Allez soyons fous : voici un autre chapitre ! En vous souhaitant toujours une agréable lecture !
La Clé du Temps
Le Docteur s'agenouilla lentement aux côtés de Kate, contemplant fixement le pendentif à l'éclat d'argent, sans un mot, le souffle ralenti, les cœurs en proie à une sourde douleur nostalgique.
La jeune femme n'en revenait pas. Jamais elle ne l'avait observé ainsi, à la fois apeuré et émerveillé, muet devant le prodigieux –mais pas moins terrible- fruit de son imagination. A la fois arme et remède, torseur du Temps et de l'Espace, cette Clé au pouvoir effroyable et magnifique n'était rien de plus en réalité que le reflet de sa propre personnalité : sensible… mais dévastatrice, tel le feu ardent auquel on se brûle en trop voulant l'approcher.
Comme il était étrange de constater que le Docteur restait sans voix, complètement muet. Voilà un fait qui ne lui ressemblait guère, c'était certain. Kate saisit doucement sa main et déposa l'objet avec délicatesse dans sa paume. Le métal chauffa entre les doigts du Seigneur du Temps, irradia d'une douce lumière dorée. Le Docteur resta impassible durant de longues minutes, fixant cette étincelle de lumière qui semblait s'être figée dans son regard. Autant de pouvoir dans un si petit objet… qu'avait-il en tête à l'époque ? Quel noir dessein l'avait-il poussé à créer ceci ?
- Hum…hum…, se distingua alors Kate devant ce tableau quelque peu déroutant.
- Oui ? bredouilla-t-il en se ressaisissant difficilement de son hypnose.
- Vous avez un plan ?
Nouveau silence. Il leva lentement les yeux dans sa direction, toujours aussi gravissime et charismatique –oh oui tellement charismatique… hum, hum-. La jeune femme regretta bien malgré elle d'imaginer que ce regard intense et envoûtant dissimulait davantage qu'une simple relation de compagnons.
Il lui sourit, d'un sourire enjôleur, et déclara sur ce ton assuré qui reflétait là tout son géni incommensurable :
- Oh que oui !
Il attrapa sa main en vitesse et, se redressant d'un bond, l'entraîna dans une course folle vers le centre de la cité des Doges…
Place St Marc (encore).
Une foule de masques en couleurs hantaient les rues, se pavanaient en tous sens, dansaient au rythme des tambours et des violions, riaient aux éclats ou s'écroulaient sur place sous l'effet un peu trop assommant de la boisson.
- Vous me devez toujours une danse Docteur ! rappela alors Kate les poings sur les hanches.
- Plus tard peut-être…, s'empressa l'autre peu désireux de subir ses foudres et de déclencher ainsi une nouvelle guerre mondiale.
- Vous ne perdez vraiment rien pour attendre…
- Au lieu de vous plaindre, vous feriez mieux d'être attentive, ça pourrait vous surprendre…
- Mais enfin de quoi parlez-vous ?
- De cela…
Il tendit le bras devant lui, la Clé se balançant au bout d'une chaîne qu'il tenait très fermement entre ses doigts. L'objet oscilla de droite à gauche tel un pendule, un banal pendule de pacotille –première horloge mécanique de tous les temps-. La jeune femme remarqua alors un fait étonnamment étrange : plus le pendule perdait de son élan, pour la dilatation temporelle prenait cours. Elle observa ainsi de très bons danseurs –jeunes mais pas moins énergiques et enfiévrés par l'euphorie générale- qui ralentirent leurs mouvements, comme si l'air s'était soudainement épaissi. La cadence se fit nettement moins rapide, les passants marchèrent à rythme lent et alangui, les conversations n'étaient plus que de vagues éclats de voix sourdes et apathiques, la musique sonna fausse à leur oreilles, la fréquence du son diminua tellement qu'il purent bientôt en distinguer chaque vibration. Une gamine qui sautait à la corde se retrouva peu à peu figée dans les airs, comme si l'attraction de la planète n'avait plus aucune emprise sur elle… Tout un monde en mouvement, un monde d'énergie et de vie, se retrouva bien vite immobile, fixe dans l'éternité silencieuse et figée.
- Ah ça pour surprendre, ça surprend…, constata alors la jeune Wilson soufflée par le spectacle.
- Je vous l'avais dit ! Je suis tout simplement brillant !
- Pourquoi ne suis-je pas pétrifiée comme tous les autres ?
- Eh bien parce que je contrôle ce pouvoir à la perfection et que par conséquent, je choisi qui me suis et qui reste sur place… Quoique j'avouerais qu'en ce qui vous concerne, j'ai longuement hésité…
Elle le frappa dans l'épaule d'un poing rageur, peu flattée par la réplique.
- Ouch ! se plaignit-il en s'écartant.
Conservant toujours la Clé du Temps au cœur de ses doigts, il pivota sur lui-même tout sourire aux lèvres.
- Quand je pense qu'ils n'ont jamais voulu me décréter le Galliprice…
- Le quoi ? s'écria Kate un peu perdue.
- Le Galliprice… une sorte de Prix Nobel pour Seigneur du Temps.
- Ah je vois… et ils vous ont dit non ?
- Oui.
- Pourquoi ?
Le Docteur s'apprêtait à répondre mais s'interrompit bien avant d'articuler la première syllabe, la contemplant fixement durant quelques secondes, totalement muet. La jeune femme jeta un coup d'œil sur sa tenue –se demandant ce qui pouvait ainsi le déstabiliser- mais ne trouva rien de plus incongru qu'à l'habituel. La deuxième hypothèse était qu'il venait à l'instant de se souvenir de la véritable raison pour laquelle on l'avait volontairement désisté de ce grand concours… Avait-elle mit le doigt sur un autre des lourds secrets du Docteur ?
- La Prison des Puits est de ce côté, déclara-t-il en avançant à l'encontre d'un canal.
Changement de sujet, voilà qui se montrait fort révélateur. Kate sourit intérieurement. Super, elle avait un nouveau thème sur lequel elle pouvait le titiller et occasionnellement lui faire subir un peu de chantage. Les bouteilles de rhum trouveraient bientôt leur utilité…
- Attendez ! s'écria-t-elle en le talonnant. Que faîtes-vous ? On accède la Prison par l'autre côté.
- C'est un raccourci !
- Oh mais bien sûr ! Vous voulez y aller à la nage peut-être ? Il n'y a que de l'eau dans cette direction !
- Et alors ? la défia-t-il non sans un adorable sourire malicieux.
Sur ce il enjamba le bas mur de brique et se retrouva debout sur la surface placide de l'eau. Kate l'observa bouche bée, complètement stupéfaite. Il chemina sur le liquide figé comme si de rien n'était, les mains dans les poches, cet air d'imbécile heureux plaqué sur son visage rayonnant.
- Alors ? Qu'est-ce vous attendez ? Dois-je vous rappeler que le Tardis –que vous nommez très affectueusement « poubelle volante »- ne supporte pas d'être seul trop longtemps ?
- Vous… vous marchez sur l'eau ? balbutia-t-elle abasourdie.
- Bien sûr ! C'est facile comme tout, regardez !
Il sauta sur place, puis à cloche pied, sans qu'une seule éclaboussure, une seule goutte, une seule molécule ne vole dans les airs. Il sourit de toutes ses dents, satisfait de lui avoir enfin cloué le bec. Son petit manège dura quelques minutes encore, puis, comme elle ne se décidait pas à le suivre, trop hésitante encore à l'idée de patauger dans ce qui avait bien failli les tuer –deux fois-, il expliqua posément :
- Le Temps est tellement ralenti que l'espace et la matière sont figés. Il n'y a plus aucune interaction ! L'eau n'a plus le temps de se dilater à mon passage, ce qui fait qu'elle est aussi solide que du roc.
- Donc vous marchez sur l'eau…, répéta-t-elle encore déconcerté. Je sais !!
- Quoi ?
- Jésus Christ !
- Pardon ?
- C'est votre nom, n'est-ce pas ?
Le Docteur soupira intérieurement, tâchant de ne pas extérioriser l'exaspération et l'ennui profond qu'elle lui occasionnait. Parfois Kate pouvait se montrer perspicace –brillante même-, tandis que d'autres fois… elle s'avérait particulièrement gourde.
- Vous marchez sur l'eau, récapitula-t-elle toujours motivée par cette réflexion incongrue, vous ressuscitez quand ça vous chante, vous prêchez la bonne parole autour de vous -même si personne n'y comprends jamais rien-, vous traversez les âges et deux mille ans plus tard vous êtes encore à l'origine de problèmes et de conflits mondiaux… vous n'en loupez jamais une pour vous faire remarquer, pas vrai ?
- Appelez-moi Jésus Christ si ça vous chante, mais pourriez-vous alors jouer le rôle de St Pierre et me suivre ?
- St Pierre ? Vous voulez dire celui qui ne réfléchissait jamais et qui suivait le Christ comme son ombre ?
- Exactement !
- Hey ! s'offusqua-t-elle mécontente.
- Quoi, vous ne me prêter pas une foi aveugle au point de m'accompagner les yeux fermés n'importe où dans l'Univers ?
- Certainement pas ! répondit-elle aussitôt, bras croisés.
Le Docteur la fixa un court instant, surpris il est vrai par ce « non » catégorique. Il n'avait pas tellement l'habitude que ses compagnes le repoussent de la sorte. Il est vrai qu'en règle générale, elles se battaient toutes pour se l'arracher -ce qui lui le flattait quelque peu, il fallait l'admettre-. Cependant, loin d'avoir joué sa dernière carte, il ajouta sur ce ton malicieux quoique très provocateur :
- Dans ce cas, pourquoi avoir plongé ?
- Plongé ? répéta-t-elle confuse.
- Tout à l'heure, dans le canal, quand je me noyais…
- Oh… vous parlez de ce plongeon là…, marmonna-t-elle en baissant les yeux vers ses chaussures.
Elle garda le silence quelques secondes, se remémorant cet acte héroïque et complètement insensé si l'on considérait son hydrophobie. Pourquoi avait-elle sauté ? Quelle raison divinement capitale l'avait-elle incité à affronter sa plus grande peur ? Certes voilà une question qu'elle préférait ne pas se poser trop souvent et elle répondit avec tout autant d'enjouement :
- Vous êtes mon ticket retour pour le XXI siècle. Et s'il y a quelque chose que j'ai appris en voyageant clandestinement d'un bout à l'autre du pays, c'est qu'il ne faut jamais perdre son ticket retour !
- Le ticket retour c'est pratique, mais le véhicule aussi. En l'occurrence, mon Tardis nous serait fort utile !
- C'est ce que je disais, cette poubelle volante est tout ce qui compte !
Le Docteur sourit, amusé il est vrai, de constater que Kate se dérobait toujours lorsqu'il s'agissait d'avouer qu'elle un peu tenait à lui –juste un tout petit peu-. A croire qu'elle se protégeait de toute émotion pour autrui. Il s'approcha d'elle et tendit la main, l'incitant à le suivre sur cette eau placide.
- Vous avez confiance en moi ?
Elle hésita, peu convaincue.
- Roh aller ! Je sais que vous avez confiance en moi… Venez !
Il l'attrapa par la manche et la tira en avant, tant et si bien qu'elle chuta dans le muret longeant le canal pour atterrir douloureusement sur son postérieur. L'eau ne bougea pas d'un cil, ne s'effondra pas sous son poids, resta calme et gelée par le Temps.
- Qu'est-ce que je vous disais ? Du solide ! Du pur solide ! Maintenant Allons-y !
Il ne lui laissa guère le Temps d'articuler son « relax max » qu'il la redressa sur ses deux jambes et l'entraîna dans une course folle sur les canaux en direction de la Prison des Puits…
