Précédemment dans La Course - chapitre 20 (partie 1) : La Saint-Valentin, fête de la plus haute importance pour nos adolescents, est enfin arrivée ; et surprise ! C'est aussi l'anniversaire de cette pauvre Mackenzie, qui atteint en ce jour particulier sa majorité. L'occasion pour ses copains Serdaigle de se foutre un peu de sa gueule en lui offrant encore des bêtises (de la poudre de Cheminette, une fiole de Whisky Pur Feu, le dernier Sorcière Hebdo), pour Sirius de lui faire un cadeau particulier avec la participation des gamins du Club de Bavboules (17 billes "améliorées" dont il fait d'ailleurs le premier les frais) et pour ses parents et son grand frère de lui offrir une montre un peu particulière (qui ne donne pas l'heure mais contient des souvenirs). En tentant d'échapper un peu à l'emprise de ses amis sur cette journée, Mackenzie finit par se retrouver obligée de se rendre à la soirée organisée par Slughorn le soir même, avec son camarade le plus chiant, Dirk. Sirius en déduit qu'il n'a plus qu'une chose à faire : y aller aussi, et ce malgré son absence d'invitation, qu'il imagine aisément contournable en faisant appel à James et Lily...

Abécédaire des personnages cités :

Dirk Cresswell : préfet de Serdaigle, 6ème année, élève à tendance psychorigide et tyrannique, membre du Club de Slug - © JKR
Daniel Horton : camarade de Mackenzie, même année, partageant avec elle un cours de Runes, et son partenaire dans l'aventure "Œil-de-Lynx et Langue-de-Plomb" (dont le premier tract a été lancé)
Desdemona Ogden : camarade de Mackenzie, même année, commère-en-chef
Cygnus Barbaby, Duncan Patterson, Holly Clarke et Aïda Balagoon sont le reste des ami(e)s de Mack
Adrian Atkinson : Poufsouffle, 7ème année, frère aîné de Mackenzie, batteur dans l'équipe de sa maison
Benjy Fenwick : professeur de Défense contre les forces du mal de l'année, membre de l'Ordre du Phénix, 1ère génération © JKR
Samuel Atkinson : communément appelé "l'Oncle Sam" par son neveu et sa nièce, il est l'oncle paternel de Mackenzie, jeune frère de son père, archéomage en Egypte mais vivant en Turquie, avec sa femme Gül et ses trois enfants, tous plus jeunes que Mack ; dans le chapitre 10, il surprend Mackenzie après sa soirée du nouvel an, alors que Sirius la raccompagne en moto
Bertram Aubrey : Poufsouffle, 6ème année, ayant vu sa tête gonflée par James & Sirius suite à une mauvaise blague, est tombé sur Mackenzie lors de leur premier cours de Transplanage (chapitre 14) et a flirté avec elle à Pré-au-Lard (chapitre 18) - © JKR
Harper Johnson : meilleur pote d'Aubrey, n'a pas franchement avalé la blague de Sirius à l'époque, l'a reproché à Mackenzie qui lui voue désormais une haine sans bornes (chapitre 18)
Riley Thomas : patiente de Ste Mangouste, devenue par la force des choses amie avec Mackenzie
Leanor Richards (que Sirius n'aime pas beaucoup ; cf. chapitre 4) et Mary MacDonald : Gryffondor, 7ème année, amies de Lily. MacDonald est un personnage de © JKR.
Lucy Bones : élève de Poufsouffle, 2ème année, fille d'Edgar Bones (le frère d'Amelia Bones et membre de l'Ordre), membre du Club de Bavboules
Candice Quirke (1ère année, Serdaigle), Wilkie Tycross (3ème année, Serdaigle - © JKR) et Gregory Madley (2ème année Gryffondor) sont les autres membres du Club de Bavboules, dont Mackenzie et Sirius font partie


J'ai comme l'impression que certains ne m'ont pas cru quand j'ai dit que je posterai la suite très prochainement... Comme quoi, je ne suis pas un cas totalement désespéré !

Merci aux irréductibles, Kimblette et Orlane (et pour m'avoir écouté râler, en plus !), ainsi qu'à Misoka : je crois que tu as déjà posté une review dans un des chapitres précédents (ton pseudo me dit quelque chose). En tout état de cause, ta review m'a fait très plaisir, et je te promets d'essayer de soigner mes délais cette année... Si je devais abandonner totalement, sois sûre que je vous en ferais part, de toute façon ! Merci d'avoir laissé un mot et à bientôt, j'espère :)

Aux autres, sachez par ailleurs que je ne mords pas ! ;-)


CHAPITRE 20

Black contre Black

- Partie 2 -


La matinée, fort heureusement, se déroula sans plus d'incidents.

Je la passai en cours de Runes, un Daniel étonnamment calme assis à mes côtés, visiblement trop passionné par ma nouvelle montre pour réellement se soucier de quoique ce soit d'autre. Pendant plus de deux heures, le nez collé à notre pupitre, il fit mine de prendre des notes d'un air aussi concentré que les autres, tout en profitant de chaque moment d'inattention du côté du professeur Babbling pour prendre en otage mon poignet et observer l'artefact qui y était accroché, les paupières papillonnantes avec une régularité presque religieuse.

Je dus d'ailleurs lutter pour récupérer l'intégralité de ma main lorsque la sonnerie nous propulsa dehors, dans le couloir bondé de plusieurs dizaines d'élèves se heurtant pour cheminer, par troupeaux, en direction d'un délicieux déjeuner.

— Je crois qu'avant cette montre, je n'avais jamais vraiment compris la symbolique du geste, me fit-il savoir, l'air plus songeur que déterminé à aller se goinfrer en compagnie de cette foule joyeuse.

— La symbolique de quel geste ? m'enquis-je, moi-même peu enthousiaste à l'idée de m'y mêler.

L'escalier qui devait nous mener à l'étage du bas eut l'air de se rendre compte de notre réticence puisqu'il opéra un virage serré sur la gauche à peine en avions-nous descendus les premières marches.

— Pourquoi les sorciers s'obstinent à offrir une montre à leur rejeton une fois la majorité atteinte, développa-t-il, en s'accrochant aussi bien à la rampe qu'à mon bras pour ne pas tomber. Et pourtant, j'ai lu des tas de trucs là-dessus ! précisa-t-il, véhément, comme si je pouvais douter de son besoin de remonter aux sources préhistoriques d'un problème pour y trouver une solution. Je crois que rien ne m'a jamais paru plus logique que l'explication selon laquelle, à une époque, les dix-sept ans signifiaient vraiment être lâché dans la nature et prendre ses responsabilités, dont celle de réellement savoir gérer son temps.

Il marqua une pause, les yeux sur nos camarades qui, un étage plus bas, se dirigeaient comme un seul homme vers l'endroit où notre agenda nous imposait d'être entre midi et treize heures.

— Ce qui n'est vraisemblablement pas notre cas, compris-je, en suivant son regard.

Il acquiesça dans un sourire.

— Peut-être que c'est ce que ma famille a voulu me signifier en m'offrant une montre qui ne donne même pas l'heure, plaisantai-je alors, en rejetant l'idée affolante que mon hypothèse puisse être vraie. Que j'étais encore incapable de m'assumer.

— Ou peut-être qu'elle a voulu te rappeler que tu avais du temps avant d'être obligée de te montrer raisonnable et un passé rempli de souvenirs plutôt que de fantômes derrière toi pour t'aider à grandir, me corrigea Horton avec cette sagesse désarçonnante qui le définissait si bien lorsqu'il évoquait, même à demi-mots, sa situation familiale.

Ce fut d'ailleurs ce qui m'empêcha de me vautrer dans l'émotion débordante qui pouvait me caractériser dans ces moments-là.

— Tu veux que je commande la même à mon père pour tes dix-sept ans ? préférai-je demander, en essayant de paraître taquine. J'imagine que ça te rappellerait combien de souvenirs drôles et humiliants il est possible de trouver dans la vie d'un adolescent de ton âge, aussi orphelin soit-il.

Il me fit l'honneur d'un sourire plutôt que d'une grimace, devant cet élan pourtant évident de compassion.

— A ta place, je m'abstiendrais d'un tel cadeau, fut son seul commentaire, prononcé d'une voix moqueuse, en me prenant opportunément le bras alors que nous entrions dans la Grande Salle. C'est Londubat qui a offert sa montre à Alice, à ses dix-sept ans, et je doute que tu veuilles que tout le monde y voit un engagement du même genre que le leur entre nous, n'est-ce pas ?

Le coup d'épaules que je lui assénai le fit pratiquement atterrir sur la table des Poufsouffle, mort de rire.

oOoOoOoOo

L'occasion d'approcher Evans ne se présenta que dans l'après-midi, après une matinée pour admettre que m'en remettre à James était risqué et un déjeuner à cogiter le meilleur moyen de convaincre la furie qui lui servait de petite amie.

En sortant de la Grande Salle, j'étais d'ailleurs tellement absorbée par cette question périlleuse que je fonçai malgré moi dans l'un de ces pièges que tendaient souvent les couloirs de Poudlard, sous la forme d'un groupe féminin et particulièrement bruyant, dont l'une des membres ne tarda pas à se détacher pour m'offrir, rougissante, une enveloppe scellée et parfumée.

Le papier rose pâle dans lequel elle avait été découpée n'eut toutefois pas l'air d'amadouer Slughorn quand j'entrai dans sa salle de classe, approximativement dix secondes après que la sonnerie ait retenti.

— Monsieur Black, vous êtes en retard ! m'apostropha-t-il sévèrement.

Je me retins de lever ostensiblement les yeux au ciel en lui rappelant qu'il m'avait passé un milliard de retards avant d'apprendre ma disgrâce familiale, mais ne pus retenir une excuse excessivement bouffonne, prétextant un embouteillage de jeunes demoiselles sur mon chemin vers les cachots.

Si les rires de la plupart de la classe me récompensèrent, le vieil homme se fit un plaisir de me retirer quelques points avant de m'inviter à rejoindre mon partenaire pour la réalisation d'une potion de sommeil sans rêves.

— Avec plaisir, professeur, fis-je mine d'obéir, ma grimace la plus hypocrite sur les lèvres, en prenant nonchalamment le chemin indiqué.

Pendant qu'il se tournait vers le tableau noir pour y inscrire les consignes, je dérivai toutefois de mon parcours, ignorant le sourcil haussé de Remus quand je passai à côté de notre pupitre habituel sans lui accorder plus qu'un salut cordial de la main. La même réaction m'accueillit à la table suivante, et de la part de ses deux occupants s'il vous plaît.

— Je fais équipe avec Evans aujourd'hui, indiquai-je à James sans m'en émouvoir et comme si c'était la chose la plus naturelle au monde. Va plutôt aider Lunard !

Ses sourcils se froncèrent encore davantage, ne formant plus qu'une ligne unique au-dessus de ses yeux, et je compris rapidement que cette réaction n'avait rien à voir avec l'usage inapproprié du surnom de Remus devant sa petite copine. Il me le confirma bientôt, en me poussant violemment du coude malgré le regard toujours perplexe d'Evans.

— Dégage de là, Sirius, grogna-t-il avec une bonne dose d'agressivité supplémentaire.

Son ton m'indiqua qu'il n'était pas dupe de toute l'innocence que j'avais pris soin d'imprimer sur mes traits et je fus presque tenté de croire qu'il était au courant de la teneur de mon « plan ».

— Les Optimal en Potions sont une drogue dure dont tu peux te passer, raillai-je quand même, sans me démonter. J'ai besoin d'un O et tu en as eu assez pour une vie entière !

Et sans attendre sa répondre, je l'éjectai à mon tour plus loin, d'un coup d'épaules plus violent encore que le sien.

oOoOoOoOo

Le répit que m'offrit Daniel avant et pendant le déjeuner prit fin rapidement, presque brusquement, lorsqu'il fallut rejoindre notre énième cours de Défense de l'année, au beau milieu du Parc verglacé. Jusqu'aux lourdes portes à double battant marquant l'entrée du château, je pus encore profiter de la présence protectrice d'Horton, mais bientôt, Dirk prit sa place, l'air suffisamment maussade et renfrogné pour me donner envie de faire demi-tour aussi sec, direction mon dortoir.

La façon dont il posa sa main sur mon épaule m'en empêcha pourtant, en même temps qu'elle m'alarma encore davantage : en six années de cohabitation, Cresswell n'avait jamais jugé bon de m'écrabouiller le bras pour me faire part de sa colère.

Mon embarras, toutefois, n'eut pas l'air de l'émouvoir. Pire encore, puisque malgré le vent glacial fouettant mon visage et l'étendue d'herbe enneigée crissant sous les pas alentours, je me fis l'effet d'une criminelle traînée devant un tribunal quand il tourna vers moi un visage fermé pour demander, sévèrement :

— Qu'est-ce que tu as à dire pour ta défense, Atkinson ?

Dans un geste désespéré, je jetai un regard autour de moi, mais mes camarades étaient trop occupés à suivre Fenwick vers la Forêt Interdite pour se soucier de nous. Le pas léger avec lequel Daniel cheminait aux côtés de son binôme, un Poufsouffle frêle et timide répondant au nom de Croupton, me fit même grimacer.

— Que je croyais bien faire ? couinai-je en baissant le nez d'un air coupable.

Il fit claquer sa langue entre ses dents avec irritation et me darda de ses yeux de dictateur inoffensif.

— Bien faire ? répéta-t-il avec incrédulité. Et qu'en est-il ressorti de bien, d'après toi ?

Je roulai des yeux, priant mes neurones de faire leur travail proprement ; mon silence plus long que nécessaire m'indiqua rapidement qu'ils n'avaient nullement reçu ce message pressant.

— Pas de plumes et de bouts de gâteaux sur tes draps ? proposai-je finalement, pathétique.

Il renifla avec un dédain évident, peu étonné de me savoir désormais au courant du plan qu'ils avaient fomenté dans mon dos, et qui s'était avéré, comme me l'avait fait sournoisement remarquer Daniel, sensiblement moins dangereux que je ne l'avais estimé.

J'en regrettai presque de devoir me farcir Dirk toute la soirée.

— Je partage le dortoir de Duncan, Cygnus et Daniel depuis six ans maintenant, me rappela d'ailleurs ce dernier, comme pour m'enfoncer plus profondément encore dans ce marasme de remords. J'ose donc croire que le désordre est un concept que j'envisage avec philosophie, désormais.

Je grimaçai mon scepticisme devant cette affirmation bien trop péremptoire, et sans doute partiellement fausse, avant de considérer que faire profil bas était tout de même le meilleur moyen de ne pas le pousser à m'étrangler.

— Ça sera l'occasion pour nous de passer du temps ensemble ? tentai-je encore, les yeux opportunément baissés vers mes chaussures pour ne pas mesurer l'étendue de son incrédulité. Juste tous les deux ?

Le reniflement qu'il émit me confirma que je ne l'avais pas davantage convaincu que je ne m'en étais convaincue ; seule l'amertume de se savoir piégé par mon manège et contraint de me tenir compagnie pendant une soirée l'empêcha sans doute de me répondre d'un ricanement cynique.

— Sérieusement, Mackenzie ? fit-il à la place, d'une voix glaciale. Un pauvre innocent qui t'entendrait pourrait presque se laisser berner par ton sentimentalisme bidon et croire qu'il y a une histoire potentielle entre nous !

La moquerie me prit aux tripes si désagréablement que je me raidis.

— Si ce pauvre innocent apprenait que c'est mon anniversaire et que tu refuses visiblement de prendre en compte cette donnée dans ton équation, il est certain qu'il changerait rapidement d'avis, fis-je remarquer tout aussi froidement que lui.

La sortie le fit légèrement rougir, sans toutefois totalement le démonter.

— Je me retrouve avec cette folle de Desdemona sur le dos, en plus de ça ! grogna-t-il dans une nouvelle ligne de reproches, en jetant un regard chargé d'agacement vers la concernée, plusieurs pas devant nous. Elle m'en veut d'avoir « gâché ta surprise » et me prétend en plus que je te « vole ton premier rendez-vous ».

Le rire monta si spontanément dans ma gorge que je ne pus que le laisser éclater, malgré mon envie paradoxale d'aller arracher ses beaux yeux bleus à Ogden.

— Si ça peut te rassurer, Cresswell, je pense que je n'y échapperais pas non plus, pronostiquai-je, à mi-chemin entre la connivence et le désespoir. Alors, le plus simple est encore d'assumer, d'être sympa et de m'emmener danser sans râler, tu ne crois pas ?

oOoOoOoOo

D'humeur bagarreuse, Potter revint rapidement à la charge et je faillis m'étaler sur Evans quand il me bouscula.

James ! s'écria cette dernière d'une voix suraiguë. Fais attention à ce que tu fais, j'ai déjà allumé !

Elle désigna d'un geste agacé le feu sous le chaudron devant lequel nous étions tous les trois plantés et je ne trouvai rien de mieux à faire pour l'appuyer que de me tourner vers Cornedrue, pour lui offrir mon regard le plus suppliant – « mon regard de chiot battu », comme l'appelait affectueusement Peter.

— Sois pas radin, Potter, tentai-je, conscient que le patho dont je faisais preuve était susceptible de le faire exploser. Ça sera l'occasion pour nous de sympathiser.

Mon emphase sur le mot magique – sympathiser – eut l'air de le décider à bouger ; ou peut-être que je surestimai mon sens de la négociation et que ce fut seulement le regard perplexe que posa Slughorn sur notre groupe qui le décida à rejoindre Remus, non sans une œillade réfrigérante et à pas délibérément traînants.

Dans un sourire aussi courtois que le permettait son agaçante proximité, j'indiquai alors à une Evans immobile que l'incident était clos et fis mine de m'intéresser à la liste d'ingrédients du jour. Du coin de l'œil, je la vis amorcer un mouvement mécanique dans la même direction avant de laisser ses yeux revenir d'eux-mêmes vers moi.

— Est-ce qu'il cède toujours aussi facilement à tes caprices, d'habitude ?

Je ne pus retenir un ricanement en constatant l'accent d'indignation qui teintait évidemment le ton de sa voix.

— Je suis presque certain que je pourrais le convaincre de vendre ton corps à un proxénète pour quelques Chocogrenouilles et ma mine craquante d'orphelin, répondis-je, avec une moquerie presque affectueuse à l'endroit de mon meilleur ami. Mais rassure-toi, je ne me le permettrai pas.

— Trop aimable de ta part, renifla-t-elle, cynique, en hachant avec une force démesurée les pattes d'une araignée.

— Je trouve aussi, l'approuvai-je dans un hochement de tête.

L'intonation de ma voix, délibérément agaçante, lui fit rouler des yeux et elle abandonna son araignée écrabouillée pour m'observer avec circonspection ranger mon courrier du cœur dans le fond de mon sac. Je poussai le vice jusqu'à mettre en ordre l'ensemble de mes livres, faisant disparaître des bouts de parchemins perdus depuis des temps immémoriaux dans les plis du tissu, avant qu'elle ne perde patience – la première, notai-je avec satisfaction.

— Venons-en aux faits, Black, grogna-t-elle. Qu'est-ce que tu fous là ?

oOoOoOoOo

Le côté Gryffondor mal léché de Cresswell dût ressortir à l'instant où je lui conseillai « d'assumer » puisqu'il releva la tête avec un air presque vindicatif, que Sirius n'aurait sans doute pas désavoué.

— D'accord, Atkinson, m'offrit-il, dans un étrange mélange de fatalisme et de fierté. Mais sois certaine que tu me revaudras ça.

Cette évidente menace resta sans réponse, puisque ce fut le moment que choisit Fenwick pour s'arrêter, obligeant le troupeau d'élèves bruyants qui trottinaient derrière lui à en faire de même – et moi, avec eux. Le silence qui s'imposa de lui-même, presque trop rapidement considérant l'absence de directives professorales sur le sujet, ne dura cependant pas assez longtemps pour permettre au cours de commencer.

En effet, plusieurs exclamations de dégoût s'élevèrent progressivement parmi le groupe, et je ne fus ni la première, ni la dernière, à relever précipitamment mon écharpe sur mon nez et à pincer mes narines l'une contre l'autre pour me protéger de l'odeur putride qui semblait embaumer l'endroit que nous venions d'investir, à quelques pas à peine de la Forêt Interdite.

— C'est moi ou on dirait que quelqu'un est mort et s'est décomposé ici ? marmonna une voix étouffée sur ma gauche, que j'attribuai à un garçon que je fus incapable de reconnaître, considérant la moitié de son visage cachée derrière son écharpe rouge et or.

Parmi les reniflements écœurés qui lui répondirent, le rire tonitruant du professeur Fenwick fit office d'exception.

— Excellente déduction, Wooden, se réjouit-il, d'un ton presque guilleret. Cinq points pour Gryffondor !

Loin de se féliciter de ce gain inattendu, le jeune homme pâlit et recula, vite suivi par d'autres, si bien que je me retrouvai malgré moi aux premières loges, là où un lopin de terre retournée semblait marquer les vestiges d'un être vivant, dont les restes étaient encore visibles.

Je crûs d'ailleurs repérer quelque chose qui ressemblait vaguement à un bras avant de détourner la tête dans un haut-le-cœur.

Le sourire ravi de Fenwick, lorsque je le rencontrai de l'autre côté, n'aida en rien à calmer ma nausée.

— Comme vous le savez, le trimestre dernier a été marqué par le refus du professeur Dumbledore de faire venir jusqu'ici un détraqueur susceptible de nous aider à mettre en pratique toutes ces bêtises dont vos derniers devoirs étaient remplis, annonça-t-il, de toute évidence avec regret. Le hasard a fait qu'au cours de ma promenade hebdomadaire dans la Forêt, je sois toutefois tombé sur les restes de ce cadavre, qui m'a paru des plus indiqués pour notre prochain sujet d'étude.

Le bruit de son ongle grattant sa barbe vieille de trois jours hérissa les poils sur mes avant-bras, tandis qu'il marquait une pause étudiée dans son discours.

— L'un d'entre vous a-t-il la moindre idée de ce que ce prochain sujet d'étude pourrait être ou dois-je encore une fois ne compter que sur moi-même ? interrogea-t-il ensuite, d'un air délicieusement machiavélique.

Il y eut un silence éloquent, qui me poussa à jeter un coup d'œil à l'ensemble de notre groupe hétérogène, composé d'autant d'écharpes jaunes ou bleus que de gants rouges ou verts. A cette occasion, je rencontrai la moue de Desdemona, qui se sentait sans doute coupable de ne pas se souvenir du programme de notre année, avant de croiser le regard insistant que Bertram Aubrey faisait peser sur moi.

J'aurais pu lui sourire, soucieuse d'abandonner mes griefs pour la journée, si Harper Johnson, à ses côtés, n'avait pas décidé de me gratifier de son regard le plus noir. La seconde suivante, et alors que j'en venais à penser qu'il serait un candidat idéal pour l'inauguration des billes puantes que m'avaient offertes Sirius, il leva une main dans les airs.

— Les inferi ? proposa-t-il, chirurgical, une fois autorisé à parler.

Au sourire qui fendit bientôt les lèvres de notre professeur, je sus que ce satané Johnson était tombé juste. La bouffée de panique qui me serra douloureusement le ventre à cette pensée ne fit qu'ajouter un grief de plus à la liste de ceux que je nourrissais déjà contre le Poufsouffle.

oOoOoOoOo

— Ici ?

Je tournai théâtralement sur moi-même, rencontrant furtivement la face crasseuse de Rogue dans mon champ de vision. A la vue de son teint plus cireux encore qu'habituellement et de ses yeux plus plissés que jamais, j'eus presque envie d'attraper Evans par la taille pour lui plaquer un baiser sonore sur les deux joues.

Les furtifs regards soupçonneux de James dans notre direction m'en dissuadèrent pourtant.

— Cours de potions, répondis-je seulement, sage et raisonnable. J'ai conscience du peu d'intérêt que l'on s'est mutuellement porté pendant des années et du fait, surtout, que ta vue a longtemps été obscurcie par le rideau de cheveux gras de Servillus, mais quand même, on fréquente ce cours tous les deux depuis presque sept ans.

J'écopai d'une œillade mauvaise, tandis qu'elle pinçait mon bras sans ménagement.

— Je suis sérieuse, grogna-t-elle entre ses dents serrées, alors qu'une dizaine de paires d'yeux – Potter, Rogue et Lupin inclus – se braquaient sur nous en m'entendant pester. Qu'est-ce que tu me veux ?

Je réfléchis fébrilement au meilleur moyen d'amener ma proposition et ne trouvai rien de mieux qu'un « Sympathiser. Être un meilleur ami idéal. Ce genre de choses », dont la nonchalance n'aurait sans doute même pas convaincu un élève de première année.

Ce fut du moins ce que parut me signifier le rictus perfide sur le visage de ma camarade.

— Envoyer James travailler avec Remus ne fait pas de toi le meilleur ami idéal, commenta-t-elle, presque taquine. Au contraire, le laisser faire équipe avec moi est une sorte de cadeau que tu lui offres quotidiennement.

Je levai les yeux au ciel devant tant de prétention.

— Quoiqu'en disent tes extraordinaires capacités en la matière, Remus est bon en Potions lui aussi, me sentis-je obligé de le défendre.

Elle opina, approbative, sans pouvoir retenir un petit rire.

— Je n'ai jamais dit le contraire, prétendit-elle avec un sourire sardonique. J'imagine mal James lui pincer innocemment les fesses entre deux instructions, c'est tout.

oOoOoOoOo

Dans mon dos et autour de moi, plusieurs exclamations vinrent en écho à mon envie de vomir, et je vis même plusieurs regards fusiller ce connard de Johnson, comme s'il pouvait être responsable des idées tordues de Fenwick.

En reculant pour m'éloigner de ce dernier et de son précieux tas de chair, j'écrasai un pied, dont le ou la propriétaire s'avéra trop pétrifié(e) par la tournure des événements pour me prendre en grippe.

— Eh bien ! s'exclama notre professeur, ravi de son effet et avec un enthousiasme détonnant. L'un de vous pourrait au moins me dire ce que sont les Inferi ?

Trois mains se levèrent à une vitesse fulgurante et toute ma volonté fut mise à profit d'un unique but : ne pas recracher mon déjeuner sur les pieds de Dirk.

— Des cadavres ranimés par les bons soins d'un mage noir, répondit justement ce dernier d'une voix légèrement étouffée, quand Fenwick lui accorda la parole.

— Cinq points pour Serdaigle. Autre chose ?

— Ils craignent la lumière, le feu et toute autre source de chaleur, intervint un Poufsouffle pâle comme la mort, sur ma droite.

Le sablier des blaireaux fut gratifié de cinq points à son tour.

— Quoi d'autre ?

— Ce sont des serviteurs obéissants, hasarda Desdemona, qui étudiait avec une fausse indifférence ses ongles pour éviter de regarder ce qui continuait de traîner sur le sol devant nous.

Trois minutes, dix points pour Serdaigle, cinq pour Serpentard, huit pour Poufsouffle et sept pour Gryffondor plus tard, le professeur Fenwick passa une main sur son crâne chauve avec un regard impatient vers nous.

— Y en-t-il un seul parmi vous qui voudrait bien m'expliquer pourquoi ce tas de restes serait de toute évidence un très mauvais spécimen ? grogna-t-il finalement, d'un air excédé.

La plupart des élèves présents n'osèrent pas jeter un nouveau coup d'œil au tas sus-mentionné, moi y compris. La seule chose qui me paraissait évidente, en l'occurrence, c'était que l'idée de Fenwick était la pire qu'il avait eu jusqu'ici – et l'on parlait d'un type qui avait voulu organiser une sortie éducative à Azkaban pas plus tard que le mois dernier ! J'étais même foncièrement convaincue qu'il l'avait fait exprès, histoire de s'assurer d'une baisse significative du taux de bécotage journalier, en ce jour particulier.

Un raclement de gorge hautain, caractéristique de l'accent aristocratique d'un Serpentard Pur Sang, vint briser le fil de mes pensées.

— Le cadavre doit être intact pour pouvoir devenir un serviteur des forces du mal, annonça bientôt une voix, que je n'eus aucun mal à reconnaître. Et surtout, ajouta-t-elle, visiblement écœurée, ce truc n'est définitivement pas humain.

oOoOoOoOo

La grimace que m'inspira sa répartie, plus encore que sa répartie elle-même, eut le mérite de la faire éclater de rire.

De nouveau, de nombreuses paires d'yeux se posèrent sur notre duo, dont celle de James, vraisemblablement plus occupé à me fusiller du regard qu'à aider Lupin dans sa préparation.

Qu'était-il en train de s'imaginer ? Que j'avais décidé de draguer Evans ici, juste sous son nez ?

A cette idée, autant que comme une réponse à la remarque de cette dernière, je fis mine de me faire vomir dans notre chaudron bouillonnant.

— Merci pour ces trépidants détails, Evans, j'en ressors grandi.

Ses dents de sagesse firent leur apparition, étincelantes de blancheur.

— J'en ai des tas d'autres en stock, au cas où tu n'aurais vraiment rien à me raconter pendant nos deux prochaines heures ensemble, m'informa-t-elle, l'air plutôt machiavélique. Est-ce que tu savais, par exemple, que James adorait me chatouiller le ventre avec le bout de sa baguette ? Il trouve ça excitant.

Je refoulai du mieux que je pus ma nausée et la poussai de l'épaule avec un grognement tandis que mon cerveau s'empressait de chasser les images salaces qui parurent se matérialiser devant mes yeux.

Evans était-elle aussi prude et innocente qu'elle s'était évertuée à nous le faire croire pendant tant d'années ? A la façon dont elle s'esclaffait, prête à me faire d'autres révélations, je décidai que non.

— Tu peux garder vos petits secrets sordides pour toi, m'entendis-je grommeler, en secouant la tête. J'ai effectivement un truc à te demander qui devrait nous occuper pendant le reste de ce cours.

Elle sourit, en réglant distraitement la flamme sous notre chaudron pendant que je remuais la substance cinq fois dans le sens des aiguilles d'une montre, comme indiqué.

— Un truc à me demander, carrément ? fit-elle mine de s'offusquer. Même pas « quelque chose à me dire » ? Non, un service à me demander !

— Qui a parlé d'un service ? répondis-je de mon air le plus innocent.

Elle émit un « Oh » incertain, l'air de jauger de mon comportement, avant de tourner de nouveau son attention sur notre chaudron.

— Une question sur mes intentions envers ton petit protégé, dans ce cas ? s'enquit-elle, de son ton le plus ingénu. Rassure-toi, Black, je ne compte pas coucher avec lui et le jeter insensiblement à la porte de chez moi avant le petit-déjeuner !

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Les nombreuses paires d'yeux qui se tournèrent vers Regulus pour l'observer, qui avec stupéfaction, qui avec admiration, n'eurent pas l'air d'incommoder l'intéressé. D'un geste dédaigneux de l'index, je le vis désigner le lopin de terre retournée, la lèvre inférieure retroussée comme pour exprimer l'évidence de son énoncé.

Après près d'un an à partager le même cours avancé de Défense contre les forces du Mal, il m'était rapidement apparu que le cadet de la famille des Black était, et de loin, le meilleur élément de notre classe. Un point que je lui savais commun avec Sirius, même si ce dernier persistait toujours à affirmer que l'usage qu'il ferait de ses propres connaissances serait naturellement meilleur que celui de son « crétin de frangin ».

Pour l'heure, cependant, Fenwick paraissait trop heureux d'avoir un élève convenable pour se soucier de ce que ses connaissances disaient de lui.

— Quinze points pour Serpentard, l'approuva-t-il joyeusement, faisant fleurir un sourire sur la face de tous les impertinents vêtus de vert et d'argent. Vous pourriez sans doute pousser le vice jusqu'à me dire ce que c'est, Monsieur Black ?

Avec la même mimique d'expert que son aîné, le Serpentard se dirigea à pas conquérants vers l'objet de notre étude du jour qui, même s'il ne s'agissait pas des restes d'un homme écrasé par les sabots d'un centaure mécontent, continuait de m'écœurer.

Il sortit sa baguette et la fit tourner au-dessus de l'amoncellement. Bientôt, l'odeur fétide fut un mauvais souvenir et il examina le tout avec un air moins pincé.

— Les restes d'un Troll nain ? proposa-t-il, en relevant à peine la tête vers Fenwick.

Je me mordis la lèvre pour ne pas éclater de rire mais l'onomatopée ravie que lui offrit ce dernier en réponse fut encore plus efficace pour couper court à toute moquerie.

— Voilà qui fera dix points de plus pour Serpentard, se réjouit l'homme en battant des mains d'un air presque enfantin.

Des ricanements lui répondirent à l'idée que les problèmes de croissance puissent également exister chez les Trolls, accompagnés de plusieurs reniflements soulagés : l'odeur d'égout qui nous asphyxiait tous depuis le début de ce cours trouvait enfin une explication moins effrayante.

D'un geste de la baguette, Fenwick acheva de rassurer tout le monde en faisant disparaître le cadavre de notre mini Troll des montagnes sous une couche de terre fraîche.

— Pas d'Inferi ? intervint alors Croupton, le nez toujours plissé derrière son écharpe jaunâtre.

Si Daniel leva les yeux au ciel pour signifier que la réponse était évidente, Fenwick, lui, se fendit de son plus beau soupir désabusé.

— Malheureusement, il s'agissait d'une blague censée vous dégourdir le cerveau. Votre bien-aimé directeur ne me laisserait jamais faire quoique ce soit qui puisse vous éjecter hors de votre petit rêve doré avant la fin de votre septième année, malgré tous les efforts des Œil-de-Lynx et autres Langues-de-Plomb.

Je me forçai à déglutir silencieusement face au petit rire sans joie dont il ponctua son discours, la tête baissée vers mes chaussures pour éviter de croiser le regard d'Horton. Vite remis de sa déception cependant, notre professeur rangea sa baguette dans la poche de sa robe, secoua la tête, avant de se tourner vers nous.

— Par paire, tout de suite ! ordonna-t-il en claquant des doigts avec frénésie. Il me reste à peine cinq mois pour faire de vous des apprentis faucheurs d'Inferi, ce qui ne sera probablement pas une mince affaire si vous n'arrivez même pas à distinguer un homme d'un Troll !

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Réprimant un toussotement écœuré, je réussis même à émettre un petit ricanement cyniquement moqueur.

— Je me foutais de lui en pensant juste le taquiner, mais en fait, vous n'avez vraiment rien fait jusqu'ici ? Même pendant les vacances, quand les parents n'étaient pas là ?

Pour toute réponse, Evans m'écorcha le bras avec son ongle en grinçant des dents, les joues désormais rougissantes.

— La ferme, Black !

La paillasse d'à côté eut l'air particulièrement intéressée par l'échange, de même que celle que partageaient Potter et Lupin.

Je ne pus m'empêcher de ricaner.

— C'est toi qui as lancé le sujet de ta vie sex..., commençai-je, avant d'être interrompu par un coup de spatule sur les côtes, cette fois.

— Ta gueule, j'ai dit ! grinça-t-elle.

— Seulement si tu promets de m'aider, décidai-je d'en profiter, non sans un sourire, et en évitant avec souplesse un nouveau coup de spatule.

— Et qui est l'idiot qui t'a appris que tu pourrais obtenir quoique ce soit en faisant du chantage à autrui ?

J'haussai les épaules dans un rictus plus ironique encore que le précédent.

— Mon oncle Cygnus a toujours été particulièrement friand de cette méthode, répondis-je avec dérision. Je doute cela dit qu'il soit d'accord avec ce que j'attends de toi, considérant les idées arriérées dont il est un incurable porteur.

Ma sortie la calma, aussi sûrement que si je lui avais administré une dose de notre potion à son insu. A voir la façon dont ses sourcils se froncèrent, elle venait cependant d'avaler de travers le sous-entendu nauséabond sur la race et le sang dont je m'étais fait le porte-parole.

— Et qu'est-ce que tu attends de moi, en tant que représentante parmi d'autres de la caste minoritaire ? me confirma-t-elle froidement.

Mon éclat de rire eut le mérite de faire baisser la tension d'un cran, jusqu'à la tuer lorsque je m'exclamai, presque complice :

— Quelle caste minoritaire ? Il y a plus de filles dans cette école que de garçons !

Je la vis clairement réprimer un sourire, devant mon acrobatie diplomatique.

— Il y a plus de filles dans le monde que de garçons, corrigea-t-elle même, de son air le plus agaçant – celui qu'elle prenait le plus souvent pour tenter de résoudre les équations tordues du professeur Fenwick.

La connivence qui commençait tout juste à s'installer m'empêcha de railler cette attitude avec mon mordant habituel.

— Ça n'en fait que davantage pour nous, rétorquai-je plutôt, en jouant des sourcils de mon air le plus charmeur.

Le nez plissé pour exprimer son scepticisme, elle laissa son regard couler du côté de James, toujours occupé à nous reluquer avec insistance, avant de se concentrer sur notre chaudron, qu'elle inonda de plusieurs dizaines d'insectes morts au cours des secondes suivantes.

— Avec le choix que ça te laisse, toi qui prétend qui plus est au titre désuet de Grand Prince de Poudlard, tu ne crois pas que jeter ton dévolu sur la petite amie de ton meilleur ami est presque trop cliché ?

— Pas plus que de sortir avec le type qu'on a prétendu détester pendant des années, commentai-je, dans un haussement d'épaules.

Le coup de spatule, s'il ne m'étonna pas, fut si vite dégainé que je ne pus même pas envisager de l'éviter.

— Tu ne m'aimes pas tellement, toi non plus, fit-elle remarquer, rougissante mais l'air satisfait de mon « Aïe ! » indigné.

— Les alliances ne nécessitent-elles pas des concessions ? lui rappelai-je, presque du tac au tac.

Le rappel de notre dernière conversation, en haut des gradins du stade de Quidditch, par une matinée gelée d'un début de mois de février, lui fit hausser un sourcil.

— Les alliances ? Et moi qui pensais que nous n'en étions encore qu'aux armistices !

— Ton pouvoir d'influence et ton utilité viennent de me sauter aux yeux, admis-je, pas certain de vouloir faire croire à Evans que ma démarche était moins intéressée qu'elle ne l'était.

Elle se fendit d'un « Oh » faussement déçu devant l'aveu, avant de demander :

— Et en quoi est-ce que mon influence de fille pourrait-elle être utile à Monsieur Sirius Black, si je pus me permettre ?

Le ton était suffisamment piquant pour me faire grimacer, et l'ironie assez mordante pour m'agacer, mais je forçai un sourire, profitant d'une nouvelle instruction à réaliser pour me détourner de son regard perçant et réfléchir à la formulation adéquate.

J'abandonnai toute diplomatie au bout d'une minute à tourner notre potion dans un sens, puis dans l'autre.

— Il me semble que tu serais la plus à même de m'emmener à la petite sauterie de Slughorn, ce soir, énonçai-je une fois la substance devenue bleue, et avec presque autant de naturel que s'il s'était s'agi de demander une faveur à Peter.

Presque.

oOoOoOoOo

L'ordre à peine craché, les élèves se dispersèrent aux quatre coins du parc et, peu désireuse de me retrouver dans la ligne de mire de Fenwick, je m'empressai d'entraîner Dirk à l'extrémité la plus éloignée de la cabane d'Hagrid, là où notre professeur risquait de mettre un certain temps à nous trouver.

De fait, pendant la demi-heure qui suivit, rien ne vint troubler notre entraînement intensif.

L'imagination débridée dont je faisais preuve et l'incroyable mémoire de Cresswell nous furent des plus utiles pour trouver les meilleurs sortilèges susceptibles d'éloigner un mort-vivant heureusement inexistant mais qui, selon les instructions de Fenwick, était diablement déterminé à faire de nous des jouets aux mains de son maître.

Encore incapable de produire un Feudeymon que nous aurions été bien en peine d'éteindre, et qui nous aurait de toute façon valu un aller sans retour vers la prison la plus proche, c'était à celui qui se montrerait le plus original.

Si j'avais remporté un certain succès en tirant de ma poche le miroir de Sirius, pour mieux y capter les rares rayons de soleil qui zébraient le ciel et mettre ainsi le feu à l'herbe gelé qui nous entourait, Dirk, dont les capacités ne se limitaient malheureusement pas aux potions, me vola rapidement la vedette.

Dans un geste maîtrisé de sa baguette, et aussi naturellement que s'il s'agissait d'un liquide tangible, il enferma dans une fiole tout droit sortie de sa poche la luminosité même du rayon.

— Savoir utiliser son environnement, commenta-t-il d'un ton clairement satisfait, alors que la lumière qui émanait de la petite bouteille m'aveuglait littéralement. Et se souvenir de son dernier cours de Sortilèges, surtout.

Les yeux baissés vers mes chaussures, je grimaçai, aussi bien de colère que par dépit : depuis le début de l'année, Fenwick nous répétait effectivement sans cesse de « mettre à profit notre environnement pour nous défendre », et le dernier semestre de cours en compagnie de Flitwick avait porté sur les sortilèges agissant sur la matière.

Après avoir tenté – avec plus ou moins de succès – de jouer avec la force du vent, d'accentuer l'intensité d'une averse, de freiner les retombées d'une tempête de neige et de purifier l'air d'une pièce confinée, notre petit professeur avait pris le parti de nous apprendre à enfermer de la matière dans une boîte.

Le fait que Dirk en soit capable, et qui plus est sur un élément aussi insaisissable que le soleil, me dépassait ; et ce même s'il fut incapable de tenir l'exploit suffisamment longtemps pour que Fenwick en soit témoin.

Lorsque le halo qui l'entourait disparut, je relevai la tête vers lui, pour rencontrer un rictus que j'eus instantanément envie de lui faire ravaler.

— Le mieux est encore de se souvenir de tous ses cours de sortilèges, rétorquai-je d'un ton mauvais, tout en tendant ma baguette vers les restes de mon feu. Intensifio !

Pris de court par ce sort que nous avions pourtant appris en deuxième année, il ne put que reculer devant la flamme que je venais de conjurer. Sa tentative pour la réduire d'un coup de baguette n'y fit rien et, sadique, je mis encore davantage de force dans mon incantation, me délectant de son air toujours plus paniqué.

L'espèce de cri qu'il lâcha bientôt – un « Awwwww » presque trop aigu pour lui appartenir – me fit d'autant plus ricaner.

— Allons, Cresswell, ne sois pas si peureux ! me moquai-je. C'est juste du feu. Le pire qui puisse t'arriver, c'est une brûlure !

Pour toute réponse, il fit un bond et vint se planquer derrière moi.

Interprétant cette impulsion comme la preuve ultime de sa non-appartenance à la noble maison des Gryffondors, je voulus tourner sur moi-même avec légèreté pour lui rire au nez, mais il m'en empêcha en me poussant avec brusquerie sur le côté. Surprise, je perdis l'équilibre et tombai dans l'herbe, lâchant ma baguette qui alla s'écraser sur le sol et mit le feu au bas de la robe d'une Poufsouffle qui se tenait tout près. Prise de panique, cette dernière se mit à sautiller sur place comme pour tenter de l'éteindre mais d'un geste expert, sa partenaire – une Serpentard – l'aspergea d'un Aguamenti qui, l'arrosant toute entière, régla le problème dans sa totalité.

Dirk, espèce de mauviette ! couinai-je alors, furieuse, en roulant dans l'herbe pour le fusiller du regard. Tu as failli me tuer !

Il m'observa me relever avec difficulté, blême comme un linge trop propre.

— Je crois plutôt que je viens de te sauver la vie, Atkinson, glapit-il d'une voix chevrotante mais néanmoins sarcastique. Deux fois en une journée, ça commence à faire beaucoup, tu ne crois pas ?

oOoOoOoOo

Evidemment, toute la fausse nonchalance que j'avais mis dans mes propos et dans mes gestes n'eut pas le moindre effet : à la façon dont elle arrêta brusquement de lacérer les araignées qui occupaient encore notre paillasse pour lever un œil incrédule vers moi, je compris que la discussion ne faisait que commencer.

— Tu veux que quoi ? s'enquit-elle, interdite, et d'une voix rendue plus aiguë par l'étonnement – peut-être même par l'hystérie.

Dans un cas comme dans l'autre, je ne pus ignorer l'agacement que sa réponse fit monter par vagues jusqu'au bout de mes doigts.

— S'il te plaît, Evans, ne me fais pas croire que tu n'as pas bien entendu ! rétorquai-je, dans un grognement excédé. Je viens de te demander de m'inviter à sortir avec toi, sous les yeux innocents de ton actuel et de ton ex-petit ami !

Elle se raidit devant la référence à Rogue, peut-être même plus encore que quelques minutes plus tôt face à mes badineries sans doute trop directes sur l'impureté prétendue de son sang. J'aurais d'ailleurs pu m'inquiéter de prendre un nouveau coup de spatule dans les côtes, si ses poings serrés ne m'avaient pas paru être un danger bien plus immédiat.

Ce fut le bref regard qu'elle lança à la dérobée vers James, puis en direction de notre dévoué professeur, qui eut l'air de la dissuader d'en user dans l'immédiat.

— Doit-on également à ton oncle Cygnus cette tendance que tu as à te mettre à dos tous les gens à qui tu entends demander une faveur, en leur rappelant, par exemple, toutes les raisons pour lesquelles ils pourraient légitimement de te la refuser ? interrogea-t-elle à la place, glaciale.

Une grimace ne manqua pas de m'échapper devant cet énoncé éminemment véridique.

— A ma mère, plutôt, admis-je, pas loin d'être honteux du constat. C'est d'ailleurs à cause d'elle aussi que je me retrouve à te demander une connerie pareille.

— A cause de ta mère ? répéta-t-elle, incrédule.

— Elle et ses sales idées qui m'ont poussé à quitter le nid avant de devenir aussi pourri qu'elle, précisai-je, laissant la dérision reprendre ses droits. Le choix a été difficile, bien sûr, mais j'ai dû renoncer en même temps à toute forme de mondanités, y compris aux soirées bien sous tous les rapports de ton professeur favori.

— McGonagall est mon professeur préféré, contra-t-elle immédiatement mais de façon assez faiblarde pour moi qui m'étais habitué à davantage de mordant. Et tu n'as jamais été assidu au Club de Slug du temps où tu y étais encore convié.

J'opinai, en retrouvant l'ombre d'un rictus moqueur.

— Il faut dire que Potter n'appréciait pas vraiment de te voir rire aux blagues de Rogue comme si elles étaient drôles.

— Et il préférerait me voir ricaner à ton bras au cours d'une soirée où je suis censée aller avec lui, j'imagine ? fit-elle mine de comprendre, optant sagement pour l'attaque insidieuse plutôt que pour un nouvel air indigné.

L'effet fut d'ailleurs plus immédiat, puisque je grimaçai.

— Non, concédai-je. Rien ne t'empêchera, toutefois, de m'abandonner lâchement une fois à l'intérieur, pour rejoindre Potter qui, je te le rappelle, dispose d'une invitation susceptible de le faire entrer seul.

Elle fit la moue, l'air d'apprécier rationnellement la profondeur de ma logique.

— C'est vrai, finit-elle par m'accorder, les yeux plissés. La question qui demeure fort obscure est donc la suivante : pourquoi aurais-tu besoin d'entrer à la soirée de Slughorn, toi qui n'en as jamais ressenti le besoin jusqu'ici ?

oOoOoOoOo

Le sourcil haussé avec scepticisme que je lui offris poussa Dirk à me saisir par les épaules, pour mieux m'obliger à tourner sur moi-même.

Près du rocher où nous étions debout avant qu'il ne soit pris d'une soudaine crise de panique, et plus précisément à l'endroit exact où je me tenais une seconde auparavant, je distinguai alors ce qui ressemblait fort à un oiseau géant, qui semblait s'être tout bonnement écrasé là.

Renversé sur le dos, les plumes retournées par le vent et le bec ouvert, il aurait pu me sembler trop frêle pour justifier la réaction de Dirk, si je n'avais pas scruté davantage le tableau qui s'offrait à moi.

Ses pattes, qui pendaient lamentablement vers le sol sous le poids de l'énorme cage qui y était accrochée, eurent raison de mes derniers doutes.

— C'est un faucon ? demanda une voix féminine parmi la foule d'élèves curieux qui avaient fini par nous rejoindre.

Sortant de ma léthargie, je secouai la tête avec une grimace.

— Un aigle, corrigeai-je machinalement. Un aigle d'Égypte, ajoutai-je même en réalisant que la bête n'avait failli m'assommer, moi, que parce qu'elle m'était destinée.

Le juron qui m'échappa ensuite fut couvert par les conversations alentours et je me précipitai vers l'animal pour le saisir entre mes doigts tremblants, bousculant à cette occasion une Gryffondor qui semblait vouloir le ranimer.

J'eus à peine le temps de lui lisser quelques plumes avant que l'attroupement n'attire inévitablement l'attention.

— Qu'est-ce qu'il se passe ici ? s'enquit la voix sévère de Fenwick, dans mon dos, me faisant grimacer.

Je pris tout de même le temps de libérer les pattes de l'animal, avant de me tourner vers lui. Il eut alors tout le loisir d'observer, tour à tout, ma robe sale, l'aigle presque mort dans mes bras, l'attroupement d'élèves autour de la cage, l'air toujours maladif de Cresswell et la pauvre Poufsouffle trempée qui grelottait de froid à quelques pas.

— Quelque chose me dit que j'ai manqué quelque chose, commenta-t-il, devant mon silence gêné.

Je rougis, un œil sur la classe entière désormais réunie autour de nous. Seuls mes plus proches amis semblaient avoir une idée de ce que je pouvais foutre assise par terre, un oiseau exotique entre les doigts. Pour le reste, et à cause de la manie de Fenwick de nous dispatcher à travers le parc pour assurer à chacun suffisamment d'espace, la scène ne pouvait que paraître étrange.

Soucieuse de ne pas m'humilier davantage, je laissai sans doute passer trop de secondes sans répondre.

— Cet oiseau est à vous, Miss Atkinson ? s'impatienta finalement notre professeur, en claquant des doigts pour m'obliger à le regarder. Et tout le bazar qui va avec aussi ?

Je secouai la tête dans une grimace.

— C'est l'oiseau de mon oncle, indiquai-je d'une voix piteuse. Un cadeau, je suppose.

— Quelque chose à voir avec la St Valentin ? s'enquit-il avec une moue douteuse.

Certains ricanèrent moqueusement et je sentis mes joues me brûler encore davantage.

— Non, Professeur, me forçai-je quand même à répondre, en me mordant la langue pour ne pas jurer à voix haute. C'est mon anniversaire, aujourd'hui.

oOoOoOoOo

Pour une raison qui m'échappa, la vérité, brute et pourtant banale, me parut trop romantique pour l'exposer à une fille – et plus encore à la fille qui sortait avec mon meilleur ami, celui-là même qui s'était convaincu depuis plusieurs mois déjà de mon béguin tout supposé pour Mackenzie.

— Pour occuper ma soirée de célibataire à autre chose qu'à entraîner ma main gauche ? proposai-je donc à la place, dans un sourire pervers.

Pour toute réponse, elle me fusilla du regard, avec l'envie évidente de me jeter à la gueule la totalité de notre potion – plutôt très bien réussie, si l'on se fiait au coup d'œil ravi que Slughorn y avait jeté, une minute plus tôt.

Je n'échappai pas, cela dit, à un coup d'épaules.

— Je suis sérieuse, grogna-t-elle. Tu pourrais t'occuper autrement qu'en allant à cette soirée, si cette basse besogne te paraît si insurmontable !

La sortie me fit rire autant qu'elle me laissa silencieux par la suite : après tout, elle avait raison.

— Mon hypothèse, c'est que tu veux y aller pour une fille, en profita-t-elle pour ajouter, satisfaite d'avoir repris l'avantage.

— Et tu crois sincèrement que mon charme a besoin d'une soirée bidon chez Slughorn pour opérer ? me défendis-je, plutôt vexé du sous-entendu.

— Pour quelle autre raison aurais-tu intérêt à entraîner plus que de raison ta main gauche ? contra-t-elle, souriante et encore une fois plus piquante et dévergondée qu'elle ne le laissait penser au premier abord.

Ce fut d'ailleurs ce constat, plus le temps qui semblait s'échapper en même temps que les grains dans le sablier qu'avait retourné notre professeur au début du cours, qui me poussa à admettre ma défaite plus rapidement que prévu.

— Très bien Evans, capitulai-je, de mon air le plus impassible. Je lâche le morceau à la condition que tu n'en tires aucune insinuation stupide comme seules les filles peuvent en faire.

En lieu et place de l'air indigné dont j'imaginais écoper, j'eus le droit à un sage hochement de tête et à une main sur le cœur.

— Tu me connais, Black, je n'irais jamais à l'encontre de ta sacro-sainte volonté.

Je levai les yeux au ciel, conscient de la moquerie et de l'ironie, mais ayant fait trop de pas en avant dans le piège pour reculer maintenant.

— Mackenzie va à cette soirée avec Cresswell, lui indiquai-je donc. Dans la mesure où je l'imagine aussi rasoir que toi, j'entendais égayer cette petite sauterie par ma présence.

Loin de relever l'insulte sous-jacente, Evans se fendit au contraire d'un sourire éclatant.

— Mackenzie et Dirk sortent ensemble ? crût-elle en déduire, les yeux brillants. Comme c'est mignon !

Je soufflai par le nez pour ne pas hurler.

— Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans les mots « n'en tire aucune insinuation stupide » ? Je viens de te dire que Cresswell pouvait briguer le titre de mec le plus lourd du siècle !

Son haussement d'épaules me parut presque ridicule devant tant de grognements de ma part.

— Excuse-moi, je pensais que les seules insinuations interdites concernaient ta relation ambiguë avec Mackenzie.

Evidemment, son air ingénu et faussement innocent ne prit pas et il me fallut faire preuve d'une volonté titanesque pour ne pas lui enfoncer ma propre spatule dans le fond de la gorge.

— Et moi qui pensais que tu faisais partie de ces filles qui ne se rangeaient pas systématiquement à l'avis stupide de leur mec, grinçai-je plutôt, conscient qu'Evans comptait en tous cas au nombre de celles qui se targuaient d'une indépendance sans bornes.

Comme prévu, ma pique l'atteignit sans mal et j'écopai d'un reniflement.

— Potter ne t'a pas obligé à lécher l'index de Mackenzie ce matin, que je sache, fut sa réponse chargée d'une si forte dose de dédain qu'elle en occultait presque la moquerie.

oOoOoOoOo

Fenwick me jeta le même regard mi-moqueur, mi-compatissant, que tous ceux à qui j'avais un jour appris que oui, les maternités ne faisaient pas grève le jour de la St-Valentin, et, sans doute pris de pitié, il vint bientôt me seconder dans le sauvetage de l'oiseau.

— La cage est censée constituer le cadeau, n'est-ce pas ? demanda-t-il en me prenant l'animal des mains pour lui tapoter le bec du bout de sa baguette.

Je coulai une œillade sceptique du côté de l'objet, avec appréhension : connaissant mon oncle Sam, le cadeau devait être grandiose, peut-être même dangereux, rapport à cette majorité maudite que je venais d'acquérir.

Le résultat fut pourtant bien pire que ce que j'imaginais.

En ouvrant l'élégant cagibi ouvragé à la mode orientale et, à en croire les motifs mythologiques, fabriqué en Egypte, je manquai en effet de m'étouffer. Si, de l'extérieur, les barreaux semblaient identiques à tous ceux d'une cage classique, les parois intérieures, cotonneuses et douces, avaient été rembourrées à l'aide de moelleux coussins colorés. Aussi apeurée que si un Epouvantard était sur le point de me sauter dessus, transformé pour l'occasion en un clown au nez rouge effrayant, je glissai ma main plus loin et rencontrai très vite quelque chose d'excessivement poilu.

Le cœur battant, je retirai ma trouvaille et ne pus retenir plus longtemps une exclamation en constatant qu'il s'agissait d'un chat au pelage duveteux tirant sur le doré. Les yeux fermés, il paraissait presque aussi mort que le précieux aigle de mon oncle.

Un chat ? s'exclama la voix de Daniel dans mon dos.

Tout l'étonnement qu'elle contenait était insuffisant, pourtant, à exprimer l'étendue de ma propre stupeur.

Je cillai à plusieurs reprises, trop éberluée pour former une phrase.

— Est-ce qu'il est mort ? fit une autre voix, timide, féminine et inconnue cette fois.

Je secouai la tête, la tiédeur de son corps et les soubresauts dans sa petite poitrine m'indiquant le contraire.

— Probablement assommé par un voyage de deux jours dans une cage, marmonnai-je cependant, plus pour moi-même que pour les autres. Mon oncle n'a absolument aucun sens de la réalité.

Et encore, songeai-je dans un grognement, c'était un euphémisme.

Après tout, il venait de risquer la vie d'un chat magnifique dans le simple et stupide but de me faire un cadeau pour mes dix-sept ans.

En termes de présents stupides, cette année était sur le point de battre des records.

oOoOoOoOo

A ma grande horreur, toutefois, mon grognement indigné s'accompagna d'une rougeur suspecte des joues. Je secouai la tête pour l'empêcher de s'y attarder, tout en sachant pertinemment que ses grands yeux verts perçants n'avaient pas pu manquer cet aveu évident de faiblesse.

— Je ne lui ai pas léché l'index, j'ai épongé son sang pour lui éviter une hémorragie, répliquai-je, d'un air dégagé, mais sans doute peu convaincant.

Elle fit mine d'hocher la tête avec approbation, dans un sourire si sardonique, cependant, qu'il gâchait l'essentiel de son effet.

— Si tu n'essayais pas actuellement de me convaincre de t'emmener, moi que tu détestes, à une soirée organisée par un professeur que tu méprises, tout ça pour essayer d'attirer son attention en lieu et place de celle du type qui l'y accompagne, sois certain que je n'aurais eu aucun mal à croire à cette abracadabrante histoire d'hémorragie.

Sa tirade à rallonge s'accompagna d'un clin d'œil appuyé qui me fit grincer des dents.

— C'est son anniversaire ! fut mon éloquente répartie. Alors épargne-moi tes grands discours, s'il te plaît !

Elle roula des yeux devant la faiblesse de l'argument, me prouvant encore une fois que comme tant d'autres, elle n'était finalement que l'esclave de ses hormones en fête.

Avec une grimace, je réalisai alors que cette histoire de doigt ensanglanté, après le fameux nez cassé et l'indétrônable morsure dans le cou du Nouvel an, risquait de me suivre pendant un certain temps.

— Alors, Evans ? la pressai-je dans un grognement impatient. Tu comptes m'obliger à aller demander à Servillus cette faveur ? Sache tout de même que je préférerais te supplier à genoux de m'y emmener plutôt que de passer la porte d'une pièce accrochée au bras de Rogue.

Au lieu d'un froncement de sourcils mauvais, elle m'offrit un sourire plein de toutes ses dents.

— Hmmm, vraiment ? Va pour l'imploration à genoux, dans ce cas !

Je répondis d'un rictus à sa boutade.

— Maintenant ? persiflai-je en entrant avec dérision dans son jeu. L'image d'un garçon se mettant à genoux devant une fille n'a rien d'innocent et je suppose que James y verrait une bonne raison de mettre fin à votre relation.

Elle jeta un coup d'œil au concerné, dont les yeux semblaient toujours furieusement plantés sur nous.

— A la vôtre aussi, riposta-t-elle avec un sourire arrogant.

— Sept ans d'amitié contre six mois d'amour, Evans. Est-ce que tu penses vraiment faire le poids ?

— A moins que vous n'ayez une de ces amitiés améliorées que tout le monde vous a un temps prêté, ricana-t-elle à voix basse, je pense sincèrement avoir de quoi le convaincre de me choisir à ta place.

oOoOoOoOo

Avec un soupir, je décidai de m'installer en tailleur sur l'herbe gelée, sous le regard de mes camarades incrédules et calai le chaton sur mes genoux pour lire la lettre qui expliquait sans doute la dernière lubie grotesque de mon oncle. Ses pattes de mouche me firent tout de même sourire, ou peut-être était-ce simplement le petit animal bouillotte qui bougea furtivement sur mes genoux.

« Ma très chère Mackenzie,

Tu n'imagines pas le temps qu'il m'aura fallu pour déchiffrer les innombrables lettres affectueuses que tu m'adresses si souvent : ces pauvres hiboux anglais que tu empruntes à l'école font parfois la queue devant la fenêtre de la cuisine, tellement il y en a ! Et dire qu'il fût un temps où je regrettais que tu ne m'écrives jamais… »

Devant ce tissu de mensonges censé très certainement me culpabiliser, je ne pus m'empêcher de lever les yeux au ciel : j'écrivais à l'Oncle Sam à peu près deux fois l'an – pour son anniversaire et celui sa femme, Gül –, voire trois, lorsqu'il ne se déplaçait pas jusqu'en Angleterre pour les fêtes de fin d'année.

« Puisque tu te le demandes avec tant d'angoisse, et qu'il m'est insupportable de te savoir tourmentée à cause de moi, sache que tout va parfaitement de ce côté du monde, que ce soit pour ton pauvre oncle sénile, sa magnifique femme ou les incroyables enfants que quelques nuits d'amour leur ont permis d'engendrer. »

Je grimaçai en me retenant à grand mal de ne pas froisser la lettre de dégoût.

« Quelque chose me dit toutefois que l'occasion ne se prête que très peu à de longues lignes sur mes dernières découvertes égyptiennes et que tu n'attends qu'une chose : que je te souhaite le meilleur des anniversaires ! J'ose espérer que cette année marquera le début d'une merveilleuse idylle avec l'élu de ton cœur et que tu passeras la première soirée de ta majorité avec un garçon charmant, que tu nous présenteras dignement à Noël prochain. »

Roulant des yeux, je fus tentée de jeter un coup d'œil à Dirk avant de m'en dissuader : j'étais déjà certaine que, s'il pouvait éventuellement convenir aux yeux de mes grands-parents maternels, Cresswell ne correspondait ni à l'idée que se faisait l'oncle Sam de mon futur promis, ni à ma propre définition du charmant garçon dont je rêvais.

« S'il s'agissait du beau brun ténébreux avec qui tu as passé la première nuit de cette nouvelle année, sois certaine que je me retiendrais d'un quelconque « je te l'avais dit ! » et ne trahirais ton secret sous aucun prétexte. »

La façon dont mes joues rougirent devant cette référence à Sirius fut heureusement cachée à mes camarades par ma tête baissée et ma masse de cheveux bouclés.

« A l'heure qu'il est, tes premiers cadeaux doivent certainement t'être déjà tombés dessus et j'ose espérer que le mien sera à la hauteur de tes dix-sept ans, et de celui de ton père surtout, qui se targue toujours d'avoir de meilleures idées que les miennes. Quelque chose me dit, toutefois, que tu ne risques pas de résister à la bouille charmante de ce magnifique chat persan, symbole de protection aux yeux des sorciers turcs, que ma charmante femme et vétérimage préférée m'a aidé à choisir.

Le voyage aura probablement été un peu difficile pour lui, mais Hagrid est encore garde-chasse, il me semble ? Je m'entendais bien avec lui, dans le temps, et je suppose qu'il saura le remettre sur pieds bien mieux que toi. Porte-le lui et salue-le de ma part.

Avec toute mon affection – et un peu de mon amour,

Ton oncle préféré, Sam

PS : Ton cousin et tes cousines t'embrassent évidemment avec effusion, de même que ce brave et courageux Deniz, qui m'a spécialement chargé de te saluer. Dois-je lui rendre la politesse ? Je ne t'apprendrai rien en te disant qu'il en rêve. »

oOoOoOoOo

Dans un sourire pervers, et comme si les attributs dont elle pensait pouvoir se vanter auprès de James pouvaient sincèrement m'échapper, elle loucha ostensiblement vers le sol, les yeux sur sa poitrine.

Evans avait définitivement besoin d'une douche froide pour calmer ses hormones survoltées.

— Me montrer tes seins en plein milieu d'un cours de Potions n'aidera pas tes plans, si tu veux mon avis. James est assez exclusif, comme garçon.

Elle pouffa et réajusta son chemisier dans un geste faussement offensé. Malgré moi, je me sentis sourire avant de secouer rapidement la tête de gauche à droite : ce n'était franchement pas le moment de copiner.

— Si tu acceptes de m'aider, en revanche, il sera ravi de voir que nous pouvons nous entendre, ajoutai-je mielleusement.

Reprenant à son tour son sérieux, ma camarade me renvoya une œillade sceptique, la tête à moitié dans notre chaudron fumant.

— Si tu veux mon avis, il n'y croira pas un instant. Entre la poignée de mains de la dernière fois dont il continue de me parler et ton insistance pour passer un cours entier en ma compagnie, il doit déjà se croire la victime d'un complot international.

Il fut un temps où admettre qu'elle avait raison m'aurait paru plus insurmontable que de m'arracher la langue à coups de couteau ; la grimace souriante qui me vint naturellement m'indiqua que cette période était révolue.

— Autant pousser le vice jusqu'au bout, donc, et faire de moi ton cavalier, argumentai-je dans mon plus beau rictus.

Elle ricana.

— Quel terrible meilleur pote tu fais ! se moqua-t-elle.

— Vraiment ? Peu de candidats au job auraient accepté de passer une soirée entière à organiser l'anniversaire de sa petite amie, pourtant.

Après un aller-retour du sol vers le plafond, ses yeux se posèrent sur moi.

— Et donc, parce que tu as été traîné par James dans cette histoire, et de force pour ce que j'en sais, tu veux que je l'abandonne ce soir ?

— Personne ne dit que tu dois l'abandonner, juste que tu pourrais faire ton entrée avec moi à ton bras et passer le reste de ta soirée avec lui.

— Je vois que tu as déjà un plan.

— Exact, avouai-je, et il est simple : je lui explique la situation, il amène une autre fille de son choix, on échange nos copines à l'intérieur et le tour est joué !

— Si jeune et déjà si romantique, siffla-t-elle d'une voix railleuse, en me couvant d'un regard faussement rêveur.

Je lui répondis d'un clin d'œil, réalisant à peine que nous vivions là un moment de connivence.

Par Merlin, étais-je tombé sur la tête, cette nuit ? D'une froide armistice, nous venions de brusquement sauter à pieds joints dans une machiavélique collaboration !

Je secouai la tête.

— Ton plan me paraîtrait quand même plus intéressant si je pouvais choisir la fille avec qui tu devras « m'échanger » à l'issue de notre entrée, ajouta-t-elle ensuite, me faisant douter de ma dernière pensée.

Je m'assis sur ma chaise avec une grimace alors que Slughorn tapait des mains pour indiquer aux retardataires qu'il était temps d'accélérer le rythme.

— Je sens déjà le mauvais plan dans lequel tu as l'intention de me fourrer, Evans.

— Leanor n'est pas un mauvais plan ! s'offusqua-t-elle. Et je te signale que tu t'enfonces dans cette merde tout seul et de ton plein gré, Black. Je ne vois pas pourquoi je te suivrais dans tes conneries si je n'en profite pas.

Je grimaçai encore mais ne pus me résoudre à ruiner notre entente par un vigoureux « Autant mourir ».

— Si le seul moyen de passer une partie de ma soirée avec Mackenzie suppose de supporter les piaillements de cette tarée de Richards pendant dix minutes, marmonnai-je avec mauvaise humeur en guise d'accord.

Un mystérieux sourire lui étira les lèvres et bientôt, une seconde poignée de mains fut échangée entre nous, sous le regard brûlant de curiosité de Potter.

oOoOoOoOo

Ce fut un bruissement d'étoffe dans mon dos qui me tira de ma lecture.

— C'est qui ce Deniz ? demanda bientôt Desdemona qui, penchée sur mon épaule, paraissait n'avoir déchiffré que ce nom.

Du moins, l'espérai-je, alors que je pliais précipitamment le feuillet pour le soustraire à sa vue. L'idée qu'elle puisse savoir que j'avais passé la nuit du nouvel an avec un garçon dont elle n'aurait aucun mal à deviner l'identité suffisait à me mettre dans tous mes états.

— L'apprenti archéomage de mon oncle et le grand frère du meilleur copain de mon cousin Nour, consentis-je à répondre, en repensant au garçon qui m'avait fait une cour acharnée pendant le dernier été que j'avais passé en Turquie. Je crois qu'il m'aime bien, ajoutai-je même d'une voix détachée, en espérant que la provocation la déstabilise assez pour la faire taire.

Le regard intéressé que tourna Fenwick dans notre direction et les trop nombreux yeux qui suivaient notre échange s'en chargèrent de toute façon efficacement et je me retrouvai bientôt debout, mon nouveau chat dans les bras, attendant ma sentence pour avoir désorganisé avec une rare efficacité le cours.

A mon plus grand étonnement, elle prit les traits d'une bénédiction plutôt que d'une punition puisque je me retrouvai bientôt dispensée du cours de Défense pour le reste de l'après-midi.

L'empathie inhabituelle de Fenwick étonna plus d'un élève, moi y compris, et je ne sus jamais ce qui le poussa à se montrer aussi compréhensif : la mort presque éminente de deux pauvres bêtes ? La mention de son très probable ami Hagrid et de ses talents de guérisseur animalier ? Ou, sait-on jamais, la référence à ma date d'anniversaire maudite qui justifiait à elle seule une petite entorse au règlement ?

Quoiqu'il en soit, après avoir déposé chaton et oiseau dans la cabane du garde-chasse, puis discuté avec ce dernier en tentant de ne pas me casser une dent sur le gâteau en pierre chocolaté qu'il tint à m'offrir, je pus profiter du reste de mon heure de liberté en toute tranquillité. L'accalmie fut cependant d'aussi courte durée que ne l'était le silence assourdissant qui suivait généralement un premier coup de tonnerre dans un ciel d'orage, et je m'en voulus, en fin de journée, de ne pas en avoir sauté sur l'occasion pour faire un somme.

J'avais dû gérer Riley qui, vexée d'avoir découvert que c'était mon anniversaire en entendant ma mère en discuter avec une infirmière dans la salle de repos du personnel, n'avait pas cessé de faire vibrer le miroir de Sirius que j'avais coincé dans ma poche.

Il avait fallu refréner les ardeurs de Lucy, Candice, Grégory et Wilkie qui, dans un couloir bondé par les élèves cheminant vers leurs salles de cours respectives entre deux cours, s'étaient fait un plaisir de me chanter d'une voix de crécelle ce qui ressemblait vaguement à une sérénade romantique.

Le pire, toutefois, avait été d'éviter Desdemona et ses tendances de commère-entremetteuse.

Son intérêt pour mon « rencard » avec Dirk était tel que, mis à part en Potions, où je consacrai une heure à trouver le meilleur moyen d'approcher – sans succès – le chaudron de Johnson pour y balancer l'une des Bavboules surprises du Dr Black, mon taux de concentration en cours atteignit des sommets.

En désespoir de cause, et sitôt la fin des cours annoncée par une sonnerie stridente, je me réfugiai dans le dortoir de Daniel ; sur son lit, plus précisément.

oOoOoOoOo

Au grand désarroi d'Evans, qui espérait le voir m'opposer une résistance farouche et défendre avec acharnement son dû, convaincre James fut d'une facilité déconcertante.

Pour des milliers de raisons dont elle ne se doutait pas, et qu'elle ne préférerait d'ailleurs pas connaître, James me le devait.

Pendant les quelques heures qui séparèrent mon ultimatum de la soirée qui nous attendait dans les cachots, il me fit en revanche bien comprendre qu'il ne cédait à mon chantage que contraint et forcé.

— Tu n'imagines même pas ce que ça me coûte de te laisser Lily pour ce soir, grognait-il à intervalles réguliers, en me jetant des œillades assassines. Tu ne fais même pas d'efforts pour avoir l'air beau !

Alors même qu'il en était à enfiler une robe plus classe et à tenter de mettre de l'ordre dans ses cheveux désespérément décoiffés, j'étais effectivement affalé sur mon lit, attendant en toute simplicité l'heure de décoller.

— Je n'ai jamais eu à faire d'efforts pour l'être, lui rétorquai-je dans un sourire crâneur. Et puis, Evans est majeure et consentante. C'est à elle que tu devrais en vouloir.

— C'est à toi que j'en veux parce que c'est toi qui l'as convaincue, Black. Avec ton regard de clébard malheureux !

— Le regard de ce pauvre Patmol n'a rien à voir là-dedans, le taquinai-je, le plus sérieusement du monde. Mes mains et ma bouche, en revanche…

La paire de chaussettes qu'il comptait enfiler et qu'il lança dans ma direction avec rage me manqua de peu, et je ricanai.

— Et en plus de ça, ça se dit poursuiveur, me moquai-je dans un aboiement rieur. Pas étonnant qu'Evans me préfère à toi !

Son attaque suivante fut plus sournoise puisque je me retrouvai au sol lorsqu'il dégaina sa baguette pour me lancer un Rectusempra silencieux. Le fou rire qui me saisit jusqu'à ce qu'il lève le sortilège me laissa le souffle court et des larmes sur les joues.

— Tu imagines la tête que Rogue aurait tiré en nous voyant entrer ? se lamenta-t-il encore, dans un grognement. Je vais manquer ça !

— Toi et Evans passez beaucoup trop de temps tous les deux pour qu'il en soit encore étonné. Alors qu'elle et moi ? Un nouveau coup de baguette dans les burnes pour Servillus !

Mon bon sens n'eut pas l'air de convaincre sa mauvaise foi.

— Tu me voles mon petit moment de gloire, maugréa-t-il sans m'écouter.

— Evans n'est pas un trophée, la défendis-je en levant les yeux au plafond.

— Et tu abandonnes Peter et Remus après leur avoir promis que tu ne le ferais pas, continua-t-il, un ton plus haut, pour couvrir ma voix.

— Ne mêle pas Queudver et Lunard à tes tendances possessives, Potter. D'autant plus que tu as été le premier à trahir ta promesse de ne plus mettre un orteil chez Slughorn.

— Pour Lily qui est ma petite amie, compléta-t-il comme si je ne le savais pas déjà. Le fait que tu choisisses de faire la même chose pour la petite Atkinson mériterait une discussion, tu ne crois pas ?

Expirant bruyamment l'air par mes narines, je roulai sur le dos, décidé à ne plus lui accorder mon attention ; le coup d'œil que je jetai à ma montre m'indiqua qu'il me faudrait le supporter encore une heure au moins.

oOoOoOoOo

— Tu sais que tu n'aides pas tes plans, en traînant ici ? me demanda ledit Daniel, lorsqu'il entra dans la pièce pour me trouver affalée sur ses couvertures.

Mon ricanement désabusé lui répondit et il vint bientôt observer avec moi la blancheur immaculée du plafond, dans la même position que la mienne.

— Je préfère encore conforter Desdemona dans l'idée de notre prétendu couple plutôt que de devoir supporter les essayages par milliers auxquels elle entend sans aucun doute me soumettre dans notre dortoir.

Malheureusement, l'arrivée de Cygnus et Duncan fut vite suivie par l'entrée en fanfare de la concernée, laquelle me tira avec une force extraordinaire « des bras » d'Horton, comme elle le prétendit ; et ce alors même que plusieurs témoins auraient pu assurer qu'elle s'était contentée de me faire tomber du lit de Daniel.

Arrivées dans notre chambre après avoir quitté sous les rires le dortoir masculin, j'eus le droit à une jolie leçon de morale :

— Par Merlin, Mackenzie ! Je n'ai presque plus assez de doigts pour compter le nombre de tes prétendants !

— Utilise donc tes orteils en renfort ! C'est ce que je m'amuse à faire quand il me prend l'envie de compter les tiens ! grinçai-je méchamment en retour.

Elle pinça les lèvres, clairement vexée, au moment où Holly et Aïda se carapataient dans leur lit respectif pour ne pas se retrouver mêlées à la dispute.

— C'est très bas de ta part, ça, Atkinson, siffla Ogden en rejetant d'un geste agacé sa longue chevelure blonde. Aussi bas que de traîner dans le lit d'Horton alors que tu sors ce soir avec Dirk !

Consciente que m'arracher les cheveux à grandes touffes ne risquait que de mener chez Pomfresh – voire dans l'hôpital où travaillait ma mère, pour un contrôle psychologique complet –, je me contentai d'un grognement de rage.

— Daniel est mon putain d'ami et je ne sors pas avec Cresswell ! C'est si difficile à intégrer ?

Desdemona me darda d'un long regard sceptique, l'opaline de ses grands yeux aussi calme que si je ne l'avais pas insultée. Sa capacité à encaisser les cris que provoquaient souvent ses enquêtes bidons était sans doute ce que j'avais toujours le plus admiré chez elle, peut-être autant que son beau visage qui semblait avoir été sculptée par une fée dans une pierre précieuse.

— Disons que puisque tu es la reine de cette journée, je vais faire comme si tu ne nous prenais pas pour des attardées et prétendre te croire, m'offrit-elle comme si son indulgence était un cadeau de plus pour mon anniversaire. En attendant, tu sors bien avec Dirk ce soir et il est hors de question que tu ne fasses pas un effort !

Pour toute réponse, je me laissai tomber face contre mes couvertures pour étouffer mon hurlement de frustration.

Rien ne dissuada pourtant Desdemona de sortir une vingtaine de robes de nos diverses armoires, arguant que les différences de tailles et de poids pouvaient être aisément surmontées grâce à quelques sortilèges.

Je fus bientôt forcée de me glisser dans l'une des tenues, dont je ne réussis à extirper ma tête qu'avec peine malgré un décolleté plongeant.

— Par Morgane, il est hors de question que je sorte d'ici avec ça sur le dos, affirmai-je avec une grimace, après avoir tourné sur moi-même et admiré ma face dans le miroir en pied placé près du lit d'Aïda.

Pour donner plus de force à mon propos, je me dirigeai d'un pas décidé vers ma propre malle, mais Ogden m'attrapa violemment le bras, en lâchant un bruit entre le soupir désemparé et le cri de guerre.

— Tu ne vas pas y aller avec un de tes pyjamas confort, quand même ? Dirk mérite un peu plus de considération !

Je laissai échapper un rire moqueur, mais Holly, sentant sans doute qu'il était temps d'intervenir avant l'explosion, s'interposa entre nous. L'orchidée à son poignet, celui-là que Cygnus lui avait offert dans la matinée, apparut quand elle me tendit une autre robe piochée dans la pile avec son regard le plus doux.

— Allez Mack, s'il te plaît, plaida-t-elle, appuyée par un regard encourageant de Aïda. On va bien en trouver une qui te convient.

La suite donna raison à sa sagesse puisque lorsque sonnèrent vingt heures, je descendais les marches menant de notre dortoir à la Salle commune des Serdaigles, le corps coincé dans une robe d'un joli jaune pâle que rehaussaient mes lourdes boucles brunes levées en un élégant chignon. Holly, dont la mère moldue travaillait comme maquilleuse pour la télévision, s'était chargée de me rosir légèrement les joues et de faire disparaître mes paupières sous une couche de fards qui, je dus l'admettre, ne m'allait pas si mal que ça.

Une cape noire, jetée négligemment sur mes épaules, parachevait le tout avec sobriété.

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Potter fut finalement si désagréable que lorsque Evans débarqua dans notre dortoir, une heure plus tard, ses cheveux flamboyants éparpillés sur les épaules, les joues trop roses pour que ce soit naturel, en se mouvant dans une robe bleue qui fit sortir les yeux de la tête de mon meilleur ami, je me sentis soulagé.

Une première, la concernant.

— C'est pas trop tôt, grognai-je en sautant sur mes pieds pour enfiler mes chaussures.

Elle détacha ses lèvres de celles de Jamesie pour me jeter un regard désabusé.

— Et dire que j'ai accepté de t'aider.

Je lui répondis d'un sourire, soufflai un « Concession » entre mes lèvres et les précédai pour sortir de la chambre.

Le double soupir qui me suivit m'indiqua qu'ils m'avaient emboîté le pas jusqu'à la Salle commune.

Assis dans un coin de la pièce, sur deux fauteuils rougeâtres et moelleux, je repérai Peter et Remus, l'un plongé dans un bouquin, l'autre trop absorbé par la vue du feu dans la cheminée pour faire autre chose que de bâiller. Ignorant Richards qui faisait le pied de grue en bas des escaliers en nous attendant, apprêtée et élégante, je pris le temps d'aller poser mon derrière sur l'accoudoir du fauteuil de Pettigrow.

Lorsqu'il leva la tête pour me reconnaître aussitôt, j'eus le droit à un reniflement chargé de tout son dédain.

— Et voilà notre traître national, commenta-t-il à l'adresse de Remus, qui releva à son tour les yeux.

Son sourire moqueur contrasta avec la mine plutôt vexée de Peter, lequel n'avait nullement apprécié de me voir céder à mon tour aux diktats d'une soirée à laquelle il n'avait jamais eu la chance d'être invité. Lupin, de son côté, prenait la chose avec philosophie, et ce même si aucun d'entre nous ne prétendait ignorer la raison pour laquelle Slughorn n'avait jamais cru bon de retenir ne serait-ce que son prénom.

— Ne me dis pas que tu es jaloux, Queudver, raillai-je, conscient que l'humour était encore la meilleure réponse à lui apporter.

— Tu vends ton intégrité pour une fille, rétorqua-t-il en secouant la tête. Ne me fais pas passer pour le méchant.

— Mon intégrité, carrément ?

Le rire avec lequel j'avais accompagné ma question le fit renifler de plus belle.

— Oui, ton intégrité, Patmol, fit-il, excessivement sérieux. Exactement comme l'a fait James. Je te rappelle que vous aviez juré de ne plus mettre un pied au Club de Slug après qu'il t'en est jeté !

C'était vrai, et j'en avais d'ailleurs vaguement voulu à Potter, à l'époque, d'y être retourné pour faire plaisir à sa copine.

L'admettre devant Queudver était risqué, cependant, et je me contentai de me lever pour lui ébouriffer les cheveux dans un ricanement.

— Tu es jaloux, répétai-je avec légèreté. Mais tu sais quoi ? Je comprends et je te promets de passer les trois prochaines semaines avec toi, exclusivement.

— C'est ça, fut la réponse qui me parvint alors que je rejoignais à contre-cœur Leanor.

Le chemin jusqu'aux appartement de Slughorn faillit me convaincre de faire demi-tour : James ayant décidé de rester collé à sa rouquine jusqu'à ce que je la lui arrache pour trois minutes, je dus supporter les réflexions désobligeantes et commentaires ennuyeux de Leanor Richards pendant ce qui me sembla une éternité.

Devant l'entrée, deux elfes de maison nous accueillirent d'une courbette, à peine importunés par les élèves qui entraient et sortaient avec une régularité déroutante.

Sans m'en soucier davantage, j'attrapai Evans par la main que James n'accaparait pas et la tirai à moi. Cornedrue grogna avec l'élégance d'un ours en rut mais je l'ignorai.

— Sois convaincante, glissai-je à ma partenaire temporaire, dans un souffle.

— Tu veux que je t'embrasse ? railla-t-elle en retour. Ce n'était pas dans les termes de notre accord, à ma connaissance.

— Non merci, Evans. Je tiens encore à mes dents et James a le coup de baguette facile.

Elle esquissa un sourire, peut-être ravie de voir que Potter était prêt à défigurer celui qui la toucherait, quand bien même il l'appréciait depuis plus longtemps, et sans plus de cérémonie, je l'entraînai à l'intérieur.

oOoOoOoOo

En arrivant en bas des marches de l'escalier, je dus admettre que Desdemona avait eu raison : il aurait été plutôt mal indiqué de débarquer chez Slughorn dans mon banal uniforme, alors que Dirk avait fait un effort notable pour être encore plus présentable que d'habitude. En le voyant droit comme un i, dans le genre de costume moldu que mon père portait parfois pour aller rendre visite à ses parents, je me sentis presque rougir.

La suite n'arrangea rien, puisque Cygnus tint à immortaliser notre « couple » avec son appareil photo, « au cas où un chantage s'avérait un jour nécessaire ».

Je fus donc soulagée de poser mon bras sur celui de Cresswell et à peine gênée par le silence qui nous accompagna jusqu'aux cachots et qui ne survécut d'ailleurs pas à notre entrée dans l'antre du professeur Slughorn.

Devant la décoration de l'endroit, je ne pus en effet que ricaner.

— Douce Circée, dans quoi me suis-je donc fourrée ? demandai-je bientôt, dans un gloussement suspect.

L'avant-bras de Dirk sur lequel je m'appuyais toujours se crispa et il soupira lourdement, non sans un regard glacial.

Sous la douce lumière rosée qui tamisait l'endroit, il semblait plus bronzé, et définitivement plus beau.

— S'il te plait Atkinson, tais-toi et profite-en, m'ordonna-t-il de sa voix la plus insupportable, celle qui expliquait pourquoi je ne prendrais jamais le risque de sortir réellement avec lui. On peut tout aussi bien retourner au dortoir et assister à la petite soirée pyjama prévue en ton honneur.

En me retenant de lui désigner les cœurs en parchemin qui pendaient du plafond ou les serveurs en livrée que Slughorn avait de toute évidence forcé à porter des ailes dorés, je grimaçai et, bouchée fermée, le suivis jusqu'au buffet. Au cours de ces dernières heures de négociation musclée avec Ogden, la colère avait été plus forte que la faim, mais l'odeur qui embaumait ce coin de la pièce me fit réaliser à quel point j'étais affamée.

Face aux amuses-bouches en forme d'anges et au liquide rose versé dans des verres à pied, je ne pus cependant retenir plus longtemps mon éclat de rire.

— Je ne savais pas que Slughorn était amoureux, me moquai-je dans un sourire, provoquant un mouvement nerveux des sourcils chez Cresswell. Qui est l'heureuse élue, à ton avis ?

Au moment où il s'apprêtait à me répondre, pour m'intimer très probablement de la fermer, un ricanement dans mon dos nous fit nous retourner.

— De McGonagall, je crois, fut la réponse que m'offrit James Potter lorsque je me retournai, grimace espiègle sur les traits et Leanor Richards accrochée à son bras. La semaine dernière, je les ai vus sortir de la salle des professeurs, l'air un peu... échevelés.

Plusieurs rires suivirent l'hypothèse et je reconnus celui de Sirius bien avant qu'il n'apparaisse à son tour, les yeux brillants et… Lily Evans pendue à son bras gauche ?

Je ne pus m'empêcher de froncer les sourcils d'étonnement.

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— Je ne pensais pas être un jour être le témoin de ça, commenta Mackenzie, un sourire dans la voix mais les yeux plissés, en désignant tour à tour mon bras emprisonné par celui d'Evans et la main de Richards sur l'avant-bras de James. Quelqu'un m'explique ?

Je vis Potter esquisser un rictus effrayant, sans doute conscient de tenir là une chance de se venger puérilement, mais la façon dont il reçut la pauvre Evans dans ses bras, lorsque je la poussai vers lui, l'empêcha efficacement d'ouvrir la bouche.

— C'est une longue histoire qui ne t'intéressera pas, répondis-je à sa place d'un ton définitif.

A en croire son ricanement, l'idée qu'elle puisse trouver l'explication sans intérêt lui parut grotesque, mais Richards, étonnamment, me sauva d'une nouvelle fournée de questions en se dégageant du sillage de James pour se planter devant moi.

— Suis-je autorisée à te laisser seul, Black ? interrogea-t-elle, sarcastique. Le baby-sitting ne faisait pas partie du contrat.

— C'est même chaudement recommandée, rétorquai-je, irrité, en me forçant à ne pas lui balancer mon pied dans le tibia.

Son rictus ironique ne m'aida pas à contrôler mes envies d'étranglement mais elle fut vite hors de vue. Pendant un instant, j'espérai que Cresswell s'en aille à son tour, mais il resta fermement accroché à Mackenzie, qui ne semblait pas s'en offusquer plus que ça.

Peut-être qu'elle avait bien eu l'intention de passer sa soirée seule avec lui, finalement.

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Pendant les quelques dizaines de minutes qui suivirent, la discussion roula sur un nombre incalculable de sujets, de la Saint-Valentin aux petits fours, du dernier album des Freaking Brothers à la possibilité que nos examens puissent être un jour annulés avant même d'avoir commencé – le fantasme de tous les étudiants, à n'en pas douter. À notre groupe, vinrent se mêler plusieurs élèves plus âgés ou à peine pubères, la plupart se contentant d'un salut à Evans, Black ou Potter, voire à Cresswell, sans jamais vraiment ne m'accorder plus qu'un regard.

Ce désintérêt flagrant pour ma personne était largement compensé par l'insistance du regard de Sirius sur le bras que j'avais toujours posé sur celui de Dirk ; il prit définitivement fin lorsque Lily se tourna brusquement vers moi, en écarquillant les yeux d'horreur.

— Par Merlin, Mackenzie, ça m'était complètement sorti de la tête ! Joyeux anniversaire.

La grimace qui déforma mes traits quand tout le monde se tourna vers moi ne dura pas plus d'une seconde, face à son air catastrophé.

— C'est la première fois que quelqu'un l'oublie, je crois, et j'aime plutôt bien ça, la rassurai-je dans un clin d'œil.

Elle en rit, et ce fut bientôt James qui se tourna vers moi d'un air intéressé. J'avais toujours trouvé l'idée même de son existence intimidante, tant Sirius en parlait comme du meilleur ami le plus accompli du siècle, et je me raidis bêtement face à ses yeux qui, plissés derrière ses lunettes, brillaient d'une lueur amusée.

— Et tu as eu de chouettes cadeaux, pour tes dix-sept ans ? s'enquit-il, le plus naturellement du monde.

Je fis la moue, en me tournant légèrement vers Sirius pour l'interroger du regard.

James Potter avait-il l'intention de me reprocher l'initiative de son copain de miroir, avec qui il partageait jusqu'ici ces merveilles ?

Les yeux métalliques du concerné étaient eux-mêmes trop soupçonneux pour me rassurer sur la question mais il finit par hausser les épaules.

— Et bien, Black m'a offert un tas de boules puantes, commençai-je précautionneusement. Et…

L'opportunité de continuer me fut ravie par le ricanement de Potter.

— Il y a passé tellement de temps, Atkinson, que j'étais au courant bien avant qu'il se fasse un devoir de se lever aux aurores pour en terminer la fabrication, commenta-t-il avec une moquerie évidente.

Black le fusilla d'un coup d'œil sur place, tandis qu'Evans se fendait elle-même d'un petit rire appréciateur.

J'étais prête à demander davantage de précisions, souriante, mais le « Et ? » que grogna Sirius pour m'inciter à continuer mon énumération m'en dissuada.

— Mes amis m'ont offert quelques conneries, continuai-je donc, docile, avant d'être de nouveau interrompue, par un reniflement de Dirk cette fois.

Je pris le parti de l'ignorer et ajoutai, en agitant mon poignet :

— Mes parents et mon frère m'ont offert une montre un peu spécial, mon oncle m'a envoyé un chat qui se fait bichonner par Hagrid en ce moment même et j'ai reçu quelques livres.

Le hochement de tête poli que m'offrit Potter en retour me parut être une réponse à la hauteur de notre absence quasi-totale de relation – et ce, jusqu'à ce qu'il passe une main dans ses cheveux pour demander :

— Et si je te disais qu'on avait aussi un cadeau pour toi, Lily et moi ?

oOoOoOoOo

La phrase manqua de me faire lâcher le verre que je venais de saisir sur le plateau tendu d'un serveur et, à en croire la façon dont Evans faillit recracher son petit four, je n'étais pas le seul à en être étonné.

Devant nos réactions, Mackenzie elle-même retint une moue, je le vis bien, avant d'afficher son sourire le plus poli.

— Vraiment ? demanda-t-elle, l'air clairement interdit.

Evidemment, Potter ne put garder son sérieux plus longtemps et explosa d'un rire bruyant, attirant à nous l'attention des couples et groupes les plus proches.

— N'aie pas si peur, Atkinson, je n'ai pas l'intention de t'emmener faire un tour en balai, j'aurais trop peur des conséquences pour mon cou.

La remarque fit rougir Mackenzie de façon si violente que ses joues jurèrent bientôt avec sa robe jaune ; de mon côté, je ne pus retenir un grognement.

— Crache ta connerie, Potter, avant que je te mette mon poing dans la gueule, le menaçai-je sans la moindre subtilité.

Son sourire dévoila ses dents de sagesse, tandis que Cresswell, les sourcils froncés, exprimait là l'étonnement du non-initié.

— Ce matin, tu m'as dit que j'étais un mauvais Préfet-en-chef, tu t'en souviens ? fut la question par laquelle il me répondit. C'était juste avant que tu n'ailles t'occuper du cadeau de…

— Je me souviens, le coupai-je en levant les yeux au ciel. J'aurais sans doute dû ajouter que tu étais aussi le pire des meilleurs potes.

Il ricana en secouant sa volumineuse touffe de cheveux de droite à gauche.

— Sirius pense que je passe plus de temps à enlever des points aux morveux qui me dépassent dans les couloirs qu'à en distribuer à ceux qui le méritent, continua-t-il en se tournant vers Lily, cette fois.

Celle-ci ne put qu'en rire.

— Ca me tue de l'admettre, James, mais il n'a pas tort sur ce point.

Loin de se vexer de ce nouveau sujet de convergence entre moi et Evans, Potter décida de lui voler un baiser, probablement toujours en émoi devant la capacité d'Evans à enfin l'appeler par son prénom. Lorsque leurs lèvres n'eurent pas l'air de vouloir se détacher l'une de l'autre, ce fut le handicap social de Cresswell, et son raclement de gorge opportun, qui nous sauva tous d'un spectacle non sollicitée.

— Désolée, s'excusa Evans en se détachant la première de son crétin de copain, les pommettes brillantes.

Elle pinça la joue de Potter entre ses deux doigts pour faire disparaître son sourire stupide et l'obligea à se concentrer de nouveau sur la conversation en le faisant pivoter vers Mackenzie, laquelle semblait attendre son « cadeau » comme l'accusé attend sa sentence : avec résignation.

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Pendant plusieurs secondes supplémentaires, Potter fit durer son plaisir avant de déclarer, le plus sérieusement du monde :

— Pour prendre en compte les remarques toujours pertinentes de mon meilleur ami connu pour sa maturité, je me suis dit qu'il serait désormais plus utile d'utiliser mes pouvoirs et privilèges de préfet au profit d'autrui.

— Et au mien, donc ? tentai-je de deviner.

— Tu seras la première bénéficiaire de mon incommensurable générosité, me confirma-t-il à sa façon.

L'idée de l'en remercier me traversa l'esprit, mais j'en fus incapable tant que son projet n'était pas clair ; l'éducation désuète inculquée par ma mère m'empêcha par ailleurs de demander davantage d'explications sur ce qui était censé être un cadeau.

— Et tu comptes nous dire ce que tu as exactement en tête ou non ? grinça Black à ma place, fidèle à son habitude d'envoyer au diable toutes les convenances.

James fit mine de réfléchir et attrapa plusieurs amuse-bouches sur un plateau au passage d'un serveur.

Disons… Dix-sept points pour Serdaigle, un pour chaque année au service de la sagesse ? proposa-t-il la bouche pleine, sans doute un peu au hasard.

Le sang de Cresswell ne fit probablement qu'un tour et je le sentis se raidir face au ton badin de son confrère Préfet.

— Tu comptes donner des points à tous ceux qui fêtent leur anniversaire ? s'horrifia-t-il, presque prêt à courir le dénoncer sur le champ pour abus de pouvoir.

James haussa les épaules.

— Bien sûr que non. La date particulière de celui de Mackenzie lui permet d'obtenir cet avantage-là gratuitement. Les autres devront me baiser les pieds ou me porter mes livres pour obtenir ne serait-ce qu'un point.

Visiblement plus détendu, Black se fendit d'un gloussement appréciateur et Dirk n'eut d'autre choix que de se tourner vers Evans pour espérer un peu de soutien.

Le troisième verre de vin des elfes qu'elle venait d'ingurgiter ne l'aida sans doute pas à se montrer raisonnable.

— Mackenzie mérite même qu'on lui offre un accès VIP à notre salle de bains de compétition, pour toutes ces années à supporter des blagues vaseuses sur son anniversaire, fut sa réponse joyeuse, qu'elle auréola d'un sourire franc. Quand tu veux, pour une durée de…

— Ne dis pas dix-sept jours, s'il te plaît, ne pus-je m'empêcher de la couper avec une grimace.

Sirius fut alors pris d'un fou rire et, dans un geste impulsif, m'attira à lui, sans égard quelconque pour ce pauvre Dirk qui vacilla légèrement.

— Un an de plus et toujours aussi impertinente devant la générosité des autres, commenta-t-il en tentant de passer sa main dans mes cheveux pour les décoiffer.

Pour échapper à son geste, aussi bien qu'à ses bras qui enserraient mes flancs, je ne trouvai rien de mieux à faire que de me baisser, dans l'espoir de pouvoir me faufiler loin de lui ; et, si possible, du regard d'un Potter manifestement amusé. L'apparition de Slughorn à nos côtés, un verre d'alcool à la main et l'air guilleret, m'arrêta toutefois dans mon mouvement, à moitié courbée devant Sirius.

Notre professeur n'eut pas l'air de s'en offusquer, insensible à mes joues qui brûlèrent alors que je me redressais vivement.

— Bien le bonsoir, mes chers enfants ! s'exclama-t-il de cette voix pompeuse qui hérissait les poils de mon cou à chaque fois. Comment allez-vous ?

Il aurait bien sûr été trop beau qu'il s'adresse à nous tous indistinctement ; son regard, toutefois, était uniquement tourné vers Evans et Potter, lesquels le saluèrent poliment. Sa mine réjouie subsista, par la suite, lorsqu'il posa ses yeux brillants sur un Dirk qui avait retrouvé toute sa superbe, commença à se tarir en me jaugeant, avant de disparaître totalement à la vue de Sirius.

Pas gêné pour une mornille, l'intéressé lui adressa l'un de ses sourires éclatants.

— Monsieur Black, quelle bonne surprise ! minauda notre maître des Potions d'un ton presque convaincant. Avec qui êtes-vous donc venu ?

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D'un geste du menton ravi, et un plaisir manifeste, je lui désignai son élève favorite.

— Avec Lily, indiquai-je d'un ton délibérément lubrique.

Pendant une poignée de secondes, Slughorn eut l'air d'avoir avalé une potion ratée par un élève de première année et je me mordis l'intérieur de la joue pour ne pas éclater de rire.

Autant pour la réputation de Sainte Nitouche de sa chouchoute, dont les lèvres s'étaient plissées d'un air coupable.

Il n'émit finalement qu'un « Oh » contrit, sans oser demander à Potter pour quelle obscure raison il acceptait aussi facilement de prêter sa copine, avant de se donner une nouvelle contenance en nous désignant d'un geste le buffet, toute sa fausse bonne humeur retrouvée.

— Qu'en pensez-vous donc, les enfants ?

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La question fut suivie d'un silence décontenancé et d'un échange de regards éloquents, avant que Dirk n'opte pour « Très bon, Professeur », à l'entente duquel je faillis m'étouffer. Mesquine, je toussotai un « Fayot », la main devant la bouche, arrachant un sourire amusé à Sirius et James, mais écopant, pour mon insolence, d'un coup de coude dans les côtes de Cresswell.

Slughorn, prématurément sourd, n'eut pas l'air de remarquer quoique ce soit.

— Très bon ? répéta-t-il d'un air dubitatif, en tournant un œil sceptique, presque déçu, vers mon camarade. Ma foi, si vous le dites !

A la vue de la tête dépitée de Cresswell, je fus tentée d'éclater de rire, mais son coup d'œil assassin, et la façon dont il me souffla à l'oreille que « sa vengeance pourrait être terrible », ne me firent finalement que grimacer.

Consciente de ma position d'intruse dans ce groupe d'anciens et d'actuels membres de ce précieux Club, j'en arrivai rapidement à la conclusion que jouer les ingénues n'aurait de toute façon aucune espèce de conséquence, bonne ou mauvaise, sur l'image déjà médiocre que Slughorn avait de moi.

— De quoi est-ce que vous parlez, Professeur ? m'enquis-je donc, la bouche en cœur, et la mine un peu trop stupide.

Il n'eut pas l'air étonné de voir la question m'échapper à moi, la seule du petit comité à n'avoir jamais été invitée à l'une de ses réunions privées.

— De ceci, Miss Alberton.

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— Atkinson, corrigeai-je par automatisme, tandis qu'il saisissait d'une de ses mains dodues un verre rempli de liquide rose.

Il le tendit vers Mackenzie tout en éructant un « Comment ? » témoignant de son peu d'intérêt pour ma personne.

— Elle s'appelle Miss Atkinson, répétai-je avec agacement. Pas Miss Alberton.

Slughorn pouffa, demanda à la cantonade si elle était liée d'une quelconque manière à Adrian, « ce charmant Poufsouffle et excellent batteur », avant de s'extasier de savoir qu'elle était sa sœur.

Ce fut la placidité d'Atkinson qui me dissuada de commenter froidement sa stupidité, lorsqu'elle pencha la tête vers moi dans un léger sourire.

— J'ai l'habitude, souffla-t-elle à voix basse, amusée. Le plus souvent, il m'appelle Madison Anderson.

J'aurais pu m'en indigner à sa place, déjà au fait de la tendance de Slughorn à affluer mes deux autres copains de noms tels que Paul Petitgros et Romulus Lepain, mais la façon dont Slughorn leva haut son verre, dans un sourire gourmand, me coupa dans mon élan.

— Dix points à la maison de celui qui devinera ce que c'est, déclara-t-il d'un air suffisant.

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Comme tous les autres, je m'attardai sur ce qui ressemblait à de la glace à la fraise diluée dans de la limonade, avant d'admettre mon ignorance d'un haussement d'épaules. Seuls nos deux spécialistes en potions eurent une réaction différente : avec l'air d'un expert, Dirk pencha la tête vers l'avant pour humer le parfum de la boisson, en même temps que Lily.

— Œufs au bacon, vieux cuir et extrait de violette, fit le premier sans réfléchir.

— Pain d'épice, caramel salé et amande douce, renchérit la seconde, le nez plissé.

Le flottement qui s'ensuivit les fit rougir tous les deux à quelques secondes d'intervalle et Sirius éclata de rire.

— C'est de l'Armotentia, affirma-t-il d'un ton hautain, en regardant moqueusement Evans. L'amande douce, c'est le parfum du shampoing de Potter.

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Si Evans se contenta de relever fièrement le menton, en assénant un coup de coude à son petit ami pour tenter de faire disparaître son sourire suffisant, Slughorn m'observa pensivement, comme s'il regrettait soudainement de m'avoir viré à coup de pieds de son précieux Club.

Un sourire vint, par la suite, reprendre possession de son visage.

— Vous y êtes presque, Monsieur Black ! s'exclama-t-il joyeusement.

J'en aurais volontiers souri, si Lily n'avait pas décidé de marquer sa désapprobation d'un claquement de langue.

— Mais c'est interdit ! s'indigna-t-elle en considérant avec sévérité notre professeur. On ne drogue pas ses élèves à leur insu !

— Je n'ai drogué personne, Miss Evans, se rengorgea Horace avec un petit air pincé. Disons qu'il s'agit d'une recette d'Armotentia améliorée.

— Améliorée ? releva James avec intérêt. C'est-à-dire ?

— Sans risque de voir cette soirée tourner à la débauche, précisa-t-il dans un jeu de sourcils coquin.

Nous pouffâmes presque tous en même temps ; seule Evans, visiblement vexée, et Cresswell, l'air mortellement sérieux, restèrent de marbre.

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— Quels sont les effets exacts, par rapport à une version classique de cette potion ? demanda ensuite Dirk, d'un ton quasi-professionnel.

Je levai les yeux au ciel devant son incapacité à lâcher prise.

— Comme vous avez pu le constater, la conséquence principale de la potion originelle demeure : cette opportunité offerte à chacun d'y sentir une odeur différente. Si vous cédez à la tentation d'y tremper vos lèvres, ajouta Slughorn, en joignant le geste à la parole avec un sourire, vous découvrirez que cette boisson a été étudiée pour prendre le goût, j'ai bien dit le goût, d'un de vos souvenirs d'enfance. Il est possible, enfin, de constater chez le sujet une légère euphorie après ingérence.

Chacun y alla de son commentaire élogieux et, fier de son invention si peu utile, le professeur se chargea de tous nous servir, avant de s'éloigner pour conter ses exploits de petit alchimiste à d'autres oreilles prometteuses.

Hésitant à mettre la potion-boisson sous mon nez pour en humer le parfum, je décidai finalement d'y tremper d'abord mes lèvres, pour en tester le goût ; un sourire ne put que tirer mes lèvres vers le haut, lorsque je reconnus la saveur pourtant inimitable des chocolats chauds de mon enfance, dont ma grand-mère paternelle gardait jalousement la recette.

Lily fut finalement la seule à reposer son propre verre sur la table la plus proche, en croisant les bras sur sa poitrine avec bravade.

— Je suis sure que c'est illégal de nous faire boire un truc pareil, s'obstina-t-elle sous l'œil moqueur de James, qui porta sa propre flûte à deux centimètres de ses narines, faussement courageux.

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Ma réponse à moi fut un sourire goguenard, que je jetai à la face de notre Préfète-en-chef.

— Allez, Evans, on sait tous que tu en pinces pour James et que son Amortentia à lui a l'odeur de tes dessous de bras, me moquai-je. Le numéro de la jeune fille effarouchée aurait pu être convaincant, il y a un peu plus d'un an. Et encore...

Potter ne put retenir un ricanement ravi et Evans lui pinça le bras avec force avant de tourner ses lèvres retroussées par l'exaspération vers moi.

— Puisque tout ce qui me concerne te semble si évident, Black, pourquoi ne pas passer directement à l'analyse de tes propres attirances ?

Loin de me défiler, je lui offris une grimace souriante et plongeai le nez dans mon propre verre, sans un mot.

Le mélange des trois parfums me fit tourner la tête un instant, tant ils étaient mal assortis, et je ne pus que constater que mes odeurs fétiches avaient changé depuis la dernière fois, l'an dernier.

— Essence, tarte à la mélasse [1] et vanille, énonçai-je, un sourire sur les lèvres. Tu en conclues quoi ?

— Que tu dois être sacrément barré pour aimer l'odeur de l'essence, répliqua-t-elle du tac au tac, dans une moue dégoûtée.

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Un rire quitta ma gorge, au moment même où mon cerveau m'enjoignait de ne pas attirer l'attention sur moi. Presque au ralenti, je vis les lèvres de Sirius s'étirer encore davantage, tandis qu'il tendait une main dans ma direction avec toute la grâce de son éternelle théâtralité.

Je cessai instantanément de ricaner.

— A ton tour, Atkinson, fit-il, sans s'émouvoir de ma mine soudain défaite, et en osant même jouer des sourcils d'un air clairement suggestif.

Le fait que tout le monde se tourne brusquement vers moi n'arrangea rien à la situation et je me sentis rougir.

— James non plus n'a pas senti le sien, tentai-je d'une voix dégagée.

Le dénommé – la foudre de Merlin s'abatte sur lui ! – ne se fit pas prier.

— Bois de manche à balais, tarte au chocolat, essence de lys [1], énuméra-t-il à son tour, sans l'once d'une hésitation et avec un sourire presque extatique.

Loin d'applaudir son courage, je le fusillai du regard mais n'eus d'autre choix que de me plier aux attentes du peuple en approchant mon propre verre de mon nez, méfiante. Le liquide rosé ne tarda pas à laisser échapper ses douces effluves jusque dans mes narines, que je reculai bientôt précipitamment devant l'étrangeté du mélange.

— Ça ne sent pas bon, décrétai-je dans une grimace.

C'était à moitié vrai, bien sûr, mais je fis l'effort d'avoir l'air aussi impassible que possible devant les sourcils froncés de mes camarades : après leurs extraits de rose, de violette, de vanille et d'amande douce, l'odeur dominante de ma décoction avait en effet quelque chose de foncièrement ridicule.

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— Ce n'est pas possible, estima Cresswell le premier, avec l'air d'un scientifique tourmenté dans ses théories. Tu es censée sentir quelque chose qui t'attire.

Mackenzie rougit encore davantage et je ne pus retenir un gloussement.

J'adorais la voir gênée.

— Atkinson, joue le jeu, lui ordonnai-je, faussement sévère.

Elle plissa le nez et pinça les lèvres.

— C'est mon anniversaire, grinça-t-elle, d'un air plutôt piteux. Tu m'accorderais bien un joker ?

L'idée même de laisser cette chance de me moquer d'elle échapper m'arracha un sourire mauvais.

— Bien sûr que non, ricanai-je. Dis-nous tout, Mack : tu es amoureuse d'un Troll ?

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En repensant aux restes de la créature de ce matin, je grimaçai.

— Non, répondis-je à contre-cœur. D'un chien, visiblement.

Pour une raison qui m'échappa, il en perdit instantanément son sourire, au moment même où Potter explosait littéralement de rire. Vexée, je me tournai vers Lily, qui ne put retenir un sourire, avant d'inciter Dirk à rester impassible d'un regard glacial. Il en fut évidemment incapable, ses yeux s'agrandissant comme si je venais d'admettre être zoophile.

— Un chien ? répéta-t-il, incrédule.

Je lui lançai une œillade agacée et, à mon grand étonnement, je ne fus pas la seule : le regard glacial de Black, à lui tout seul, aurait convaincu plus d'une personne de s'enfuir immédiatement en courant.

— C'est juste une odeur, grognai-je de mon côté, regrettant presque de ne pas avoir cédé aux diktats de mes camarades souhaitant fêter sobrement mon anniversaire dans nos quartiers. Du citron, l'odeur de l'herbe après la pluie et celle d'un chien mouillé. Tu crois que c'est mieux de se shooter au vieux cuir ?

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Pendant de longues secondes, je crispai et décrispai mes doigts fourrés dans ma poche pour trouver quoi répondre à ce « ça ne sent pas bon » définitif, que je ne savais pas comment prendre.

Après tout, j'étais un cabot à temps partiel, moi aussi !

— Tu n'aimes pas les chiens ? formulai-je finalement, assez platement, coupant Cresswell dans sa réponse.

Le coup d'œil moqueur de James m'indiqua que ce n'était pas ma répartie la plus ingénieuse.

— Ma grand-mère en a un, fut la réponse inattendue de Mackenzie, accompagnée d'une grimace de circonstance. Disons que je ne pensais vraiment pas l'aimer à ce point.

— Ça paraît encore plus étrange maintenant que nous disposons de cette information supplémentaire, commenta Dirk avec un ricanement, avant que je n'ai pu me décider à répliquer.

Atkinson lui lança un regard mauvais.

— Et si on reparlait de l'extrait de violette ? siffla-t-elle d'un ton perfide. Celui-là même qu'utilise Aïda pour se parfumer ?

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Ma menace eut l'effet escompté puisque tout le monde en oublia mes tendances olfactives étranges.

James et Lily échangèrent un de ses sourires de connivence réservés aux couples mariés, avant de s'en aller danser, et Cresswell, les joues rouges, l'air alarmé, prétexta une question à poser à Slughorn pour nous abandonner.

Je me tournai vers Sirius.

— Tu ne penses pas que je suis folle, au moins ?

Il m'offrit un sourire amusé et m'entraina dans un coin moins fréquenté que le buffet, où des fauteuils avaient été laissés à la disposition des plus fainéants. Un couple était d'ailleurs déjà affalé sur l'un d'eux, sans doute euphorisé par la substance illicite de Slughorn.

— Je pense que tu as très bon goût, me répondit Black avec un sérieux suspect.

Je me renfrognai, après l'avoir analysé d'un œil sceptique.

— Tu te fous de moi, c'est ça ?

L'air offusqué, il me fit asseoir sur un large fauteuil en posant deux mains sur mes épaules.

— J'adore les chiens, affirma-t-il, alors que je m'enfonçais malgré moi dans le moelleux de mon siège. Vraiment.

— Au point de les sentir dans ton Amortentia ? répliquai-je avec une moue. Apparemment, je les aime bien plus que toi.

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Le rire que j'émis, un petit rire de gorge, aurait pu être railleur si mon cœur, au fin fond de ma poitrine, ne s'était pas étrangement gonflé. Plutôt que de lui faire part de ce détail et de son explication canine liée à l'exploit de mes quinze ans, je tirai une chaise, la plaçai devant elle et m'assis à mon tour.

— Alors, ta journée ? demandai-je avec sollicitude.

Elle plissa légèrement le nez, faisant mine de réfléchir.

— J'ai failli me prendre une cage sur la tête en cours de Défense, Riley m'a harcelée toute la journée via ton ingénieux miroir et je te soupçonne d'avoir payé les gamins du Club pour me ridiculiser dans un couloir.

Mon sourire le plus innocent fut aussitôt dégainé, prêt à la convaincre du contraire.

— Je n'ai pas assez d'argent pour ce genre de choses, m'offusquai-je en secouant la tête. J'ai été déshérité, je te rappelle.

Elle renifla, plus par moquerie que par dépit.

— Ne le crie pas trop fort, Slughorn est toujours dans les parages.

Elle avait baissé la voix et s'était rapprochée, conspiratrice et moqueuse. Cette attitude toute simple me fit sourire.

— Et si on s'en allait ? proposai-je sur une impulsion.

Immédiatement, elle recula en haussant les sourcils.

— Pour aller où ?

Le ton était plus curieux que soupçonneux, notai-je tout de même.

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— Fêter ton anniversaire ailleurs, hasarda-t-il, après un instant de réflexion. Là où ça te ferait plaisir.

Mis à part rentrer à mon dortoir, m'endormir et accueillir le quinze février à bras ouverts, je n'avais qu'une chose en tête, depuis que j'avais passé trois-quarts d'heure, en fin d'après-midi, à zieuter les souvenirs envoyés par mon paternel et soigneusement choisis par ma famille.

— Quand j'étais petite, jusqu'à mes onze ans, mon père m'emmenait tous les ans manger une coupe de glace façon Saint Valentin, chez Florian Fortarôme, lui révélai-je, dans un sourire nostalgique.

— Une coupe de glace façon St-Valentin ? répéta-t-il, sourcil haussé.

J'hochai la tête, l'air rêveur, en sentant mon estomac gargouiller à cette idée.

— Son petit nom, c'est Cupidon, précisai-je, en papillonnant des paupières. Glace à la fraise, sauce au chocolat et éclats de meringue.

Je gardai pour moi le fait que la glace était censée raviver le goût d'un baiser de l'être aimé, comme me l'avait un jour révélé un Adrian soucieux de ternir tous mes souvenirs d'enfant, attendant simplement une moquerie de Sirius qui ne vint jamais.

A la place, il se contenta d'un reniflement.

— La vie est injuste, non ? Je veux dire, à mon anniversaire, j'avais le droit au dîner le plus rasoir de l'année. Tous les Black réunis autour d'une table, trois sortes de fourchette, six différentes petites cuillères et Narcissa toujours à ma gauche. Merlin, que c'était long !

Il poussa un soupir à fendre l'âme et je m'entendis glousser.

— Je suis née le jour de la Saint-Valentin, lui rappelai-je avec un sourire faussement compatissant. Ça mérite compensation, tu ne crois pas ?

Il rit à son tour de bon cœur et le silence s'installa. Quand, au bout de quelques minutes, il se leva et me tendit une main d'un air un peu trop pompeux, je ne pus retenir un nouveau ricanement.

— La dernière fois qu'on a dansé, je t'ai écrabouillé le pied. Tu es sûr de vouloir retenter l'expérience ?

Il secoua la tête avec dérision, me tira vers lui sans plus de commentaire mais, une fois sur la piste envahie par les couples enlacés, ne s'arrêta pas. Bientôt, nous fûmes dehors, en plein milieu des cachots déserts ; le souvenir de la dernière fois où je l'avais suivi sans poser – trop – de questions ne tarda pas à me freiner.

— Je peux te demander où est-ce qu'on va, au moins ? demandai-je, alors qu'il me guidait d'un couloir à un autre, sa main toujours dans la mienne.

— Chez Florian Fortarôme, manger un Cupidon, répondit-il sur le ton de l'évidence.

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Une demi-heure plus tard, alors même que nous avions traversé la moitié du château et le passage secret derrière le miroir du quatrième étage, Mackenzie continuait à se montrer sceptique.

— On ne peut pas aller à Londres ! grinça-t-elle pour la dixième fois, au bas mot. Et sortir du château est interdit, Sirius.

Son discours, au lieu de m'exaspérer, ne faisait en réalité que titiller mon excitation de plus près ; ma dernière expédition nocturne me semblait dater de plusieurs siècles, si l'on occultait bien sûr les sorties que nous nous autorisions régulièrement, mes copains et moi, pour renflouer les stocks de sucreries, cigarettes et autres boissons alcoolisées cachées dans notre dortoir.

— Je fais ça souvent, lui fis-je savoir d'un ton léger, avec un mouvement de la tête négligent.

— Aller à Londres ?

— Sortir du château, nuançai-je dans une grimace.

J'entendis distinctement son soupir désabusé, alors qu'elle trottinait derrière moi, le bruit de ses pas claquant avec régularité dans l'espace humide que nous occupions. Le passage était bien plus étroit que celui situé derrière la statue de la sorcière borne mais il était aussi le plus proche des cachots de Slughorn, et surtout, le plus rapide pour atteindre Pré-au-Lard, et par conséquent, la liberté.

— Un Cupidon ne mérite pas autant d'efforts, marmonna-t-elle, les lèvres visiblement serrées.

Je roulai des yeux, conscient qu'elle ne pouvait pas me voir mais incapable de me retenir.

— Je ne le fais pas seulement pour manger une glace, grinçai-je à mon tour.

— Vraiment ?

Face à ce ton ironique qui me fit froncer le nez, je me retournai vers elle. L'obscurité aidant, elle me heurta.

— Je le fais surtout pour toi, énonçai-je, en posant une main sur sa taille pour l'empêcher de se vautrer.

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Une seconde étonnée, j'haussai un sourcil avant de finalement éclater de rire.

— Arrête ton char, Black, me moquai-je, mauvaise. Tu fais ça surtout pour toi.

Je ne distinguai pas grand chose dans ce petit espace étouffant mais ne pus manquer pour autant la façon dont son menton, juste au-dessus du mien, s'était relevé.

Je l'avais vexé.

— Très bien, grinça-t-il, en me faisant tourner sur moi-même. Rentrons, dans ce cas.

Décontenancée par une capitulation si rapide, je sentis sa main quitter mon flanc pour tirer la mienne et me guidai vers la sortie, sur ce chemin tortueux que nous avions mis tant de temps à traverser, les épaules baissées et le dos courbé.

— Sirius, grognai-je, une seconde plus tard, lorsque je tardai à m'accroupir et que mon front heurta le plafond bas de cette partie du parcours. Je n'ai jamais dit que je voulais rentrer.

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Un sourire se forma sur mes lèvres, imperceptible, mais je le cachai avant de me retourner ; en plissant les yeux, je la vis clairement se masser le front avec une grimace.

— Alors qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ? m'enquis-je, le plus innocemment possible.

Elle soupira.

— Je sais que tu crois que tu as gagné, grogna-t-elle d'un ton rêche. Mais ce n'est pas le cas.

Je fis mine de rien, croisant les bras sur ma poitrine.

— Je ne vois pas de quoi tu parles, Atkinson.

— Je ne veux pas aller à Londres, me renvoya-t-elle d'un ton buté.

— Justement on n'y va pas, lui rappelai-je, dans un grognement qui cachait merveilleusement bien ma déception.

Du moins, j'y crûs jusqu'à ce qu'elle roule des yeux avec scepticisme. Son expression ne se radoucit que lorsqu'elle ajouta :

— Mais on peut toujours aller à Pré-au-Lard, non ? J'aurais moins l'impression de te suivre aveuglément chaque fois que tu me proposes une connerie.

oOoOoOoOo

Un quart d'heure plus tard, nous émergions d'une porte située sur le mur d'une ruelle qui avait l'avantage d'être plus lumineuse que le passage secret dont nous venions de nous extraire. Je levai les yeux vers le ciel résolument noir, pour observer la lune à demi-pleine qui éclairait les environs, et en les baissant à nouveau vers Sirius, constatai que la porte avait disparu, sans savoir si elle avait été avalée par le mur ou s'il l'avait désillusionnée lui-même.

L'air était frais et je me sentis rapidement frissonner.

— Trois Balais ? proposai-je, pressée de rejoindre une pièce fermée.

Sirius ricana.

— Autant se jeter dans la gueule de Dumbledore et lui avouer qu'on a décidé de bouder la soirée de Slug pour faire un tour en pleine nuit, persifla-t-il. Suis-moi.

Rejetant au loin le sentiment d'appartenir à une nouvelle catégorie d'animaux de compagnie particulièrement obéissants, je m'exécutai. Nous atteignîmes en quelques pas une enseigne que je ne connaissais que de vue.

— La Tête du Sanglier ? lus-je, en observant avec circonspection la façade sale et l'image qui était censée attirer une clientèle consentante jusqu'ici – à savoir la face ensanglantée de l'animal privé de son corps. Romantique, en effet.

Il me répondit d'un clin d'œil charmeur et poussa la porte, qui grinça bruyamment sous l'effort.

L'intérieur, constatai-je rapidement, était encore plus lugubre et, pour l'heure qu'il était, quasiment vide.

Au milieu de cet enchevêtrement de capes rabattus et de corps sans visages, notre tenue – et la mienne encore plus – détonnait : elle semblait presque illuminer la pièce. Pour vaincre mon malaise, je ne réussis qu'à lâcher un léger ricanement, qui se répercuta sur les murs en pierre de façon étrangement sinistre. Personne ne me prêta pourtant la moindre attention.

— C'est quoi l'idée... ? soufflai-je en suivant de près Sirius qui se dirigeait d'un pas souple vers le coin le plus sombre.

Il haussa une épaule sans répondre, au moment où je passais devant un groupe de personnes à l'allure sombre, croisant au passage des yeux brillants et écarquillés sous une cape noir.

— ... se faire tuer sans que personne ne le remarque ? Si tel est le cas, je pense qu'on est au bon endroit.

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Voir Mackenzie paniquer m'aurait presque fait ricaner, si je n'avais pas eu la même sensation d'oppression la première fois que j'étais venu ici, avec James. Je l'entraînai vers une banquette défoncée dans le fond, et posai une main rassurante sur son bras.

— Aucun risque, je te le promets.

Elle semblait bien trop occupée à garder ses mains blanches le plus loin possible de la table pour se soucier de ce que je disais.

— Et les risques d'infection ? s'enquit-elle d'un air sceptique, quand elle releva la tête. Je suis sure que je pourrais attraper une hépatite rien qu'en posant un doigt sur le mobilier.

— Une hépapite ?

— Laisse tomber, coupa-t-elle, excédée.

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Il était sur le point de s'indigner, mais le tenancier arriva sur ces entrefaites, la mine presque aussi revêche que moi.

— Qu'est-ce que j'vous sers ? jeta-t-il d'une voix sèche, visiblement habitué à se montrer désagréable avec ses clients.

L'homme était grand et longiligne, une chevelure longue attachée dans le dos, avec quelques reflets roux subsistant parmi la grisaille qui la caractérisait. Derrière des lunettes à monture quelconque, se cachaient des yeux bleus perçants, dont la forme me rappela quelqu'un, sans que j'arrive à déterminer qui.

Comme pour échapper à mon regard scrutateur, il grogna et se tourna plutôt vers Sirius.

— Alors ?

Mon camarade lui sourit, malicieux.

— Un Cupidon, s'il vous plaît, Abel.

En entendant cette étrange commande, les traits de « Abel » se tirèrent ; il plissa bientôt les yeux, renifla et fusilla Sirius du regard.

— On a pas élevé les chèvres ensemble, Black, grinça-t-il avec courroux. Et au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, Pieddodu, c'est de l'autre côté du village.

oOoOoOoOo

Quoiqu'il fasse, j'avais toujours trouvé à Abelforth Dumbledore un côté sympathique et accessible que son grand frère n'avait pas. Et quoiqu'il en dise, il n'avait jamais rechigné à nous accueillir dans son établissement, tard le soir quand nous y venions, et ce sans nous dénoncer à qui que ce soit.

— Un Cupidon est une glace à la fraise, sauce chocolat, avec des...

— ... délicats éclats de meringue, compléta Mackenzie, l'air contraint et forcé, quand je me tournai vers elle.

Dumbledore émit un petit rire lugubre.

— Aux dernières nouvelles, Fortarôme officie toujours sur le Chemin de Traverse, marmotta-t-il d'un ton piquant.

Je pris mon air le plus suppliant, mais il n'eut pas l'air de vouloir céder.

— Faites au moins ça pour elle, tentai-je d'un ton morne, en désignant Atkinson, qui se ratatina sur sa chaise. C'est la première fois qu'elle vient ici et en plus, c'est son anniversaire.

Il la scruta avec la même insistance qu'elle, deux minutes plus tôt, ce qui ne fit qu'accentuer le malaise de la Serdaigle.

— Charmant, commenta-t-il finalement, acerbe, en tournant les talons lentement. Les filles ne sont plus aussi innocentes qu'elles ne l'étaient en mon temps. Suivre un jeune homme ici, uniquement pour ça ?

oOoOoOoOo

Si Sirius fut pris d'un tel fou rire qu'il tapa plusieurs fois sur la table avec son poing pour ne pas s'étouffer, je mis plus de temps à réagir.

D'abord en rougissant furieusement. Puis, en ouvrant la bouche, indignée :

— Est-ce qu'il vient de sous-entendre ce que je crois qu'il a sous-entendu ?

Le ricanement de Black redoubla et je dus lui asséner un coup dans le tibia, sous la table, pour qu'il se calme.

— Est-ce qu'il vient de me traiter de fille facile ? reformulai-je d'une voix sourde.

— Je crois bien que oui, pouffa-t-il de nouveau.

D'un regard chargé de toute la haine dont j'étais porteuse, je le fis taire, et ce fut dans un silence relatif, marqué par les chuchotements alentours et les bruissements de tissus voisins, que nous attendîmes l'arrivée de notre Cupidon.

Quand il arriva, j'en vins presque à regretter le verre d'Amortentia améliorée de Slughorn : dans le bol que venait de poser le tenancier sur la table qui nous séparait, flottait ce qui ressemblait à une mare de sang, saturée de traces de boues et surmontée, ça et là, de petites crottes de doxys.

oOoOoOoOo

— Qu'est-ce que c'est que ça ? grognai-je, en levant des yeux scandalisés sur Abelforth.

— Votre angelot à la fraise, répondit-il dans un mauvais rictus, réjoui face à mon air incrédule.

— Je m'attendais à mieux que ça, sifflai-je d'un ton peu amène.

— Je ne suis pas glacier, grinça-t-il en retour.

— J'ai cru comprendre ça.

Il me fusilla de ses grands yeux bleus, les sourcils froncés et les lèvres retroussées, et ce fut la première fois que je lui trouvai une ressemblance avec Dumbledore.

Celui qui m'avait fait la morale après cette histoire avec Rogue, pas celui qui souriait avec constance dans la Grande Salle, tous les matins.

— C'est à prendre ou à laisser, Black, jeta-t-il alors, comme pour renforcer cette impression.

Je sentis un ridicule sentiment de frustration m'étouffer la poitrine et, avant qu'elle n'ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait, j'avais saisi Mackenzie par la main, la tirant de toutes mes forces vers la sortie.

oOoOoOoOo

Le rire du serveur nous suivit jusqu'à ce que la porte claque derrière nous, nous laissant seuls dans le froid mordant.

— Quel con, ce Dumbledore, grommela Sirius avec colère.

Dumbledore ? répétai-je, en ouvrant de grands yeux.

La lueur qui brillait dans ceux du dénommé me revint du même coup en mémoire, et je me surpris à penser que c'était ce qui m'avait empêché de faire le lien : là où les pupilles de notre directeur pétillaient en permanence, il m'avait semblé que celles de ce « Abel » étaient éteintes.

— C'est son frère, Abelforth, m'indiqua alors Black d'un ton frais. Le nôtre est nettement plus cool, si tu veux mon avis.

J'acquiesçai pensivement, le laissant ruminer une petite minute, avant de demander :

— On rentre ?

Il ricana d'un air lugubre.

— Hors de question, Atkinson. Tu mangeras ta glace, foi de Black !

J'eus presque envie de lui rire au nez, ou de lui faire remarquer qu'il ne s'en remettait plus à la foi des Black depuis longtemps, mais me mordis la lèvre avant, décidant de me concentrer sur le côté touchant de cette déclaration.

oOoOoOoOo

— Laisse tomber, Sirius, tenta-t-elle, de toute évidence amusée. Avec le froid qu'il fait, manger une glace est de toute façon une très mauvaise idée.

— En attendant, tu faisais ça tous les ans avant d'entrer à Poudlard, lui fis-je remarquer, buté.

— Ma famille n'est pas vraiment normale, répliqua-t-elle avec un petit rire.

— La mienne non plus, grognai-je en réponse.

Elle eut l'air gênée du tour que prenait la conversation et, choisissant d'en profiter, je lui fis le coup du petit orphelin déshérité par ses parents vivants.

Les yeux baissés, le regard triste, l'air résolument défait, le sourire inexistant ; bref, la totale.

— S'il-te-plaît, Mack, la suppliai-je, avec conviction. Fais ça pour moi. Moi qui n'aie jamais eu une vie de famille normale.

oOoOoOoOo

Je me sentis profondément stupide de céder à la tête qu'il tirait chaque fois qu'il espérait me faire craquer mais immanquablement, le charme opéra et je m'entendis soupirer. Il m'offrit son plus beau sourire.

— Fortarôme, glace, et retour au château ? dis-je d'une voix faussement sévère, avec l'air de poser des limites à ses caprices, alors que je venais justement d'y céder. Rien de plus, Sirius.

Il posa une main sur son cœur, solennel.

— Rien de plus, promit-il, les yeux brillants.

Je soupirai de nouveau et, sans plus se soucier de mes réticences, il m'attrapa par la taille et se serra contre moi. Je déglutis bruyamment mais mis cette réaction sur le compte de l'éclatement imminent de mes atomes dans les airs.

— Je n'arrive pas à croire que je sois assez bête pour te suivre, marmonnai-je, à défaut de pouvoir laisser le silence gênant qui m'assourdissait s'installer.

— Tu me vexes, Mackenzie, répliqua-t-il, moqueur, en raffermissant sa prise contre mes côtes. Il n'y a rien de moins bête que de me suivre.

J'émis un petit rire, pour la postérité, mais un bruit plus sec, plus puissant aussi, le couvrit. Il résonna juste dans mon dos et pendant quelques secondes, j'eus l'impression qu'il s'agissait d'applaudissements. Quand il se fit entendre de nouveau, plus bruyant encore, il me sembla qu'il s'agissait plutôt d'un ricanement lugubre.

L'idée de vérifier en me retournant me traversa bien l'esprit mais la façon dont Sirius releva la tête, qu'il avait jusqu'ici baissé vers moi, ne m'en laissa pas le temps ; un instant plus tard, comme électrocuté, il me poussa violemment sur le côté.

oOoOoOoOo

Le sentiment d'être propulsé cinq ou six ans en arrière me tordit l'estomac et mon cœur, bien malgré moi, manqua un battement.

J'aurais reconnu ce rire parmi un milliard d'autres : c'était lent, c'était froid, c'était lugubre.

En un mot, c'était Bellatrix.

Et ce, peu importe le capuchon rabattu sur sa tête, qui me cachait partiellement sa silhouette.

Une seconde après, elle me le confirmait d'ailleurs, puisqu'elle le baissa, malgré le geste de la main que tenta l'un des deux hommes qui l'encadraient pour l'en empêcher.

Si son visage me parût aussi mince et anguleux que la dernière fois que je l'avais croisé, un peu plus d'un an plus tôt, son sourire dément, lui, me sembla plus effrayant encore que dans mes souvenirs.

— De sortie pour la St Valentin, Sirius ? demanda-t-elle, dans un rictus qui n'avait pas vocation à me rassurer.

Je jetai un coup d'œil à Mackenzie, qui avait vacillé sous la force de mon rejet précédent et instinctif, et qui venait de se relever, l'air perdu. En deux pas, je me rapprochai d'elle. Au cas où.

— Je suppose que personne n'a pensé à t'inviter, raillai-je en retour avec provocation.

Elle plissa les yeux, rappel éternel de notre lien de famille, et je me félicitai de ne la savoir réactive qu'à la provocation.

J'avais conscience que, du haut de nos quelques années de haine, qui occultait à elles seules le temps lointain où nous avions pu nous entendre, ma cousine ne rêvait probablement depuis longtemps que de me coincer dans un coin sombre pour me faire la peau.

Le fait qu'elle ait actuellement à sa disposition un village vide, deux copains susceptibles de l'aider et deux adolescents dont personne ne savait qu'ils étaient à la portée de sa baguette ne devait pas me faire paniquer.

Ou tout du moins, songeai-je en sentant mon estomac se retourner, le tout était de ne surtout pas lui montrer que je paniquais.

Et parler jusqu'à l'épuiser, dans l'espoir que ce bon à rien de Dumbledore vienne s'assurer que personne ne se faisait impunément tuer devant la devanture de son bar, me paraissait encore être la meilleure solution.

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Après une minute d'un oppressant silence, la jeune femme se dérida.

— Rodolphus et moi avons dépassé ce stade, répondit-elle d'une voix glaciale, coupante comme un couteau soigneusement passé sur une surface poreuse pour l'aiguiser. Nous avons des passe-temps bien plus amusants, désormais.

Elle accompagna son propos d'un petit rire glaçant, rejetant vers l'arrière de longs cheveux, aussi noirs que ceux de Sirius.

De la même façon, je remarquai dans ses yeux le même gris métallique qui habitait les pupilles actuellement dilatées de mon camarade, dont son frère avait lui aussi hérité au jour de la loterie génétique familiale.

Comme avec Abelforth Dumbledore, la ressemblance, toutefois, s'arrêtait là.

Ses dents à elle étaient par exemple plus pointues et incisives, et son sourire, son sourire surtout, avait quelque chose de désespérément pervers ; il me faisait songer que les passe-temps dont elle parlait ne devaient pas être aussi roses qu'était censée être cette journée.

A cette pensée, je sentis un frisson courir le long de mon échine, pour mourir à la base de mon bassin, et me rapprochai encore de Sirius. Son bras, crispé contre le mien, m'indiqua que sa main, nonchalamment plongée dans sa poche, était sans doute serrée autour de sa baguette magique. J'étais toutefois incapable d'en faire de même, tétanisée face aux silhouettes encapuchonnées et silencieuses qui nous faisaient face.

— Tu continues de martyriser des chatons dans l'arrière-cour de ton jardin, Bella ? s'enquit alors Sirius, comme il aurait demandé à un passant l'heure qu'il était.

J'avalai ma salive de travers et manquai de m'étouffer, en comprenant que nous étions face à Bellatrix Black, sa cousine qu'il décrivait lui-même comme une « psychopathe ». A moins qu'il n'ait dit « sociopathe », songeai-je un peu bêtement, alors que mon cœur remontait le long d'un canal inexistant pour venir battre dans ma gorge.

Les légendes les plus folles couraient sur son compte dans les couloirs de Poudlard et, sans même la connaitre, uniquement en me fiant à son regard de prédatrice, j'en vins à penser que l'une d'elles au moins était vraie : celle qui disait que pour se venger, elle était prête à tuer.

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Pendant une seconde, je fus tenté de transplaner, comme ça, lâchement, mais le bras tremblant de Mackenzie, à mes côtés, m'en dissuada aussitôt. Si je le faisais de façon aussi soudaine, elle risquait de se désarticuler, au risque de laisser un morceau de sa jambe en pâture à Bella.

— Les chatons ? répéta cette dernière, son rire sec me sortant de mes pensées. C'est de l'histoire ancienne, ça, mon cher Sirius. Je suis passée à l'échelon supérieur, désormais.

Ses acolytes rirent bêtement tandis que son regard lubrique coulait du côté de Mackenzie, laquelle se tortilla avec autant de discrétion qu'un hippogriffe coincé dans un espace étroit.

Avant même que ma lucidité ne s'éveille pour me réprimander, ma baguette était sortie, pointée droit vers ma cousine ; je ne me rendis compte qu'elle n'avait pas tardé à faire de même, bien plus rapidement que moi, qu'après avoir relevé les yeux vers elle.

— N'y penses même pas, grognai-je, ignorant la boule dans ma gorge, en enjoignant à Mackenzie de se décaler d'un geste de la main.

— Ton amour pour les causes désespérées te perdra un jour, fut sa réponse faussement compatissante, offerte dans un grand sourire sardonique. Beaucoup plus tôt que tu ne l'imagines.

L'instant suivant, sans un mot, à peine un geste, un éclair rouge éclaira la nuit.

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Le sort fusa avant même que je ne puisse songer à bouger ; exactement comme dans un cauchemar, je le vis bondir de la baguette de Bellatrix, fendre l'air dans un sifflement et sous mes yeux paniqués, toucher Sirius en pleine poitrine, envoyant valdinguer au loin mon camarade.

Mon premier réflexe aurait été de hurler, si ma voix n'avait pas tout bonnement décidé de s'éteindre, sans doute victime de l'atmosphère qui me parut soudain manquer foncièrement d'oxygène. Paniquée, les yeux embués, les oreilles bourdonnantes du rire froid et sec de mes assaillants, je sentis mes jambes trembler, prêtes à céder sous mon poids.

N'ayant rien à portée pour me soutenir, je serrai les dents, me forçant à ne pas tourner la tête vers l'endroit où devait être étalé Sirius.

Blessé. Ou pire encore, songeai-je, les muscles de mon cou prêt à le vérifier.

Voir Bellatrix s'avancer vers moi d'un pas souple me fit toutefois honteusement oublier Sirius, à peine un instant plus tard. Instinctivement, je reculai, lui arrachant un ricanement mauvais.

— Les Gryffondors ne sont plus ce qu'ils étaient, visiblement, persifla-t-elle, d'un ton tellement mielleux qu'il en paraissait presque doux. Assez opportuniste pour sortir avec un Black, mais pas suffisamment courageuse pour en assumer pleinement les conséquences, hein ?

Ma gorge se serra de façon si compulsive que j'eus la sensation d'étouffer. Pour toute réponse, je ne fus capable que de tousser, là où j'aurais voulu la détromper : je n'étais pas à Gryffondor et j'étais encore moins la petite amie profiteuse de Sirius.

Rien d'autre qu'un gémissement ne voulut cependant s'échapper de ma bouche mortifiée lorsque, baguette de nouveau tendue, elle susurra :

A nous deux, ma belle.

oOoOoOoOo

En tombant, ma tête avait heurté le sol dans un craquement sinistre, sans toutefois se fracasser sur les pavés pourtant désagréablement durs de Pré-au-Lard.

Le sang battant à mes tympans de façon incroyablement rapide, par à-coups, je papillonnai des paupières, la vue brouillée par les larmes qui s'étaient déposées sous mes pupilles, presque instantanément. Seul l'écoulement d'un liquide dans mon cou m'indiquait que je saignais, mais je fus incapable de lever ne serait-ce qu'un doigt pour le vérifier. Étourdi, courbaturé, je me surpris seulement à penser que le sortilège d'Expulsion dont avait visiblement usé Bellatrix était risible, de la part d'une personne aussi rageusement malveillante qu'elle ne l'était.

Ce fut un hurlement terrorisé qui, en fendant l'air cotonneux en même temps que mes pensées, m'empêcha d'en ricaner.

Avant d'avoir eu le temps de le décider, j'étais déjà debout sur mes deux jambes, insensible à la douleur qui lacérait ma cheville droite et mon dos, des étoiles dans les yeux me brouillant momentanément la vue.

Un autre cri brisa le silence et, incapable de retrouver ma baguette magique, qui avait été propulsée en même temps que moi, je fis la seule chose qui me sembla naturelle : sans attendre, je me transformai et bondis, toutes griffes dehors.


[1] Les plus pointilleux d'entre vous auront peut-être remarqué quelques similitudes entre les odeurs de Harry et celles de son père & de son parrain : dans le tome 6, Potter junior nous indique en effet y sentir « du bois de manche à balais », comme James, et « de la tarte à la mélasse », comme Sirius, dont c'est aussi le dessert préféré (chapitre 14, pour ne citer que lui, mais également chapitre 4).

Pour le titre, je rappelle aux étourdis que les Black contre Black sont décris dans le chapitre 14 par Sirius comme des « après-midi de jeux au cours desquels nous avions [Sirius, son frère, ses cousines] déjà pris l'habitude de nous affronter à travers toutes sortes de défis plus ou moins stupides ! Filles contre garçons, sœurs contre frères et Black contre Black ». Et que Sirius & Regulus y étaient soupçonnés – sans doute à raison – par leurs cousines de tricherie, rapport aux miroirs à double sens dont Sirius a hérité.


Quelqu'un avait demandé un cliffhanger, non ? Hahahahahaha.

Le chapitre 22 s'intitulera "La faute à Cupidon".

Le meilleur moyen de l'avoir plus vite est de me motiver et rien de mieux qu'un petit avis en commentaire :-)