Aramis baissait piteusement la tête alors qu'Athos coupait ses liens avec son épée.
Elle était bien consciente qu'elle n'aurait pas tenu cinq minutes de plus face à Charles si son compagnon n'avait pas surgi providentiellement. Après, tout s'était déroulé très vite, à peine Athos avait-il eu le temps d'embrasser la pièce du regard que sans l'once d'une hésitation, Charles avait sauté par la fenêtre. Le mousquetaire l'avait suivi aussitôt laissant la jeune captive seule dans la chambre désertée et plus les minutes passaient, plus elle avait senti monter en elle une sourde appréhension. Athos l'avait sauvée mais lui faire face à présent lui paraissait insurmontable. Même s'il parvenait à rattraper Charles, il serait furieux contre elle et ce serait justifié. Elle s'était conduite de façon hasardeuse et dangereuse.
Après une attente interminable, il était revenu dans la chambre et sans un mot l'avait libérée.
- Je vous remercie, fit-elle d'une voix timide.
- Essayez de trouver quelque chose pour vous essuyer le visage, vous êtes couvert de sang.
Il n'y avait nulle douceur dans sa voix et ses paroles sonnaient comme un ordre. En évitant de croiser son regard, Aramis s'exécuta tandis qu'il commençait à examiner les effets personnels de Charles. Au bout de quelques minutes, il se tourna vers elle et demanda :
- Si vous avez eu le temps de fouiller ces affaires, vous pourriez peut-être me dire s'il y a quelque chose d'intéressant, que je ne perde mon temps inutilement.
- Il y a un journal mais il ne donne aucun indice sur ses projets. Charles devait prendre soin à ne rien laisser de compromettant derrière lui.
- Ainsi il s'appelle Charles. Nous progresserions plus vite si vous me disiez tout ce que vous avez appris.
La voix d'Athos était froide et tranchante comme la lame d'une épée. Il ne s'était jamais adressé à elle de la sorte et la jeune fille s'en sentait glacée. En fixant obstinément ses mains, elle lui raconta tous les événements de la journée. Son récit fut suivi d'un silence si pesant qu'elle osa enfin relever la tête vers lui. Aramis comprit alors comment Athos pouvait effrayer ses adversaires d'un seul regard. Les yeux qu'il posait sur elle étaient comme figés dans une fureur glaciale et il lui apparut que si cette colère éclatait, elle la balayerait comme un fétu de paille. Puis elle vit les poings d'Athos se serrer et elle attendit docilement le coup qu'il n'allait pas manquer de lui infliger.
- Rentrons au château, dit-il.
En sachant qu'elle ne perdait rien pour attendre, Aramis le suivit.
- Porthos n'est pas encore revenu, déclara Athos quand ils furent arrivés. Il était allé vous chercher du côté de la résidence du marquis.
- Je suis désolé. Je n'ai aucune excuse.
- C'est moi qui suis désolé, Aramis, répliqua-t-il sèchement. Je suis responsable de cette mission et j'ai fait une erreur grossière. Je pensais que vous étiez assez intelligent pour dominer un peu votre côté impulsif mais j'avais tort. Vous n'êtes qu'une tête brûlée incontrôlable et inconséquente. Ce n'était pas une mauvaise idée de fouiller les effets de Lia ou Charles puisque c'est son nom. Nous aurions pu agir ensemble. Un pour tous, tous pour un, nous aurions monté la garde pendant que vous examiniez la chambre et cela aurait évité que cet homme nous file entre les doigts. Mais monsieur ne nous trouve pas dignes de lui et préfère agir seul sans prévenir personne. Le résultat est fameux : nous avons un protestant fanatique dans la nature. C'est un homme qui n'a rien à perdre, il ne renoncera pas et nous ne savons pas quand et où il va frapper… Ne vous en veuillez pas, Aramis. Tout est de ma faute, je n'aurais jamais dû vous emmener avec moi. Vous n'êtes pas assez fiable pour faire un bon mousquetaire. Vous êtes un gamin écervelé et j'aurais dû vous mettre au pas bien plus tôt… Maintenant, vous allez rentrer dans votre chambre et vous n'en sortirez que quand je vous le dirai. Jusqu'à ce que nous soyons retournés à Paris, j'entends à ce que vous vous conduisiez comme un bon petit soldat. Ne vous avisez pas de faire un pas sans que je vous en aie donné la permission. Si vous osez ne serait-ce qu'aller faire vos besoins sans m'en avoir informé au préalable, vous pourrez tirer un trait sur la compagnie des mousquetaires… Allez vous coucher, je ne veux plus vous voir.
A l'énoncé de ce discours, Aramis s'était recroquevillé sur lui-même. La tête et les épaules baissées, il avait disparu dans sa chambre sans demander son reste. S'il n'avait pas été aussi furieux, Athos s'en serait ému. L'angoisse qui l'avait saisi au milieu de l'après-midi devant l'absence prolongée du jeune garçon s'était muée en une rage que seul son flegme empêchait de se déverser en torrents bouillants.
Ce gamin allait le rendre fou ! C'était la seconde fois en moins d'un mois qu'il disparaissait sans rien dire pour se livrer à d'hasardeuses équipées. S'il s'en était bien sorti la première fois, sauvant la vie de Montsorot, cette fois-ci son entreprise avait été calamiteuse. La disparition de Charles était un désastre. Avec ce qu'il avait appris sur le passé du jeune protestant, Athos doutait que celui-ci ne renonce à ses obscurs projets. Charles reviendrait mais sous quelle identité ? Arriveraient-ils à reconnaître un ennemi dont même le sexe était indéterminé ?
Quelle folie avait saisi Aramis pour qu'il aille se jeter dans la gueule du loup aussi stupidement ? C'était du sabotage pur et simple ! Athos aurait dû se montrer plus vigilant avec son jeune compagnon. Il avait bien senti que la pitié que celui-ci éprouvait à l'égard du travesti pouvait être dangereuse, il était en partie responsable de ce fiasco. Le petit aurait pu se faire tuer en plus… En plus ou surtout ?… Quelle inconscience ! Il l'avait recherché dans la moitié des tavernes paloises avant d'envisager qu'il ait pu être assez insensé pour être dans la chambre de Lia. A quelques minutes près, il l'aurait trouvé baignant dans son sang. Rien qu'à cette idée, il sentait la fureur l'envahir à nouveau. S'il avait hésité plus longtemps devant la porte de Lia… S'il n'avait pas entendu le fracas d'une lutte… Non, il ne voulait pas y songer !
Athos ne parlerait pas de cette bévue au capitaine. Malgré sa colère, il était trop attaché à ce garçon pour risquer de le faire renvoyer de la compagnie. Il aurait dû surveiller Aramis, il assumerait la responsabilité de la fuite de Charles. Mais il lui allait passer l'envie de commettre d'autres imprudences. Il allait lui en faire baver ! Il était déjà satisfait de son petit laïus, Aramis avait paru anéanti en allant se coucher.
Athos ne l'aurait probablement jamais reconnu mais plus qu'exaspéré, il était surtout blessé par l'attitude de son compagnon. Avant de le connaître, il ne s'était jamais senti si naturellement attaché à un de ses camarades. Dès les premiers instants, il l'avait apprécié. Sans rien savoir de lui, il lui avait offert son amitié, sa confiance et son soutien. Il avait tout fait pour qu'Aramis soit à l'aise avec eux. Il avait pris le temps d'apprivoiser cet enfant aux yeux tristes. Mais au lieu de s'ouvrir à lui, Aramis s'était renfermé. De plus en plus souvent, il demeurait silencieux comme perdu dans ses pensées. Et maintenant, il ne prenait même pas la peine de les informer quand il prenait de dangereuses initiatives. Il les traitait comme s'ils n'étaient que des collègues encombrants. Comment pouvait-il les traiter avec autant de mépris ? Ne lui avaient-ils pas prouvé qu'ils étaient dignes de confiance ? Ne lui avait-il pas prouvé qu'il était son ami ?
- L'avez-vous retrouvé ? l'interrompit une voix familière.
Aramis jeta son épée au pied du lit et s'écroula sur le matelas.
Athos aurait pu lui infliger une solide rossée ou l'agonir d'injures mais cela n'était pas dans son caractère de laisser éclater sa colère même justifiée. Il s'était contenté de lui expliquer calmement à quel point elle s'était montrée indigne de la confiance qu'il avait placée en elle… Et il avait raison ! Elle n'avait aucune excuse. Elle s'était effectivement comportée comme « une tête brûlée incontrôlable et inconséquente ». Par sa faute, Charles était en fuite mais toujours déterminé à accomplir ses sombres desseins. Ils ne pouvaient plus le surveiller et n'avaient aucune preuve des machinations de Soubise. Par sa bêtise, elle avait compromis toute leur mission en Navarre. C'était vrai qu'elle n'était « pas assez fiable pour faire un bon mousquetaire ». Elle s'était laissée aveugler par le désespoir qu'elle avait deviné chez Lia… Une gamine écervelée ! Ce qualificatif était parfaitement adapté. Elle n'était qu'une idiote, impulsive et fantasque !
De sourds sanglots commençaient à agiter sa poitrine. Elle venait de perdre ses deux seuls amis. Les paroles d'Athos avaient été claires. Elle l'avait irrémédiablement déçu… A son arrivée dans la compagnie des mousquetaires, Athos et Porthos avaient été les seuls à lui tendre la main. Ils l'avaient toujours soutenue. Athos avait cru en elle. Il avait mis tant d'énergie dans sa formation qu'elle devait lui apparaître comme une cuisante déconvenue. Maintenant, elle était vraiment seule. Elle ne comptait plus pour eux. Ils avaient été ses amis et maintenant elle était à nouveau toute seule.
Sa porte s'ouvrit violemment. Elle essuya vivement son visage et se redressa… Cette journée n'aurait donc pas de fin. Elle n'allait sans doute pas échapper à la rossée qu'elle méritait.
En poussant la porte de la chambre d'Aramis, Porthos était furieux. Les explications d'Athos avaient changé son inquiétude teintée d'exaspération en une rage bouillante. Il était bien décidé à lui flanquer une correction qui lui passerait définitivement le goût de jouer les feu follets. Mais quand Aramis lui fit face, pâle comme un linge avec ses yeux rougis, ses cheveux en bataille et son arcade sourcilière ensanglantée, la colère déserta le cœur de l'impétueux mousquetaire.
Le petit paraissait bouleversé. Athos pouvait se montrer si dur parfois ! Il adorait Aramis et plaçait de grands espoirs dans le jeune apprenti. Cela se traduisait tant par des démonstrations d'affection fort inhabituelles chez lui que par des exigences qui confinaient à la cruauté… Porthos n'avait pas oublié l'entraînement presque inhumain qu'il avait fait subir à Aramis…
Pauvre gosse ! Il avait dû pleurer.
Sans dire un mot, Porthos alla s'asseoir sur le lit au côté de son jeune ami. Il aurait voulu prononcer des paroles réconfortantes mais à la différence de ses compagnons, il était malhabile avec les mots.
- Votre paupière est couverte de sang…
Il n'avait rien trouvé de plus intelligent à dire ! Quel balourd, il était ! songeait-il avec embarras.
- Est-ce Athos qui…
- Non, c'est Charles… Lia…
- Cette ordure vous a frappé, grogna Porthos.
- Je crois que j'ai repoussé ses avances un peu maladroitement…
Les yeux de Porthos s'exorbitèrent jusqu'à ressembler à des soucoupes tandis que le visage d'Aramis reprenait des couleurs passant d'un blanc livide au rouge le plus soutenu. Puis un rire tonitruant secoua l'énorme poitrine du colosse.
- Cela ne vous suffit pas d'avoir toutes les filles à vos pieds… pouffa-t-il. Il faut en plus… Il vous faut en plus les plus jolis garçons…
Il riait tant que son visage était congestionné et de grosses larmes coulaient de ses yeux noirs.
- C'est malin ! maugréa Aramis.
La moue boudeuse qu'elle avait esquissée se mua malgré elle en un grand éclat de rire. Porthos allait se moquer d'elle pendant des mois avec cette histoire mais il fallait bien avouer que de son point de vue, il y avait de quoi.
Ils rirent pendant un long moment ne s'interrompant que pour reprendre leur souffle et se lancer quelques brocards.
- Bourreau de cœurs !
- Goinfre !
- Blanc-bec !
- Mastodonte !
Ce fou rire la soulageait bien plus que toutes les larmes versées. Toute la tension accumulée au cours de ses dernières heures s'évaporait à la chaleur du cœur généreux de Porthos. Finalement elle n'était pas seule.
Quand enfin le calme revint, Porthos se leva.
- Tout cela m'a ouvert l'appétit, pas vous ? Que diriez-vous d'aller nous sustenter dans une de ces charmantes tavernes paloises ?
- Non, je ne dois pas sortir d'ici.
Ses traits s'étaient assombris.
- Je préférerais combattre seul tous les gardes du Cardinal plutôt que d'affronter une nouvelle fois la colère d'Athos, fit-elle avec un pauvre sourire.
- Moi aussi, ma foi !
Il passa son large bras autour de l'épaule d'Aramis.
- Ne craignez rien, il va se calmer…
- Je l'ai déçu, dit-elle tristement. Il ne me fera plus confiance désormais.
- Vous avez commis une bévue, ce n'est pas dramatique non plus. Nous allons juste devoir redoubler de vigilance… J'ai parlé à Athos, le capitaine ne saura rien de ce qui s'est passé aujourd'hui.
- Il ne lui dira pas ?
- Non, même si ça le démange de vous flanquer une fessée qui vous interdirait la position assise pendant un mois, il ne fera rien qui puisse compromettre votre avenir dans la compagnie. Il croit toujours en vous, il est juste blessé par votre manque de confiance à notre égard… Moi aussi d'ailleurs.
- Mon manque de confiance à votre égard ? répéta-t-elle les yeux agrandis de surprise. Mais… Je n'ai jamais…
- Enfin Aramis, regardez votre comportement ! Vous êtes secret, plutôt discret et parfois vous vous renfermez sur vous-même sans raison. Ce n'est pas bien grave, Athos est encore plus secret que vous. Mais depuis que nous avons quitté Paris, c'est de pire en pire. Vous disparaissez des heures entières sans nous en informer. Vous espionnez le prince de Soubise, allez sauver le marquis de Montsorot. Vous menez toutes sortes d'aventures comme si nous n'existions pas.
- Porthos, je vous assure que…
Que pouvait-elle donc objecter ? Il n'avait pas tort. Elle les avait traités avec un dédain des plus injustifiés. Entre le père de François et Charles de Beaulieu, elle avait été trop décontenancée pour songer à ses compagnons.
- Je suis désolé, Porthos, je n'ai pas encore l'habitude d'avoir des amis.
- Eh bien, c'est une très bonne habitude que vous devriez prendre, lui recommanda-t-il avec un large sourire.
- Je vais essayer, répondit-elle en lui souriant en retour.
- Bon, c'est bien joli tout cela mais, foi de Porthos, je suis affamé ! Je vais descendre aux cuisines nous chercher à manger, qu'en dites-vous ?
- Cela me tente assez.
Le mousquetaire allait quitter la pièce quand une petite voix timide l'arrêta :
- Porthos… Vous êtes l'homme le plus gentil que j'aie jamais rencontré…
Toujours assise sur le lit, Aramis posait sur lui un regard si empli de reconnaissance que Porthos fondit complètement. En un instant, il lui avait sauté au cou, l'écrasant sous son poids. Les marques d'affection de Porthos étaient souvent douloureuses pour la mince constitution de la jeune fille, pourtant bien qu'il l'étouffât à moitié entre ses bras, ce contact avait quelque chose d'apaisant.
- Comment se fait-il que je ne puisse jamais rester en colère contre vous ? maugréa Porthos en la libérant.
- Vous savez bien que j'ai un charme ravageur, railla-t-elle en haussant les épaules.
- Attention Aramis, si vous vous aventurez sur ce terrain, il n'est pas certain que vous évitiez la rossée que je comptais vous donner, dit-il en passant sa grosse main dans ses mèches blondes les ébouriffant encore davantage.
Puis, il descendit aux cuisines. En revenant une demi-heure plus tard, il trouva Aramis assoupi tout habillé sur les couvertures et fut à nouveau frappé par la délicatesse et la fraîcheur de ses traits détendus par le sommeil.
Ce n'était encore qu'un enfant, songea-t-il avec attendrissement.
Il déposa quelques victuailles sur la table et attrapa la cape de son compagnon pour l'en recouvrir.
- Bonne nuit, murmura-t-il en refermant doucement la porte derrière lui.
