Disclaimer: Rien ne m'appartient, les personnages et l'histoire reviennent à Sir Doyle, le contexte et les personnalités à Messieurs Moffat et Gatiss. Je ne fais que spéculer, user et faire souffrir de biens innocents personnages de fiction.
Au départ : La série "Sherlock", créée et développée par Moffat et Gatiss, pour BBC. Adaptation libre de l'oeuvre littéraire de Doyle, la série transpose l'univers et les personnages au XXIe siècle : "Sherlock Holmes est détective consultant et il accueille comme colocataire le Docteur Watson, un ex médecin de l'armée britannique blessé en Afghanistan. Il aide Scotland Yard à résoudre des enquêtes ardues en utilisant ses dons d'observation et de déduction associés aux technologies actuelles. [...]" (cf. Wikipédia). Série géniale. Acteurs monstrueux. Personnages merveilleux.
Le speech : Il y eu une certaine curiosité, au départ, juste quelque chose d'intriguant, de différent et de spécial, chez cet adolescent un peu étrange, un peu comme lui. Puis, il y eu l'obsession, la folie guidée, la folie abreuvée, celle émergeant dans les profondeurs de sa cellule anglaise, celle que Mycroft Holmes était venu chaque jour alimenter. Sherlock Holmes est là, là, quelque part, et il a envie de jouer. James Moriarty souhaite simplement lui trouver un jeu à la hauteur de son génie. Il ne pensait pas que son plan, bien huilé, parfaitement conçu, pourrait prendre une telle tournure. Il ignorait que l'obsession était devenue à ce point hors de tout contrôle.
Ce qu'il faut savoir : Sheriarty. John/Mary, Irène/Molly, Mycroft/Lestrade. D'autres pairings subsidiaires, également, mais de moindre importance, je ne les cite donc pas ici.
Remerciements : Aux lecteurs, aux gens de passage, merci à vous tous ! J'ai été longtemps absente, je vous en dirai plus un peu plus bas, et je suis très heureuse que vous continuiez à lire. Les reviews ne sont pas toujours au RDV, mais, hey!, c'est du Sheriarty, pas du Johnlock, alors, je ne m'en plains pas trop ^^. Je suis déjà très fière et heureuse que vous soyez encore au rendez-vous ;)
mamamia008, merci pour ta fidélité ! J'adore les cliffhangers, d'autant plus lorsqu'ils sont laissés longtemps sans suite XD Je rigole, bien entendu ^^ Désolée de vous avoir tous laissés dans ce suspens, d'ailleurs. Tu découvriras le sort de James dans ce chapitre, mais sache qu'il n'est pas vraiment mort. Ben, non, comment je ferai pour finir cette fic, sinon ?! ^^ Et, Gabriel ne se prendra pas tout de suite cette fameuse raclée. J'espère que tu apprécieras cette suite ! Encore merci pour ta review !
Wurmili, alors, comme je n'ai pas écris de suite depuis un moment, j'espère que ta moyenne aura remonté, ces derniers mois ^^ Je te remercie pour ta review, tous ces supers compliments ! Je suis très contente de faire la connaissance de nouveaux fans de Sheriarty (nous sommes si peu !), et de James Moriarty :) J'espère que cette suite te plaira tout autant ! A très bientôt, je l'espère ! ;)
isshehappy, merci pour ta fidélité et ta review ! Je m'excuse encore de ne pas avoir updaté plus tôt. J'espère, néanmoins, que tu continueras de lire et d'apprécier cette fic, et que ce chapitre te plaira tout autant que les précédents ! Encore un grand merci ! ;)
Guest que je ne connais pas, eh bien, le voilà enfin ce nouveau chapitre ! ^^ Tous ces qualificatifs me font chaud au cœur, merci beaucoup ! Encore un/une fan de Sheriarty (mais où étiez-vous toutes/tous depuis tout ce temps ?! ^^), et c'est très bien, et surtout, une fan de Sherrinford (alors, attention, ce ne sera pas le perso le plus loué de cette fic, bien au contraire ^^'). J'espère que cette suite te plaira, et au plaisir de relire une autre de tes reviews ! Encore merci !
Premières infos sur ce chapitre : Ok, allez, jetez moi la pierre, je plaide coupable. Je n'ai pas updaté depuis des mois. Je vous avoue être tombée, entre temps, dans le fandom Star Wars (quelle idée), et avoir eu des soucis d'emploi du temps/de motivation personnelle dû à des soucis personnels qui m'ont bouffés les derniers mois, au point où les dernières semaines sont passées à une vitesse hallucinante. Du coup, i'm sorry. Mais, je n'abandonne pas cette fic. James et Sherlock sont deux persos hallucinants, et il y a temps à écrire sur eux ... C'est une matière presque infinie. Du coup, je m'y remets, doucement mais sûrement, et vous livre un grand chapitre pour me faire pardonner. Et, je pense avoir trouvé ma fin. Une belle sappy end ^^ Il ne pourrait en être autrement ;)
A écouter : Heart Heart Head de Meg Myers et Whatever it takes de Imagine Dragons.
Je vous souhaite une agréable lecture.
Votre serviteur,
AMAZINGmadness.
VINGT.
Heart
« Let's be legendary. »
Qu'est-ce qui est réel ?
Qu'est-ce qui ne l'est pas ?
La sensation de ses lèvres qui s'écrasent sur les tiennes. Le poids de son corps contre le tien. Les gémissements et les cris et les sensations et les sentiments.
Qu'est-ce qui est vrai ?
Qu'est-ce qui relève du mensonge ?
Il y a des années, il y eut une histoire, une sinistre et captivante histoire sur le fait que tu n'étais qu'un imposteur, un menteur, un escroc, sur le fait que ton intelligence n'était que l'œuvre d'une illusion très élaborée, que tes talents n'étaient que supercherie. C'était sensationnel, c'était extraordinaire, c'était cruel, et tout le monde y a cru. Ton nom a été trainé dans la boue, ta réputation a été salie, ton image a été irrémédiablement abimée.
Cela aurait pu mener au pire. A l'arrestation, à la prison, au suicide. C'est ce qui a failli arriver. C'est ce qui a failli se passer.
James Moriarty aurait pu réussir. Il aurait pu te faire brûler, t'enlever absolument tout, te faire haïr de tous, t'isoler, te contraindre au pire. Il aurait pu, mais il ne l'a pas fait.
Pourquoi ?
Qu'est-ce qui est réel ? Qu'est-ce qui n'est pas joué ? Qu'est-ce qui n'est pas scénarisé ?
Le sang et les coups. L'amour et la jalousie. Tout ce sang qu'il fait couler pour toi. Toute cette rage qui s'exprime pour toi. Te protéger. Te posséder. Te préserver. Te détruire.
Les années s'égrainent. Les pertes s'accumulent. Les gens partent, pour revenir, parfois. Et, tu joues à ne pas t'attacher, à ne pas y penser, à ne pas espérer. Tu joues à faire comme si rien de tout cela n'était vraiment grave, au fond.
Mais, tout est grave. Et, tout s'étiole et disparait. Et, lorsque ton cœur éclate, ce n'est pas qu'un mirage, une pensée : c'est réel.
Qu'est-ce que tu veux ? Du genre, vraiment.
Vivre, peut-être. Du moins, comme tu l'entends. Avec la personne de ton choix. Avec tes propres pensées dans la tête, tes propres gestes dans le vent. Etre toi-même. Enfin, peut-être.
Est-ce trop demandé ? Est-ce si compliqué ? Des millions de personnes le font, vivent sans rendre de comptes, vivent sans en référer à qui que ce soit. Pas de frères trop attachés, trop protecteurs, pas de parents vivant dans la peur, pas de liens empoisonnés, pas d'épée au-dessus de la tête, pas de complot, d'histoires accrochées aux membres.
La réalité s'étiole au fil des mensonges. Sherrinford, disparu, revenu, embarqué dans des trafics sans fins. Mycroft, toujours plus grand, toujours plus impressionnant, toujours plus dangereux et détestable. Lestrade, rattaché aux mensonges de la pire des manières. Molly, Irène, John et Mary et tous les secrets. AGRA, Gabriel et Ajay, les affaires et les meurtres organisés, les liens qui ne se prononçaient pas et qui restaient secrets. Et, tout le reste. James, parti pour revenir. James, revenu pour mourir. Et, le monde, autour, continue de tourner, de sourire et de rire, et les gens font comme si de rien n'était même s'ils savent, même s'ils n'en ignorent rien.
Et, tu n'arrives pas à oublier. Ton esprit, si habitué à emmagasiner, classer et détruire, n'arrive pas à gérer l'information : tu es amoureux de quelqu'un, et tu ne le devrais pas. Tu es amoureux d'un criminel, du pire qui soit, mais tu ne peux pas te raisonner. Tu l'aimes, mais peut-être, qu'au fond, il n'y a plus personne à aimer.
Peut-être, qu'au fond, tout a définitivement disparu.
X
James est tombé. Dans la vraie vie, cela fait bientôt trois jours. Des minutes, des secondes seulement, pour Sherlock. James a pris une balle sur le côté, pas très loin de l'estomac et ce n'est pas une zone des plus simples, des plus chanceuses. La douleur a tordu son visage, mais ne l'a pas fait crier. Le choc l'a poussé à faire un pas de trop en arrière.
Sherlock connait la scène par cœur : l'anticipation, la douleur, le choc. James lève les yeux vers lui, et quelque chose brille, brille, brille, et Sherlock parvient même à penser que ce sont des larmes qu'il voit dans ses yeux noirs. Le choc devient de la peur. Et puis, James tombe.
Des secondes comme des heures. Sherlock ne sait plus, vraiment. L'Enfer se déchaine dans sa tête, et il s'entend hurler, il se voit courir, rejoindre le bord, le vide, se mettant à son tour en danger, plissant les yeux et se pliant vers le bas pour tenter d'apercevoir James, là-bas, dans le froid mordant des eaux boueuses de la Tamise.
Le vent souffle trop fort pour que Sherlock entende le moindre impact. Son cerveau tente de calculer, de rationnaliser, de trouver une porte de sortie, une échappatoire, de ne pas simplement penser que c'est fini, que l'eau est trop froide et que ce n'est pas assez profond, que le courant est trop fort et que la blessure était trop mortelle.
James, mort. Une idée impossible, qui n'a jamais effleuré Sherlock. James ne peut pas mourir. Moriarty ne peut pas mourir.
Bordel de merde.
Sherlock ne veut pas y penser. Il regarde vers le bas, les yeux écarquillés, le cœur au bord des lèvres. L'eau est calme. Il pleut. Il n'y a personne sur les trottoirs qui jouxtent les quais – pas de témoins -, aucun véhicule apparent sur le pont en contrebas – pas de témoins -, aucun bruit, aucun son, aucune voix, hormis la sienne, aucun pleurs, hormis – putain ! – les siens.
Il n'entend pas Smith partir. Il ne l'entend pas tourner les talons, forcer ses gardes à rebrousser chemin – eux qui avaient été alarmés par le tir -, il ne le voit pas le laisser là, figé dans l'attente, dans la terreur, incapable de comprendre, incapable de rationnaliser.
Culverton Smith l'a laissé partir. Après avoir tiré sur James, il s'en était allé, prenant soin d'effacer les seules preuves possibles. Sherlock était encore penché sur le rebord lorsque l'un des gardes l'avait assommé. Il n'avait pas vu la suite, il n'avait pas pu voir James, il n'avait pas pu se rassurer, comprendre. Il s'était réveillé sur le canapé de son appartement, dans la nuit noire, sans même savoir l'heure, le jour, comment il était arrivé là.
James ne répondait pas aux appels, aux messages. Sherlock avait même tenté de se rendre dans son appartement, pour ne rien trouver de plus. Et puis, pas de témoins. Pas de témoins, putain. Les chaines d'informations n'en parlaient pas, les journaux non plus, Lestrade ne savait rien, Mycroft ne savait rien (ils auraient appelés, sinon, n'est-ce pas ?), personne ne savait quoi que ce soit, et Smith passait encore dans les émissions célèbres de la BBC en se pavanant et en gesticulant, parlant de ses affaires et de ses dons à des œuvres caritatives, comme si rien ne s'était passé.
Est-ce qu'il avait vraiment vécu tout cela ?
Le numéro inconnu, le message l'incitant à se rendre à la tour appartenant à Smith, sur les bords de la Tamise, avaient disparus. Rien pour prouver ses dires. Rien pour se faire raison que tout ceci s'était bien passé. Irène ne répondait pas. Molly disait ne pas l'avoir vu depuis l'anniversaire de Mary. Sherrinford l'ignorait. Moran ne répondait pas non plus.
C'était angoissant. C'était pire que tout. L'indifférence, l'ignorance, étaient pires que tout.
Si James était mort …
Si les « et si » pouvaient arrêter de faire si mal.
- Je commence à en avoir marre de toutes ces conneries, Sherlock.
Il faisait froid, ce jour-là. Un froid mordant, qui ne l'empêchait pourtant pas d'être assis sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, fumant et se laissant bercer par les sons de la vie londonienne, qui s'agitait en contrebas. Il tremblait dans sa fine chemise, mais cela n'avait pas d'importance. Ses doigts étaient engourdis, la nicotine irritait sa gorge, mais ce n'était pas grave. Gabriel soupira, comme d'habitude, et cela ne le fit pas réagir. Il avança, se mettant sur le côté pour pouvoir l'observer, et Sherlock fit simplement comme s'il n'était pas là, son regard tourné vers la ruelle qui jouxtait l'immeuble, vers le vide et l'escalier de secours qui s'entortillait contre le mur.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu as disparu pendant des heures, et depuis, tu tournes en rond, comme un animal en cage, et tu ne me parles pas.
- Il n'y a rien à dire, Gabriel.
Sa voix craquela, et il eut presque mal de parler. Il ne se souvenait pas l'avoir fait, pas ces trois derniers jours.
Après la chute, son réveil sur le canapé du salon, il y avait eu l'inévitable dispute : Gabriel n'avait pas apprécié son humeur, son départ, ses mensonges, et l'avait immédiatement confronté. Bien entendu, cela ne s'était pas bien passé et, bien sûr, les mots et accusations avaient plus. Mais, Sherlock était resté silencieux, stoïque, et le tempétueux Gabriel s'était calmé sous son absence de réaction, la dispute tournant court et se terminant dans un claquement de porte.
Depuis, ils s'évitaient. Gabriel avait quitté l'appartement, et lui-même était resté silencieux, immobile. Son téléphone serré dans une main, recroquevillé sur lui-même, intouchable et perdu. Les images passaient sans cesse devant ses yeux, les mots résonnaient dans son esprit, et rien, rien, ne semblait réel.
- Tu veux que je m'en aille ? Tu veux que je parte, qu'on en arrête là ?
Ils en revenaient toujours à la même chose. Quelque chose comme des menaces sous-jacentes, un désespoir flagrant. Gabriel agitait son envie de partir et Sherlock s'y raccrochait, éperdu de déjà se savoir seul, à nouveau livré à lui-même dans son appartement vide, seul avec ses pensées et ses erreurs. La lassitude, l'indifférence, le firent soupirer.
- Je n'ai pas dit ça.
Il l'avoua du bout des lèvres, plus vraiment sûr de ce qu'il voulait, désormais, ni même si cela avait encore de l'importance. James était tombé et était peut-être mort. Gabriel pouvait bien s'en aller, en fait, s'il le souhaitait.
L'américain soupira de concert, les bras toujours croisés, tentant toujours d'intercepter un regard, s'agaçant doucement, pour sûr. Il s'appuya contre le mur, à côté de la fenêtre, l'observant sans ciller, cherchant à provoquer, si ce n'était une réaction, au moins une parole sincère.
- Me battre contre un fantôme était simple. C'était simple, parce qu'il n'avait aucune raison de revenir. Maintenant, Moriarty est là, et tu es un chien à sa botte, tu es complètement obsédé par lui.
Il ne devait pas parler de James. Il ne le pouvait pas. Sherlock le voyait encore, il pouvait encore voir son visage, son sourire, puis la façon dont ses traits s'étaient étirés suite au coup, avant qu'il ne perde l'équilibre et ne tombe dans le vide. Gabriel ne pouvait pas le mentionner, ramener l'attention vers lui de cette façon. Sherlock sentit la détresse se faire plus profonde, et les doigts qui tenaient la cigarette tremblèrent légèrement.
- Arrête.
Mais, bien sûr, ni la panique dans sa voix, ni le tremblement de ses membres n'arrêtèrent les mots de Gabriel. Ce dernier avait besoin de parler – Sherlock n'avait plus envie de parler -, avait besoin d'attention – il n'avait plus rien à donner à qui que ce soit -, avait besoin d'être rassuré – il n'y avait plus rien à sauver. La situation était instable, leur relation était un marasme vide, et il était urgent de faire quelque chose, d'en faire quelque chose, mais Sherlock ne pouvait pas parler de cela, pas maintenant.
- Ne joues pas avec moi, Sherlock. Putain, si t'as envie de retourner avec lui, fais-le ! Dis-le moi, qu'on en finisse, qu'on mette fin à toutes ces conneries !
Retourner avec lui. Oh, oh, il n'y avait pas pensé depuis des mois. James était parti, et il l'avait détesté, un peu, avant de le pleurer et d'en mourir, un peu. Ensuite, il n'avait été qu'un poison indélogeable, une pensée latente éternelle, quelque chose d'absent, mais de perpétuellement accroché dans le champ perdu de sa vision. Retourner avec lui ? Du genre, être à nouveau avec lui ? Quel drôle d'idée. On ne pouvait pas se lier à quelqu'un qui était déjà mort.
Il laissa tomber sa cigarette dans le vide. Il la lâcha sans vraiment s'en rendre compte, à peine conscient de ce qu'il faisait, à peine conscient d'à quel point il avait l'impression de perdre pied, de défaillir à la constatation.
- Sherlock !
Gabriel s'était arraché du mur, cette fois-ci plus en colère que compatissant, et cela le réveilla, en quelque sorte, le fit sortir du brouillard dans lequel la révélation venait de le jeter. Sherlock se tourna enfin vers lui, livide et meurtri, ressentant à nouveau la rage, la même rage qui l'avait poussé à se jeter sur Mycroft, à appuyer sur la détente face à Magnussen, se répandre dans son organisme.
- Il est mort ! James est mort ! Arrête de m'en parler, arrête de te considérer comme la chose la plus importante que j'ai à gérer, à l'heure actuelle, car ce n'est pas le cas ! Ferme-là, va-t'en si c'est ce que tu souhaites ! Je n'en ai rien à faire.
Sa voix se cassa. Elle se brisa en mille morceaux, comme du verre, et le tranchant sembla l'atteindre, le transpercer, tant les mots lui firent mal. Gabriel n'avait pas bougé : il battait des yeux, un peu surpris, un peu sous le choc de cet éclat inhabituel, comprenant lentement ce qu'il avait pu dire, les faits qui se cachaient derrière les paroles.
L'admettre était aussi douloureux qu'il avait pu le craindre. C'était étrange, agonisant. Penser qu'il n'y aurait plus jamais personne pour se comparer à lui, pour lui faire ressentir quelque chose, pour le rendre aussi fou. C'était incroyable, destructeur.
Gabriel fit un geste vers lui, allait peut-être poser sa main sur son épaule, mais il se ravisa au dernier moment. Sherlock ne prit pas la peine de le regarder, ne vit pas ce qui passait sur son visage et dans ses yeux, de son inquiétude à sa surprise, de son hébétement à son ravissement. Il se sentit enfermé, enfermé dans son angoisse et sa peine, enfermé à perpétuité dans ses tourments. Il soupira, et trouva le courage d'allumer, de ses doigts tremblants, une autre cigarette. Gabriel, sans un mot, se détourna et sortit, fermant doucement la porte derrière lui, s'effaçant sans un bruit, sans un son, disparaissant sans une pensée.
Et, les choses revenaient à leurs origines. Et, la vie était telle qu'elle avait toujours été : morne, sans saveurs, vide, sans couleurs. James n'était peut-être pas mort, mais la logique primait sur le reste, et la logique hurlait qu'il n'y avait plus à espérer. Gabriel pouvait bien partir, ils pouvaient tous bien s'en aller, quelle différence cela pouvait-il faire ?
Il tira sur sa cigarette, l'esprit vidé, épuisé.
Il allait tuer Smith. Il allait le faire. Il n'y avait plus que cela à faire.
X
Culverton Smith était mort.
La nouvelle était tombée tel un couperet, bousculant les informations locales et matinales. Une déflagration dans les rues de Londres, une bombe posée près des bureaux ultra protégés du roi des affaires. Le pauvre n'avait eu aucune chance de s'en sortir : à quatre heures du matin, en haut de sa tour, les caméras de surveillance n'avaient montrées que lui, sur place. A quatre heures dix, sa belle tour s'était effondrée, et lui avec.
Sherlock avait été réveillé par la sonnerie de son téléphone portable quinze minutes après l'événement. Surpris de découvrir l'heure et le nom de Lestrade s'afficher sur l'écran, il avait pourtant rapidement répondu, bien conscient de l'urgence plausible en cours.
Deux heures plus tard, il observait les lieux, la belle tour détruite, les gravats aux alentours, les dégâts causés par l'explosion et l'effondrement de la bâtisse, qui n'avait pas résistée à la déflagration. Beaucoup de monde, déjà, pour pleurer le businessman, le bienfaiteur, pour déposer des gerbes de fleurs et des petits mots larmoyants.
La tour. James s'était pris une balle et était tombé de cette tour. Cela faisait trois semaines. Depuis, il n'avait plus eu de nouvelles de lui.
Ce n'était pas bien de ressentir tant de soulagement, de rage, à la pensée de la mort de Smith, il le savait. Ce n'était pas bien de simplement penser qu'il aurait dû souffrir davantage, qu'il aurait dû voir venir la mort, au lieu de simplement se voir emporter si vite. Sherlock savait qu'il n'était pas censé y penser.
Comme il n'était pas censé avoir tiré une balle dans la tête de Magnussen. Lui non plus n'avait pas tant souffert. Ce n'était pas bien d'y penser.
Les médias tournaient désormais en boucle. Smith était respecté, aimé, admiré, et sa disparition était une tragédie. Les théories pleuvaient sur les raisons de sa mort, sur l'identité des fautifs – il ne semblait faire de doutes que la mort avait été orchestrée, et l'explosion programmée.
Et, maintenant, face au manque évident de preuves, à l'incompétence des forces de l'ordre en place, Lestrade et son équipe se tournaient vers lui pour tenter d'en découvrir les tenants et aboutissants. Le battage médiatique reprit, tout autour de lui, à l'unisson de l'affaire, reprenant les affres de Reichenbach, de toutes ces affaires résolues, bien des années plus tôt, qui lui avaient apportées la célébrité et la reconnaissance. Quelle idiotie.
Devait-il leur dire que Smith était un tueur en série ? Qu'il baignait dans de sales affaires depuis longtemps, qu'il avait construit son empire sur de l'argent sale et des affaires à faire frémir tous ses plus fervents admirateurs ?
Oui, il ne s'en priva pas. Bien sûr qu'il leur avoua tout ce qu'il savait, qu'il leur livra toutes les preuves qu'il avait accumulé, ces dernières semaines. Les soupçons, les aveux – il omit de parler de James, naturellement -, il leur livra toute la rancœur, toute la rage qu'il avait emmagasiné, il leur donna tout, parla plus qu'à l'habitude, les laissant hébétés et choqués.
Et, complètement incrédules.
Ils ne crurent à rien. Bien sûr. Les preuves étaient trop minces, les témoignages n'étaient pas fiables. Les erreurs médicales existaient, après tout, et les gens pouvaient mentir. Smith était adulé par la population. Il avait vécu dans tous les cercles d'influence possibles. Il avait côtoyé ceux qui devaient l'être. Il avait fait absolument tout, toutes ces années, pour être décrété intouchable, pour passer, aux yeux des gens, pour l'altruiste, l'homme de cœur et d'esprit parfait. Oser dire qu'il avait été un vil menteur, un tueur, un psychopathe sans foi ni loi … Quelle atrocité !
Leur dire qu'il avait tué James Moriarty … Cela resta coincé dans sa gorge.
Alors, ses dires n'eurent aucun effet. Lestrade leva les yeux au ciel, soupira, et il entendit des agents se chuchoter qu'il « était sûrement trop défoncé pour s'entendre dire de telles conneries ». Et, contrairement à son habitude, il ne nia pas. Il ne chercha pas à se défendre. Il ne tenta pas de se battre.
Pour quoi faire ? Les morts étaient morts. Les accusations, les procès, ne parviendraient jamais à les faire revivre. Sherlock se demandait même ce qu'il faisait encore là, il tournait en rond, cherchait et se cherchait, sans savoir ce qu'il devait faire, au fond.
Deux semaines auparavant, Irène lui avait envoyé un message lui demandant d'être patient, et il s'était forcé à l'être. Il y avait cru. Il avait espéré. Et, espérait encore.
Pour quoi faire ?
Il regrettait de ne pas avoir collé une balle dans la tête de Smith tant qu'il en avait encore le temps.
X
Sherlock détestait les conférences de presse. C'était un exercice particulièrement laborieux, pour lui, notamment lorsqu'il était celui mis en avant. Expliquer aux simples d'esprit les rouages d'une enquête, tenter de leur faire comprendre, avec des mots simples, les motivations du criminel ... Laborieux, inutile. Les journalistes finissaient toujours par s'emmêler, par dire des énormités, et les questions qu'ils posaient … Sherlock détestait cela.
Mais, Smith était respecté, était aimé, alors, l'exercice avait été obligatoire. Le public avait le droit de savoir, de connaitre les raisons de sa mort, le pourquoi, le comment et, surtout, le par qui.
Le préfet y avait tenu. Le tout Scotland Yard y avait tenu. Le sénateur y avait tenu. Lestrade y avait tenu.
Heureusement, cette fois-ci, personne ne l'avait forcé à monter sur l'estrade. Il était, de toute façon, en désaccord avec les conclusions de l'enquête. Lestrade et son équipe n'avaient, encore une fois, pas vus plus loin que le bout de leurs nez, et au lieu de l'écouter, ils avaient tout simplement préférés sauter sur la conclusion la plus simple, la plus générale, celle qui plairait le plus à la populace.
James Moriarty avait fait exploser l'immeuble de Smith.
Pourquoi ? Parce qu'il ne l'appréciait certainement pas : Smith était sympathique, droit et correct. Il ne trempait dans aucun trafic, aucune affaire sordide. Moriarty l'avait sûrement fait tuer par plaisir. Et, comme le criminel ne se montrait pas, ne revendiquait pas, ne parlait pas, pourquoi se convaincre du fait qu'il n'avait rien fait ? Londres ne comptait pas tant de tueurs, de criminels de si grande envergure.
Et puis, des images de caméras de surveillance l'avaient montrés sur les lieux, à la tour, trois semaines avant qu'elle n'explose.
Pour Lestrade, cela ne faisait aucun doute : Moriarty et Smith se connaissaient, se détestaient. L'un avait tué l'autre. Point. Ce n'était pas la première fois, et certainement pas la dernière fois que de tels règlements de comptes se passaient.
Il avait fallu les voir, Donovan, Anderson et Lestrade, tous debout face à Sherlock, John, Mary et Gabriel, dans le salon de son appartement. Les voir lui porter un regard désolé, plein de pitié, plein de mépris, alors qu'ils posaient les questions, alors qu'ils demandaient, vraiment, s'il savait où se trouvait Moriarty.
Sherlock avait encore les images de la chute de James dans la tête. Lorsqu'il fermait les yeux, il pouvait clairement voir James, son sang, le choc, les larmes, les non-dits, ses yeux, et le pas en arrière. Il pouvait encore entendre son cœur battre dans ses tympans, se souvenir comment son souffle s'était stoppé, emprisonné dans sa gorge, emprisonné dans un cri, lorsqu'il avait compris que James était tombé trente mètres plus bas, dans l'eau gelée, boueuse, avec une blessure par balle au ventre, avec tout le sang qu'il perdait. Il pouvait encore le voir, s'il fermait les yeux assez fort.
Et, ils étaient là, comme des moralisateurs. Ils étaient là, inconscients du mal qu'ils faisaient, de l'ineptie de leurs propos, à lui dire que James avait fait cela, avait simplement fait exploser Smith pour son bon plaisir, et que, bordel, s'il le couvrait, il fallait qu'il le dise tout de suite.
Sherlock se souvenait avoir ri, à cela. Avoir simplement explosé de rire. Cela n'avait plu à personne, dans la pièce, parce qu'ils avaient sûrement pensés qu'il se moquait, ne comprenant pas à quel point la situation lui semblait dramatiquement risible.
James n'avait pas tué Smith. Pour la simple et bonne raison qu'il était peut-être mort, lui aussi. Pour la simple et bonne raison que Smith l'avait peut-être tué avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit d'aussi stupide que de faire exploser sa tour.
Bien sûr, cela, il ne le leur avait pas dit. Et, lorsqu'il avait affirmé ne rien savoir, ils ne l'avaient pas cru.
Gabriel était lui-même resté bien silencieux. Sherlock ignorait si c'était parce qu'il n'avait pas non plus envie que la nouvelle de la mort de Moriarty s'ébruite, ou si c'était parce qu'il n'avait pas réellement cru à ses paroles. Ils n'en avaient pas reparlés.
Ainsi, exit sa théorie sur un ennemi potentiel, quelqu'un qui savait que Smith était au cœur de trafics en tout genre, qu'il était un tueur en série, quelqu'un qui cherchait peut-être la vengeance. Il n'y avait pas de preuves de ces trafics, et les morts en question étaient accidentelles, voyons. Lestrade avait ri en disant qu'il perdait sûrement la boule, et jamais Sherlock n'avait eu autant envie de démolir sa jolie petite gueule.
James déteignait. Ses agissements commençaient à égratigner sa psyché. Jamais encore Sherlock n'avait ressenti tant de mépris, d'indifférence, face au monde qui gravitait tout autour de lui. Mycroft complotait. Lestrade se moquait. John l'ignorait. Gabriel frappait. Et, bordel, Sherlock avait envie de frapper aussi, en retour.
Mais, donc, voilà. La conférence de presse. Celle qui allait apporter tant d'« éclaircissements » sur l'affaire, celle qui allait tout résoudre, celle qui allait faire de Lestrade et de son équipe de véritables stars de l'investigation … Quel ramassis de conneries.
- Qu'est-ce que c'est que ça ?
Mary fronça les sourcils, se rapprochant de lui pour éviter de déranger le silence ambiant, pendant que les journalistes et invités se pressaient rapidement entre les rangées de sièges et s'installaient sans un mot. La jeune femme pressa son doigt contre l'hématome qui fleurissait sur sa mâchoire, et Sherlock siffla de douleur à cela, tournant vers elle un regard irrité.
- Ce n'est rien.
- Tu rigoles, j'espère ? Est-ce que John a vu ça ?
Sherlock haussa les épaules, les mains profondément enfoncées dans les poches de son manteau, reportant son attention sur tous ceux qui se pressaient dans la salle, ignorant le regard inquiet de Mary. John et lui s'étaient rapidement parlés au début de la conférence de presse, avant que Lestrade ne les obligent à entrer d'un regard noir. S'il avait vu, il n'avait rien dit. Sherlock n'était pas sûr que cela semblait si préoccupant.
- C'est Gabriel ?
- Mary …
Le préfet se leva, et la salle se tut, définitivement. Les portes se fermèrent, et Sherlock recula de quelques pas, Mary ne le lâchant pas, tous deux se fondant dans les rangs debout, au fond de la salle. Il soupira face à son regard intransigeant, sa moue inquiète.
Depuis son réveil, depuis qu'elle l'avait mandé à son chevet, elle ne le lâchait pas, s'inquiétant de tout et de rien, prenant certainement la place de John et des autres dans ce rôle. Elle le couvait comme un enfant. C'était à la fois très rassurant et très irritant.
- C'est grave, Sherlock. Est-ce que ça dure depuis longtemps ?
- Arrête de me faire la morale. Et, non. Tu devrais voir son œil gauche, il n'est pas non plus dans un bel état.
Elle eut une expression catastrophée, laissa échapper une exclamation indignée qui fit se retourner les trois dernières rangées assises devant eux, et tous ceux debout à proximité.
- Vous vous battez ?!
- Oh, pitié …
Il siffla entre ses dents, lui jetant un regard noir, alors qu'elle cherchait maintenant Gabriel du regard, assis près de John, des rangées plus loin, presque devant l'estrade. Sherlock n'avait pas besoin de sa considération, pas maintenant. Il n'avait pas besoin qu'elle fasse une scène, pas ici, pas maintenant. James était peut-être mort, alors il n'avait pas besoin de se faire rappeler que tout son monde était en train de sombrer. Que Gabriel frappait maintenant plus fort et que sa colère ne diminuait pas. Que John était toujours en colère contre lui. Que Lestrade riait de lui. Qu'Irène avait disparue. Que l'espoir s'amenuisait. Que plus rien ne lui donnait envie de rire, de sourire, de pleurer. Que quelque chose était peu à peu en train de s'éteindre, à l'intérieur de lui.
Il souffla, ferma un instant les yeux, tentant de se reprendre. A ses côtés, Mary s'était faite indécise, entre vraie inquiétude, cette fois, et colère. Elle posa une main sur son bras, et baissa d'un ton, alors que le préfet se mettait à parler et parler et parler et-
- Ça va mal finir, Sherlock.
- Je contrôle la situation, Mary. Cesses de t'inquiéter.
Elle pinça les lèvres, Sherlock pu le voir du coin de l'œil. Elle appuya plus fort sur son bras – là où il y avait un autre hématome, mais il préféra subir la douleur en silence plutôt que d'avoir à lui dire -, le regard tourné vers l'estrade. Elle ne rajouta rien de plus, contrairement à ce qu'il aurait pu penser. Elle murmura quelque chose comme « je suis là si tu as besoin », avant de disparaitre dans la foule. Sherlock l'observa passer entre les rangs, venir s'asseoir à l'opposé de John, directement à côté de Gabriel. Il la vit se tourner vers lui et pointer du doigt son œil tuméfié.
Le détective soupira. S'il avait pu espérer passer la fin de cette journée d'une manière plus tranquille, ses souhaits allaient, semblent-ils, s'en retrouver gâchés par l'épouvantable sentiment d'héroïsme et de curiosité de Mary. Gabriel allait être tellement en colère de se voir ainsi corrigé par son amie.
C'est donc avec un certain fatalisme qu'il sortit son téléphone portable de sa poche, absolument pas intéressé par ce qui se passait autour de lui, encore moins par cette conférence de presse au contenu grotesque.
- Ils ne comprennent vraiment rien. James Moriarty n'aurait jamais fait exploser cette tour.
Ses doigts se figèrent sur l'écran.
Cet accent. Il aurait pu le reconnaitre entre mille. Ce parfum. Cette voix …
Il tourna légèrement la tête vers la droite, assez discrètement pour que cela n'attire pas l'attention de quiconque serait en train de l'observer – comme Mycroft, par exemple, debout à l'autre bout de la salle, presque face à lui -, et son cœur manqua un battement lorsqu'il reconnut la silhouette de James, à ses côtés.
Il avait un badge de journaliste. Il avait délaissé son costume noir. Ses traits étaient tirés, fatigués, il portait des lunettes de vue à la monture noire. Ses cheveux étaient ébouriffés. Il pianotait sur son téléphone, donnant l'illusion qu'il prenait des notes, un écouteur enfoncé dans une oreille, mâchant assez vulgairement un chewing-gum. Pourtant, le sourire qu'il lui adressa, alors qu'il tournait lui-même légèrement la tête vers lui, ne laissa aucun doute à Sherlock, aucun répit.
Sherlock se redressa, fit semblant de reconcentrer son attention sur l'estrade, où le chef de la police parlait maintenant. Il toussota, tentant de reprendre contenance, de camoufler ce que lui provoquait la présence de James, là, ici, revenu d'entre les morts, debout au milieu d'une conférence de presse prônant son statut de criminel recherché, et d'assassin proclamé de Culverton Smith.
- Qu'aurait fait James Moriarty ?
Il prononça ce nom, le laissa rouler sur sa langue, fit exprès d'appuyer dessus. Il put voir, du coin des yeux, James sourire à cela, baisser davantage la tête pour le camoufler.
- Je ne sais pas. Qui peut se vanter de savoir ce qu'il se passe dans l'esprit complètement taré de Moriarty ?
Le cœur de Sherlock battait fort dans sa poitrine. Il était là, debout au milieu de tous ces inconnus, si proche de James qu'il aurait pu le toucher, face à une estrade remplie d'officiels, dans une salle remplie de policiers. Des mots se formaient dans son esprit, des idées, des gestes. Il voulait pleurer, vraiment. Il avait mal de le sentir, de le voir si près, sans pouvoir agir, sans pouvoir parler. Il l'avait cru mort. Mais, il ne l'était pas.
Et puis, James lui lança un vrai regard, tourna vraiment la tête vers lui, et Sherlock pensa qu'ils allaient se faire repérer, que Mycroft allait voir, et tous ceux les entourant. Il lui fit un clin d'œil, avant de se détourner, de s'enfoncer à nouveau dans la foule et de disparaitre entre les portes menant vers l'extérieur. Immédiatement, Sherlock jeta un coup d'œil vers son frère, pour avoir le soulagement de le trouver tourné à son tour vers l'autre bout de la salle, observant Lestrade parler face à l'assemblée, et répondre aux questions des journalistes. Il n'eut pas besoin de s'interroger longtemps sur ses gestes, sur ce qu'il devait faire. Sans qu'il n'en ait vraiment conscience, il fit demi-tour, suivant les pas de James, et quitta la salle quelques secondes après le criminel.
La porte claquée, le couloir désert et sombre fut avalé par le silence. Les discours et questions faisaient l'effet d'une cacophonie lointaine, embrouillée, sous-jacente. Sherlock avait l'impression d'avoir changé de monde, de réalité : il avait l'impression de voguer en plein songe. Il tourna la tête, chercha une présence, avant de sentir une pression contre son torse, qui le fit haleter, et de voir enfin James, juste sous ses yeux, sorti du couloir adjacent.
- Qu'est-ce que tu- ?
Son dos heurta la paroi. Le criminel s'avança, ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase, le temps de simplement comprendre. Sherlock l'observa, entendit l'alarme dans sa tête, comprit rien qu'en voyant l'éclat dans ses yeux. James marcha rapidement vers lui et, sans crier gare, attrapant les deux pans de son manteau pour le rapprocher de lui, il posa ses lèvres sur les siennes, étouffant tout son.
Sherlock pouvait sentir son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Le couloir était vide, mais il pouvait entendre la voix de Lestrade, là-bas, se répercuter dans la salle de conférence noire de monde, alors qu'il répondait aux questions des journalistes et invités. Entouré d'autres agents de Scotland Yard, de gardes couvrant le préfet, venu en renfort. Une poudrière. Le dernier endroit possible où pourrait se trouver James Moriarty. Et, pourtant …
James portait un jean, une chemise aux manches retroussées, froissée, d'un banal exemplaire. Des baskets usées, un badge de journaliste accrédité autour du cou. Il portait des lunettes aux montures noires, avait volontairement négligé sa coiffure, ne s'était pas rasé depuis plusieurs jours. Il était complètement différent. Totalement étranger à celui qu'il était en temps normal.
Et, pourtant, Sherlock ne pouvait empêcher la flamme, l'attirance, le désir, de monter. James restait James. Ainsi serré contre lui, ses mains passant sur son corps avec urgence, avec obligeance.
- Je t'ai manqué ? Toi, tu m'as manqué, love.
- J-James, ce n'est pas-
Le criminel ne sembla pas s'intéresser à ses paroles, car il reprit aussitôt ses lèvres, impatient, exigeant, incapable de s'interrompre.
C'était fougueux, et intense, et complètement fou. Ils étaient au beau milieu d'une conférence de presse, dans un des endroits les plus surveillé et fréquenté de la ville. Son visage passait dans tous les tabloïds, celui de James, après l'explosion, la mort de Culverton Smith, était repris en boucle dans tous les médias. Sherlock aurait dû le repousser, déjà pour cette confiance aveugle qu'il avait à penser qu'il voulait aussi de ce baiser, mais également quant au risque d'un tel geste.
Du bruit éclata dans la salle près d'eux, mais James ne sembla pas en tirer la moindre frayeur, car il passa une main derrière sa nuque, dans ses cheveux, l'autre autour de sa taille et, vraiment, rien ne semblait avoir changé.
Gabriel était dans la salle. Comme tous ceux qui avaient participés, de près ou de loin, à l'enquête. Comme Mary. Comme John. Ils étaient tous là-bas, derrière ces portes battantes, écoutant avec un sérieux déroutant comment la mort de Smith se révélait, au final et sans surprise, avoir été préméditée, et le fait d'individus entrainés et expérimentés.
Ils étaient là-bas, derrière ce mur, tous massés pour élire un coupable, le seul possible, en fait.
Celui qui était, présentement, en train de passer ses mains sur ses fesses pour pouvoir le plaquer plus efficacement contre lui, qui l'embrassait à en perdre haleine, bataillant contre son manteau pour avoir un meilleur accès à sa taille.
Sherlock appuya contre sa poitrine, son ventre, pour le repousser, le ralentir. Cela eu l'effet escompté. Pas vraiment celui qu'il recherchait. James glapit dans le baiser, manqua de lui mordre la lèvre sous le geste, se recula d'un bond, comme brûlé. Avec questionnement, Sherlock le vit pâlir, grimacer, serrer son ventre de son bras. Il lui fallut quelques instants pour comprendre. Quelques instants avant de pâlir, à son tour.
James avait été touché au ventre et était tombé. Son sourire s'était figé, le sang s'était mis à couler et, avant que Sherlock n'ai pu faire le moindre geste, il avait disparu dans le vide.
James avait failli être tué par Smith. Et, lui-même … Eh bien, la probabilité de se retrouver ensemble, en cet instant, lui semblait incroyable. Et, toute la colère, la rancœur, le désespoir ne semblaient être rien comparés à la sensation de ses lèvres contre les siennes, de sa présence tout contre la sienne. C'est peut-être pourquoi il laissa James l'enlacer, et pourquoi il passa une main dans sa nuque.
Sans y penser, ses doigts vinrent caresser son cou, puis son visage. James ferma un instant les yeux, pressant son visage dans sa paume, ses lèvres venant embrasser l'intérieur de son poignet, l'électrisant.
- Tu me manques tellement, Sherlock.
Ce n'était pas un rêve. Ce n'en était pas un.
L'adoration. La dévotion. L'amour. Ça brillait dans les yeux de James, ça s'exprimait dans le moindre de ses gestes, dans le moindre de ses murmures. Il pouvait avoir tué Smith. Il pouvait avoir tout planifié, de sa chute à la balle. Rien n'avait vraiment d'importance.
- Viens avec moi.
C'était une vraie demande. Une véritable supplique. James lui laissait le choix, James le serrait contre lui, son visage tellement proche du sien, le dévorant des yeux, sans répit, sans cillement. Et, Sherlock ne pouvait plus penser. Il ne pouvait plus réfléchir.
Il y avait une boule dans sa gorge, celle qui grossissait, qui s'était nourrie de tout ce qui était arrivé de terrible et de mal, tout ce qui avait été douloureux et mauvais, ces dernières semaines. Gabriel et les disputes. Scotland Yard et la suspicion qui entourait l'affaire. John, Mary, Lestrade, et leurs doutes. James … Oh, putain, James et cette blessure, et cette chute, et comment il pensait, encore à cet instant, que son cœur allait en exploser de désespoir …
James, finalement, ne lui laissa pas plus de temps pour penser. Il prit son silence pour de l'assentiment – ou fut tout simplement exaspéré d'attendre une réaction de sa part - et entoura son poignet de ses doigts, le forçant à le suivre, à passer dans les couloirs, à éviter les passants, les forces de police, les journalistes, à simplement baisser la tête pour ne pas se faire reconnaitre. Sage, obéissant, Sherlock s'exécuta sans un mot, sans un bruit, son cœur cognant si fort dans sa poitrine qu'il avait du mal à entendre les bruits environnants.
Ils quittèrent le bâtiment par une porte dérobée, s'engouffrèrent dans une ruelle sinueuse et malodorante avant de déboucher sur une artère fortement passante et grouillante de monde. Sans s'arrêter, James l'entraina dans la foule, ne ralenti pas, et Sherlock baissa à nouveau la tête pour éviter d'attirer l'attention. Il repéra un journal sur le sol, piétiné par tous ces badauds qui n'y prêtaient aucun regard, un journal dont la une était centrée sur la conférence de presse, avec une belle photographie de Smith et, en médaillon, une autre de lui-même. Cela le força à baisser de nouveau les yeux. Il ne fallait pas que quiconque puisse le reconnaitre, pas maintenant.
La voiture de James était garée un peu plus loin, le long du trottoir. Sans un mot, James lui ouvrit la portière, attendant qu'il se soit installé avant de refermer et de faire le tour d'un pas pressant. Il démarra et fit bondir sa Jaguar dans la circulation sans aucune pensée pour les piétons ou les autres véhicules qui se pressaient dans l'avenue bondée.
- C'était complètement imprudent.
Le sourire de James ne pouvait être plus grand. Il tourna un instant son regard vers lui, en profitant pour poser sa main sur sa cuisse, un geste que Sherlock ne chercha pas à repousser.
C'était absurde. Et, complètement délirant. Sherlock posa sa tête contre le siège, se forçant à respirer calmement, posément, à réfléchir vraiment, à analyser ce qui était en train de se passer. Non, cela ne se passait pas dans sa tête : James réagissait de la bonne manière, pas passif, plus agressif et entreprenant que jamais, plus possessif et fou que possible. Non, il n'était pas drogué : le monde semblait clair, ses pensées étaient cohérentes, il n'avait pas souvenir d'avoir consommé la moindre chose depuis des jours.
James Moriarty. Il était vraiment là. Et, lui, se trouvait vraiment à ses côtés.
Quelle putain de connerie.
- Personne ne nous a vus, détends-toi. Pas de frères protecteurs, pas de petit-ami jaloux …
James hésita sur les derniers mots, ou plutôt, tenta de ne pas paraitre trop grinçant, trop mauvais. Sherlock sentit immédiatement - et peut-être inconsciemment - sa prise se raffermir sur sa cuisse, et il n'aurait jamais dû, jamais vraiment, ressentir un élan inconditionnel envers cette réaction.
Le détective se racla la gorge, mal à l'aise, incapable de choisir entre ce qui se jouait dans son cœur et ce qui débattait dans son esprit. Il se vit poser une main sur celle de James, et il se vit serrer ses doigts autour des siens. Et, ce n'était peut-être pas la bonne réaction. Ce n'était peut-être pas la meilleure chose à faire, la plus simple des actions à envisager.
Car, James continuait à sourire, à le dévorer des yeux aux détours des carrefours qui se succédaient et les emmenaient loin de Londres, et il y avait de l'espoir, un espoir flagrant et improbable dans ses yeux d'une intensité claire et profonde, et Sherlock ignorait si lui pouvait encore parvenir à espérer, en fait.
- Ce n'est pas ce qui m'inquiète.
- Il aurait pu nous surprendre … C'est ce qui te fais peur ? Il aurait pu nous voir, il aurait pu être juste là à nous observer pendant qu'on s'embrassait … Comment il aurait réagi, tu penses ?
La conversation ne partait pas vers des territoires sains et paisibles. Sherlock sentit ses membres se tétaniser, une certaine peur venir serrer son ventre. Il pouvait clairement voir où James souhaitait en venir, il pouvait parfaitement deviner vers quel terrain il souhaitait désormais emmener leurs paroles.
Il parlait doucement, doucereusement, toujours, toutefois, avec cette agressivité latente qui donnait à son ton l'impression d'un calme surjoué, d'une menace. Sherlock en avait l'habitude – autrefois, mais ce n'était pas quelque chose qui s'oubliait -, si bien qu'il soupira de fatalité, sachant parfaitement où souhaitait l'emmener James, et ce qui allait suivre.
Avait-il vu quelque chose sur les vidéos de surveillance ? Sherlock avait-il laissé passer une scène, un acte, sans s'en rendre compte ?
- Il m'aime.
Il appuya sur les mots, tentant d'y croire, tentant de le persuader. Bien sûr que Gabriel l'aimait. Il n'arrêtait pas de le répéter. Même lorsqu'il frappait, il n'arrêtait pas de le dire. Une partie devait bien être vraie. Quelque chose devait bien être réel, là-dedans.
James enleva sa main de sa cuisse, et Sherlock se retint de le forcer à rester, d'attraper ses doigts pour les empêcher de glisser. Le criminel tint le volant avec plus de force, d'apparence toujours aussi calme, son sourire s'étant pourtant fait fixe et son regard, plus dur.
- Je peux le voir. Un amour des plus ostentatoires. C'est étrange, tout de même, de te laisser des preuves d'amour sous forme d'ecchymoses.
Sherlock ne répliqua pas, peut-être un peu gêné, un peu sonné. Sa silhouette se figea, et il détourna la tête, offrant au regard en coin de James, et sûrement sans le vouloir, la belle preuve violacée qui s'étalait sur sa mâchoire.
- Ce n'est rien.
- Ne me prends pas pour un putain d'idiot.
Sherlock ferma les yeux, et James pu entendre son souffle tremblant, toute la rigueur qu'il tentait de s'insuffler pour éviter de rétorquer trop rapidement à cela. Le criminel reporta son attention sur la route, les sens plus échauffés, incapable de ne pas voir l'hématome et ce qu'il représentait, incapable d'oublier ce qui était en train de se jouer. Ses doigts pianotaient sur le volant, incapables de se fixer, de choisir entre le calme et l'explosion.
Le silence de Sherlock était un acquiescement douloureux. Il parlait, sans bouger les lèvres, son corps en disait plus que tout le reste : son regard plus terne, éteint sa posture plus ramassée, comme s'il avait peur de mal faire l'éclat d'inquiétude perpétuelle dans ses yeux les coups, hématomes, bleus, les cicatrices sa minceur exacerbée la façon qu'il avait maintenant de se gratter l'intérieur du poignet sans vraiment s'en rendre compte, celui-là même qu'il avait coupé, si minutieusement, des mois plus tôt. James claqua sa langue sur son palais, sûrement d'impatience et d'agacement. Ses doigts frappèrent plus fortement le volant en cuir.
- Les gens sont comme cela, Sherlock : impatients, menteurs, égoïstes et violents. Ils prennent souvent sans demander le moindre avis. Ils détruisent sans réellement y penser. Nous sommes tous comme cela.
Le sens de ses mots sembla percuter Sherlock, car le détective se retourna tout de suite vers lui, l'œil plus vif, les sourcils froncés.
- Tu crées un parallèle entre tes agissements et ceux de Gabriel …
Il y avait comme une question, comme de l'incertitude dans ses mots. James tourna brièvement son regard vers lui, et ce qu'il y vit fut apparemment suffisant à Sherlock pour trouver un sens à ses paroles, car le détective se peignit d'une expression interdite qui aurait pu faire rire le criminel, si toutefois le sujet ne le prenait pas tant aux tripes.
- Les similitudes ne sont pas difficiles à trouver. Je peux t'en donner une : je crois que nous sommes tous les deux fous de toi.
Et, le sourire qu'il offrit à Sherlock ne fut pas suffisant pour effacer son froncement de sourcils, pour laisser échapper le questionnement dans son regard, la dureté de son expression.
- Tu n'as pas à te sentir coupable.
- Sher-
- Enfin, tu es parti, et tu aurais pu faire l'effort d'appeler, de me prévenir. Mais, je comprends que quelque chose est en train de se passer, et que ce n'était pas forcément de ta faute. Tu n'as pas à te sentir coupable pour la drogue, ou pour la tentative de suicide.
Oh, comme il en parlait. Oh, avec ces mots si simples, ce ton si badin, cette expression si commune et simple … James aurait pu le tuer lui-même. Il aurait pu le frapper, lui aussi, rien que pour ça. Comment pouvait-il, osait-il, admettre cela sans ciller, le mentionner sans se rompre, sans comprendre qu'il le tuait, lui, rien qu'à le lui rappeler.
Sherlock, ses veines ouvertes et le sang, tout le sang qui s'échappait et qui repeignait le sol de la salle de bain.
Sherlock, il était là, vrai et réel, bien vivant.
James serra si fort ses doigts autour du volant qu'il pensa entendre ses phalanges craquer sous la pression. Il accéléra, comme pensant mettre plus d'éloignement entre l'acte et eux, comme imaginant que les choses allaient plus vite s'améliorer s'ils fuyaient plus vite.
- Je t'ai menacé, kidnappé, séquestré. Je t'ai violé, à plusieurs reprises. Je t'ai rendu complice de certains crimes et délits, et moi aussi, je t'ai déjà frappé.
Il parla doucement, sur un ton de confidence, comme s'il révélait un secret. Du coin de l'œil, il put voir la surprise s'étaler sur le visage de Sherlock, une surprise à peine dissimulée, flagrante et un peu choquée.
- Tu … es en train de t'excuser ?
James s'empêcha de rouler des yeux. L'innocence de cette demande résonnait dans l'habitacle, bien assez pour qu'il comprenne que Sherlock posait vraiment la question, avec une certaine désillusion, avec un peu de peur, aussi. James ne lui répondit que d'un regard noir, qui parut être suffisant au détective, qui bougea sur son siège, se raclant la gorge pour se redonner contenance.
- Ce n'était qu'une seule fois, et-
- Je t'ai abandonné. Je t'ai laissé. Je t'ai poussé à t'occuper de Magnussen, alors que j'aurais dû m'occuper moi-même de ce problème. Si j'étais resté, tu n'aurais même pas songé à t'ouvrir les veines, à reprendre la drogue, à coucher avec ce connard. Pas de cicatrices. Pas de coups. Personne n'aurait été en mesure de te toucher.
Voilà. Maintenant, il bouillait de colère. Parce que les images s'accrochaient à sa rétine, parce que, dits ainsi, les actes et manquements étaient pires encore. James pensa à la dernière fois où les choses avaient été biens, entre eux, il pensa à ce Réveillon du Nouvel An manqué, à son sourire, à cette dernière fois bâclée. Il pensa à la suite des événements, à la situation actuelle, et à tout ce qui s'était déroulé, entre temps.
Cela aurait pu être pire. Cela aurait dû être mille fois mieux. Cela n'aurait jamais dû faire partie du plan. Tout aurait dû tellement mieux se passer.
James soupira, et son soupir se coinça un instant dans sa gorge, le trémolo vibrant dans sa poitrine jusqu'à se répercuter dans l'habitacle et, vraiment, personne n'aurait pu échapper au son, personne n'aurait pu même ne pas l'entendre.
- Je suis désolé.
James ne s'excusait pas. Sherlock le savait bien : il ne demandait jamais pardon, il le pensait peut-être, mais il ne se permettait pas de paraitre désolé pour les autres, de paraitre empathique et sentimental et simplement humain. Moriarty ne s'excusait pas. Il n'était désolé pour personne. Il se fichait de tout et de tous.
Pourtant … C'était un rêve. Cela devait en être un. James ne pouvait pas avoir des trémolos dans la voix et des yeux aussi brillants, il ne pouvait pas s'excuser ainsi, il ne pouvait pas parce que ce n'était pas ainsi qu'il jouait, ce n'était pas comme cela qu'il se comportait. Sherlock le savait. Il le savait tellement bien qu'il osa passer une main sur ses propres avant-bras, cherchant la piqûre, la trace qui indiquerait qu'il était en train de planer et de rêver. Il se mordit si fort la langue que le sang perla dans sa bouche, tout ça pour tenter de se réveiller, pour tenter de comprendre que ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, n'était pas encore un tour de son esprit.
Mais, en fait, James ne jouait pas. Comment pouvait-il encore jouer ? Il avait le ventre défoncé par une balle, il avait dans la tête toutes les images de ces derniers mois qui tournaient et tournaient, et il avait le cœur sur le point d'imploser. Même les criminels ne peuvent pas tant jouer. Même les psychopathes ne pouvent y rester insensibles. Sherlock avait réduit à néant le jeu dans cette boîte de Berlin, il avait gagné depuis tellement de temps, il avait eu le pouvoir depuis tellement d'années … Déjà, sur la falaise, il avait tout gagné. Déjà, alors, James était à lui. Comment penser qu'aujourd'hui les choses allaient être différentes ?
Le criminel pilla. Il appuya violemment sur la pédale de freins, sans égard pour la circulation – absente -, pour la voiture, pour le reste du monde. Ils étaient déjà sur une route de campagne, déjà loin de Londres, et devant eux, le soleil commençait à perdre de l'altitude. La Jaguar poussa un crissement strident, gémit plaintivement, avant de s'arrêter entre l'asphalte et l'herbe d'un champ, à moitié de travers.
Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine – son cœur ? Leurs cœurs ! -, manquait d'exploser, et il pensa un temps qu'il allait perdre la raison, ou défaillir. Sherlock tourna le regard vers le conducteur, vers un James qui dévisageait l'horizon sans le voir, et qui était si pâle que le détective cru, un instant, que c'était lui qui allait tourner de l'œil. Il s'inquiéta un instant : avait-il freiné ainsi à cause d'un danger quelconque ? Que se passait-il ? Avait-il mal ? Est-ce que quelque chose, n'importe quoi, n'allait pas bien ?
James délaissa lentement le volant, qu'il avait maintenu d'une poigne de fer, plia et déplia ses longues phalanges doucement, sans les regarder, ses yeux fixés sur le bitume noir qui continuait droit devant eux, qui allait les amener il ne savait où. Il ne savait pas très bien ce qu'il faisait, s'il attendait quelque chose, s'il était aux portes de comprendre quelque chose. Il ne savait plus trop bien où il en était.
Et, Sherlock su que c'était le moment. Celui où il fallait prendre une décision. Il le su de manière instinctive, dans la posture de James, dans sa façon de ne pas le regarder, de lui donner du temps, de lui laisser le choix – il s'était arrêté … il pouvait très bien faire demi-tour. James savait qu'il était responsable de tout, et il s'en excusait. Il savait, il comprenait qu'il avait tout bousillé, et il s'en excusait. Il adoptait la réaction la plus proche d'un être humain lambda et, vraiment, Sherlock ne savait pas s'il devait paniquer face à un tel geste, ou simplement accepter sans trop se poser de questions.
Mieux que tout, il admettait. Il avait toujours su, il ne se voilait pas la face. Il avouait. Il ne prenait pas de gants, il ne cherchait pas à se cacher la vérité, à s'enfuir. Il ne déformait rien. Il ne frappait pas pour tenter de lui inculquer quelque chose ou pour le punir.
C'était le moment. Le moment de choisir entre lui et Gabriel. Le moment de choisir entre la folie et la raison. Le moment de choisir entre lui et sa famille. Le moment de choisir entre lui et le reste du monde.
Sherlock savait et, étrangement, sa panique, son appréhension, s'apaisèrent lentement sous sa compréhension. Son cœur continua de battre aussi fort, mais il comprit pourquoi. Ses pensées continuèrent leur course, mais il sut tout de suite pourquoi.
- Très bien. Je te pardonne.
Le regard de James se tourna immédiatement vers lui, et l'incompréhension qu'il lut dans ses yeux lui tira un sourire. Le criminel s'était certainement attendu à bien des choses, mais peut-être pas à sa désinvolture, à la façon dont il balaya l'air d'un geste, comme si le débat était clos. Sherlock savait que cela allait l'énerver, que cette manière d'agir allait faire de lui une bombe prête à exploser mais, vraiment, pouvait-il, de toute façon, en être autrement ?
- Tu me pardonnes ?
- Oui, eh bien, c'est ce que tu souhaites, non ? Avoir l'esprit en paix ? C'est chose faite.
Oh, James bouillait littéralement de colère, et Sherlock n'était pas dupe. Le criminel se figea, son regard toujours planté dans le sien, entre incompréhension et rage, et Sherlock mit un temps de trop à réagir à son soudain changement d'attitude : tout à coup, le criminel fut sur lui, littéralement, - et Sherlock se demanda comment il avait pu enlever sa ceinture de sécurité et passer au-dessus du levier de vitesse aussi vite – le plaquant contre le siège d'une main fermement posée sur son épaule, l'autre sur sa gorge. Ses yeux noirs étaient agités, comme un océan en pleine tempête, et étaient plongés dans les siens, dans un ravissement, une hypnose, que Sherlock ne connaissait que trop bien. Son corps reposait contre le sien, et Sherlock ouvrit les jambes pour qu'il puisse s'y loger, sans aucune pensée, alors que James posait rapidement un genou entre ses cuisses, imposant son importance et sa domination.
- Tu penses que c'est ce que je veux ? Tu penses que je veux que tu me pardonnes ?
- Non, je pense surtout que tu as une envie folle d'enfin me baiser sur le siège de cette voiture et, vraiment, je ne trouve rien à redire à cela.
Il eut envie de rire en voyant l'expression de colère de James glisser, se perdre sous la confusion, le choc, qui s'imprimèrent rapidement sur son visage. Sherlock se contenta de sourire, et de bouger bien assez son bassin pour que James comprenne qu'il ne blaguait pas.
Le criminel, pourtant, ne bougea pas. Pas tout de suite. Sherlock aurait pu jurer avoir vu ses joues rougir, mais la vision s'estompa aussitôt qu'elle lui était parvenue. James fronça les sourcils, son regard noir, pourtant, venant plonger dans le sien, n'en sortir que pour détailler son visage, pour le regarder avec une espèce d'adoration qui fit bondir le cœur de Sherlock.
- Je n'ai acheté cette caisse que pour cela, tu le sais bien. Mais, le moment n'est pas bien choisi.
Sherlock soupira à s'en fendre l'âme, poussant la théâtralité jusqu'au bout. Il haussa un sourcil, interrogateur face à l'expression si sérieuse de James, à son immobilisme.
- Tu m'as emmené loin de cette soporifique conférence de presse pour t'excuser, soit, je le comprends. J'ai dû mal à croire que c'était ton seul but.
Le visage de James se tordit étrangement, comme s'il hésitait profondément entre deux marches à suivre, comme si les deux choses auxquelles il pensait ne pouvaient être mises ensemble, se rejoindre. Ses doigts desserrèrent leur prise sur le cou de Sherlock, et caressèrent lentement la peau fine, descendant légèrement jusqu'au col de sa chemise, jusqu'à sa clavicule. Le détective attrapa l'avant de la chemise du criminel, ne le tirant pas encore à lui, mais son expression se faisant plus impatiente. Sherlock pu voir James déglutir avec plus de difficulté. Il décida de l'aider à prendre sa décision en déboutonnant doucement sa chemise, ses doigts venant lentement enlever bouton après bouton, effleurer la peau.
- Je ne voulais pas faire ça comme ça.
- Oh.
Sherlock fut un peu surpris de l'entendre dire cela, mais n'en arrêta pas moins de le dévêtir, laissant ses doigts passer de bouton en bouton, son regard s'accrocher à la peau qui se découvrait, de la clavicule marquée au torse à la musculature nerveuse, jusqu'au bandage qui entourait son estomac.
- J'avais prévu quelque chose pour l'occasion.
L'occasion. Les retrouvailles ? Il ne pouvait parler que de cela, n'est-ce pas ? Sherlock ne l'écoutait que d'une oreille, à présent, retrouvant l'excitation, la folie qui s'était toujours caché en son sein lorsqu'il côtoyait James, la déraison, l'amour incontrôlé qui lui faisait perdre la tête. Il passa ses doigts sur la peau blanche, et se dit à quel point tout était différent, exceptionnel avec lui, combien tout revêtait un caractère incroyable à ses côtés. A côté de James, Gabriel n'était rien. A côté de James, Gabriel ne faisait pas le poids.
Comment avait-il pu croire que le passé allait si vite être oublié ? Comment penser, imaginer, qu'il pouvait remplacer James par un autre, qu'il pouvait aller de l'avant ?
Des années avaient passées, deux pour être exact, et Sherlock n'avait besoin que d'un regard, un mot, pour sombrer à nouveau. Comment penser que quelque chose pouvait être mieux que cela ? Mieux que tout ce qu'il voyait dans le regard de James, mieux que tout ce qu'il pressentait dans ses gestes, mieux que tout ce qu'il avait fait et faisait toujours pour lui ? Comment croire qu'il n'était pas assez fou pour ne pas s'y jeter à nouveau ? Comment croire qu'il était assez sain d'esprit pour ne pas s'y jeter à corps perdu sans y réfléchir ?
Ça avait toujours été là. Le coup au cœur. Celui qui s'était éveillé lors de leur première rencontre, dans cette piscine, lorsque leurs regards s'étaient enfin croisés. Comme quelque chose laissé longtemps endormi qui s'était réveillé à l'intérieur de lui. L'attirance. Pour quelqu'un d'autre que lui-même. L'intérêt. Qui s'était emballé, emmêlé dans la folie de Moriarty, qui avait fait de lui un pantin, qui l'avait ouvert à d'autres choses plus secrètes et intimes. Trois ans de fuite et de retrouvailles, trois ans d'obsession, trois ans à ne plus savoir ce qui était réel de ce qui faisait partie du jeu. Trois ans, à tomber doucement, avant de se laisser totalement sombrer. Lâcher prise. Tout perdre pour lui. Et, trouver dans son regard autre chose que de la folie, autre chose que de la manipulation, autre chose que du mensonge.
Le coup au cœur. L'attirance devenu un poison, devenu de l'affection, devenu de l'amour. Pire, l'acceptation. Après tout, pourquoi pas ? Après tout, pourquoi ne pas être comme les autres, pourquoi ne pas tout simplement se laisser faire ? Après tout, que pouvait-il arriver de pire ?
La trahison. La jalousie. L'abandon. Il avait osé lui dire – quelle connerie -, lui dire pour de vrai qu'il l'aimait, et James était parti. Et, tout était parti en vrille. Trois autres années à sombrer, pour de vrai, à simplement descendre plus bas et plus bas encore, à tout perdre. Trois années à ne plus savoir, ne plus comprendre, ne plus être vraiment soi-même. Trois années pour endiguer l'addiction.
Et y sombrer à nouveau, à la première occasion.
James hésitait toujours, et Sherlock s'impatientait doucement de le voir ainsi, s'inquiétait également de le sentir si réticent, si peu sûr de ce qu'il souhaitait faire. Il le regardait de haut, comme un prédateur particulièrement intelligent jaugeant d'une victime inférieure, se demandant quand il faudrait attaquer, et comment, pour rendre le tout parfait. Il l'observait avec le même taux de colère, de rage, de fascination et de déférence, la même envie. Ses doigts caressaient toujours sa peau, entre son cou et sa clavicule, en un toucher à peine appuyé, et Sherlock commençait à sentir les effets de la caresse se déployer dans son ventre et dans ses reins. Le détective tira sur la chemise du criminel, et cela sembla être suffisant pour le sortir de ses pensées.
Il secoua légèrement la tête, bougea un peu pour écarter davantage les jambes de Sherlock, les traits tirés entre une sorte de déception étrange et d'anticipation douloureuse qui rendait son visage hésitant et son regard légèrement agacé.
- Bordel de merde, j'avais prévu de faire ça dans les règles, j'avais prévu un putain de dîner avec des bougies, le meilleur des vins qu'on puisse trouver, et de-
- De quoi est-ce que tu parles ?
Le criminel réfuta son interruption, sa langue venant à nouveau claquer sur son palais, sa main venant déloger celle que Sherlock faisait lentement monter sur son ventre, ses doigts caressants la peau découverte sans se priver. Il semblait agacé. Et, mal à l'aise, ce qui était bien une première. Ses lèvres étaient pincées, son expression plus fermée, mais pas dans une nouvelle sorte de jeu ou de ravissement sombre, plutôt dans un élan hésitant et sincèrement embarrassé. Il passa une main dans ses cheveux déjà bien ébouriffés et soupira.
- J'ai acheté ce putain de restaurant pour ça.
Toute la surprise de Sherlock dû se lire sur son visage, car James roula des yeux, son agacement plus perceptible encore. Le détective avait perdu le fil, et observait l'homme avec confusion, son cerveau tentant de rattraper ce qui lui avait échappé et avait mené à cette phrase sans sens.
James se tut, les lèvres légèrement pincées, agacé d'avoir ainsi à s'expliquer. Apeuré de voir ses plans si minutieusement préparés être ainsi contrecarrés. Ah, il n'avait absolument pas prévu ce changement de comportement, cette acceptation aveugle, ce pardon si tentant, si incroyable … James avait pensé devoir se battre, encore une fois. S'excuser pour de vrai, comme les gens normaux le font. Il avait pensé qu'aucune de ses paroles ne serait assez forte pour venir à bout des rancunes de Sherlock. Il avait pensé à tort.
Sherlock était alangui contre le siège, et lui-même se tenait au-dessus de lui, un genou entre ses cuisses écartées, son visage si proche du sien, ses doigts perdus dans son cou, son regard rivé dans le sien. Personne pour les interrompre. Rien pour les arrêter. Pas de secrets, de mensonges, pas encore, pas de blessures, personne, vraiment personne, pour tout gâcher. James pouvait, en effet, enfin le baiser dans cette voiture, comme il en avait longtemps rêvé. Il pouvait, c'était vrai, enfin l'embrasser et le toucher sans avoir peur du rejet, sans avoir la terreur de le voir et le sentir se briser en mille morceaux entre ses doigts, s'effacer comme dans un mauvais rêve. Il pouvait, il allait le faire. Pas avant d'avoir dit ce qui lui brûlait tant la langue, ce qui devait être finalement avoué, pas sans avoir d'abord confessé tous ses pêchés et ses manquements, pas sans s'être absout, une dernière fois.
- Je t'aime. Je voulais faire cela dans les règles, mais encore une fois-
Les mots franchirent ses lèvres rapidement. S'ils avaient été ailleurs, il aurait pu davantage réfléchir sur la façon dont il devait les amener, sur le contexte, la forme, mais Sherlock s'interrogeait, s'impatientait, et lui-même n'avait pas envie d'attendre plus longtemps. Il s'extirpa de la confession en une envolée brulante, saccadée, coupée à mi-terme par toute la confusion, le choc, qui s'imprimèrent sur le visage de Sherlock à cette entente.
- A-Attends … Quoi ?
James se mordit la langue. Fortement. Sherlock, sans le savoir, fit la même chose.
Le criminel se racla la gorge, mal à l'aise d'avoir à se répéter – comprenant pourtant qu'il devait le faire, et urgemment -, ses doigts remontant contre la gorge jusqu'à la joue du détective, caressant la peau blanche, rendue plus pâle par la surprise. Il prit un court instant, le temps de plonger son regard dans celui de Sherlock, de se faire le plus sincère, le plus aimant possible, de simplement exprimer de la tendresse et de la vérité dans ses mots. Sherlock devait y croire. C'était vrai. Cette fois-ci, il devait savoir que ce n'était pas un jeu.
- Je t'aime.
Sherlock se figea.
C'était complétement idiot.
James se tenait là, face à lui, contre lui, dans sa voiture de luxe plantée au beau milieu de la campagne anglaise, il était immobile et sérieux et … Sa chemise était ouverte, ouverte sur le bandage qui masquait la blessure infligée par Smith, celle qui avait manqué de le tuer, et qui l'avait un peu fait disparaitre, pendant quelques semaines, aux yeux de Sherlock. Il était parfait. Il avait toujours était parfait. Et, vraiment, Sherlock n'avait pas envie de pleurer. Il n'avait pas à penser à quel point ces dernières années avaient été un réel gâchis, à quel point tout aurait pu être résolu bien avant, sur d'autres mots, d'autres gestes, d'autres actes. Sur un Nouvel An précis, lorsqu'il avait avoué à James qu'il l'aimait, à l'instant où il avait pensé que lui aussi allait avouer, que lui aussi allait enfin laisser tomber le masque.
James regretta ses paroles à l'instant même où le regard de Sherlock se fit plus brillant. Non, il regretta plutôt la façon dont il s'y était pris, jurant intérieurement face au scénario si longtemps préparé qui était tombé à l'eau. Tous ces préparatifs, pour rien, c'en était presque frustrant …
Il s'était pris une balle pour ces conneries, merde !
Il soupira, se redressant légèrement, le silence s'étirant entre eux. Le corps de Sherlock était figé sous le sien, immobile, et ses yeux étaient fixes, son regard perdu et hagard ne bougeant pas, perdu dans son propre regard, et James se dit avec un peu d'amusement qu'il l'avait bien certainement brisé à ces paroles.
En fait, ce n'était pas si drôle que cela.
Lorsqu'au bout d'une pleine minute Sherlock ne bougea toujours pas, James se permit un peu de panique – faisait-il une attaque ? Cet idiot était-il sur le point de tourner de l'œil ou, pire, d'imploser ? – et le secoua légèrement, sa main toujours sur son épaule, se déséquilibrant assez pour manquer de lui tomber dessus.
- Sherlock, pas besoin de jouer les divas, putain.
Son ton s'agaça, ses paroles s'irritèrent. Il s'inquiéta – comme d'habitude -, mais le cacha, soupirant face à l'absence de réaction du détective, un peu déçu et paniqué de ne pas le voir réagir comme il fallait à sa déclaration enflammée.
Bon sang, il avait manqué de mourir, et il venait de l'arracher aux griffes de son frère et de Gabriel, à son ennui, à ses tourments. Encore une fois, il le sauvait, lui déclarait ce qu'il avait sur le cœur. Cela méritait plus qu'un clignement de l'œil effaré. Cela méritait bien plus qu'une stupeur figée et hagarde.
L'effarement, la stupeur, oui, peut-être un peu de déception et de colère, également. Sherlock entendait les trois mots se répéter, dans son crâne, gronder, résonner jusque dans les salles les plus obscures de son palais mental. Ils se mélangeaient à d'autres déclarations, d'autres phrases, d'autres sentiments. Ils restaient clairs, si parfaitement clairs et simples, si parfaits, accrochés à toute la sincérité du monde, tout ce putain d'amour qu'il pouvait lire dans les yeux de James …
Ce connard était parti, l'avait trompé, l'avait fait jouer, avait manqué de le tuer, l'avait trahi, kidnappé, et tout ce qu'il osait dire, tout ce qu'il avait osé trouver, était de l'accuser de diva. Lui et son putain de restaurant et sa putain de voiture et son putain de manoir et ses putains de magouilles et ses putains de subalternes et ses secrets et …
La colère l'emporta sur le reste. Bien sûr. Sherlock avait dû attendre trois ans avant de pouvoir entendre ces mots – il ne les espérait plus depuis longtemps – et avait subi bien plus qu'il n'avait pensé, par la suite. Bien assez pour ne pas aimer se voir traité de « diva » à sa première réaction. Bien assez pour ne pas avoir à en douter.
Ses sourcils se froncèrent et son regard se ralluma, ses yeux clairs se fonçant sous la colère, et si James compris immédiatement ce qui allait se passer, il n'eut pas le réflexe de reculer assez vite. Sherlock se redressa rapidement sur le siège, repoussant le criminel, envoyant un coup bien placé dans son estomac pour le faire reculer – il n'eut aucun état d'âme à frapper dans l'amas de compresses et de bandages qui entourait la zone – avant d'envoyer son poing vers son visage.
Le coup parvint jusqu'à sa pommette, à peine retenu, et dans la proximité et le confinement de l'habitacle, James n'eut d'autre choix que d'accepter de se le prendre sans pouvoir y échapper. Il se mordit bien assez la langue pour ravaler le cri qu'il manqua de laisser échapper lorsque Sherlock frappa au niveau de la blessure de son estomac, et ne laissa échapper qu'un feulement lorsque le poing du détective rencontra son visage.
L'intérieur d'une Jaguar est véritablement limité. Bien entendu, comme tout véhicule de standing, ses parois backées en font un lieu d'affrontement peu pratique, bien que son habitacle renforcé de cuir et de tissus précieux soit un terrain assez confortable en cas de projection. L'arrière du crâne de James vint cogner contre le toit, le bas de son dos contre le tableau de bord – il pria pour que l'airbag ne se déclenche pas -, son visage contre le montant de la portière et, vraiment, ce n'était absolument pas la façon dont il s'était attendu d'être remercié pour sa déclaration sensible et sincère. Il n'avait pas acheté cette voiture pour ça, merde !
Le bruit de son crâne heurtant les parois se mélangea à son grognement douloureux, et, pendant quelques secondes, il sembla que le bruit résonnait entre eux, remplissant le silence et l'espace, se faisant si important que toute autre chose s'en trouvait absorbé.
Lorsqu'il reprit ses esprits – la douleur dans son ventre le fit vaciller, et il dû s'assurer, d'un regard, que la plaie ne s'était pas rouverte, tant la chair brûlait sous le coup porté – Sherlock n'avait pas bougé. Il s'était une nouvelle fois figé, son corps parfaitement immobile, tendu, assis sur le beau siège de cuir noir. Son regard, lui, brûlait, ses yeux bleus assombris par la colère, semblant attendre quelque chose qu'il ne semblait pas lui-même comprendre, quelque chose avec un fatalisme exacerbé, quelque chose qu'il allait certainement regretter.
James se demanda si c'était le même regard qu'il offrait à Gabriel avant que celui-ci ne le frappe : résigné, calculateur, rageur. Il se demanda s'il attendait patiemment qu'il le frappe, à son tour, pour lui faire payer son geste.
Toutefois, le criminel ne leva une main – Sherlock tressaillit au geste, si peu qu'un œil non attentif aurait pu passer à côté – que pour la porter à sa joue endolorie, grimaçant un peu.
- Je t'avais dit d'attendre. Je pense que ça serait mieux passé avec une bouteille de Saint Emilion. Et, du caviar. Et, une pipe à te faire oublier jusqu'à ton nom.
Le visage de Sherlock se contracta – James se demanda un court instant s'il n'allait pas se mettre à pleurer, ou alors recommencer à frapper – et ses deux poings encore serrés vinrent s'agripper à la chemise du criminel, ouverte, tirant assez pour le rapprocher de nouveau. Dans un demi-sourire, James fit ce qui lui était dicté.
Leurs lèvres se rencontrèrent, leurs dents s'entrechoquèrent. Ce n'était pas doux, ni confortable. James agrippa les cheveux de Sherlock et tira, renversant sa tête légèrement vers l'arrière, lui faisant ouvrir la bouche, et le criminel en profita pour approfondir le baiser.
Et, ce fut comme si le monde entier disparaissait. Comme si les trois dernières années n'avaient jamais existées.
Sa chemise tomba au sol, et les lèvres de Sherlock se posèrent immédiatement dans son cou, ses doigts plongèrent sur ses flancs, son dos, ses ongles se plantant dans sa chair, chaque coup de langue, chaque morsure, ponctué d'un gémissement qui fit accélérer James, qui redoubla d'effort et de contorsionnisme dans la volonté de le déshabiller à son tour, et de simplement, enfin, le baiser sur le siège de cette voiture.
L'urgence, le désir ardent, celui qui poussait Sherlock à garder les yeux grands ouverts, qui imprimait tant d'émotions et de sentiments sur le visage de James …
Le criminel se pencha, inclina le siège, les allongeant, sans égard pour le moteur tournant toujours et leur stationnement très approximatif, tirant sur les pans de la chemise du détective pour l'ouvrir et l'ôter, posant ses mains partout, ses lèvres sur chaque centimètre carré de sa peau, s'abreuvant de ses gémissements, de ses soupirs, d'absolument tout ce qui lui avait manqué et qu'il adorait tant.
James passa sa langue sur les cicatrices, plongea sa main dans son pantalon, sans attendre, se délectant de le voir fermer les yeux et rejeter sa tête vers l'arrière, de l'entendre gémir lorsque sa main passa dans son boxer, de le voir se mordre la lèvre inférieure lorsque qu'il resserra ses doigts autour de son membre déjà gorgé de sang.
C'était … James n'aurait jamais su trouver les mots pour qualifier cette scène. Il put sentir ses yeux s'écarquiller, comme tentant d'enregistrer la scène dans sa mémoire, et sa ferveur, sa fureur, n'en furent que décuplés. Il s'attaqua à la ceinture du détective avec frénésie, remontant pour venir l'embrasser à nouveau, tout en langue et en dents, le dénudant d'un geste rapide, fiévreux. Sherlock avait lui-même posé ses mains sur la braguette de son jean, et tentait, entre deux baisers, de le lui enlever, les iris envahis de noir, les lèvres gonflées et le souffle court. Il dû repousser le criminel, le décoller de lui, pour parvenir à le déshabiller – James grommela de mécontentement de se voir ainsi arraché à ses lèvres -, et il eut enfin l'instant de répit tant attendu lorsque James prit le temps de se redresser assez du siège pour pouvoir faire glisser son jean jusqu'à ses chevilles.
- Tu saignes.
- Quoi ?
Sherlock pointa le doigt vers le bandage entourant son estomac, et James fut légèrement surpris de voir l'avant du pansement se colorer doucement de rose. La chair brûlait encore, bien qu'il n'y pensait plus, et il releva un regard amusé vers le détective.
- J'arrangerai ça plus tard.
- Ça pourrait être grave.
Le sourire de James s'agrandit.
Il repoussa Sherlock pour l'allonger à nouveau sur le siège, attrapant ses jambes, puis sa taille, pour l'amener à lui, n'ayant que peu d'égard pour le tiraillement de son abdomen, et pour le regard soucieux de Sherlock.
Se vider de son sang, rouvrir la plaie, étaient deux choses qui passaient bien au-dessus de ses préoccupations actuelles. Qu'il en crève, soit, s'il le fallait vraiment. Mais, pas tout de suite. Pas encore. Il pouvait bien en mourir, vraiment, ce n'était pas si grave. Mais, pas avant d'avoir enfin recollé tous les morceaux, pas avant d'avoir remis le destin sur le droit chemin.
Pas avant d'être revenu au 31 Décembre 2015.
Le 31 Décembre 2015 étant, bien entendu, la date à laquelle tous deux se sont séparés ;)
Je reste à votre dispo pour questions ou autres. Egalement, n'hésitez pas à commenter, laisser vos remarques et avis, je les lirai avec la plus grande attention et le plus grand plaisir ! ;)
Je vous remercie encore, et vous dit à très vite pour la suite ! ^^
Votre serviteur,
AMAZINGmadness.
