« Prends soin d'elle » (2)
Un cocon de chaleur m'entoure et j'ai du mal à m'en détacher.
Un mouvement capte cependant mon attention et me fait reprendre doucement conscience.
Ma main gauche bouge très légèrement à intervalles réguliers, comme un va et vient...comme le rythme d'une respiration...
Mes yeux s'entrouvrent difficilement et ma tête se baisse aussitôt : l'image que je découvre m'attendrit et me fait presque paniquer en même temps.
Amelia est endormie contre moi ; la tête posée contre mon torse, la main droite près de mon cœur.
Mais ce qui me surprend le plus, ce n'est pas sa position, mais la mienne : mon bras gauche s'est en effet décalé, ma main nichée au creux de sa taille, comme si pendant mon sommeil j'avais voulu la maintenir contre moi.
Je l'observe quelques secondes mais je perçois rapidement une petite voix se faire de plus en plus insistante : une voix de la raison qui me demande ardemment de me détacher d'elle, de quitter cette position...une position qu'elle ne devrait partager qu'avec un seul homme, et certainement pas moi, pas son garde du corps.
La raison finit ainsi par vaincre la bataille : je décale délicatement ma main et me penche sur le côté pour la détacher de moi.
Mais son corps réagit instantanément : je me fige aussitôt.
Elle se colle fermement contre moi, appuyant un peu plus sa tête sur mon torse.
Sa main, posée jusqu'alors contre mon cœur se met à glisser et elle s'agrippe à moi, serrant ses doigts contre mon flanc.
Puis un léger filet de voix résonne.
- Hum...encore cinq minutes...j'suis bien comme ça...
Je ne m'attendais pas à ce qu'elle réagisse et encore moins à ces quelques mots, murmurés et prononcés dans un soupir.
Je m'immobilise et jette à nouveau un regard sur elle.
Elle s'est littéralement accrochée à moi...je ne peux plus bouger...
Prisonnier de son étreinte.
Ma raison est vaincue par sa demande et sa réaction.
- Juste cinq minutes...
Ma main gauche se recale doucement contre elle. Je remarque sa tête acquiescer contre moi après ma remarque, et un nouveau soupir s'échappe d'elle.
Je ferme les yeux à mon tour au bout de quelques secondes, m'accordant également ce court moment de répit.
Mon attention reste cependant focalisée sur la femme endormie dans mes bras : sur son corps qui se dessine contre moi, sa taille sous mes doigts, sa main s'accrochant à moi.
Et les derniers mots prononcés par Amelia résonnent comme un écho dans ma tête : moi aussi, je suis bien comme ça...profitant d'un moment de calme...avec elle...
Je me sens repartir légèrement dans un demi-sommeil quand mes réflexes se remettent en alerte alors qu'un bruit de clé glissant dans une serrure me fait rouvrir spontanément les yeux.
La porte d'entrée grince et une silhouette s'avance dans la maison.
Une silhouette que je reconnais instantanément.
Richard s'avance en effet dans l'entrée, deux étuis de guitare dans chacune de ses mains.
Il scrute la maison du regard avant de nous apercevoir dans le canapé du salon.
Je remarque que ses yeux s'agrandissent un peu plus en nous découvrant.
Je baisse le regard, tout en entendant des pas se rapprocher.
Je relève finalement les yeux et le retrouve devant nous, les guitares laissées derrière lui dans l'entrée.
Il ne me regarde pas dans les yeux et j'observe clairement le parcours suivi par son regard.
Ma main contre la taille d'Amelia.
Les doigts d'Amelia me maintenant contre elle.
Sa tête posée contre mon torse avec un visage serein et apaisé.
- Qu'est-ce qui se passe ? Amelia n'a pas pour habitude de dormir en plein après-midi...
Il me pose la question tout bas, tout en gardant le regard fixé sur Amelia.
Son visage reflète une expression que je ne lui avais encore jamais vue et que je n'arrive pas à déterminer.
- Elle n'a pas bien dormi cette nuit...
- Et elle dort mieux avec vous ?
Son ton sec me coupe la parole quelques secondes.
Il retrouve mon regard et ses yeux sont durs, presque méfiants tout à coup.
Je savais ce qui pouvait lui passer par la tête. Je maintiens malgré tout son regard, sans bouger d'un millimètre de la position dans laquelle il m'a découvert : je ne faisais rien de mal, je n'avais rien à me reprocher.
- Richard, ce n'est pas ce que vous croyez, on s'est endormi en regardant un film.
- On ? Parce que vous aussi vous faites la sieste ?
Sa voix porte progressivement un peu plus.
Sa question contenait un voile de reproches, ce qui commençait à m'irriter.
Je sens alors Amelia réagir légèrement : sa tête bouge contre moi, et une profonde expiration s'élève au cœur du silence qui avait pris place après la question de Richard.
Elle se décale progressivement sur le côté du canapé.
Je dégage ma main que j'avais maintenue contre elle, pour lui permettre de s'asseoir correctement : je ne peux cependant m'empêcher de percevoir ses doigts glisser doucement contre moi...et se poser sur mon ventre.
Je garde mon attention sur les yeux de Richard pendant cet instant, et je constate qu'il observe attentivement les gestes d'Amelia et notamment sa main qui ne me quitte pas.
Puis son regard change de direction et s'assombrit subitement.
- C'est quoi ce bandage ?
- Deux minutes, Richard, tu veux bien ?
La voix d'Amelia, encore marquée par le sommeil, s'élève faiblement dans la pièce.
Elle bouge sur le côté du canapé et finit par retirer ses doigts de moi pour se frotter les yeux, avant de les rouvrir et de fixer Richard.
- Qu'est-ce qui se passe ici ? J'aimerais bien comprendre...
- La soirée d'hier a été éprouvante...
- Oui, je me rappelle du concert, mais ce n'est pas ton premier concert Amelia, certes il était très important pour marquer ton nouvel album mais...
- Non Richard, après le concert...on s'est fait renversé par une voiture...par la voiture de celui qui menace Amelia depuis quelques mois...
- Quoi ? Mais comment se fait-il que je n'aie rien su ?
- Richard...tout s'est passé très vite...et je n'ai pas eu le temps, ni l'envie de t'appeler, j'étais un peu sous le choc...
Richard s'approche du canapé et s'agenouille devant Amelia.
- Tout va bien ? Tu n'as rien de grave ?
Son ton est tout à coup plus doux et ses gestes plus posés envers Amelia.
- J'ai une petite entorse au poignet d'où ce bandage, mais sinon rien de bien méchant...ne t'inquiète pas...
- Je suis désolé, ma puce, j'aurais dû être là...
- Tu ne peux pas être partout Richard, je t'avais demandé de régler les détails techniques après le concert et puis...Owen était là...
Richard tourne alors un regard vers moi : un regard en complet contraste avec ceux qu'il avait dirigés vers moi depuis son arrivée, un regard où je lis presque de la gratitude.
- Merci...je comprends mieux maintenant...
Je lui fais un léger signe de tête, puis il s'adresse à nouveau à Amelia.
- Tu as réussi à te reposer un peu, ma belle ?
- Un peu oui...j'ai dormi dans la journée...la nuit s'est avérée difficile.
- Je vais annuler l'interview que tu avais demain pour que tu te reposes. Tu veux que je fasse quelque chose ? Que je reste un peu avec toi peut être ?
Richard pose ses mains sur les genoux d'Amelia, elle les regarde quelques secondes puis laisse ses propres mains sur celles de son manager.
- Je vais bien Richard. Tu n'as pas à jouer la baby-sitter. Je me sens déjà beaucoup mieux après quelques heures de sommeil.
Richard fixe Amelia comme pour percer à jour sa protégée et s'assurer de la sincérité de ses propos.
Il finit par se relever et recule d'un pas.
- Comme tu veux. Je ne veux rien t'imposer. Je t'ai rapporté tes guitares comme convenu.
- Merci beaucoup.
Il reste immobile quelques instants puis dirige son attention vers moi.
- Owen, je peux vous parler une minute ?
- Oui, bien sûr…
Son invitation me surprend mais je le suis alors qu'il s'avance vers la cuisine.
Il s'arrête au milieu de la pièce, près du bar, et se retourne vers moi.
- Vous pouvez m'en dire un peu plus ?
- Il n'y a pas grand-chose à dire de plus en fait...la voiture qui nous avait déjà suivis il y a quelques jours, nous attendait visiblement à la sortie du concert...elle a foncé sur Amelia dès qu'elle s'est engagée pour traverser. Nous avons été légèrement percutés par la voiture mais nous nous en sortons avec quelques égratignures seulement...
- Et elle n'a vraiment rien de grave ?
- Elle n'a pas voulu qu'on la conduise à l'hôpital...mais rassurez-vous, elle n'a qu'une vilaine coupure et cette entorse au poignet...je sais diagnostiquer ce genre de blessures...
Il ne reprend pas la parole directement, comme s'il réfléchissait ou hésitait à exprimer ses pensées.
Il baisse le regard puis le relève rapidement, avec un voile au fond des yeux.
- Il veut vraiment lui faire du mal...je maintenais l'espoir que les menaces resteraient uniquement écrites, qu'elles ne se concrétiseraient pas...je m'en voudrais toute ma vie s'il lui arrivait quelque chose...
- Ce n'est pas votre faute...
- Oui, je sais mais je me sens responsable malgré tout...c'est le succès qui fait qu'elle est aujourd'hui la cible d'un détraqué...et ce succès, j'ai tout fait pour qu'elle y accède.
- Vous n'avez pas à culpabiliser, elle devrait pouvoir profiter de ce succès sans subir ce genre de menaces…
Il hoche la tête comme pour absorber mes mots.
- Est-ce que je peux faire quelque chose ?
- Juste restez sur vos gardes. Il savait où nous attendre hier...il faudra faire attention aux personnes auxquelles vous donnez les détails sur l'emploi du temps d'Amelia, sur l'organisation des sorties...il semble avoir des moyens de se renseigner facilement.
- Très bien, je serai prudent...et excusez moi pour tout à l'heure. J'ai rarement vu Amelia endormie ainsi contre un homme, et j'ai mal interprété la scène...j'ai tendance à réagir comme un père un peu jaloux avec elle...
Je souris devant sa remarque, tout en baissant cependant les yeux, un peu gêné.
- Je vais lui faire une bise, je compte sur vous pour prendre soin d'elle.
Il me serre la main pour appuyer ses derniers mots puis regagne le salon.
Je décide de rester quelques instants dans la cuisine pour laisser Richard profiter d'un moment seul avec Amelia.
Je me sers un verre de jus d'orange, tout en repensant aux derniers mots de Richard qui me font réfléchir : sa surprise de voir Amelia endormie contre moi, me rappelle une phrase qu'avait prononcée Amelia lors de nos premiers échanges...sur le fait qu'elle n'était pas habituée à avoir un homme à la maison. Ce détail de son histoire m'intriguait, elle devait pourtant être régulièrement courtisée : le milieu du showbiz attire toutes les convoitises.
Un bruit de porte me sort de mes pensées et je découvre Amelia passer le pas de la cuisine et se diriger vers le frigo à son tour.
Elle m'imite et prend un verre de jus d'orange.
Le bandage à son poignet me saute aux yeux, me rappelant l'incident de la veille.
- Votre poignet...ça va mieux ?
Elle prend une gorgée de jus de fruits avant de me répondre en se retournant vers moi.
- Oui, ça va mieux qu'au réveil...les cachets font effet et le sommeil a dû aider également.
- Tant mieux...dans une semaine, ce ne sera plus qu'un mauvais souvenir.
Elle m'observe fixement quelques secondes, avant de sourire légèrement.
- Vous avez dormi aussi ?
- Je...
- Ne me mentez pas...vous avez l'air moins fatigué que tout à l'heure.
- Peut être un peu, oui...
- Vous avez passé une nuit tout aussi éprouvante que moi...je n'ai aucun reproche à vous faire...
- Et pourquoi me feriez-vous des reproches ? Demandé-je, intrigué par sa phrase.
- Parce que vous devez veiller sur ma sécurité...mais vous êtes décidément très malin, car la méthode qui consiste à dormir avec moi s'avère très efficace pour concilier les deux objectifs : me protéger et... vous reposer.
- Je n'ai pas dormi avec vous...
- Vraiment ? Et qu'avez-vous fait les...(un œil jeté à sa montre) deux dernières heures ?
Je ne me peux m'empêcher de sourire devant sa perspicacité.
- Et je ne vais pas me plaindre, vous êtes un très bon oreiller.
Sa répartie m'amuse et je ne résiste pas à une réplique en retour.
- Mais ça, c'est hors contrat vous savez, ça risque de vous coûter cher.
Elle rit suite à ma remarque.
Ses yeux pétillent, son visage rayonne...et mon sourire grandit un peu plus devant cette image d'une femme, pleine de vie et d'enthousiasme face à moi.
Là où d'autres auraient mis une semaine à reprendre le dessus, quelques heures lui avaient suffit.
Elle était épatante.
Littéralement fascinante.
