air attentif et dévot.

-Je suis gay, claqua-t-il. J'aime les mecs.

Il prit deux secondes pour voir ses traits s'affaisser dans une expression d'horreur, ses yeux s'écarquiller et même sa face pâlir, avant de tourner les talons et sortir sans un mot de plus.

Le samedi arriva ; malgré les fêtes, Tobio parvint à se libérer pour l'après-midi. Pour son anniversaire, Oikawa avait hésité longtemps. Et puis, finalement, il se rendit compte qu'il valait mieux demeurer dans le sujet d'évidence, la seule chose dont il était certain que ça plairait à Kageyama. Ils marchèrent à travers Sendai, le froid hâtant leur pas, avant de s'installer dans un établissement chaleureux et commander des chocolats chauds ; ils choisirent un coin, près d'une fenêtre, d'où ils voyaient, à travers celle-ci, le ciel gris d'hiver. Quelques nuages s'y étalaient paresseusement, mobiles, semblables à de la fumée, et nuançaient sa couleur grise uniforme. Comme ils plongeaient la ville dans l'ombre, les lampes avaient été allumées et diffusaient une lumière tamisée, créaient une ambiance plus chaleureuse. Ils étaient bien, là ; au chaud, les mains refermées sur leurs tasses brûlantes, à s'échanger des regards et parfois des sourires. Enfin, Tooru se décida à tendre une enveloppe à Tobio, en déclarant tout sourire :

-Joyeux anniversaire…

Il hésita, avec l'envie soudaine de lui donner un surnom affectueux autre que Tobio-chan, quelque chose de plus intime et plus commun à la fois. Une appellation de couple, comme il avait eu l'habitude avec Iwaizumi. Puis, comme il avait déjà suspendu sa phrase depuis une seconde et que cela commençait à devenir suspect, il termina avec confusion :

-Mon… trésor.

Tobio releva sur lui des yeux démesurés, et il devint aussi rouge que s'il venait d'être immergé dans une eau bouillante. Il n'arrivait pas à refouler un sourire en saisissant l'enveloppe, curieux, et en retirant deux morceaux de papier qui ne tardèrent pas à faire briller ses yeux :

-Des places pour le tournoi de qualification olympique de volleyball ?

-A Tokyo, fin mai, précisa Tooru avec un grand sourire.

-Pour que le Japon aille aux JO ! s'extasia Tobio qui ne semblait même pas l'écouter. C'est trop… C'est trop bien ! Merci !
Tooru se contenta de sourire humblement, jusqu'à ce que Kageyama ne se penche par-dessus la table pour l'embrasser, avant de se rappeler qu'ils étaient dans un établissement public et se reculer.

-Tu viendras avec moi ? s'écria-t-il, sans vouloir lâcher les billets.

-Sauf si tu préfères y aller avec Hinata.

Mais, songea Tooru, ça m'énerverait vraiment de savoir que j'ai offert un ticket pour la ligue mondiale à Hinata.

-Si on y allait ensemble, murmura Tobio, ce serait un double cadeau.

Oikawa lui écrasa doucement le pied de sa basket avant de plaisanter, mimant la frustration :

-Et Tobio-chan qui commence à être plus romantique que moi, où va le monde ? Mais puisque tu insistes tellement, j'avoue que je n'en attendais pas moins de toi. D'ici deux ans, je serai dans les gradins, et toi sur le terrain, n'est-ce pas ? Et puis, d'ici juin, j'aurai sûrement repris une voiture. Et un appartement.

Il fit une pause, mordilla ses lèvres en fixant Kageyama, qui l'écoutait distraitement, toujours obnubilé par les tickets.

-J'essaierai de le choisir près de ma fac, et de la tienne.

-Pourquoi de la mienne ?

-Tobio…, reprit Oikawa, et il attendit d'avoir toute l'attention de Kageyama pour achever : quand j'aurai repris un nouvel appart, j'aimerais que tu emménages avec moi.