Chapitre 20

Merle et moi courons à travers la forêt sans nous arrêter.

La prison est derrière nous. Je crois que nous sommes déjà loin, maintenant, mais je n'ose pas me retourner pour le vérifier. Mon regard est braqué droit devant moi, sur la forêt qui s'étend à perte de vue, sur les rôdeurs que nous croisons et que Merle s'empresse de massacrer, sur les branches qui se font de plus en plus épaisses. Parfois je regarde mes pieds. J'ai l'impression de ne plus les contrôler. Ils courent seuls. Vite. Ils m'emmènent loin de la prison et du calme que j'ai connu. Ils m'arrachent à chacun des miens, même si je ne suis pas certaine que ma propre sœur soit encore en vie.

Mais je dois survivre. Alors je cours. Et je ne me retourne pas.

...

Nous débouchons dans une clairière et Merle se jette à terre.

Je l'imite et reprends mon souffle.

- Qu'est-ce qu'on fait ? dis-je.

Merle secoue la tête. Je crois que ça signifie qu'il n'en a aucune idée. Ou qu'il est trop essoufflé pour répondre.

Je pose ma tête dans l'herbe. C'était quelque chose que j'adorais faire, avant. Me coucher dans l'herbe et regarder le ciel. Mais le monde d'aujourd'hui a bousillé presque tout ce que j'aimais.

- Beth !

Je relève la tête. Merle est agenouillé et cinq rôdeurs foncent droit vers nous.

- On se tire ! me crie-t-il.

Je me remets rapidement debout et recommence à courir derrière lui.

D'autres rôdeurs surgissent de la forêt, et nous obligent à couper notre trajectoire.

- A gauche !

Je tourne la tête dans tous les sens mais ne vois que des morts-vivants. Même Merle est sorti de mon champ de vision.

- Merle ?

- Beth, je suis là !

La voix vient de derrière moi.

- Merle ?

Des rôdeurs s'approchent de plus en plus près de moi et je suis obligée de leur défoncer le crâne. J'arrive à me débarrasser des premiers mais ensuite, ils deviennent trop nombreux. Ils m'encerclent et j'ai de plus en plus de mal à les repousser. Je hurle pour me donner de la force, mais ce n'est pas suffisant. Je vois une bouche dégoulinante s'approcher de mon épaule et je ne peux m'empêcher de me dire que c'est peut-être mieux comme ça.

Mais le destin, lui, refuse manifestement de m'abandonner, parce qu'une flèche traverse soudain le crâne du rôdeur et il s'effondre.

J'en profite pour me ressaisir et enfoncer mon couteau dans le crâne d'un autre. Puis je vois Carol surgir de nulle part et décapiter deux autres morts-vivants.

Une seconde flèche achève le dernier qui arrivait derrière moi et je me laisse tomber dans les bras de Carol.

- Oh mon Dieu, je suis tellement contente de te revoir ! m'exclame-je.

Mais Carol me repousse brusquement et me regarde d'un air grave. Son geste n'est pas brutal, mais son visage est plus inquiet que je ne l'avais encore jamais vu avant.

- Bon sang, Beth, mais qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Une voix grave résonne derrière moi. Celle de Merle.

- On a été attaqués par le Gouverneur, dit-il. On a du s'enfuir.

Il semble mal en point. Il est essoufflé et ses vêtements sont déchirés.

- Bordel !

Je me retourne une nouvelle fois et mon regard se pose cette fois sur Daryl Dixon, en train de ramasser ses flèches. Je reste bouche-bée devant lui. Je voudrais lui sauter au cou, mais la dernière fois que je l'ai vu, il m'a dit qu'il ne voulait plus jamais me revoir.

Je continue de l'observer pendant qu'il arrache ses flèches du crâne des rôdeurs morts.

Il ne lève pas la tête. Je me demande si c'est parce qu'il ne veut pas, ou simplement parce qu'il s'en contre-fiche de savoir si je vais bien.

Carol décide de rompre le silence.

- Je l'ai retrouvé. On allait revenir, mais on a entendu des coups de feu et des cris.

- Où sont les autres ? demande Daryl agressivement.

- On en sait rien..., répond Merle.

- Ouais... Tu sais jamais rien de toute façon, réplique son frère.

- On a croisé des maisons abandonnées. On pourrait s'en servir pour cette nuit, propose Carol.

- Mais il faut y retourner ! dis-je, étonnée qu'ils n'y pensent même pas.

- T'es pas bien ? s'exclame Merle. On a failli y rester en fuyant cet endroit, et tu veux qu'on y retourne ?

- Beth, il vaut mieux trouver un abri pour cette nuit et y retourner demain, dit calmement Carol.

Je hoche la tête et nous nous mettons en route, en nous enfonçant toujours plus loin dans la forêt. Toujours plus loin de la prison.

...

Je n'ai pas encore fermé l'œil quand les premières lueurs de l'aube traversent la fenêtre poussiéreuse de la chambre.

Nous nous sommes barricadés au quatrième étage d'un immeuble désaffecté. L'endroit semblait sûr et Merle était épuisé, alors...

Mais je m'en veux de ne pas avoir tenté de chercher d'autres survivants. Papa, Maggie, Rick, Judith. Peut-être qu'ils étaient blessés et qu'ils avaient besoin d'aide. Peut-être qu'en y retournant, on aurait pu les aider.

Je me lève et vais jusqu'au salon, dans un état que j'imagine lamentable.

Daryl est debout, il observe l'aurore par la fenêtre. Merle et Carol dorment, couchés par terre.

Quand je rentre dans la pièce, Daryl tourne brusquement la tête vers moi, puis braque à nouveau son regard sur le paysage.

Je ne dis rien et me dirige vers la cuisine.

Je trouve des céréales. Ils sont périmés, mais j'ai trop faim. Je plonge ma main dans le paquet et fourre une poignée de Kellogg's dans ma bouche. Malheureusement il n'y a rien à boire. Ce serait trop beau. Et je n'ai même pas eu le temps d'emporter ma gourde quand on a fui.

Je retourne dans le salon et me poste à côté de Daryl, pour regarder ce qui le fascine tellement. Un rôdeur est coincé sous une voiture et tente d'attraper un chien sauvage qui passe par là.

- Je voulais te dire..., dis-je doucement, merci pour hier. De nous avoir sauvés.

Daryl met un moment à répondre.

- C'est rien, dit-il finalement, avant de quitter sa place et de disparaître dans la salle de bain.

Je sais qu'il m'en veut encore, et j'ai du mal à cerner sa réponse. Est-ce que Carol lui a parlé ? Si oui, qu'est-ce qu'elle lui a dit ? Et qu'est-ce qu'il en a pensé ? J'aimerais pouvoir lui poser la question, mais je crois que je vais pour le moment devoir me contenter de sa présence uniquement.

...

- Il faut qu'on y retourne ! dis-je en frappant du poing sur la table. Ils sont peut-être à notre recherche. Le bus n'était plus là, ce qui signifie que certains d'entre eux ont pu s'enfuir. Ils sont probablement en train de ratisser les alentours de la prison pour nous retrouver, il faut qu'on soit là.

- Ou peut-être qu'ils se sont juste tirés pour sauver leur peau, s'exclame Merle.

- Jamais Maggie ou papa ne pourraient m'abandonner.

- Il n'y a qu'une seule chose dont on peut être certains.

Nous nous retournons tous vers Carol.

- Les cadavres, explique-t-elle. C'est le seul moyen de savoir qui a survécu ou non.

- On peut pas y retourner, c'est trop dangereux. Vous avez pas vu ce qu'il s'est passé, c'est du suicide ! s'écrie Merle.

- On y retourne, dis-je.

- Je suis pour, dit Daryl, mais on s'en tient au plan de Carol.

- Raah, putain ! s'exclame Merle.

- Merle, je peux te parler une minute seule à seul ? dis-je du tac au tac.

Il hoche la tête et je me dirige jusqu'à la salle de bain, où il me rejoint.

- C'est quoi ton problème ? m'énerve-je. Tu t'en fous de retrouver les autres ?

- C'est dangereux !

- Oui, c'est dangereux, mais c'est comme ça, le monde, maintenant, alors va falloir...

- Je veux pas qu'il t'arrive quelque chose, me coupe Merle.

- Donc on reste enfermés ici ? Et puis après ?

- Beth, tu portes mon bébé.

Sa réponse me coupe le souffle. Les récents évènements m'avaient presque fait oublier ce détail, mais lui ne se gêne pas pour me jeter ça en plein visage, et j'ai l'impression de recevoir une énorme gifle d'une violence inimaginable.

- Tu veux que je te dise ? lui dis-je finalement. Si tu veux que ton enfant survive, va falloir me trouver un médecin et un endroit sûr d'ici les six prochains mois. Mon père est médecin, et il y a peut-être moyen de récupérer la prison, ici on a rien. Alors on va y retourner et on va retrouver les autres, et tu l'ouvriras que pour dire que j'ai raison.

J'ouvre violemment la porte de la pièce et lance à Carol et Daryl :

- C'est bon, on y va.

...

Carol, Daryl, Merle et moi sommes cachés à la sortie du bois, dans les buissons. Nous avons la prison et tous ses alentours en vue.

- On y va ? demande-je, agacée.

Ça va bientôt faire dix minutes qu'on est là, à observer les allées et venues des rôdeurs.

- Il faut qu'on soit certains que personne ne va nous tirer dessus, explique calmement Carol.

Je fixe les bâtiments dans lesquels nous étions en sécurité il y a encore peu de temps. Ils sont infestés de rôdeurs. Les grillages sont tombés, le tank gît, à moitié explosé, au milieu de la cour. Des corps jonchent le sol, mais je suis trop loin pour distinguer leurs traits et je voudrais me rapprocher.

- Il y a aucun risque, réplique-je. Tout le monde est mort, ici.

Daryl hoche la tête.

- On y va, dit-il.

Il sort des buissons en premier et avance prudemment, l'arbalète levée.

Je me lève et le suis de près, mon couteau dégainé.

Merle et Carol se lèvent à leur tour pour nous rejoindre. Nous avançons d'un bloc, à quatre. Lorsqu'un rôdeur s'approche, l'un de nous le tue et nous continuons notre chemin vers la prison.

Quand soudain, Carol lève le bras.

- Là-bas, dit-elle, regardez.

Nous levons tous les yeux vers l'horizon. A environ cinq-cents mètres se trouve un bus. Notre bus. Celui qu'on avait passé des heures à préparer au cas où quelque chose devait se passer à la prison. Celui qu'on a voulu rejoindre, Merle et moi, avant de s'apercevoir qu'il était déjà parti. Notre bus de secours.

Sauf qu'il est couché sur le côté. Et qu'il ne semble plus y avoir un seul être vivant à proximité. Comme partout autour de nous, d'ailleurs.

- Il faut qu'on aille voir, dit Carol.

Nous hochons tous la tête et nous dirigeons d'un pas plus rapide en direction du bus.

A chaque pas que je fais, je perds un peu plus espoir. Ce bus, c'était la seule preuve que j'avais pour affirmer qu'il y avait d'autres survivants. Mais maintenant, il fait partie du décor : un bus renversé de plus, rempli de cadavres et de rôdeurs. Est-ce que je vais y découvrir le corps sans vie de ma sœur ? Comment peut-on encore réussir à dormir après ça ?

Mais alors que j'essayais de me raccrocher au mince espoir qu'il me restait, le ciel s'effondre sur ma tête.

Il y a des cadavres, par terre. Et j'en aperçois un qui n'est pas entier. En fait, il n'y a que la tête. La tête, le cou tranché, les cheveux blancs ensanglantés, la peau froide, les yeux vides.

Un visage qui m'est familier. Malheureusement.

Un visage qui m'a souri, tant de fois.

Le visage de mon père.