73. Un bref rayon de soleil dans l'âme assombrie
17 août
Ils étaient à Paris quand elle prit sa main pour la première fois. Se tenant sur les quais de la Seine, fasciné par la danse sans fin des eaux grises, il fallut à Severus un moment pour remarquer à quel point elle se tenait proche de lui, la chaude sensation de sa main dans la sienne.
Puis, avant qu'il ne puisse se tourner vers elle et réagir, il sentit le poids de sa tête contre son épaule. Sa respiration se saccada, et il dû se faire violence pour ne pas sourire comme un benêt.
Doucement, il transféra la main d'Hermione dans sa main droite et enroula le bras autour d'elle, se demandant s'il ne bougeait pas trop vite et il fut soulagé quand elle se blottit contre lui l'instant suivant.
Aussi innocent que le geste puisse sembler, pour lui c'était comme s'ils avaient escaladé une montagne ensemble. Bien sûr, elle était habituée à son toucher maintenant puisqu'elle avait dormi dans ses bras chaque nuit depuis qu'ils avaient quitté Poudlard. Mais elle était toujours venue à lui dans le noir, silencieusement, comme un fantôme, chuchotant à son oreille des pensées et des peurs qu'elle n'aurait jamais mentionnées une fois le matin venu.
Et quand il se réveillait, inévitablement, il était seul dans son lit et elle faisait les cent pas dans sa propre chambre, habillée et réveillée comme si leur contact n'avait jamais eu lieu.
C'était la première fois qu'elle le touchait pendant la journée, et il se sentait comme un roi ayant défait son ennemi le plus féroce.
"C'est beau, n'est-ce pas ?" dit-elle, et il hocha la tête, bien qu'il sache qu'ils ne parlaient pas de la même chose. Ses yeux étaient fixés sur Notre Dame. Ses yeux à lui regardaient ses boucles couleur miel.
Il avait envie de lui dire quel miracle elle était, à quel point il l'aimait, mais elle ne réagissait pas bien aux compliments, se dérobant et se tendant au lieu de les prendre pour ce qu'ils étaient.
"Ça l'est," dit-il à la place, et quelque chose dans sa voix dû lui faire entendre la double signification, parce qu'elle leva brusquement le regard sur lui, les yeux ouverts et d'un marron de chocolat fondu.
Puis elle sourit, et il sentit la chaleur se répandre dans tout son corps. C'était ridicule, vraiment, que quelque chose d'aussi insignifiant qu'un sourire puisse le faire se sentir ainsi, mais après tout, c'était le sourire d'Hermione.
"Je ne te mérite pas," murmura-elle, et il l'attira plus près de lui.
"Tu mérites chaque parcelle de moi," chuchota-il en retour, puis il se baissa pour déposer un léger baiser sur son front. À son grand plaisir, elle ne recula pas, elle soupira juste de contentement, puis retourna à son observation de la ville.
"J'ai toujours aimé Paris," murmura-elle.
"Je vais l'aimer aussi, à partir de maintenant," répondit-il.
ooooooooooooooooooooooooooo
"Des nouvelles d'Hermione ?" demanda Tonks en entrant dans la salle, toujours dans ses robes d'Auror.
"Non," répondit Harry calmement, la saluant d'une signe de tête puis il attendit le temps d'une respiration avant de tourner les yeux vers Draco.
Son ami pouvait avoir l'air nonchalant aux yeux du reste de l'Ordre, mais Harry avait remarqué ses épaules de nouveau tendues, et il retint un soupir. Draco n'avait pas bien pris le départ d'Hermione, et chaque mention de son nom semblait le faire se retirer un peu plus dans sa coquille.
"Mais je serais surpris si on avait de ses nouvelles si rapidement," continua Harry, se déplaçant vers la grande table où le Premier Cercle avait commencé à se rassembler. "Ça ne fait que deux semaines."
"Je ne comprends toujours pas comment Severus a pu nous laisser tomber juste avant Halloween," grommela Tonks en marchant jusqu'à sa chaise en trébuchant presque sur ses propres pieds. "Je veux dire, il a travaillé plus dur que n'importe lequel d'entre nous sur tout ça."
"Ah, mais tu es jeune Tonks, tu n'es pas encore versée dans les arts de l'amour," lança Fred d'une voix grave depuis la tapisserie par laquelle il venait d'arriver dans une imitation tellement troublante d'Albus qu'Harry se tourna vers lui et lui fit un large sourire.
"Content de te voir, Fred," le salua-il. "Comment vont les capes-bouclier ?"
"Elles progressent gentiment," répondit Georges, qui avait suivi son frère jumeau dans le quartier général, à sa place. "Il y a juste quelques pépins avec le Stupéfix, mais si Fred pouvait se concentrer sur quelque chose pendant plus de dix minutes, on aurait déjà résolu ce problème en un rien de temps."
"Moi ?" s'écria Fred d'un air faussement indigné. "C'est toi qui ne sait pas te concentrer, à reluquer cette nouvelle assistante que tu as engagée. Sérieux, c'est une insulte envers l'honneur de tous les hommes qui travaillent, la façon dont tu ne regardes que ses …"
Un raclement de gorge les arrêta, et ils se retournèrent pour accueillir leur père, qui les avait fortuneusement interrompus avant que leur mère n'entre. Le sourire d'Harry s'élargit. Molly Weasley avait peut-être accepté que ses fils soient assez âgés pour se battre, mais elle n'accepterait certainement pas les références à certaines parties du corps des femmes.
Harry salua les parents Weasley, puis se tourna de nouveau vers Draco. Il fut content de voir le petit sourire sur les lèvres de son ami. On pouvait toujours faire confiance aux Weasley pour alléger l'atmosphère d'une pièce.
Il passa quinze autres minutes à mettre à jour les divers graphiques et cartes qui faisaient du quartier général de l'Ordre un endroit si efficace pour travailler. C'est seulement quand la salle fut entièrement remplie qu'il marcha jusqu'à la grande table et qu'il s'assit sur sa chaise.
"Albus aura quelques minutes de retard," annonça-il après avoir salué les membres de l'Ordre qui étaient arrivés en dernier à cette réunion du samedi. "Mais il a suggéré que nous commencions sans lui en faisant un état de l'avancement de l'entraînement. Si ça vous va…"
Il attendit l'approbation du Premier Cercle, puis toucha de sa baguette un parchemin devant lui. Des copies apparurent en face de chaque personne assise à la table. Il leur donna une minute pour lire puis se racla la gorge.
"Comme vous pouvez le voir, Remus et Maugrey sont tous les deux très satisfaits de l'avancée des choses. La seule chose dont le groupe dans son ensemble manque est la rapidité, je vous propose donc qu'on se concentre sur l'endurance pendant les prochaines réunions…"
Et sous le regard fier de Draco, il mena la réunion du Premier Cercle du samedi pour la première fois.
oooooooooooooooooooooooooooooo
31 août
Le dernier jour d'août les trouva se promenant dans les rues de Rome, main dans la main. Sous le regard amusé d'Hermione, Severus avait ouvert le premier bouton de sa chemise de soie noire ce matin là, avec pour toute explication un regard renfrogné au ciel dégagé.
"Alors même toi tu es battu par le soleil romain," avait-elle commencé avant de retourner à son petit déjeuner qui, comme le notait Severus avec approbation, était plus fourni chaque jour. Elle était toujours trop maigre, mais elle n'avait plus l'air malade, et le soleil romain en question avait fait beaucoup pour effacer les traits de l'emprisonnement et de la maladie de son visage.
Pourtant, elle était toujours d'une bonne humeur inhabituelle en ce jour de chaleur, sans trace de panique soudaine ou de l'insécurité qui l'accompagnait habituellement à toute heure du jour. Ce jour là avait été comme un jour de leur passé, un de leurs bons jours sans combat ni danger.
Il faisait mal à Severus de réaliser qu'ils n'avaient eu que peu de jours vraiment bons. Il y avait toujours quelque chose pour les déranger, quelque chose à faire ou à organiser, quelque chose pour les inquiéter ou à redouter.
Nous aurons de tels jours jusqu'à la fin de notre vie, se jura-il alors qu'il regardait Hermione, remarquant à quel point elle paraissait jeune dans sa robe légère d'été, si insouciante. Si belle.
"Je me demande à quoi ressemble la communauté magique, ici," se demanda-elle, et les pas de Severus se firent hésitants le temps d'un battement de cœur. Il se ressaisit rapidement mais elle l'avait remarqué et elle tourna la tête vers lui, souriant timidement.
Son sourire, furtif et puissant comme un rayon de soleil, faisait battre son coeur plus vite à chaque fois qu'il apparaissait. Ridicule, mais merveilleux à la fois.
"On pourrait aller voir, si tu es intéressée," offrit-il après un instant de silence. "J'ai du polynectar avec moi."
"Toujours préparé," railla-elle, puis, replongeant dans ses pensées, elle hocha la tête.
Son accord le surprit, mais il sortit deux fioles et lui offrit l'une d'entre elle sans hésitation.
Elle n'avait jamais montré le moindre intérêt pour ce qui était magique pendant le mois qu'ils avaient passé à voyager, et il ne savait pas si son audace soudaine devait l'inquiéter ou le réjouir.
Était-ce un signe qu'elle commençait à intégrer cette part de son passé à son identité ? Était-ce sa curiosité, sa soif d'apprendre qui revenait à elle ? Ou était-ce quelque chose d'autre, quelque chose comme un adieu ?
"Pourquoi maintenant ?" demanda-il après qu'ils se soient faufilés dans une allée déserte et aient bu la potion au goût affreux.
Elle haussa les épaules, le geste semblant étrange sur la femme d'âge moyen qu'elle était devenue.
"Il fait beau et la journée a été bonne jusqu'à maintenant. Je n'ai pas peur. Il n'y a pas de meilleur moment pour remonter en selle, tu ne crois pas ?"
Soudain, elle eut un grand sourire, son vieux sourire mystérieux qui avait participé à toutes ses disputes amicales, tous ses moments de flirt. Il était content de le voir sur un visage étranger, ou sa réaction aurait pu la surprendre.
"Et comme tu as finalement ouvert un bouton en public," le taquina-elle. "Je sens que je dois compenser ce geste tellement osé par une action demandant autant de courage."
ooooooooooooooooooooooooooo
"Maître," murmura Lucius avec le respect et l'admiration que le Seigneur des Ténèbres attendait de chacun autour de lui, mais ses yeux étaient fatigués et son accoutrement habituellement immaculé était froissé et tâché.
"Lucius," siffla Voldemort, amusé. "Ton animal de compagnie te manque toujours, on dirait."
Lucius déglutit.
"Elle était… divertissante, Monseigneur," répondit-il, essayant d'user de son habituelle arrogance hautaine et échouant lamentablement. "Une fascinante petite monstruosité."
"Oui," continua le Seigneur des Ténèbres, teintant ses mots de regrets. "Si seulement elle était née de parents corrects… mais son sang était vicié."
Lucius approuva, se souvenant de la façon dont son sang avait brillé, écarlate sur sa peau douce, la façon dont elle s'était tordue dans la lumière dorée de la bougie, la façon dont ses yeux s'étaient assombris de peur et de douleur, juste pour lui…
"Ça n'est que justice pour moi," songea le Seigneur des Ténèbres, ignorant les pensées de son bras droit, peut-être volontairement. "Que notre ennemi soit défait par la chose pour laquelle ils se battent. Une sang-de-bourbe."
"Le seul fait qu'elle les ait trahis leur montrera à quel point ils ont été bêtes," acquiesça Lucius, alors que sa main se convulsait sous le besoin de la toucher.
"J'aurais grand plaisir à informer le vieil homme de qui les aura mené à leur perte," murmura Voldemort, quelque chose comme une sombre passion dansant dans ses yeux. "Il pliera le genou devant moi, avec le traître et son jouet au sang mêlé, et quand il verront le souvenir d'elle me servant, il crieront de déni. Il crieront longtemps avant que je les écrase."
Il ferma à demi les paupières et la lumière du feu dansa de façon sinistre sur sa peau grise.
"J'écraserai chacun d'entre eux."
Oui, pensa Lucius. Ils exécuteraient le plan d'Hermione et bientôt, très bientôt, cette guerre serait terminée. Son animal de compagnie ambitieux leur apporterait la victoire, et il peindrait son souvenir avec du sang sur les murs de Poudlard.
Oui.
oooooooooooooooooooooooooooooo
2 septembre
À Venise, Hermione disparut dans sa chambre pour y rester trois jours et trois nuits, Severus faisant les cent pas dans leur salon heure après heure, rongé par l'inquiétude.
Elle lui avait dit qu'elle allait bien, qu'elle avait besoin de gérer quelques choses par elle même, mais après que la soirée du premier jour se soit changée en nuit sans qu'elle n'ait bougé il commença à haïr avec passion la banale porte blanche qui les séparait.
Que pouvait elle bien avoir à gérer tout seule, sans manger ? Pourquoi est-ce qu'elle le rejetait alors qu'il avait tout abandonné pour la suivre ici, être près d'elle et l'aider quand elle en avait besoin ?
Pourquoi était-ce si silencieux à l'intérieur de sa chambre ?
Il envisagea de léviter jusqu'à sa fenêtre dans l'espoir de l'apercevoir. Il essaya de se souvenir du sort qui rendrait les murs transparents pour lui. Il envisagea sérieusement de déclencher l'alarme incendie de l'hotel dans l'espoir que ça la fasse sortir.
Finalement, il ne fit rien. S'il arrêtait de la respecter pour son bien, ça n'était qu'une question de temps avant qu'il la traite comme une enfant. Quand elle disait avoir besoin de temps, c'était qu'elle avait besoin de temps. Bien qu'il ne voyait toujours pas pourquoi elle avait besoin d'autant de temps.
Quand dans l'après midi du troisième jour la porte s'ouvrit avec un cliquetis et qu'Hermione en sortit, fraîchement douchée et changée, il était trop fatigué pour avoir une réaction passionnée. Il tapota simplement le sofa à sa gauche, une offre silencieuse de le rejoindre.
Elle secoua juste la tête et s'appuya contre le mur, un léger sourire amusé sur le visage. Comme elle ne disait rien, il leva les yeux vers elle, une question sur le bout de la langue. Ce qu'elle fit alors le pris complètement par surprise.
Tu n'as toujours pas appris la patience, on dirait.
Sans y penser, il se retrouva sur ses pieds, se précipitant vers elle, ses yeux ne quitant pas son visage.
"Comment ?" murmura-il.
Elle haussa les épaules, comme si elle était mal à l'aise de l'attention dont elle était l'objet.
"Je me suis dit qu'il était temps," répondit-elle doucement, et elle marcha vers le canapé, attendant qu'il la rejoigne avant de s'asseoir.
Il la suivit lentement, l'esprit chancelant. Il avait espéré qu'elle retrouve ses anciennes capacités et ses connaissances, mais il ne s'était pas attendu à ce que ça soit aussi rapide, sur des choses aussi sensibles. Reconstruire quelque chose comme les défenses de son esprit était au mieux une tâche difficile - avec les émotions, les pensées et les souvenirs allant librement dans sa tête et peuplant ses rêves chaque nuit c'était carrément dangereux.
"Ça aurait pu te blesser," murmura-il, ou pire, pensa-il. L'image de son Hermione, recroquevillée dans un coin de sa chambre comme un animal sauvage sans conscience ni intelligence dans les yeux le hantait toujours, bien qu'il aurait préféré être damné plutôt que de lui admettre.
Mais elle secoua la tête avec détermination.
"Non," dit-elle. "La capacité était là, et une fois que je l'ai absorbée, ça n'a pas été difficile du tout. Comme si mon esprit s'était d'une certaine façon… souvenu avoir eu cette forme. En fait, j'espère que ça va m'aider à gérer…"
Elle s'arrêta, se détourna de lui et ferma les yeux un instant;
"Ça me rend malade, Severus," confessa-elle finalement, la voix rauque et fatiguée. "Ça me rend malade d'avoir des bons jours et des mauvais jours, d'être traitée comme une handicapée, ne jamais vraiment savoir qui je suis et de quoi je suis capable. Je veux que mon esprit se stabilise. Je veux que ces rêves s'arrêtent. Je…"
Elle déglutit et laissa sa tête tomber en avant. Ses boucles brunes masquèrent son visage, mais Severus n'avait pas besoin de voir son visage pour lire ses émotions.
"C'est le processus de guérison," dit-il doucement, lentement. Il l'avait dit beaucoup de fois ces dernières semaines. "Le hâter sans nécessité pourrait être assez dangereux, et tu…"
"Je sais tout ça !" l'interrompit-elle durement, le visage rouge, la respiration plus rapide. "Mais je ne peux plus le supporter ! Je veux être… quelqu'un ! Tout vaut mieux que cet état constant d'entre deux, cette chose ombrageuse et sombre qu'est devenue ma vie !"
"Tu dois être patiente avec toi même. Ces souvenirs ne peuvent être simplement ignorés et tes cauchemars sont déjà terribles. Je ne veux pas que tu ne souffres plus que nécessaire."
"Je préfère passer quelques mauvaises nuits plutôt que de vivre dans l'oubli," énonça-elle, et il sut que ça serait son dernier mot sur le sujet.
Alors il sourit. "On trouve de bonnes compagnies dans l'oubli," offrit-il. "Socrates, Virgile, Saladin…"
Elle leva les yeux vers lui et les coins de sa bouche commencèrent à se soulever.
"T'es con."
Son sourire s'agrandit et il pris sa main. Ils restèrent assis pendant un long moment, lui faisait une promesse silencieuse et elle l'acceptant. Puis il secoua la tête, se leva, et lui offrit son bras pour aller dîner.
"Tu n'as jamais été une femme très patiente," dit-il.
"Jamais," acquiesça-elle.
ooooooooooooooooooo
Il se réveilla dans un lit vide, une respiration hachée provenant d'un coin de la pièce. Ses vieux instincts prirent le dessus : il oublia l'interrupteur à côté de son lit et sortit sa baguette pour conjurer des bougies qui éclairèrent la pièce de leur lumière chaude.
"Hermione ?" murmura-il.
"Par ici."
Sa voix était rauque et terrifiée, mais au moins elle avait l'air complètement lucide.
"Qu'est-ce qu'il y a ?"
"Cauchemars," répondit-elle brièvement, et sa respiration sembla encore s'accélérer. "Souvenirs. Je peux gérer."
D'un mouvement ample, il sortit du lit et atteignit sa robe de chambre, mais ses mots l'arrêtèrent dans sa progression.
"Non. N'approche pas."
Il sentit sa mâchoire se serrer au ton sec et très fatigué de sa voix. C'était arrivé avant. Parfois elle venait chercher du réconfort quand les souvenirs l'assaillaient, mais la plupart du temps elle s'isolait de tout, s'entourait d'un cocon de silence et de ténèbres comme si la solitude rendait sa transformation plus facile à supporter.
Et à chaque fois, il se demandait si ce souvenir serait celui de trop. Si elle avait atteint le point de non retour.
"Qu'est-ce que c'est cette fois ?" demanda-il doucement, pas parce que ça aidait d'en parler - elle ne parlait que rarement de ce dont elle rêvait ou se souvenait -, mais parce qu'il avait besoin de savoir, comme si cette connaissance pouvait réduire la distance entre eux.
Un mot, forcé à travers ses lèvres serrées.
"Lucius."
Il ferma les yeux de résignation. Il avait attendu cela. Mais avec une ferveur qu'il n'aurait jamais cru encore posséder, il avait espéré que cette expérience en particulier ait disparu pour toujours, qu'elle ait oublié de l'inclure dans son processus de mémoire.
Il la connaissait pourtant. Hermione était beaucoup trop minutieuse.
Il n'y avait rien qu'il puisse dire, rien qui puisse effacer la douleur qui contorsionnait son visage et qui courait le long de ses membres.
"Je suis désolé," dit-il quand même, et il imagina un minuscule hochement de tête de sa part.
Puis, il ferma les yeux et laissa les souvenirs le prendre aussi.
Il ne savait pas depuis combien de temps ils étaient comme ça, lui les jambes croisées sur le lit, elle recroquevillée dans un coin, tous les deux perdus dans leur propre monde de ténèbres et pourtant se remémorant les mêmes bruits, odeurs et contacts d'horreur. Hermione lui avait dit de ne pas faire ça plus d'une fois, elle lui avait en fait explicitement interdit, sachant mieux que quiconque ce qui se cachait dans les coins de l'esprit de Severus.
Mais il ne pouvait pas supporter de la laisser traverser ça toute seule. De cette façon, il pouvait au moins imaginer ce qu'elle traversait, il pouvait faire correspondre ses souvenirs avec les siens.
La façon dont elle s'était tenue si droite cette nuit, une éternité auparavant dans le bureau du Directeur alors qu'elle saignait dans sa robe et dont elle lui avait tenu tête.
Les fausses images de la première fois qu'il avait utilisé l'Occlumencie sur elle, son choc et la froide arrogance d'Hermione.
L'affreuse lettre qu'il lui avait lue dans sa fureur et les hallucinations d'Hermione. Les murmures et les cris qu'elle avait dans la fièvre de ses rêves, quand elle s'était ouverte pour la première fois à lui, pas volontairement encore, mais ça vait été tellement douloureux pour tous les deux.
L'état de son corps le jour de Noël, quand elle l'avait laissé prendre soin de lui et qu'elle était pourtant presque morte quand même. Quand elle avait admis pour la première fois qu'elle lui faisait confiance.
La première fois qu'elle avait suivi les ordres de Lucius après qu'ils se soient avoué leurs sentiments. Les morceaux de cristal dans la cheminée éteinte. Et sa tête sur son bras, effrayée et pourtant tellement courageuse.
Le jour où elle l'avait quitté, froide et résignée, pour tomber entre ses mains et changer pour toujours.
Il laissa les souvenirs se dérouler dans son esprit, se donnant à eux, sachant qu'Hermione, à l'autre bout de la pièce était forcée de faire la même chose.
Il ne pouvait faire que si peu. Et pourtant il était là avec elle, il pouvait au moins faire ça et prendre soin d'elle après. La pensée qu'elle aurait pu traverser ça seule, cachée de toute âme, le faisait se glacer.
Des souvenirs plus anciens se réveillèrent et il les laissa venir, ses actes et ses souffrances passés qui avaient un goût plus amer, comme il avait blessé et été blessé, comment cet endroit sombre dans son propre esprit l'avait consumé pendant tellement longtemps.
Il les laissa venir. Jusqu'à ce qu'un son à l'autre bout de la pièce, le léger frottement du tissu et le rythme de respiration différent d'une personne en mouvement le ramene au présent.
"Tu as recommencé." Sa voix était rauque et pleine de reproches, et pourtant il ferma les yeux de soulagement.
"Tu savais que je le ferai," répondit-il doucement, savant qu'elle pourrait entendre les autres choses, celles qu'il ne pouvait pas dire, et qu'elle comprendrait.
Elle comprit.
"Oui, mais j'aurais aimé que tu ne le fasses pas," dit-elle tout aussi doucement. Elle se leva, appuyant une main contre le mur quand ses jambes restées trop longtemps dans la même position se dérobèrent presque sous elle. Un autre rappel de ses trop nombreuses expériences de mort imminente. La magie pouvait soigner un corps parfaitement, mais Severus avait toujours trouvé qu'une mémoire des blessures tendait à demeurer, peu importe à quel point la potion ou le sortilège de soin étaient bons.
Le corps d'Hermione se souvenait de ses blessures passées, tout comme son esprit, et il trouverait un moyen de les lui rappeler pour le reste de sa vie. D'une certaine façon, elle était déjà vieille.
"En fait je pense que la reconstruction de mon esprit a aidé là dessus," remarqua-elle, lisant sans difficulté ses pensées sur son visage et essayant de le tirer de ses sombres pensées. "Il me semble plus facile de traverser les souvenirs et de les éloigner. C'est plus comme si je les triais au lieu de les revivre."
"Les trier ?" demanda-il, suspicieusement et elle soupira comme si elle était irritée.
"Vraiment, Severus, tu me connais assez bien pour ne pas m'accuser de réprimer ces souvenirs. Je sais à quel point ça serait stupide." Ses lèvres se tordirent dans un petit geste d'amusement, reconnaissant peut-être les nombreuses fois où elle avait fait quelque chose de plutôt stupide ou d'imprudent par le passé. Toute Gryffondor qu'elle était.
"Je les ai traversés," continua-elle. "C'est juste que… quand j'ai reconstruit mon palais des souvenirs, j'ai construit une place spéciale pour elle."
"Elle ?"
Elle hésita un moment, comme si elle ne savait pas comment formuler ses mots, comment nommer cette partie d'elle qui avait été elle, avant que ses souvenirs ne soient partis et revenus, la laissant changée.
"La Maître espion," choisit-elle finalement, et Severus se trouva rassuré. Alors ça n'était pas toute son ancienne vie qu'elle voulait garder à distance, pas son héritage magique, pas ses capacités, pas ses amis. Pas leur relation.
Seulement les masques sombres et les rôles qu'elle s'était forcée à jouer.
"Je sais que je suis elle," continua-elle, ne remarquant pas les émotions que sa réponse avait provoqué. "Par certains aspects du moins. J'ai revécu ces souvenirs et ils font partie de moi maintenant. Des choses d'elle dont je ne veux pas constamment dans mon esprit."
Il secoua la tête. "Mais elle est dans ton esprit, elle est une part de toi," insista-il, inquiet d'où cela menait. "Essayer de changer ça pourrait mener à une dissociation qui est, au mieux, malsaine."
Elle sourit, fatiguée. "Qu'avons nous dit à Harry et Ron quand nous avons commencé leurs cours d'Occlumencie ? C'est plus facile à montrer qu'à expliquer."
Inclinant la tête vers lui, elle prit sa main et ouvrit leur connexion mentale en même temps.
Allez, viens, pourquoi tu ne viens pas ?
Il hésita, pas sûr que son esprit soit prêt à être pénétré par une autre personne, et encore moins sûr d'avoir envie de voir ce qu'il était devenu. Elle semblait lire son esprit (à vrai dire, elle le faisait probablement) et il la sentit l'attirer, le défiant d'entrer. L'image d'une sirène séduisant un pêcheur isolé s'imposa dans son esprit et il ne put s'empêcher de rire.
"À demi tiré par elle, à demi sombrant," cita-il, et pour la première fois en de trop nombreux mois, il entra dans les structures délicates de son esprit.
Les premiers instants, alors qu'il voyageait à travers les défenses extérieures qu'elle avait érigées autour de son esprit, il pensa que rien n'avait changé, excepté peut-être le sentiment de percevoir une organisation planifiée qui était inhabituelle même pour un esprit bien entraîné.
Les défenses se développaient avec les progrès, ainsi la plupart d'entre elles aient l'air végétales, comme si elles avaient poussé, avec des traces d'améliorations ici ou là, quand l'occlumens était revenu sur son travail pour corriger quelques erreurs précédentes, ou quand une barrière ne s'était pas révélée aussi forte qu'attendue et avait besoin d'être améliorée.
Hermione cependant, avait construit ses nouvelles défenses défenses à partir de rien, avec les capacités d'un maître occlumens à disposition. Elle s'était assurée que tout soit parfait, qu'aucune faiblesse ne demeure, et que tout ce qu'elle avait appris sur les arts de l'esprit soit utilisé pour se protéger.
Cela rendit Severus jaloux pendant un moment, et devant ces murs, il était sûr que même Voldemort n'arriverait pas à les briser, aussi fort qu'il puisse essayer.
Puis, il laissa la vue de ses défenses mentales derrière lui, curieux de ce qu'il allait voir une fois entré dans l'esprit à proprement parler. Il se détourna des murs d'acier massif vers le labyrinthe qu'il avait visité tant de fois.
Sauf que c'était un endroit différent à présent.
Il ne put poser le doigt sur ce qui avait changé - peut-être que les haies étaient plus grandes, leurs épines plus pointues, ou peut-être que la texture de l'herbe était moins élaborée, comme si Hermione s'était concentré sur des détails différents d'auparavant, comme si elle avait estimé certaines choses plus importantes et en avait laissé d'autres à l'état de brouillon, ne se souciant pas de les faire apparaître réalistes.
Il trouva le même état de non-changement dans son palais des souvenirs, toujours le grand bâtiment majestueux qu'elle avait choisi à l'origine pour représenter son esprit, et toujours une bibliothèque incroyablement grande et surpeuplée de livres, de tableaux et d'artefacts.
Mais, et il n'était même pas sûr d'arriver à le formuler sans ses propres pensées, peut-être qu'une partie de la grandeur était partie. Un peu de l'espièglerie, de l'orgueil de la jeunesse d'un esprit qui voulait montrer ce qu'il savait faire. Moins d'ornements baroques et plus de vieilles pierres sages. Moins de fioriture en marbre et en or et plus de grandes fenêtres qui inondait le sol de lumière.
Une autre chose qu'il remarqua alors qu'il marchait parmi des étagères et des étagères remplies de connaissances accumulées : plus de ce qui avait autrefois été caché dans son ancien esprit, limité à son état d'esprit 'Mangemort', était exposé ouvertement maintenant. Il pouvait voir des livres représentant des sorts mortels, des techniques d'infiltration ou d'évasion, des capacités qu'elle avait utilisées en tant qu'espionne et gardées séparées de sa vie 'normale'.
Il semblait qu'elle avait décidé d'intégrer autant de choses que possible de son ancienne vie dans cet endroit, et à voir la gigantesque bibliothèque, il doutait fortement qu'elle ait construit cet endroit avec l'intention de pouvoir le modifier en fonction de son état d'esprit comme son ancien palais.
"Où est le reste ?" demanda-il, redoutant une réponse qui aurait inclus des trappes, des caves ou des cachots. Autant il connaissait la tentation de tout y enfouir et de tout oublier, autant il connaissait les risques liés à ce genre de refoulement. Il savait que ça n'avait jamais fonctionné, et ce qu'il en coûtait au sorcier ou à la sorcière quand l'onde de choc des cachots qui s'écroulaient finalement les heurtait et que les ténèbres s'abattaient sur leur monde intérieur.
Au lieu de répondre, il put sentir l'esprit d'Hermione l'entourer et le pousser hors de la bibliothèque, à l'extérieur, assez loin pour avoir une vue d'ensemble du terrain.
"Ici," répondit-elle simplement, pointant une prairie au nord de son palais des souvenirs.
Snape suivit son doigt. Et resta coi.
Où il n'y avait avant que de l'herbe et quelques arbres en fleur se tenait maintenant une tour, lui rappelant les villes du moyen-âge. Sombre, menaçante, en pierre massive, là où son palais était fait du jeu astucieux de l'ombre et de la lumière, avec des meurtrières à la place des fenêtres et une porte barricadée de fer.
"Tu vois," Hermione se tenait à ses côtés, habillée d'une simple robe rouge, les cheveux lâchés et étalés sur ses épaules. "Elle est avec moi, mais elle n'est pas moi. J'ai ses connaissances et ses souvenirs et je peux entrer dans la tour si j'en ai besoin. Mais je ne vis pas là." Elle frissonna légèrement, et sa robe fonça jusqu'à un bordeaux qui lui rappelait le sang séché ou le vieux vin. "Je ne veux plus jamais vivre là."
Il eut un sourire compréhensif.
"C'est comme une tour de siège," dit-il, regardant la structure avec une fascination curieuse. "Un endroit où tu peux te retrancher quand tu as besoin des pensées et des réflexes d'un espion."
Elle hocha la tête. "Mais ça ne me définit plus."
Il soupira et se tourna complètement vers elle.
"Tu vas devoir m'apprendre comment tu as fais ça," admit-il. "C'est une idée qui ne m'est jamais venue à l'esprit."
Elle eut un grand sourire. "Je ne suis pas surprise," dit-elle, taquine. "Après tout, tu aimes ton personnage de - comment dit Minerva ? - sombre héros trop déprimé pour considérer l'idée de lâcher prise."
"Je te ferais savoir que j'ai lâché prise, et de ma propre volonté," protesta-il, feignant d'être ennuyé. "Suivre mon véritable amour loin du champ de bataille n'est ni sombre, ni déprimant, après tout."
Elle acquiesça de nouveau, et son sourire s'élargit, pour redevenir le sourire chaleureux de son Hermione, celui de la passion tempérée par la douleur, de la jeunesse assagie par l'expérience.
"Mais c'est héroïque," répondit-elle doucement, puis elle baissa la tête dans un geste timide. "Et je pense que je vais te rendre la pareille en retournant au lit avec toi."
Il inclina solennellement la tête un sourire sur le visage, et lui offrit son bras.
"Madame," dit-il, et il l'escorta hors de son esprit, de retour dans la réalité de leur chambre d'hôtel.
Il était au bord de l'endormissement quand il entendit Hermione murmurer à côté de lui.
"Severus ?"
"Hmm ?"
"Je pense qu'il est temps qu'on reprenne l'entraînement"
