XXI

A titre informatif, il y a 24 chapitres déjà écrits...il y a longtemps, pour tout vous dire (j'ai fini d'écrire le 24 en 2011) - j'ai juste jamais pensé à mettre à jour entre temps, haha. hahaha... mais bonne nouvelle : le chapitre 25 est en cours d'écriture, commencé genre...au début de cette semaine, soit cinq ans après ce que je publie là, n'est-ce pas beau ? (Ok, non, ça ne l'est pas)

A-Key


XXI

Shiho fit volte-face, sortit sa lame de son fourreau avec un chuintement et la braqua droit devant elle, prête à frapper. Un court silence s'ensuivit, troublé par sa respiration saccadée. Personne. Mais pas pour longtemps.

Trois ombres bondirent des buissons tout en poussant ce qui ressemblait à un cri de guerre. Leurs mouvements étaient si rapides que l'on pouvait difficilement les distinguer. Telles des flèches, elles se mirent à tourner autour de l'épéiste, formant un cercle indistinct. Cette dernière, les bras toujours tendus devant elle, ne bougeait pas d'un cil. Soudain, elle voltigea et planta son arme dans le sol au beau milieu du cercle qui s'arrêta net sur le coup. L'opération n'avait pas duré plus de trois secondes. Elle pouvait enfin voir ses ennemis, et, bien que surprise, les toisa d'un regard glacial.

Assis par terre et morts de peur, trois enfants fixaient la lame qui venait de leur tomber dessus de nulle part, tout en se disant que chacun d'eux aurait pu se trouver en dessous au moment fatal. Après ce qui semblait être un instant de réflexion, ils se remirent tous trois sur pieds comme un seul, sans pour autant oser reprendre leur tourbillon infernal. Shiho continua à les dévisager, un par un, le visage impassible pour les mettre encore plus mal à l'aise qu'ils ne l'étaient déjà. La petite bande était composée d'une petite fille aux cheveux bruns coupés en carré qui aurait pu avoir l'air sage si son visage n'était pas couvert de peintures de guerre, d'un garçon maigre au regard insistant qui devait avoir le même âge et était affublé du même maquillage sur les joues et enfin d'un véritable mastodonte qui, s'il n'avait guère l'air plus vieux que ses deux camarades, faisait deux bonnes têtes de plus. L'adolescente se demanda même comment il pouvait courir aussi vite et se cacher aussi bien que les autres avec une telle carrure. Tous les trois portaient des vêtements usés comme s'ils n'avaient jamais portés que ceux-là de leur vie, ce qui était sans doute dû à la vie quotidienne qu'ils devaient mener dans cette forêt. Elle remarqua également qu'ils portaient chacun une arme différente : un arc miniature et un carquois pour le plus mince, une sorte de lance taillée dans du bois mais qui n'en avait pas l'air moins tranchante pour celui à la forte carrure et un lance-pierre pour la petite fille peinturlurée. Tous trois soutenaient à présent le regard de Shiho avec insistance.

Cette dernière finit par soupirer, arracha d'un geste brusque la flèche plantée dans le tronc d'arbre où elle se trouvait un instant plus tôt et la brandit devant leur nez.

-Puis-je savoir ce que « cela » signifie? demanda-t-elle toujours d'une voix glaciale, la faisant tourner adroitement entre ses doigts. Vous ne vous trouvez pas encore un peu jeunes pour essayer de tuer les gens?

-Ben...répondit le gros. On était partis à la chasse et...

-Comme on a vu que le piège avait fonctionné...poursuivit le maigre.

-On vous a pris pour des animaux...termina la petite fille.

-C'était pour ça le piège?! s'écria Shinichi, qui d'ailleurs pendait toujours par un pied.

-Oui, ça c'était mon idée! répondit fièrement le maigre, qui semblait être le cerveau de la bande.

-Mouais, n'empêche que ça ne vaut pas la force pure! rétorqua le mastodonte.

-Genta, si tu avais écouté Mitsuhiko et si tu ne lui avais pas « emprunté » son arc, nous n'en serions pas là! dit la petite fille d'un air indigné.

-Mais Ayumi, même les animaux ne seraient pas assez stupides pour tomber dans un piège pareil! Puis d'abord...

Un bruyant raclement de gorge forcé venant d'au-dessus d'eux les interrompit dans leur dispute.

-Dites, ça ne vous dérangerait pas de me faire descendre...?

xxx

Après environ une heure de marche silencieuse, les épais feuillages qui s'obstinaient à encombrer le passage s'éclaircirent enfin pour dévoiler un mur. Oui, un mur de pierre, sans doute immense car ses extrémités étaient cachées par les arbres et les plantes grimpantes, qui semblait avoir été abandonné depuis des siècles. Bien que cela intriguait fortement Ran, elle n'ouvrit pas la bouche, laissant Hakuba s'en approcher. Lui semblait très bien savoir ce qu'il faisait. Il fouilla à nouveau dans sa cape, en sortit le blason qu'il lui avait montré quelques instants plus tôt et le posa dans un creux du mur qui épousait parfaitement la forme du symbole gravé dans le cuir, telle une serrure. La « clef » s'enclencha avec un « clic » sonore et , à la grande surprise de Ran qui pensait pourtant ne plus être étonnée par rien, un mécanisme de nature sans doute magique se mit en marche. Les pierres, comme soudain devenues vivantes, se chevauchèrent les unes par dessus les autres, disparaissant peu à peu dans les feuillages jusqu'à dévoiler un passage qui semblait mener plus profondément encore dans la forêt. Le jeune homme rangea son blason comme si de rien n'était, jeta un bref coup d'oeil à Ran qui, éberluée, le regarda franchir la porte fraîchement apparue dans la pierre. Elle se retint de pousser un cri ; il avait disparu!

Aussitôt qu'il avait enjambé le seuil de l'ouverture, le jeune homme s'était totalement volatilisé sans laisser aucune trace, sinon l'herbe légèrement couchée là où il avait posé les pieds. La jeune princesse s'approcha de la « porte » fraîchement créée, tendit le bras, puis le ramena vers elle, hésitante. Au fond d'elle, tout cela ne la rassurait guère. Hakuba ne réapparaissant toujours pas, elle finit par tendre la main plus franchement, et vit sa main disparaître jusqu'au niveau de son poignet. La jeune fille frissonna, remuant les doigts ; elle les sentait toujours, bien qu'ils aient disparu. Mais avant qu'elle ne fasse un mouvement de plus, elle sentit une force lui saisir la main et l'entraîner brutalement de l'autre côté. Elle sentit une vague de froid traverser tout son corps, et, avant d'entièrement réaliser ce qu'il venait de se passer, s'écrasa de tout son long sur de l'herbe fraîche. Accroupi devant elle, le jeune général lui tendait la main pour l'aider à se relever, marmonnant des mots d'excuses qu'elle ne perçut qu'à peine, toujours éberluée par cette étrange expérience. Tandis qu'elle époussetait ses vêtements, il lui annonça simplement avec un sourire engageant :

- Nous sommes arrivés.

Ran leva la tête dans la direction qu'il lui indiquait, et eut le souffle coupé par ce qu'elle voyait. A la place du sentier qui s'enfonçait dans les feuillages se trouvait à présent un immense et magnifique jardin, aux fleurs sublimes brillant sous la lumière de la pleine lune, donnant une atmosphère mystique à l'endroit. Mais ce n'était pas tout ; non, le plus impressionnant était un château dont les parois semblaient avoir été sculptées dans du cristal pur. Ses tours semblaient toucher le ciel, sculptées avec tant de finesse qu'on eût dit une oeuvre d'art plutôt qu'un palais. Le tout scintillait au clair de lune, donnant une impression de rêve éveillé. La jeune fille, époustouflée, avait du mal à en détacher ses yeux ; bien qu'elle ait vécu dans un château pendant plus de 17 ans, celui-ci était incomparable avec le sien. Elle se retourna ; le portail par lequel elle était passée – ou plutôt à travers lequel elle avait basculée – avait disparu, les pierres ainsi que le lierre envahissant ayant repris leur place d'origine.

-Pour plus de sécurité, ce château est invisible à l'oeil nu. Il faut obligatoirement que l'entrée soit ouverte par quelqu'un y habitant ; sinon, elle n'a l'air que d'un banal mur de pierre, et les visiteurs repartent d'où ils viennent, expliqua Hakuba.

-Cela a-t-il toujours été comme ça? demanda l'adolescente.

Le jeune général fit la moue, comme si cela lui rappelait une pensée envahissante.

-A vrai dire, non, finit-il par répondre. Depuis que sa Majesté est parti en voyage d'affaires, il me semble. Nous avons jeté ce sort sur le château pour plus de sécurité.

-Mais pourquoi faut-il une sécurité si importante? risqua Ran. S'est-il passé quelque chose?

-La Princesse Aoko court un grand danger, répondit-il sombrement. Il y a quelques temps, nous avons reçu une lettre énigmatique d'un individu disant s'appeler le Magicien du Clair de Lune, qui disait vouloir enlever la princesse.

-Mais...c'est terrible! fit Ran, incrédule.

La jeune fille craignait surtout que ce magicien n'ait un rapport de près ou de loin avec les corbeaux, d'où son exclamation spontanée. Dans tous les cas, si son entreprise réussissait, ils ne trouveraient plus la princesse, et le Skald ne serait pas scellé à temps. Il fallait absolument qu'elle trouve cette princesse au plus vite et éviter le pire. Elle continua à écouter attentivement Hakuba, à la recherche d'éventuels indices qui lui permettraient de faire le rapprochement.

-Il a été banni il y a longtemps maintenant, d'après ce que j'ai entendu dire par les soldats de la garde royale. C'était un puissant magicien blanc, mais qui se servait de ses pouvoirs pour voler des objets précieux. Personne ne sait qui il est vraiment. En tout cas, il m'a l'air bien sûr de lui pour vouloir revenir. Quant à la raison pour laquelle il veut enlever la princesse, c'est le grand mystère. Mais nous ferons tout ce que nous pourrons pour la protéger.

Il fit la grimace, comme s'il repensait à un détail gênant.

-Qu'y a-t-il? demanda la jeune fille.

-Non...je pensais à un gamin qui s'était entiché de la Princesse...il avait beau faire le malin, il a disparu comme une trainée de poussière. J'ai toujours dit que c'était un lâche, ajouta-t-il plus bas avec un sourire en coin. Enfin, ce n'est qu'un détail sans beaucoup d'importance.

Ran marchait en silence, songeuse. L'image du garçon sur le bateau lui traversa fugitivement l'esprit. Elle se força à chasser cette idée de sa tête. Elle pensait sans doute trop...cependant, les phrases mystérieuses qu'il lui avaient dites lui revenaient sans cesse en mémoire. Il allait sur cette île chercher quelque chose... ou plutôt, quelqu'un...

-Quand projetait-il de l'enlever? hasarda-t-elle.

Le jeune homme blond haussa les épaules avec un sourire en coin.

-Peut-être demain? Peut-être dans un mois? Un an? Qui sait...! Il n'y avait pas de précision explicite sur la lettre. Mais j'ai ma petite idée là-dessus. Selon mon intuition...

Hakuba n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'une terrible explosion retentit. Surpris, les deux adolescents manquèrent de tomber ; le sol tremblait rageusement, comme s'il voulait les jeter au sol d'une volonté propre.

-Que se passe-t-il? s'écria Ran pour couvrir le vacarme du séisme aussi soudain qu'inattendu dans pareil décor.

Le jeune homme ne répondit pas. Une expression d'intense inquiétude mêlée de rage sur le visage, il s'élança vers les portes du palais.

xxx

-Depuis quand vivez-vous dans cette forêt?

Après avoir – avec assez peu de délicatesse – détaché Shinichi de son arbre, la petite bande avait invité les deux « adolescents » à passer le reste de la nuit dans leur cachette. Si cela ne leur plaisait guère, comme l'avait fait remarquer Shiho, c'était toujours mieux que de devoir passer la nuit dehors, aussi chaude que soit l'atmosphère. Après tout, ce n'était l'affaire que d'une nuit ; ils n'auraient plus à les supporter bien longtemps. En effet, les trois enfants passaient leur temps à se chamailler et le vacarme produit par leurs disputes était pour le moins assourdissant, en particulier dans leur cachette. Il s'agissait d'une grotte, beaucoup plus grande à l'intérieur que l'impression que l'on en avait de l'extérieur. Malgré l'aménagement – quelques lits faits de bois et recouverts de paille ainsi que des meubles fonctionnels, quoique rudimentaires – le moindre bruit résonnait contre les parois vides et chaque pas posé sur le sol provoquait un bruit infernal. Ils avaient fini par s'asseoir sur les lits pour le moins rigides et engageaient la conversation pour en apprendre plus sur leurs hôtes.

-Euh...on ne sait pas, répondirent-ils en chœur.

-Comment ça vous ne savez pas? répéta Shinichi, incrédule.

-Je pense que nous avons toujours été là, dit timidement la petite fille, qui s'appelait Ayumi et qui ne lâchait jamais Shinichi des yeux.

-On ne s'est jamais posé la question...admit le cerveau, Mitsuhiko.

« Pauvres gosses... » le garçon se surprit lui-même à penser. « Ils auront sans doute été abandonnés par leurs parents... Malheureusement il y a toujours des monstres capables de choses pareilles.»

-Vous n'avez jamais pensé à sortir d'ici? demanda Shiho qui était restée muette, comme perdue dans ses pensées, assise en tailleur sur son lit.

Les trois enfants secouèrent négativement la tête comme un seul.

-Sortir? Il y a un autre monde qu'ici? fit Mitsuhiko, l'air très intéressé et pourtant incrédule, comme si c'était la première fois de sa vie qu'on lui apprenait qu'il existait autre chose que la forêt et leur grotte.

Shinichi et Shiho se regardèrent, interloqués. Ces enfants étaient définitivement bien étranges...

-Vous voulez dire que nous sommes probablement les premiers êtres humains que vous rencontrez, à part vous-mêmes? hasarda Shiho, voulant confirmer ses doutes.

Cette fois, ils hochèrent activement la tête. Shinichi, mal à l'aise, remarqua que leurs regards étaient surtout tournés vers lui depuis qu'il avait été détaché de son arbre. On aurait dit que Shiho existait à peine pour eux. Lui, par contre, semblait être le centre d'attention. Il y eut un court silence, pendant lequel les trois enfants continuèrent de le fixer. Impassibles. Le garçon sentait l'agacement monter en lui. S'il détestait bien quelque chose, c'était de se faire dévisager de la sortes. En particulier par des gamins!

-Bon, euh, j'ai une tache sur la figure ou bien? lâcha-t-il finalement.

Les trois enfants se mirent alors à parler activement entre eux, comme s'ils se concertaient sur une décision à prendre, l'air très sérieux avec pourtant quelques pointes d'excitation qui faisaient monter le ton. Les deux adolescents auraient voulu saisir des bribes de leur conversation mais ils chuchotaient tellement bas et rapidement que c'en était inaudible à l'oreille nue. Que pouvaient-ils bien se dire de si important? On eût dit que plus rien n'existait autour d'eux. Enfin, ils se redressèrent, les yeux brillants et chacun arborant un sourire jusqu'aux oreilles.

-On a trouvé un nouveau membre à notre groupe! s'écrièrent-ils.

Shinichi avala de travers.

-C...co...comment ça?! Qu'est-ce que vous voulez dire?

-On t'a élu ! poursuivirent-ils avec une expression solennelle. Tu vas rester avec nous! Tu vas voir, on va trop s'amuser! C'est génial!

Sur ces mots, ils se mirent à sauter sur place en poussant des sortes de cris de guerre.

-Eh...oh...attendez! Je sais pas de quoi vous parlez mais, je ne suis pas un enfant moi...

Les petits sauvages l'écoutaient à peine. Sans se laisser perturber, ils continuèrent leur étrange danse sans plus leur prêter aucune attention.

Shinichi regarda Shiho, décomposé. Il ne comprenait plus rien à ce qu'il se passait mais les déclarations des enfants ne le rassuraient guère.

-Dis...ils délirent, hein? Non? De quoi parlent-ils? Qu'est-ce qu'ils vont nous faire?! Qu'est-ce qu'ils vont me faire?

L'expression qu'affichait Shiho ne le réassura guère. Loin de sa confiance habituelle, son visage, livide, affichait une expression de doute intense. Elle semblait être à des années lumières de l'endroit où ils se trouvaient. Puis elle finit par revenir à la réalité, déglutit avec difficulté et, toujours en fixant droit devant elle, lui annonça d'une voix monocorde :

-Mon dieu. J'aurais dû m'en douter plus tôt.

Le garçon sentit la panique redoubler, bien qu'il tentât de garder son calme, ce qui relevait de l'héroïsme avec la situation d'allégresse dans laquelle se trouvaient les trois petits sauvages.

-Douter? De quoi? Qu'est-ce qui se passe enfin?!

-Ce ne sont pas des enfants ordinaires. C'est la tribu des Sans-Ages!

-Mais c'est quoi ça?! insista-t-il. Qu'est-ce que tu sais sur eux?!

-On dit que ce sont des enfants qui se sont perdus dans cette partie de cette forêt, et pour qui le temps n'existe plus.

Devant le regard interrogateur de Shinichi, elle développa :

-Pour eux, le temps ne s'écoule pas. Il ne s'est jamais écoulé, et ne s'écoulera jamais. Ils resteront à jamais prisonniers de cette forêt. Car ils ont tout oublié du monde extérieur, et toute volonté de partir les a abandonnés.

A ces mots, le garçon eut un violent vertige. Il tenta tant bien que mal de se reprendre, malgré les battements effrénés de son coeur.

-Et...depuis combien de temps dit-on qu'ils sont là?

-Une centaine d'années, au moins. Ce ne sont plus que des fantômes. En quelques sortes.

Elle regarda Shinichi d'un air grave. Plus grave que jamais.

-Il faut vite sortir d'ici. Ou nous risquons de rester coincés dans cette forêt pour toujours.

xxx

Les secousses sismiques s'étaient arrêtées aussi vite qu'elles n'avaient commencées, laissant Ran perplexe. Après un instant d'hésitation, elle s'élança sur les pas de Hakuba, qui ouvrait les immenses portes transparentes du palais à l'aide de son blason, comme il l'avait fait avec le mur ensorcelé. A peine celles-ci furent-elles entrouvertes qu'il se jeta à l'intérieur, suivi de l'adolescente qui l'avait rattrapé. Entourée de ce qui devaient être des gardes du corps, une jeune fille aux cheveux ébouriffés vêtue d'une robe simple en satin bleu alla à leur rencontre, une expression d'intense inquiétude sur le visage.

-Princesse! Que s'est-il passé!? s'exclama Hakuba, une fois arrivé à sa hauteur.

-Dieu merci il ne vous est rien arrivé! dit-elle à son tour en soupirant de soulagement.

Elle jeta un bref regard interrogateur, mais non pas malveillant à Ran qui se trouvait derrière le jeune homme, et qui se sentait soudain gênée de faire irruption de la sorte dans un palais royal en tant que parfaite étrangère. Mais là ne semblait pas être le problème majeur. La princesse se tourna à nouveau vers Hakuba, les sourcils froncés.

-Je crois que cela venait de la salle de contrôle du Dôme! Allons-y vite!

A peine eut-elle finit sa phrase qu'ils traversèrent le palais tels des flèches. L'intérieur était au moins aussi beau que l'extérieur ; les couloirs semblaient être des rangées entières de miroirs dans lesquels on se reflétait à l'infini. Les lustres, tout de cristal également, éclairaient les pièces d'une étrange lueur bleutée mais néanmoins lumineuse. Fort heureusement, il n'était pas extrêmement vaste, ce qui leur permit d'atteindre ladite salle en un temps record. Hakuba et les gardes, après avoir demandé aux deux jeunes filles de se reculer, enfoncèrent la porte qui, à la grande surprise de Ran, ne se brisa pas malgré sa consistance d'apparence très fragile.

De l'intérieur, Hakuba poussa un cri de rage. Ran et la princesse les rejoignirent; cette dernière étouffa un cri en portant ses mains à sa bouche.

La salle en question, circulaire, était assez étroite mais très haute de plafond, que l'on avait même du mal à distinguer. Les murs étaient recouverts de centaines de tuyaux de toutes tailles entremêlés, évoquant du lierre ou autres plantes grimpantes envahissant une paroi. Mais le centre d'attention était l'endroit où se réunissait toute cette impressionnante tuyauterie : au centre de la pièce se trouvait une sorte d'immense boule de cristal, dépassant même les hommes les plus grands du groupe qui était entré dans la pièce. Du globe s'échappait une puissante chaleur, qui cependant n'allait pas durer : de sa surface, brisée, dont les cassures formaient de gigantesques toiles d'araignées, s'échappait une épaisse vapeur.

-Non, c'est pas vrai! s'écria le jeune homme blond. Qui a bien pu faire ça?!

Aidé des gardes du corps, il fit frénétiquement le tour du globe, cherchant un éventuel indice ou trace accusant celui ou celle qui aurait pu commettre ce crime. La princesse aux cheveux ébouriffés, tremblante, semblait être sur le point de s'évanouir. Ran, elle, attendait, retenant son souffle, le cœur battant. Elle sentait son Peta trembler comme une feuille dans sa poche et même les caresses ne suffisaient pas à le calmer. Enfin, Hakuba se releva et, d'une voix tendue comme un arc, annonça son verdict.

-C'est du sabotage. Quelqu'un a provoqué une légère cassure au départ, qui s'est propagée au fur et à mesure. A présent, le globe est totalement hors-service. Voilà pourquoi il y avait ces tempêtes ; le dôme protecteur commençait à faiblir. Et à présent...

Il se tut, le regard perdu dans le vide. La compréhension du drame qui venait de se produire donna des frissons à Ran, si ce n'était la chaleur qui commençait déjà à baisser ; sans protection, l'île était désormais à nouveau sous le joug de la Nature...le véritable climat nordique allait reprendre ses droits, entraînant sans doute la destruction du royaume! A côté d'elle, la princesse, livide, semblait être en état de choc. Puis elle secoua vivement la tête, comme pour revenir à elle, avant de se frotter énergiquement le visage. Elle regarda à nouveau le globe brisé, la détermination se lisant à nouveau sur son visage. Sans la connaître, Ran sentait qu'il s'agissait là de son visage naturel. L'aura puissante qu'elle dégageait suffisait à le dire.

-La situation est grave, déclara-t-elle d'une voix forte, bien que légèrement tremblante d'émotion. Sans le Dôme, les conditions climatiques reprendront leurs droits. Appelez les mages réparateurs au plus vite! Eux seuls peuvent rétablir le Dôme. Il n'y a pas de temps à perdre. C'est la survie de notre peuple qui est en jeu.

A ces mots, les gardes se mirent au garde à vous et disparurent dans les couloirs aux reflets infinis. La jeune fille se passa la main sur le visage, comme si elle subissait le contre-coup du choc.

-Sans le Dôme...mon dieu, comment est-ce possible...Père...! murmura-t-elle pour elle-même.

Les pensées de Ran se tournèrent alors vers Shinichi et Shiho...pourvu que le temps reste stable assez longtemps, ou bien...non, elle n'osait pas imaginer. Il ne lui restait plus qu'à prier pour qu'ils reviennent vite...Oui, vite! Et sains et saufs!

Près du plafond, à une vingtaine de mètres de là et loin des regards, un corbeau au plumage luisant observait calmement la scène...

xxx

Les méninges de Shinichi et Shiho tournaient à plein régime pour se sortir de ce piège à mouches dans lequel ils s'étaient si bien empêtrés. Après avoir mis fin à leur drôle de danse, Shinichi avait tenté de convaincre les enfants de les laisser partir, en prétextant qu'ils n'avaient aucunement le temps ni l'envie de rester dans cette grotte plus longtemps, et que de toute façon le soleil allait bientôt se lever. La petite fille s'était jetée à son cou avec un regard suppliant et des larmes de crocodiles perlant aux coins des yeux.

-On veut des nouveaux amis! s'était-elle écriée en sanglotant. On ne peut pas vous laisser partir comme ça, ou nous allons encore rester tout seuls!

Pour un peu, elle lui aurait fait pitié. Mais il n'y avait pas de temps à perdre. Bien que n'ayant aucune envie de se battre, Shiho avait dégainé son épée pour les tenir à distance tandis qu'ils cherchaient la sortie. Et après cela...un voile noir s'était abattu sur eux. Juste avant de perdre conscience, ils avaient pu distinguer une sorte de poudre étrange que les enfants leur avaient jeté dessus. Probablement un somnifère. Les deux adolescents s'étaient réveillés dans une pièce adjacente à la grotte, dépourvue d'ouverture à part une petite lucarne par laquelle passait un faible rai de lumière du soleil levant, et bien trop haute pour qu'ils espèrent s'en servir comme porte de sortie. Bien qu'ils ne fussent pas ligotés mais libres de leurs mouvements, cela ne changeait pas grand chose à la précarité de leur situation. Depuis son réveil, Shinichi n'avait fait que tourner en rond comme un lion en cage, brûlant de rage et de frustration. La jeune fille aux cheveux roux, elle, restait appuyée contre le mur froid, le regard inexpressif.

-Je n'y crois pas! gronda le garçon pour la énième fois. Se faire avoir par des gamins! Tout ça à cause de...de...

Il finit par se laisser tomber sur le sol, épuisé. Cependant les pensées ne cessaient pas d'affluer dans sa tête. Il maudissait sa nouvelle apparence comme il ne l'avait encore jamais fait, bouillonnant de colère et de découragement à la fois. Il comprenait à présent ce que ressentaient les prisonniers, bons ou mauvais, qui attendaient l'heure fatale dans leur cellule, envahis par leur résignation. Car ce qui les attendait, d'un certain point de vue, ne différait pas beaucoup d'une mise à mort. A quoi bon continuer à vivre si c'était pour devenir totalement amnésique? Pendant des dizaines, voire des centaines d'années? Il essaya de se remémorer le visage de Ran, ses cheveux, son sourire...oui, tout cela était toujours intact. Mais il ignorait combien de temps il leur resterait. A quoi bon le savoir de toute façon? Se dit-il. Cela ne changera rien. Rien. Il voulait la revoir, une dernière fois...allait-elle bien? Où était-elle? Qu'allait-elle faire, seule? Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête, lui donnant la migraine.

Pour la première fois, Shiho ouvrit la bouche.

-Nous n'avons pas eu de chance, dit-elle simplement.

-Sans blague, rétorqua-t-il avec amertume.

-Cela fait une centaine d'années qu'ils ne sont qu'à trois, poursuivit-elle d'une voix dépourvue d'émotion. Ils doivent mourir d'ennui. Je me demande si, à leur place, je n'aurais pas fait la même chose en voyant enfin quelqu'un qui me ressemble.

Le garçon ne répondit rien. Vu sous cet angle, ces gosses lui faisaient presque pitié.

-Il n'y a rien que nous ne puissions faire? Comme ça, nous pourrions filer...

La jeune fille secoua la tête.

-Non, il n'y a rien. C'est leur destinée, depuis toujours. Et sans doute bientôt la notre.

Cette pensée lui fit froid dans le dos. Au fond de lui, peut-être que l'origine la plus profonde de sa frustration était qu'il n'aura jamais pu retrouver son corps d'adolescent. Jamais. A moins d'un miracle, dans le peu de temps qu'il leur restait, ils seraient convaincus qu'il n'existe aucun monde extérieur à part cette partie de la forêt et cette grotte...quelle horreur!

C'est alors qu'un vacarme infernal retentit. Surpris, tout deux bondirent sur leurs pieds, essayant de localiser d'où venait tout ce bruit. C'est alors qu'ils comprirent qu'il s'agissait simplement de piaillements et de cris perçants mêlés à un bruissement d'ailes effréné.

-Là! Regarde! s'écria la jeune fille.

A peine eut-elle le temps de terminer sa phrase que le volatile était parvenu à se frayer un passage dans l'étroite lucarne, et volait à présent autour la pièce d'un battement d'ailes plus tranquille. Il longeait les parois sans lâcher du regard les deux adolescents qui le lui rendaient, interloqués et un peu effrayés au premier abord par cette intrusion pour le moins inattendue. Pourtant, son apparence majestueuse ainsi que son plumage brillant eurent bientôt un effet apaisant sur les deux esprits, comme si un lien de confiance s'était établi entre les deux jeunes gens et l'animal. Puis, après un nouveau cri perçant, le rapace se mit à progressivement accélérer l'allure, jusqu'à devenir presque invisible.

A ce moment là, les trois enfants, alertés par les bruits étranges qui venaient de cette partie de la grotte, entrèrent en trombe.

Mais c'était trop tard ; leurs deux nouveaux « amis » avaient disparu.