Milva
La taverne était plutôt calme à cette heure de l'après-midi. Quelques soldats de l'Inquisition au repos avaient débuté une partie de Grâce Perfide à l'étage, tandis que la barde Maryden Halewell entonnait « Impératrice » au rez-de-chaussée. Milva était quant à elle accoudée au comptoir, une pinte de bière naine trônant devant elle. Son goût était absolument horrible, l'estomac de l'archère protestait d'ailleurs avec véhémence après chaque gorgée engloutie. Pourtant elle persévérait, amenant l'abject breuvage à sa bouche à intervalles de temps réguliers, machinalement. Il fallait avouer que l'Héroïne de Férelden n'avait cure du niveau de résistance de sa poche gastrique, les évènements récents lui donnant bien plus matière à réflexion.
Et quels évènements ! Un magister d'un autre temps qui ne souhaite rien de moins que d'asservir le continent, le lyrium corrompu qui s'étend de façon inquiétante, l'échec du Conclave, la mort du Héraut de Kirkwall, l'ordre des Templiers en perdition, Orlaïs et sa situation politique branlante, … Il était vrai qu'elle était partie il y a plus d'une année, mais il semblerait qu'une année soit suffisante à plonger Férelden et la patrie du Lion d'or dans le chaos total.
Les Gardes des Ombres n'avaient pas été épargnés. A ce sujet, ses sentiments étaient d'ailleurs partagés entre sa fureur envers Clarel, son horreur quant à l'utilisation de la magie du sang pour invoquer des esprits démoniaques et sa profonde tristesse du fait que l'Ordre allait grandement souffrir de ces actes… Une armée de démons pour combattre l'Enclin ? L'archère avait conscience que des mesures extrêmes pouvaient être envisagées quand il s'agissait de la lutte contre les engeances, mais là … C'était au-delà de son entendement. Comment la Commandeur-Garde d'Orlaïs avait pu être aussi stupide ? Car oui, pour Milva il était question de stupidité, voire de folie. Comment avait-t-elle pu croire que l'action de la secte tévintide serait désintéressée ? A quoi pensait-elle ? Et tous ces Gardes massacrés… Elle tapa rageusement du poing sur le comptoir.
Cabot grogna alors qu'il terminait d'installer un nouveau tonneau contenant l'immonde pisse naine. Milva s'excusa d'un geste dédaigneux de la main, sans lui accorder un regard. Elle entendit le tavernier soupirer avant de tourner les talons et pénétrer dans l'arrière-boutique.
Le pire dans tout cela, était que la forteresse, les « hauts-gradés », avait délibérément fait la sourde oreille quant à ces aberrations. Alistair lui avait révélé qu'il avait plusieurs fois tenté de les contacter et était resté sans réponse alors qu'il courait la campagne pour échapper à ses pairs qui le considéraient comme un traître. Cela avait dû être également difficile pour lui, la jeune femme sachant qu'il prenait très à cœur son rôle de Garde des Ombres, tout comme elle d'ailleurs. C'est plus convaincue que jamais qu'elle songeait à la nécessité de réformer la Garde en Orlaïs et Férelden, la scinder totalement de Weisshaupt. Elle en avait plus qu'assez de devoir rendre de compte à des individus à mille lieues d'ici, incapables de lever le petit doigt pour leurs frères et sœurs, mais pourtant bien présents quand il s'agissait de toucher à des sujets sensibles tel que la recherche d'un remède contre la souillure. La jeune femme nourrissait cette idée depuis un moment déjà. Peut-être le temps était-il venu de la mettre en exécution, ou du moins en parler avec Alistair et Nathaniel avant toute chose.
Pourquoi une elfe venant d'un clan dalatien, qui plus est devenue Garde par le concours de circonstances malheureuses, tenait tant à cette organisation ? Elle n'était pas certaine d'avoir une réponse claire à cette question. Tout ce dont elle était sûre, c'était que la Garde lui avait certes apporté souffrance, désillusion, mort et bien d'autres tourments, mais elle lui avait surtout donné le sentiment d'être utile. De faire quelque chose de bien, de rencontrer des personnes formidables, de parcourir Férelden, … D'autre part, elle ne pouvait accepter que Tamlen soit mort en vain. Si elle devait vivre alors que lui non, alors elle emploierait cette seconde chance à s'investir corps et âme dans ce que l'on attendait d'elle. Combattre le Cinquième Enclin dans un premier temps. Se préparer aux prochains dans un second. Elle ne se remémorait que trop bien ce que la horde d'engeances était capable de faire à l'échelle d'un pays, était-ce si inconcevable de désirer à tout prix que cela ne se reproduise pas ? De plus, que pouvait-elle bien faire d'autre ? Elle n'avait plus aucune attache avec son clan et elle se voyait mal retourner à sa petite vie de dalatienne alors que la menace grondait sous ses pieds… Une nouvelle vie avait commencé pour elle dès lors qu'elle avait achevé le rituel de l'Union, et même si souvent Milva la maudissait, elle devait bien avouer qu'elle ne la regrettait pas.
Maryden joua les premières notes de « Je suis l'Elu », et l'Héroïne se laissa bercer un moment par la mélodie. La barde croisa son regard et lui adressa un léger sourire avant de commencer à chanter. Milva et les Gardes étaient arrivés depuis quelques jours seulement, mais la jeune femme appréciait l'ambiance de la taverne lorsque celle-ci était presque vide et que l'on pouvait écouter tout le potentiel de la ménestrelle.
Ils s'étaient d'abord arrêtés à Fort Griffon, afin de laisser à Milva et ses compagnons de voyage le temps de soigner leurs blessures et récupérer de leur périple, mais également pour permettre à Alistair et aux hommes sous sa charge de terminer leur mission. Puis, Varric était arrivé, et avec lui la nouvelle de la marche forcée de l'Inquisition sur les Terres d'Arbor afin de contrer les plans de Corypheus. Corypheus… Cette engeance douée de parole lui faisait cruellement songer à l'Architecte, bien que le magister semblait être un tantinet plus belliqueux. L'elfe était néanmoins « rassurée », dans une certaine mesure, de savoir que l'Appel qu'elle entendait était potentiellement un faux. Néanmoins, force était de constater que cet individu devait être arrêté au plus vite. Les dégâts qu'il avait causés étaient déjà considérables… Ainsi donc, ils avaient fait marche en direction de Fort Céleste afin d'en grossir sa garnison. Simple mesure de précaution. Enfin, la jeune femme gardait bien en tête la raison première de sa venue : rencontrer Morrigan. Seulement cette dernière accompagnait l'Inquisitrice, repoussant leur entrevue.
L'apostate n'était d'ailleurs pas la seule personne avec qui l'Héroïne souhaitait s'entretenir. Après avoir révélé à Alistair que la source de toute cette épopée n'était autre que Fiona, ce dernier lui avait affirmé que l'Enchanteresse résidait à Fort Céleste. Le Garde avait d'abord été vexé de ne pas avoir été mis au courant, seulement Milva avait fait une promesse à la mage. Alistair avait fini par entendre raison, plus déterminé que jamais à questionner la chef des rebelles. Car oui, même si Milva restait sceptique quant à l'existence d'un remède, son compagnon d'arme et de cœur demeurait optimiste, comme à son habitude. Cependant, Fiona était également aux abonnés absents. Elle était partie pour Boscret après avoir appris qu'un groupe d'apostats avait atteint Caer Bronach dans l'espoir de rejoindre les rangs de leurs semblables au sein de l'Inquisition. Si l'institution avait su désamorcer le conflit entre mages et templiers, de petits groupes des deux factions persistaient et avec eux les altercations sanglantes… Les mages étaient plus enclins à rejoindre l'organisation, alors que les templiers les plus zélés ne voyaient son alliance avec les mages que comme une trahison. Ainsi, même si certains avaient tout de même rejoint l'Inquisition, la plupart de ceux ayant réchappé de Thérinfal demeuraient hostiles.
Cette organisation avait pris énormément d'ampleur en l'espace d'un peu plus d'un an. L'elfe aux cheveux flamboyants n'avait pu s'en rendre compte jusqu'à présent. Même si elle avait d'abord fortement protesté quant à l'alliance de l'Inquisiton et de la Garde, force était de constater que l'institution leur offrait là une seconde chance. Pas gratuite, évidemment, mais bonne à prendre et rentable pour les deux partis. D'une part l'Ordre redorait son blason et profitait des moyens mis à sa disposition pour se restructurer. D'autre part l'Inquisition gagnait des hommes qui, malgré leur faux-pas à l'Inébranlable, demeuraient des figures respectées dans tout Thédas.
Milva se mit à triturer nerveusement une mèche rebelle. Si elle était ravie d'être enfin rentrée, retrouver son pays à feux et à sang et replonger au cœur des manigances politiques étaient les dernières choses auxquelles elle aspirait. D'autant plus que l'apparition de l'Héroïne de Férelden à Fort Céleste allait bientôt s'ébruiter. Certainement jusqu'à Weisshaupt même. Mais elle n'en avait cure, qu'ils viennent, et elle le recevrait comme il se devait. Ce n'était pas la forteresse des Anderfels qui l'effrayait, mais plutôt la noblesse et les hautes figures du continent. Après avoir passé tout ce temps en cavale, sous le couvert de l'anonymat, refaire à nouveau face à sa notoriété allait s'avérer bien difficile compte tenu du caractère de la jeune femme.
Fort heureusement, elle n'aurait pas à faire face seule. Retrouver son amant et son optimisme légendaire lui redonnait courage et détermination. Si elle était habituée à prendre les décisions délicates, les conseils d'Alistair étaient toujours les bienvenus. D'autant plus que des deux, c'était le plus diplomate et il était capable de la temporiser lorsque la situation s'envenimait et qu'elle n'avait plus qu'une envie : envoyer une réplique bien salée et taper du poing sur la table. Zevran aussi l'avait tirée de situations délicates lors de leur court séjour à Val Royaux d'ailleurs.
Zevran.
Une grande peine l'assaillit alors, comme à chaque fois qu'elle pensait à son compagnon de route et ami le plus cher. L'assassin avait disparu, au beau milieu de la nuit, alors qu'ils étaient établis à Fort Griffon. Il n'avait rien laissé derrière lui, aucune lettre, aucune explication. Milva n'en avait pas besoin. L'antivan souhaitait certainement s'effacer alors qu'elle avait retrouvé son amant. Peut-être même ne supportait-il de les voir ensemble, mais elle en doutait. Il devait simplement penser qu'il mettait la jeune femme dans une situation délicate en restant. Ceci n'était pas dénué de vérité, mais elle aurait préféré qu'il lui en parle avant de prendre la poudre d'escampette ! Néanmoins, l'archère ne pouvait en vouloir à l'ancien Corbeau. Mais elle était triste. Son absence avait laissé un grand vide au creux de sa poitrine, vide que son Garde n'était pas parvenu à combler. Cependant elle n'était pas égoïste, elle ne pouvait lui demander de rester à ses côtés. L'Héroïne espérait seulement qu'il soit en sécurité, morte d'inquiétude de le savoir seul sur les routes…
Oh, Grey Warden,
What have you done?
The oath you have taken
Is all but broken
La musique parvint à ses oreilles, douce, mélancolique. Milva ne réagit pas tout de suite.
All is undone.
Demons have come
To destroy this peace
We have had for so long
Sa main se serra autour de l'anse de sa chope de bière, tout comme son cœur au creux de sa poitrine.
Ally or Foe?
Makeronly knows
Ally or Foe?
The Maker only knows
Des larmes perlèrent aux coins de ses yeux, elle ne pouvait en entendre plus. Elle finissait d'une traite l'infecte mixture et s'apprêtait à partir lorsqu'une main compatissante se posa sur son bras. L'elfe sursauta et manqua de faire tomber son bock.
« Oh, pardonnez-moi Furie, je ne voulais pas vous surprendre » déclara la voix grave et affable de Varric.
Milva se tourna vers lui, essuyant rapidement ses larmes en riant doucement à l'écoute de son sobriquet :
« Furie… Je dois avouer que celui-ci est plutôt bien trouvé.
- Tout comme les autres, très chère » nota le nain avec un clin d'œil. Après un échange de sourires, sa mine redevint sérieuse et devant le regard interrogateur de l'archère, il déclara :
« Je pense que vous devriez m'accompagner à la salle du Conseil. Un groupe de nos compagnons combattant dans les Terre d'Arbor vient d'apparaître à Fort Céleste par le biais d'une sorte de miroir magique. Je pense qu'ils nous doivent quelques explications vous ne trouvez pas ?… » Son ton se voulait faussement désabusé, mais une pointe d'inquiétude le trahissait.
« Des explications ? Mais n'est-ce-pas là un évènement ordinaire en ces temps troublés ? soupira l'Héroïne en emboîtant le pas de l'arbalétrier.
La Garde n'avait pas passé beaucoup de temps en compagnie de Varric, le nain avait néanmoins accompagné Alistair en des endroits plus que reculés il y a quelques années de cela. Un voyage qui s'était avéré bien périlleux entre sorcière, dragons, Qunaris et tévintides, … La mission sauvetage du Roi Maric, qui n'était autre que le père d'Alistair, s'était bien rapidement avérée être un traquenard aux sombres desseins. Mais l'heure n'était plus aux divagations, aussi Milva se reconcentra sur les évènements à venir et l'attitude à adopter.
Maryden venait de terminer sa chanson alors que l'Héroïne sortait de la taverne en frissonnant à cause de la morsure du vent soufflant sur les Dorsales de givre. Elle se promit de donner à la barde matière à chanter en faveur des Gardes des Ombres la prochaine fois.
Mithraël
Ils l'avaient conduite à travers l'épaisse forêt, puis à l'intérieur d'une large caverne. Après avoir été entravée, Mithraël avait été jetée sans ménagement derrière la selle du chef du détachement Venatori et un périple qui lui avait paru durer des heures avait alors suivi. Elle avait lutté de toutes ses forces pour rester consciente, tenter de mémoriser leur parcours. Cependant il était peu probable qu'elle retrouve son chemin, en admettant bien entendu qu'elle parvienne à s'évader d'abord…
Elle était à présent détenue dans une cellule sombre et humide, ses poignets piégés dans des menottes trop serrées elles-mêmes reliées à un anneau scellé au sol pierreux par une lourde chaîne. Elle n'avait même pas opposé de résistance lorsqu'on l'avait installée là. Son esprit était brumeux, le brouhaha des personnes qui s'affairaient dans la vaste salle autour d'elle lui paraissait lointain. Un regard à sa paume gauche lui assura que le gantelet runique était toujours à sa place et donc que son identité n'avait pas encore été découverte. Du moins c'est ce qu'elle espérait.
Au prix d'efforts considérables, elle s'employa à isoler la douleur qui l'assaillait de toute part à un recoin de son cerveau afin d'analyser la situation. La grotte était éclairée faiblement grâce à des torches disposées çà et là le long des parois. Elle pouvait néanmoins distinguer des cellules semblables à la sienne de part et d'autre de cette dernière. D'ailleurs celle de gauche était occupée, mais l'homme qui se tenait là lui tournait le dos. Son regard se promena alors sur la cavité principale : des hommes portant l'uniforme de la secte tévintide s'affairaient autour d'un imposant rocher sur lequel était attaché un homme. Ce dernier se débattait avec fougue en rugissant, mais un coup de pommeau à la tempe le réduisit au silence. Ses tourmenteurs purent alors finir de l'installer, mais dans quel but ? La torture ? Etait-ce un des espions de l'Inquisition ? L'elfe tressaillit. Allait-elle subir le même sort ? Parviendrait-elle à tenir ? L'idée même d'être retenue sur cette pierre, à la merci de ces hommes qui prendraient un plaisir sadique à la voir souffrir lui donna un haut le cœur.
Elle s'en voulait. Ce pauvre homme était peut-être l'un des leurs et elle était là, à s'apitoyer sur son sort alors qu'elle devait plutôt réfléchir à un moyen de le sortir de là. Mais elle avait peur, la peur irrationnelle de ne pas être à la hauteur, de ne pas être capable de faire face. Si elle n'avait pas hésité une seule seconde à Darse, c'était parce-qu' elle se mettait elle seule en danger. Même si elle n'était pas parvenue à déclencher l'avalanche, les autres auraient pu s'échapper par le sentier secret grâce au temps précieux qu'elle leur avait alloué. Seulement ici, si elle échouait, elle les mettait tous en danger. Et cela lui était intolérable. Quelle sombre idiote elle avait été de les envoyer dans ce guet-apens…
Un grand fracas la tira brutalement de ses pensées. Le bruit de chaînes qui coulissent emplit la vaste caverne. Voyant les Venatori lever la tête, Mithraël suivit leur regard et fut saisie d'effroi. Une pointe de flèche en métal de la taille d'un homme descendait du plafond, droit sur la victime entravée. Un des geôliers tira ensuite sur un levier et après un claquement sec, un liquide rouge brillant trouva son chemin dans les sillons creusés sur toute la surface de l'artefact.
Du lyrium corrompu.
Le vacarme réveilla le prisonnier qui reprit avec hargne sa tentative d'évasion, sous les ricanements non dissimulés de ses tortionnaires. La pointe continua sa descente, lentement, le fluide scintillant convergeant dangereusement vers son extrémité.
Lavellan ne pouvait détacher ses yeux de l'horrible spectacle. De là où elle se trouvait elle ne pouvait en voir tous les détails mais les hurlements de douleur de l'homme resteraient à jamais gravés dans sa mémoire. Le mécanisme d'injection était en contact avec sa peau, et Mithraël pouvait aisément deviner que la pointe avait perforé son sternum. Elle voyait la substance s'écouler avec une lenteur calculée le long de la flèche. L'opération dura à peine quelques minutes, le temps d'administrer une dose pour le moins conséquente de liquide à la victime. Cette dernière était parcourue de violents spasmes.
L'Inquisitrice sentit l'affolement vibrer dans chaque partie de son être. Etait-ce là ce qui l'attendait ? La corruption par le lyrium ? Elle commença à tirer frénétiquement sur sa chaîne, par réflexe, pourtant bien consciente que cela serait sans résultats.
« Si j'étais vous, je cesserai de m'agiter, plus longtemps vous vous faites oublier, mieux c'est » chuchuta une voix à sa gauche.
Mithraël se tourna vers l'intéressé, un elfe aux cheveux dorés. Enfin elle supposait que sous toute cette poussière et cette crasse, cette masse emmêlée était dorée. Son visage était fin et allongé, comme pour la plupart des elfes, et deux vagues superposées ondulaient de son arcade au bas de sa joue gauche. Un tatouage ordinaire et non un Vallaslin, il n'était donc probablement pas dalatien. A son accent, elle devina qu'il était originaire ou avait passé une grande partie de sa vie à Antiva. Cependant ni son sourire charmeur, ni son tatouage ou encore son accent retinrent réellement l'attention de la mage. Seule la lueur rougeâtre qui brillait dans ses iris avait capté son regard. La même lueur qui avait paré les prunelles de ses amis lors de son voyage temporel à Golefalois… La première étape de la corruption par le lyrium rouge. Sous ses guenilles poisseuses, elle discerna également un bandage grossier au niveau de son torse. Elle le regarda d'un air peiné. L'elfe soupira.
« Ahh il fut un temps où les jolies jeunes femmes me regardaient avec envie, et non avec une tête d'enterrement… »
Malgré le ton dégagé qu'il employait, Mithraël pouvait voir la résignation dans ses yeux. Il avait perdu espoir, mais l'espoir de quoi ? Sortir d'ici ? Tant de questions brûlaient les lèvres de la jeune femme, mais l'homme la réduisit au silence d'un signe de tête discret vers leurs gêoliers. Les hommes n'avaient pas remarqué leur échange, mais ils étaient proches, trop proches pour qu'ils puissent parler sans risquer d'être entendus.
« Pas maintenant » murmura-t-il du bout des lèvres avant de se détourner à nouveau.
Un nouveau hurlement déchirant vrilla les oreilles de l'Inquisitrice alors le lyrium devait s'insinuer dans le corps du pauvre homme. L'elfe sentit son cœur vaciller. Elle se rendit compte que ses mains tremblaient et la nausée la reprenait.
Elle ne voulait pas.
Elle ne voulait pas perdre son identité, voir son esprit ravagé au point de se retrouver dans le camp adverse sans sourciller. Elle ne voulait pas combattre les siens en la faveur de ces illuminés. Elle n'avait que trop vu le regard vide des templiers rouges, animés par la seule volonté du combat, suivant les ordres tels des automates dénués de toute étincelle de vie. Plutôt mourir que finir comme eux. Au-delà de cela, Corypheus se ferait d'ailleurs une joie d'utiliser le symbole qu'elle incarnait contre l'Inquisition afin de lui porter un coup décisif, de la discréditer aux yeux de tous. Et si l'organisation perdait ses alliés, elle perdait sa force, et le champ serait libre pour le magister.
Oui, plutôt mourir.
Mithraël se recroquevilla sur elle-même, cachant sa tête dans ses bras dans l'espoir de se préserver des cris de détresse de l'homme prisonnier. Elle essaya de réfléchir à une solution, à un moyen de sortir. Si l'elfe blond semblait avoir baissé les bras, ce n'était pas son cas. Elle s'était trop battue pour abandonner si vite.
Les suppliques cessèrent subitement. Les Venatori détachèrent le corps inerte et le balancèrent sans plus de cérémonie sur petite charrette. Lavellan se rendit compte avec horreur que plusieurs cadavres y étaient déjà entassés. Apparemment la probabilité de survivre à un tel traitement n'était pas très élevée…
Une demi-douzaine de tévintides était présente dans la salle. Deux d'entre eux embarquèrent le chariot mortuaire vers l'unique sortie. Le reste s'évertuait à tourner l'imposante manivelle qui réglait la hauteur de la flèche afin de remonter cette dernière au plafond rocheux. Deux autres partirent ensuite, laissant leurs confrères seuls. Ces derniers se dirigèrent vers l'endroit où les prisonniers étaient retenus. Mithraël vit son voisin se déplacer vers le coin opposé de sa cellule, au plus loin que lui permettait la chaîne, et tourner ostensiblement le dos aux Venatori. La jeune femme l'imita, mais demeura de face et les défia du regard comme ranimée par une volonté sans faille. Malheureusement, elle comprit rapidement que c'était une erreur :
« Le spectacle ne t'a pas suffi ma belle ? Faut-il que je m'occupe moi-même de ton cas ? » susurra le plus petit des deux. Il dégaina un long poignard et passa son pouce le long du fil de la lame comme pour appuyer ses dires, un sourire carnassier fiché sur son visage.
L'homme était trapu mais massif, ses cheveux étaient coupés très court et il été rasé de près. Une aura de malveillance se dégageait de lui. Cet individu prenait du plaisir à tourmenter ses prisonniers, cela ne faisait aucun doute. Son acolyte, également en uniforme Venatori, avait des cheveux mi- longs et ondulés. Il triturait machinalement sa fine moustache, aussi noire que sa crinière. Il semblait plus calme et calculateur que son collègue, mais cela ne le rendait pas moins dangereux, bien au contraire.
« T'es muette peut-être ? Tant mieux, tu ne nous casseras pas les oreilles quand ton tour viendra »
Elle regretta son geste une fraction de seconde après. Mais elle n'avait pu s'en empêcher. Etait-ce par fierté ? Mithraël n'en savait rien. Peut-être ne pouvait-elle simplement pas se soumettre à ces hommes qu'elle combattait depuis des mois. Seulement le mal était fait. Le trapu regarda le crachat à ses pieds, une lueur malsaine dans le regard :
« Grossière erreur ma jolie… »
D'un mouvement agile, il fit tournoyer son trousseau de clés et se saisit de celle ouvrant la serrure de la cellule. Lavellan se redressa et se mit instantanément en posture défensive. Mais que pouvait-elle bien fait ainsi entravée ? Pas grand-chose malheureusement. Et elle s'en rendit bien vite compte quand elle parvint à parer le chassé destiné à la faire chuter à l'aide de ses menottes, mais pas le coup de poing ganté qui partit avec violence pour aller s'écraser sur sa pommette. L'elfe perdit l'équilibre, sonnée. Son ennemi en profita pour tirer d'un coup sec sur la chaîne reliée à ses menottes. Elle tomba alors douloureusement en avant, sur les coudes. Le Venatori avait le pied posé sur ladite chaîne. Mithraël tira pour le faire basculer mais sans succès. L'homme avança avec une lenteur mesurée sur l'attache, forçant peu à peu la mage à rester coudes au sol comme si elle se prosternait devant lui. Il s'accroupit alors afin d'amener son visage à hauteur du sien et lui murmura à l'oreille d'un ton doucereux :
« Tu n'es rien ici ma belle, rentre toi bien ça dans le crâne »
Elle secoua la tête, affolée. Ces paroles lui glacèrent le sang à un point qu'elle n'eût cru possible. Et ce sourire… Il était imprimé de façon indélébile sur ces iris. Il l'immobilisa avant de se saisir de son poignard et de lorgner les menottes. Son regard était éloquent, ses intentions aisément compréhensibles.
Mithraël se débattit de plus belle, complètement terrorisée par son tourmenteur. Il était évident que cet homme mettrait ses menaces à exécution.
« Nous injecter cette chose infâme ne vous suffit plus à présent ? Il faut en plus que vous veniez nous enquiquiner dans nos trous à rats ? »
Le Venatori se releva, libérant la chaîne de Lavellan qui en profitant pour se reculer du mieux qu'elle pouvait non sans difficulté. Ses jambes ne répondaient plus.
L'homme toisa l'elfe blond qui avait osé lui adresser la parole d'un regard mauvais.
« T'es jaloux l'antivan ? » aboya-t-il
« Je finis avec la demoiselle et je suis à toi ».
Il s'avança de nouveau vers la mage, lorsque son collègue l'arrêta d'un ton dur :
« Il suffit Marcus, déjà que peu survivent, ne va pas nous abîmer le peu qu'il nous reste !
- Elle n'a pas besoin de tous ses doigts pour assassiner, si ? Et puis il faut lui apprendre le respect de ses supérieurs, rétorqua l'intéressé.
- J'ai dit, il suffit » asséna le plus grand des deux, qui devait également être le plus gradé.
Le dénommé Marcus se détourna à contrecœur de sa cible. Il alla répliquer lorsque le tintement d'une cloche retentit dans la vaste salle.
« Merde, qu'est-ce qu'il se passe encore » maugréa l'homme à la moustache.
Après avoir soigneusement refermé la cellule et vérifié celle de l'elfe blond, les deux hommes s'élancèrent vers la sortie au pas de course. Non sans avoir gratifié les prisonniers d'un regard lourd de sous-entendus.
Mithraël se laissa glisser au sol, ses jambes ne supportaient plus son poids. Elle s'assit en pliant les genoux et en les ramenant près d'elle, le regard vide. Elle l'avait échappé belle, mais le souvenir du regard dément de son tortionnaire et du plaisir qu'il semblait prendre à l'idée de la faire souffrir l'avaient marquée au fer rouge. C'était la première fois qu'elle se sentait réellement sans défense, étant dans l'impossibilité de combattre en utilisant sa magie sans en révéler trop sur sa personne. Elle s'était sentie complètement démunie, à la merci de cet homme. La mage était en état de choc, elle en tremblait encore et avait la respiration saccadée.
« Je vous avais prévenue » murmura son voisin. Ce dernier se rapprocha au maximum de la cellule de la jeune femme alors que cette dernière tournait lentement la tête vers lui.
Son regard était doux, son sourire compatissant. Mais cela ne parvint pas à calmer Lavellan qui détourna à nouveau le regard pour fixer un point invisible, droit devant elle.
« C'est fini, chuchota le blond sur un ton rassurant empli de chaleur, ils sont partis, c'est fini ».
Mithraël s'apaisa enfin et déclara d'un ton à peine audible :
« Merci… Vous vous êtes interposé, sans ça … je ne sais pas jusqu'où cet homme aurait pu aller. Mais il s'en serait pris à vous ensuite ! réalisa-t-elle avec horreur.
- J'ai toujours aimé voler au secours des demoiselles en détresse » répondit l'antivan avec un clin d'œil, désireux de lui faire oublier cet épisode douloureux.
La jeune femme ne put s'empêcher de secouer la tête en levant les yeux au ciel, mais un léger sourire se dessina sur son visage. Elle retrouva sa contenance et, réalisant soudain qu'ils étaient seuls, entreprit d'appliquer une once de magie curative au niveau de son abdomen qui la faisait souffrir depuis sa capture à cause du mauvais coup qu'elle avait reçu. Sa pommette contusionnée attendra, il fallait qu'elle économise son mana pour sortir d'ici. La voyant procéder, son acolyte lui demanda avec des yeux ronds :
« Vous êtes une mage ? Ce n'est pas fréquent chez les assassin »
Que répondre ? Pouvait-elle lui faire confiance ? Mithraël était bien au courant que le lyrium permettait à Corypheus de contrôler les templiers, qu'en était-il de l'elfe ? Etait-ce là un stratagème sournois pour la faire parler ? Pourquoi l'Ancien s'intéressait-il aux assassins ? La jeune femme se souvint que c'était la seule et unique raison de sa survie. Beaucoup de questions, mais elle choisit la prudence :
« Vous seriez surpris d'apprendre à quel point la magie peut s'avérer utile pour se sortir de situations délicates » répondit-elle avec un sourire énigmatique.
Terminant de soulager ses blessures internes, elle enchaîna : « Je vais d'ailleurs vous le prouver tout de suite ».
Si cet homme était un espion, elle pourrait toujours l'immoler s'il bougeait le petit doigt pour l'empêcher de s'évader. L'Inquisitrice avait retrouvé sa détermination, même si elle était en partie guidée par la peur. Elle ne désirait pas recroiser la route du dénommé Marcus… Elle voulait mettre le plus de distance possible entre le Venatori sadique et elle-même. La mage entreprit alors d'élaborer un sort afin de faire sauter ses menottes.
« Non, ne faites pas ça » l'arrêta son voisin d'un ton résigné.
La jeune femme se stoppa, agacée : « Et pourquoi ? Je ne suis pas déterminée à rester coincée ici, je ne le peux pas »
Le blond levé un sourcil, étonné : « Vous ne pouvez pas ? répéta-t-il, qui êtes-vous ? ». Son ton devenait suspicieux à présent.
« Un assassin, un assassin qui aimerait sauver sa peau, rétorqua la jeune femme en reprenant les mouvements compliqués destinés à produire l'énergie suffisante pour faire céder le métal.
- Il est impossible de sortir d'ici, reprit l'elfe, j'ai déjà essayé. Vous pensez qu'un Corbeau antivan ne pourrait venir à bout de cette plaisanterie ? » Il leva les bras afin de montrer les menottes à sa voisine.
« Il est facile de sortir de cette salle, j'en conviens. Le problème est que le reste de la grotte est empli de cultistes et templiers, et un seul passage permet d'en réchapper. Inutile de vous dire qu'il est bien gardé. A votre avis, pourquoi sont-ils si peu soucieux de nous laisser sans surveillance ? Voulez-vous réellement leur donner une bonne raison de vous faire du mal ? »
Mithraël avorta son sort une nouvelle fois, glacée rien qu'à l'idée de retomber entre les griffes de ces fous. Sa volonté fondit comme neige au soleil. Le Corbeau sourit tristement :
« Le seul moyen serait qu'ils aient l'ordre de nous transférer ailleurs, ainsi nous serions directement conduits à l'extérieur… »
L'Inquisitrice ne savait que répondre, toujours déchirée entre le désir de lui faire confiance et la raison. Etait-ce là un plan machiavélique destiné à jouer avec ses nerfs ? Pourtant, il lui aurait suffi de la laisser tenter de s'échapper si le but était de la briser. Seulement, elle ne pouvait pas abandonner, elle ne pouvait pas les abandonner sans rien essayer. Cependant, elle était forcée d'admettre que son état n'était pas des plus reluisants. Peut-être devait-elle d'abord recouvrer ses forces avant de penser à s'évader.
Comme pour répondre à ses pensées, une lourde fatigue l'assaillit alors et la douleur à sa pommette se fit un peu plus vive. Elle soupira longuement avant de s'assoir dans une position aussi confortable que possible et déclarer :
« Un Corbeau hein ?
- Zevran Arainai ma dame, ancien Corbeau antivan, rectifia son interlocuteur.
-Iohris Zathnael » se présenta à son tour la jeune femme, non sans se maudire de son manque de créativité…
Ils se sourirent, et furent interrompus par une dizaine de cultistes qui firent irruption dans la vaste salle. L'effervescence gagna rapidement l'endroit alors que chacun des hommes s'affairait. Il parut vite évident à Mithraël qu'ils étaient en train de déplacer des fournitures, les entreposant dans une charrette tirée par un imposant cheval de trait qui venait de faire son entrée. Certains entreprenaient de faire descendre à nouveau l'engin de torture destiné à injecter le lyrium. D'autres braillaient des ordres et enjoignaient leurs confrères à accélérer le mouvement. Des murmures de protestation s'élevèrent, mais furent vite stoppés après la suggestion de voir avec l'Ancien lui-même s'ils désiraient discuter ses ordres.
Elle échangea un regard entendu avec Arainai, se souvenant de ses paroles.
Les Venatori levaient le camp, la chance leur souriait.
Bonsoir à tous!
Tout d'abord, je tiens à remercier du fond de cœur Sparadrap, Cha, Sereda . DA ainsi qu'Happy-Nes (remerciements tous particuliers à toi qui suis la fanfic en coulisses depuis le début pratiquement, et pour toutes nos discussions) pour leurs commentaires chaleureux et plus qu'encourageants! Vous n'imaginez pas à quel point ça me booste. Merci à vous. Merci également à ceux qui ajoutent la Poisse Divine en follow/favorite. Et enfin, merci à tous ceux qui prennent le temps de la lire, bien entendu!
Comme d'habitude, n'hésitez pas à me faire part de ce que vous pensez, de ce qui peut être amélioré, ce qui vous chiffonne, ...
A bientôt,
Truckette
