PARTIE SIX : DEUX VERSANTS DE LA FRATERNITE

Chapitre 29

Norton se sentait bien : enfin il avait sur lui l'attention de tous. Il regardait attentivement les deux groupes distincts qu'ils avaient formés dans la salle annexe. D'un côté : Charlie, Caradoc, Stéphanie, Stanley, Romuald, Philémon et Amadie. En dehors de Charlie, il avait choisi les six autres un peu au hasard d'après les souvenirs vagues qu'il gardait d'eux. Ce n'était pas des gens dont on se souvenait, juste des ombres qui passaient.

Mais il lui fallait un public, une justification à ses actes et ils étaient là pour ça. Et puis il y avait les quatre autres : et c'était une véritable jouissance que de tenir sous son joug ces anciennes vedettes. Freddy n'avait jamais fait de mal à quiconque à sa connaissance, mais justement, son succès à l'époque en était d'autant plus grand. Cyndie avait tout de l'insupportable gamine de riche plus bête que méchante et qui s'alliait toujours à ceux qui dominaient, au plus fort contre le plus faible, uniquement préoccupée d'elle-même et de son image. Et puis Steven et Nick, avec eux il avait un contentieux : après Edwin, ils faisaient partie de ceux qui l'avaient le plus maltraité à l'époque. Il savourait d'avance la revanche qu'il allait prendre sur eux.

- Bien, maintenant que nous sommes entre nous, discutons peu mais discutons bien !

Les onze otages échangèrent un regard à la fois paniqué et interloqué. Que pouvait bien leur vouloir ce type ? Pourquoi eux ? Qu'avaient-ils en commun ? Il ne tarda pas à les éclairer sur ce point :

- Alors voilà, d'un côté les bourreaux : Ross, Robinson, Lester, Valera et de l'autre les victimes : Archer, Caradoc, mon ami Charlie, Leclère, N'Gama, Rever, Sportsman.

Et pourtant, à les regarder aujourd'hui, qui aurait décelé une différence ? Ils avaient l'air tous aussi terrorisés les uns que les autres. Nick et Cyndie se recroquevillaient frileusement sur eux-mêmes, Romuald, Stanley, Philémon et Stéphanie tremblaient sans pouvoir s'en empêcher. Bien que semblant particulièrement inquiets, les autres tentaient cependant de faire bonne figure.

- Quoi ? Comment ça bourreaux et victimes ?

C'était Charlie qui ne pouvait s'empêcher d'intervenir quand tous les autres se taisaient, trop effrayés pour se manifester ou ne voulant tout simplement pas attirer l'attention sur eux.

- Oui : regardez-vous tous les sept. Vous faisiez parti des « loosers », ceux que l'on brimait, ceux que l'on humiliait, ceux que l'on torturait avec toute l'imagination perverse dont peuvent faire preuve les adolescents. Tu te souviens Charlie non ? Tu te souviens de ce qu'il t'a fait celui-là ?

Il s'était posté devant Steven Ross et le frappait violemment au ventre. L'homme s'effondra tandis que Charlie s'indignait :

- Arrête Norton ! Ca ne sert à rien, c'est du passé tout ça !

- Peut-être, mais il y a un moment où il faut payer le passé. Et à ce propos, nos bourreaux ne sont pas au complet ce soir, il manque le plus intéressant d'entre eux. Tu vois de qui je veux parler hein, petit Charlie ? Tu sais très bien qui t'a fait le plus souffrir à cette époque-là ? Tu le sais ?

Le ton de Norton Bates, totalement dénué de la moindre trace de raison, fit courir un frisson glacé sur l'échine du mathématicien. Il comprenait où celui-ci voulait en venir et, une fois de plus, il bénit le ciel que son frère se soit absenté au bon moment. Dieu sait ce que ce malade aurait pu lui faire subir. Mais son soulagement fut de courte durée.

- Mais réjouis toi petit Charlie, mon ami Charlie…

Chaque fois qu'il accolait ces deux mots : ami et Charlie, celui-ci se sentait frigorifié, comme si le fiel contenu dans sa voix lorsque Norton les prononçait, se déversait directement dans son sang. Comme si, tandis qu'il disait le mot « ami », il pensait à quelque chose de totalement différent, quelque chose empli de menace à l'égard de cet « ami ».

- … Il ne nous a pas échappé. On l'a pris juste un peu avant les autres, mais on le tient aussi ton bourreau et tu vas avoir l'occasion de régler tes comptes avec lui.

- Quoi ? Norton, de quoi tu parles ?

Une lueur malsaine s'était allumée dans les yeux de Bates tandis qu'il faisait un signe aux jumeaux. Ceux-ci se dirigèrent vers les toilettes en gloussant. On les entendit ouvrir une porte puis traîner quelque chose. Ils réapparurent au bout de deux ou trois minutes, portant à demi un homme aux mains liées dans le dos, dont les jambes se dérobaient sous son poids. Charlie poussa un cri de douleur et se précipita :

- Don ! Oh mon Dieu Donnie ! Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?

Théobald et l'un des complices convergèrent vers lui comme pour l'empêcher d'aller plus loin mais un geste de Norton les arrêta sur place. Charlie rejoignit donc son frère qu'il saisit dans ses bras tandis que les T-T le lâchaient. Don tituba alors, comme incapable de se tenir debout et, sans l'aide de Freddy accouru à son tour, il se serait effondré, Charlie ne parvenant pas à le soutenir assez efficacement.

- Don, parle-moi, s'affolait le cadet à la vue du visage maculé de sang de son aîné et de ses yeux vitreux qui semblaient de pas le reconnaître.

- Allongez-le, dit soudain Amadie en se précipitant à son tour.

Les deux hommes guidèrent alors le blessé vers le sol où ils l'allongèrent doucement. Sans le quitter des yeux, Charlie enleva sa veste et la plia en deux avant de la déposer avec douceur sous la tête de son frère. Freddy, quant à lui, le roula sur le côté, dans l'intention évidente de lui délier les mains, retenues par une paire de menottes en plastique.

- Stop ! Pas ça ! ordonna alors Norton sur un ton sans réplique.

- Il est blessé, plaida Charlie. Il n'est pas un danger pour vous. Laissez-nous l'installer un peu mieux.

- Pas question ! rétorqua Bates. Il est très bien comme il est !

Comme Charlie semblait vouloir passer outre, son ton se fit plus menaçant.

- Charlie ! Je ne plaisante pas, si tu touches ces menottes il en subira les conséquences.

Un instant le mathématicien fut tenté de provoquer son ancien compagnon et de ne pas tenir compte de ses ordres. Puis il se dit qu'il n'avait pas le droit de prendre ce risque et il se contenta de remettre doucement son frère sur le dos, s'inquiétant de sa pâleur.

Amadie cependant lui prenait le pouls à la carotide d'un air très professionnel. A l'interrogation muette de Charlie elle répondit :

- Oui, je suis infirmière en réanimation. Ne t'inquiète pas, le pouls est bon. Il est juste dans les vapes. Sans doute les coups reçus… Mais ça devrait aller. Apportez-moi de l'eau, demanda-t-elle alors en direction du groupe immobile.

Bizarrement, les preneurs d'otages regardaient la scène sans s'interposer, comme s'ils n'avaient rien à redire à l'entraide qui semblait se mettre en place spontanément entre les « bourreaux » et les « victimes ». On aurait dit qu'un nouveau clivage venait de se creuser entre les anciens lycéens. Ce n'étaient plus les « bourreaux » et les « victimes », mais ceux qui agissaient et ceux qui se contentaient de se faire tout petits, espérant ainsi s'en sortir sans dommage.

C'était fascinant, songeait Norton Bates : de la part de Valéra, la réaction n'avait rien d'étonnant. Il semblait devenu l'homme qu'il promettait d'être : quelqu'un de pondéré et de capable, sans doute très compétent dans son domaine, mais profondément humain. De même l'attitude de Robinson et Lester ainsi que celle de Sportsman, Rever, Archer et Leclère était cohérente avec le souvenir qu'il gardait d'eux. Les deux premiers aussi lâches qu'ils l'étaient à l'époque, n'attaquant qu'en bande, comme les hyènes, mais incapables d'affronter un adversaire seul à seul, en face les autres aussi veules et sans énergie qu'ils l'étaient alors, acceptant la loi du plus fort sans même penser à se révolter comme si leur attitude servile était profondément inscrite dans leurs gènes.

Par contre, il n'aurait jamais imaginé que Caradoc ou Amadie puissent devenir des adultes si sûrs d'eux et capables de cette force tranquille qui semblaient les habiter, comme s'ils avaient réglé leurs comptes avec les démons de leur adolescence. Et Steven Ross l'étonnait aussi : il avait changé physiquement bien évidemment, mais plus que tout on sentait chez lui un changement psychologique profond. Il n'était plus le petit tyranneau de dix-neuf ans. On le sentait sincèrement désireux d'aider les autres et mal à l'aise par rapport à son attitude passée.

Depuis le début de la soirée, Norton l'avait suivi des yeux, le voyant s'attarder auprès de certains élèves qu'il avait persécutés à l'époque, auprès de Charlie notamment, avec qui il avait eu une très longue conversation. Et il lui était revenu aux oreilles, par le biais des jumeaux, que l'homme s'excusait de son attitude passée.

A le regarder s'affairer auprès de Don, obéissant sans broncher aux ordres d'Amadie qu'il avait traînée plus bas que terre vingt ans auparavant, on se rendait compte que le Steven Ross présent ce soir là n'avait rien à voir avec l'adolescent cruel qu'il était à l'époque.

Mais Norton Bates n'avait que faire des évolutions des uns ou des autres. Il avait enfin l'occasion d'être le maître du jeu, rien ne le détournerait de ce rôle. Aussi, voyant le petit groupe formé par ceux qui entouraient Don tout faire pour soulager l'agent blessé, il se contenta de persifler :

- Que c'est touchant !

Cependant il ne fit pas mine de les empêcher d'agir. Sans doute que cela allait dans son intérêt : il se faisait d'avance une joie de s'en prendre à Don et que celui-ci soit trop faible pour résister rendrait les choses beaucoup moins amusantes. Donc, si ses compagnons pouvaient le remettre sur pied, il n'allait pas les en empêcher.

Caradoc apporta un gobelet plastique rempli d'eau tandis que Steven Ross amenait des essuie-mains imbibés que la jeune femme appliqua doucement sur le front de Don. Sous la fraîcheur qui se répandait sur son visage, celui-ci réagit et ses yeux semblèrent retrouver un peu de vie. Il tourna soudain la tête et Charlie poussa un puissant soupir de soulagement : heureusement son frère avait la tête dure !

Pendant ce temps, Amadie examinait la large plaie qui s'étendait sur plusieurs centimètres du cuir chevelu, juste au sommet du crâne. C'était cette blessure qui avait tellement saigné et laissé des rigoles de sang effrayantes sur le visage de l'agent du F.B.I.

- La peau est juste éclatée. Il a une énorme bosse mais je crois que ça devrait aller, dit-elle tandis que Don gémissait à la palpation pourtant délicate qu'elle lui imposait.

Puis elle lui releva doucement la tête et Charlie sentit son cœur se serrer à la vue de l'immense œuf de pigeon violacé qui ornait la nuque de son frère. Amadie grimaça :

- Hum ! Je n'aime pas trop ça. Ils l'ont frappé comme des brutes ! Ils auraient pu le tuer !

Un petit rire moqueur répondit à ses réflexions. La colère s'empara de Charlie :

- Tu as entendu ? Vous auriez pu le tuer ! Pourquoi Norton ? Pourquoi ? Don ne t'a jamais fait de mal que je sache !

- Ah non ? Et comment peux-tu en être aussi sûr, dis-moi mon ami Charlie ? Est-ce que, toi, il ne t'a pas fait vivre un enfer durant toute ta scolarité au lycée ?

- Mais pas du tout ! Reviens sur terre Norton ! Arrête ça tant qu'il est encore temps ! Relâche-nous. Ou au moins relâche mon frère : il lui faut des soins !

Le ton du mathématicien avait perdu sa colère pour finir en supplication : il voulait avant tout qu'on sorte son frère de là !

Mais à nouveau Bates eut un rire dément qui fit passer un frisson sur l'assemblée :

- Non voyons… On commence juste à s'amuser. Et puis je suis sûr que tout va aller bien pour ton grand frère. Enfin… pour le moment bien sûr.

Le sous entendu contenu dans cette phrase fit frémir Charlie : il devait sortir son aîné d'ici et vite !

- Norton, tu n'as pas besoin de lui. Je suis là moi. Alors relâche-le.

- Pas question Charlie ! le ton de l'homme était redevenu sévère. Oh que non ! Vous vous trouvez dans deux camps opposés et je vous garde tous les deux !

- Mais nous ne sommes pas dans deux camps opposés, tenta d'argumenter Charlie. C'est mon frère ! Nous ne…

- Charlie…

La voix faible de Don coupa la parole à son frère qui se tourna aussitôt vers lui, soulagé de voir que la conscience lui revenait.

- Donnie, tu vas bien ?

Don essaya de hocher la tête, mais le mouvement provoqua chez lui une migraine insoutenable qui se traduisit par des vomissements irrépressibles.

Charlie s'empressa auprès de son frère, le maintenant assis, tourné de côté jusqu'à ce que son estomac fut vide tandis que Norton se moquait :

- Regardez le grand Don Eppes en train de se répandre sur le parquet ! Ah il est beau l'athlète !

Furieuse, Amadie se tourna vers lui :

- Ces vomissements peuvent être le signe d'un grave traumatisme crânien. Cet homme doit être hospitalisé le plus vite possible !

- Ben voyons, ricana le désaxé. Et puis quoi encore ?

- Norton, je t'en prie… tenta alors Charlie.

Mais ce qu'il lut dans le regard de l'homme le dissuada de continuer dans cette voie, d'autant que son frère soudain lui saisit le poignet et le serra douloureusement tandis qu'il lui disait d'une voix encore faible mais nette :

- Non Charlie, ne supplie pas cette pourriture ! Ne t'abaisse pas à ça, il en serait trop heureux !

Charlie regarda attentivement son frère, prêt à lui dire que, pour lui, il était prêt à bien pire que de supplier celui qui les détenait. Mais il comprit que ce n'était pas le moment de se lancer dans de grandes explications sur l'amour et la loyauté fraternels. Il se contenta donc d'opiner vaguement de la tête, bien décidé à faire selon son intuition pour sortir son frère de là. Il restait persuadé que Don était le plus exposé des deux : pour sa part il ne pensait pas avoir quoi que ce soit à craindre de Norton Bates.

Mais Don faisait partie du groupe contre lequel il était enragé et, affaibli comme il l'était, il risquait de faire un souffre-douleur de choix pour le dément. Et ça, Charlie ne le tolèrerait pas : il ferait tout pour protéger son frère aîné, quoi que celui-ci puisse en dire ou en penser !

- Ca va aller ? se contenta-t-il de dire affectueusement en passant un linge humide sur le visage blafard de son frère.

- Mais oui, t'inquiète. J'étais sonné mais ça va mieux.

Il semblait en effet retrouver quelques forces, sa voix devenait plus assurée et ses yeux se fixaient enfin franchement sur les choses et les gens. Malgré tout des cernes profondes soulignaient ses yeux, résultats du choc organique qu'il avait reçu. Il souffrait visiblement d'une terrible migraine, mais jamais il n'accepterait de se donner en spectacle : surtout pas devant un Norton Bates ! Il fit donc un effort pour se redresser et se tenir droit, sans l'appui de ceux qui s'empressaient autour de lui. Charlie essaya vainement de le convaincre de rester allongé mais il refusa avec tout l'entêtement dont il était capable et le cadet comprit qu'il n'obtiendrait pas gain de cause.

- D'accord tête de mule, abdiqua-t-il alors. Mais vas-y doucement hein ?

A peine ces mots avaient-ils franchi ses lèvres qu'il en mesura toute l'ironie : de toute façon, quel type d'efforts pourrait-il bien fournir dans la situation qui était la leur ? Le demi sourire qui se dessina sur les lèvres pâles de son aîné lui fit comprendre que celui-ci avait aussi saisi l'incongruité de sa remarque et se moquait gentiment de son petit frère. Il se contenta de lui sourire en retour en posant une main affectueuse sur son avant-bras.

(à suivre)


Merci à AmbreOnyx, Pandi, Anon5, Aerdna et Starfishyeti pour leurs commentaires...