Espoir et Devoir.

Ayant réenfilé, à la hâte, leurs vêtements sales et froissés, Levi et Eren se précipitèrent hors du Tigre. L'aube leur sembla décolorée et torpide. La forêt qui les entourait chantait paisiblement en s'éveillant, mais ce cocon calme et vivifiant ne parvint pas à les illusionner. Au fond d'eux, l'urgence retentissait, gâchant la paix de cette nature placide, et leur interdisant de se laisser gagner par le répit qu'elle leur offrait. Une seule idée les rongeait viscéralement : la vision d'une future mère, seule et terrorisée, tentant de fuir les flammes et les bombes au milieu de décombres fumants, trébuchant sur les cadavres, et à peine capable de courir alors que des hordes de titans étaient susceptibles de surgir et de la cueillir comme une baie appétissante. Eren avait la nausée. L'avenir de Levi était peut-être déjà mort, à l'heure actuelle.

Il était encore tôt, et les jours commençaient à s'allonger cependant que le solstice d'été approchait. La lumière froide perçait les cimes en rais finement tracés, se découpant contre les brumes vaporeuses que transpirait l'humus, encore chaud sous la fraîche matinale. Pit Manson était déjà levé, et avait rallumé le feu qui crépitait timidement entre ses jambes. Son regard abyssal se posa sur eux alors qu'ils sautaient à terre :

« Les choses ont empiré, il ne faut pas qu'on traîne.

— On a entendu, confirma l'adjudant-chef. Initialement, Barton avait élaboré une stratégie pour éviter ça…

— "Retarder", souligna Manson en l'interrompant. Je sais, il me l'a dit. Mais, de vous à moi, on savait très bien que ce plan comportait trop de paramètres inconnus, et une plage d'échec au pourcentage exorbitant. Il a fait de son mieux. Votre escapade dans le Nord a été une réussite, c'est déjà un miracle sur deux d'accompli ! Maintenant, il faut que je reprenne vite les rênes de ce foutoir. »

Levi hocha gravement la tête :

« Dans ce cas, ne perdons pas de temps. Qu'est-ce que vous foutez avec ce feu ? »

L'autre haussa les épaules, l'air plutôt serein :

« Je comptais faire bouillir de l'eau pour qu'on se décrasse un peu, et chauffer les rations qu'il nous reste. C'est plus revigorant quand c'est chaud, enfin, c'est toujours moins dégueulasse ! On n'est pas à la minute, et je préfère que Jäger avale quelque chose. Il vaut mieux prévenir que guérir, comme on dit, et c'est pas le jour pour que l'Assaillant nous fasse une crise d'hypoglycémie. »

Levi ne protesta pas, le sondant, avant de réquisitionner leurs gourdes et d'annoncer :

« Je vais chercher de l'eau. »

Manson eut un léger sourire et le remercia. Eren resta seul avec le général. Encore un peu groggy de sommeil, le jeune homme alla s'asseoir aux côtés de celui-ci, et bailla en enfournant une nouvelle bûche parmi les braises.

« Il ne vas pas seulement chercher l'eau pour nous en ramener... » murmura distraitement l'homme sur le ton de la connivence.

Pensant qu'il avait remarqué les penchants maniaques de son supérieur, Eren se laissa prendre au piège :

« Non, il cherche à attraper une pneumonie ! Mais il vaut mieux le laisser faire, sinon, il sera d'humeur infecte jusqu'à sa prochaine occasion de se laver. »

Manson partit d'un petit rire avant d'affirmer :

« À ta place, moi aussi j'attendrais l'eau chaude ! J'espère qu'il ne va pas se geler les couilles au point de se laver entièrement, le pauvre ! »

Eren ne répondit pas, soudainement pris d'un mauvais pressentiment.

« Lequel de vous deux est contorsionniste ? demanda insidieusement l'autre en confirmant ses doutes.

— Je... Je ne vois pas de quoi vous parlez. »

Mais Eren se sentait acculé. Il se rappela, avec une bouffée d'angoisse, que l'homme les avait vus s'embrasser la veille.

« Il faut être sacrément souple pour réussir à faire ça là-dedans ! Ou alors, c'est parce que l'adjudant est un modèle réduit ? » continua d'élucubrer Manson, en frottant une popote cabossée ramassée dans l'un des panzers.

Eren voulu se lever, le souffle court et pris de panique, mais l'autre lui agrippa la manche et enchaîna, avec toujours plus de malice :

« Dis-moi, tu le fais toujours brailler comme ça ? »

Le monde tournoya.

« Que-que-que-quoi ?! balbutia Eren avec débilité.

— Allez, c'est bon ! Ces boîtes de conserve ont beau avoir un blindage impressionnant, quand la nuit est calme, y a plus d'écho. Tu vois ce que je veux dire ?

— Non... Non, c'est pas vrai ! s'horrifia Eren. Vous nous avez entendus ? Jean aussi ?!

— Alors, c'est un secret ? C'est bien ce que je pensais, devina-il avec un sourire manipulateur. T'inquiète pas, ton camarade était tellement crevé qu'il a ronflé pendant tout votre numéro ! Heureusement pour vous que j'avais pris le premier tour.

— Heureusement ? En quoi c'est censé me rassurer !? s'alarma Eren.

— Levi m'a raconté pour vous deux, il ne te l'a pas dit ? De toute façon, je n'ai aucun intérêt à en parler. D'abord, parce que ça ne me regarde pas, et ensuite, car, comme tu le sais sûrement déjà, on est dans le même bateau. Je sais à quel point Hiro est bavard ! D'ailleurs… Est-ce que tu savais, pour notre liaison, quand vous avez couché ensemble ? » exhorta t'il subitement.

Son ton avait été détaché, presque badin, mais Eren ne s'y trompa pas, et se sentit soudain très mal à l'aise.

« Oui, mais... Non, bien sûr que NON ! Il s'est foutu de moi ! C'était pas... Mais qu'est-ce que l'adjudant-chef a foutu en vous racontant…, se justifia t'il pitoyablement.

— Et, lui aussi, tu l'as fait crier comme ça ? »

D'un à-coup puissant, Pit Manson venait de rapprocher leurs visages dans une proximité déstabilisante. Eren, dont les genoux tremblaient, pouvait lire, dans ses iris d'une profondeur vertigineuse, un courroux à lui glacé les sangs.

« Raaah ! Mais arrêtez ! Ça n'avait rien à voir ! Merde, c'est super embarrassant... » s'agita t'il en tentant de s'esquiver.

L'autre le serra plus fort, enfonçant ses doigts dans son bras jusqu'à ce qu'une douleur aiguë le traverse. Le sergent se tendit, prêt à recevoir une sanction plus cuisante encore —et peut-être un peu méritée— mais l'homme le relâcha brusquement, avec un rire tonitruant :

« Ça va ! On peut rigoler un peu, non !? claironna t'il avec une jovialité feinte. Vous n'aviez qu'à être plus discrets ! »

Parlait-il de cette nuit ou de celle où il avait merdé ? Certainement les deux. Les remords immanents à son aventure avec Hiro se démultiplièrent. Il se maudit en constatant à quel point ces deux hommes étaient liés. Bien qu'il s'en soit déjà fortement douté, il en avait désormais la preuve formelle.

« Je suis désolé…pour Hiro », adjura t'il avec pathétisme.

L'autre ne le regarda pas, mais leva les yeux vers le toit criblé de lumière que formaient les feuillages renaissants des cimes sylvestres. Puis, sa voix grave le pourfendit encore :

« J'espère que tu en as bien profité, enfoiré. Mais, que ce soit bien clair : tu n'y toucheras plus. Même s'il te saute dessus.

— Aucun risque, grimaça Eren, légèrement ragaillardi. Je ne suis pas comme vous deux, moi ! Et je n'ai aucune intention de décevoir Levi.

— Ah, l'amour ! soupira l'homme avec une éloquence moqueuse. Il nous tombe dessus un jour, et on se réveille le lendemain, couvert de sueur, de foutre et de cambouis ! Histoire classique…

— "Classique" ? répéta Eren avec stupeur. Vous êtes… Non, en fait, je ne veux pas savoir. »

Mais le sergent baissa, néanmoins, le nez vers ses aisselles, se reniflant avec inquiétude. La révélation qui lui vint était des plus gênantes.

« De quoi vous parlez ? fit la voix de jean, qui descendait du char à son tour.

— De plomberie », répartit Manson avec un sourire en coin.

Le caporal réajusta son accoutrement, en les accusant d'un œil bouffi de sommeil et d'incompréhension.

« Bon, hem, je vais... Je vais me rincer un peu, se défila subitement Eren.

— Excellente idée ! » appuya le général, amusé.

Jean, encore trop hagard, s'étira en le raillant, routinier :

« Pff, quoi ? Tu veux te faire tout propret pour retrouver tes poules ? Comme si on n'avait rien de mieux à faire ! »

Cette boutade avait, au moins, le mérite de certifier à Eren que l'autre était toujours assuré de son attirance inconditionnelle pour les femmes, et il retint un soupir de soulagement.

« C'est sûr que c'est pas en sentant le crottin qu'on attire les donzelles, t'as toujours pas compris ? » lança-il avant de s'éclipser.

Quand il atteignit le ruisseau, à une centaine de mètres de leur campement improvisé, il repéra aussitôt Levi. À moitié nu, celui-ci s'abondait d'eau claire pour rincer son torse et ses épaules. Ses genoux étaient enfoncés dans un tapis de sphaigne qui léchait la rive, spongieux et humide, mais moins salissant que la vase et la terre franche qui saillaient partout ailleurs.

Eren s'approcha doucement, en contemplant la sculpture gracieuse de son dos et les courbes finement marquées de sa taille. Ses yeux s'arrêtèrent sur les maillons, encore noircis de sang, de la chaîne qu'il lui avait confiée, remarquant les sillons de couleur rouille qu'elle avait laissés sur son cou. Il se demanda si cette nuit avait été réelle. Sous la clarté de ce nouveau jour, il osait à peine regarder cet homme, presque honteux en repensant à leurs étreintes. Il avait l'impression désagréable que tout n'avait été qu'un rêve. Il n'avait pas pu pénétrer entre ses reins; il n'avait pas pu le faire sien. C'était impossible.

« Laves-moi le dos, puisque tu es là. »

Ou peut-être que si.

« D'accord mais, ensuite, c'est mon tour…

— Rêve pas, sale obsédé. On n'a pas le temps pour tes saloperies.

— Je sais, répondit Eren avec un sourire tendre, en s'accroupissant derrière lui. En plus, tu as froid. Je me dépêche. »

Il opéra en silence et avec douceur, se délectant des frissons qui parcouraient la peau de son amant sous ses caresses et l'eau glaciale. Quand cela fut son tour, il trouva son toilettage nettement plus déplaisant. Levi n'y mit aucune délicatesse, et le frictionna énergiquement comme s'il récurait une vaisselle particulièrement sale. Pour finir, ils ne disposaient de rien pour se sécher, et s'ébrouèrent comme ils purent en grelottant dans le froid, sous les rires du sergent :

« Putain, t'es vraiment un clébard... » sourit-il avec enthousiasme.

L'expression de Levi le fit trembler de peur :

« Non, je veux dire... C'est ce que tu m'as dit quand j'ai fait ça, la dernière fois. Tu te souviens ? » s'expliqua t'il tant bien que mal.

L'adjudant-chef fronça les sourcils, cherchant certainement à quoi il faisait allusion :

« Tu parles du jour où je t'ai sauvé d'une fausse noyade, et que j'aurais mieux fait de plonger pour t'accrocher à une ancre plutôt que de te sortir de là ?

— Oui, ce jour-là..., soupira Eren avec félicité. Il faisait beau, la mer était bonne, et tu étais magnifique. Au final, on avait beau être oppressés par la menace imminente des combats, il y avait quand même du calme, à l'époque. On avait du temps et des moments de gaieté. »

Il posa sa main sur la joue frigorifiée de l'homme, dont les mâchoires tremblaient légèrement, et ajouta avec nostalgie :

« On pensait, toi et moi, que l'heure était grave et que s'aimer était totalement futile et inconséquent. Mais, regarde-nous... En réalité, les choses sont bien pires, aujourd'hui, et nous sommes là, toi et moi, à savourer un bien être des plus simples au monde : celui d'être à deux; celui de ne plus être seul. Finalement, je crois que la paix n'existe pas. Elle est simplement faite d'instants de répit. Nous ne serons jamais en paix, que ce soit entre nous, ou à l'intérieur de nous. La paix n'est qu'illusions passagères, hiatus, déficiences... Il faut savoir saisir chacun de ces moments éphémères pour que la vie devienne douce, et même très appréciable. Je suis tellement heureux que tu l'aies compris….

— Il n'y avait rien à comprendre, Eren. Tu aimes te torturer l'esprit aussi, en fin de compte. La paix dont tu parles ne m'intéresse pas. Tu as raison, elle n'existe pour aucun d'entre nous. Mais, la fin de la guerre, elle, est une notion concrète. Mes doutes sont toujours là, tu ne m'exorciseras pas avec ta poésie niaiseuse. Si nous avons cédé, tous les deux, à la tentation de l'autre, c'est simplement par égoïsme. À la base, nous avions un but si suprême qu'on s'était résignés, l'un comme l'autre et quelque que soit notre vécu, à se sacrifier pour un nouveau monde; pour l'humanité. Et, à ton tour, regarde-nous : que reste-il de cette philanthropie maintenant qu'on a plongé ? Avant toi, il y avait ma vie et celles des autres. La notion de quantité l'emportait. Maintenant, il y a "nos" vies et celles des autres. La notion de quantité n'a plus aucune valeur, car tu as pris toute la place ! Il n'y a plus aucune rationalité, là-dedans. Comment une seule vie peut-elle en valoir des centaines, ou même des millions ? J'ai peur de ce que je serais capable de faire pour toi; de ce que je serais capable d'oublier, ou même de détruire, pour toi. La mienne, de paix, n'est pas dans cette merde, bien au contraire ! »

Eren sentit ses yeux le brûler, encore. Le regard que cet homme portait sur le monde était si aiguisé qu'il en était presque cruel. Mais il ne ressentait aucune injustice, car la vérité n'était jamais injuste, toujours innocemment exacte. Avec un soupir, l'adjudant ajouta encore :

« Profite bien de chaque instant, comme tu le dis si bien, car tout ce que nous sommes en train de faire ne fait qu'allonger notre chute, et plus douloureux sera l'impact. Mais il finira par arriver, Eren. Il finira par arriver, et on va morfler…

— Peu importe, cette vie n'a pas de sens sans douleur ! s'emporta Eren en l'attirant contre lui. Je ferai mon devoir jusqu'au bout ! Jusqu'au bout... Mais, je t'aimerai aussi jusqu'à la fin ! »

Les yeux de Levi s'écarquillèrent et il trembla, incapable d'un seul mouvement, hésitant, sans doute, entre le repousser et l'encourager. D'une voix vibrante de colère et de détermination enflammées, le plus jeune continua :

« Je vais t'aimer et mourir en emportant tous les supplices de l'humanité. Je la libérerai, et je te libérerai ! Ce monde renaîtra, et sera gangrené à nouveau. Je m'en fous ! Je n'abandonnerai jamais ! Je veux que les hommes me voient mourir. Je veux bien être un exemple. Comme toi, n'est-ce pas ? Je sais que tu doutes. Tu as toujours tout donné pour un meilleur futur. Toi aussi, tu donnerais ta vie aussi facilement pour que l'humanité atteigne l'illumination. On sait que ça n'arrivera jamais, mais il y aura toujours des gens pour prendre la relève, après nous, comme il y en a eu tant avant. Même si ce combat est éternel, ça me convient. Ne baissons jamais les bras, et surtout, même si la mort n'en sera que plus atroce, aimons-nous quand même ! Souffrons, devenons des martyrs ou peu importe ! Laissons-nous mourir au comble de notre imprégnation dans ce monde... Bordel, je ne me suis jamais senti aussi vivant qu'avec toi ! Tu me rends invincible ! La mort n'est pas injuste, elle est comme la vérité : essentielle, impartiale et...concluante. C'est la mort qui détermine ce qu'on a été. Tant que nous sommes en vie, nous sommes versatiles et fragiles, tellement changeants… Ce que nous emportons avec la mort, en revanche, reste immuable et figé pour l'éternité. Alors, allons-y, battons-nous ! Et crevons en emportant notre amour et nos convictions ! C'est toi qui me rends plus fort. Avec toi, plus rien ne me fait peur et tout devient possible. Je suis sûr que, si nous atteignons le bout de notre quête, les effigies de marbre, qui seront levées en l'honneur du Bataillon d'Exploration, serviront toujours plus de nouveaux rêves, et la foi éternelle en la liberté ! »

Levi était blême. Son regard indéchiffrable transperçait le cadet, lui-même essoufflé d'émoi. Eren savait qu'il venait de s'exprimer avec une passion des plus infantiles. Il était également conscient de tous les aveux criés que contenaient ses propos, mais il ne les regrettait pas. S'il ne les disait pas aujourd'hui, il n'en aurait peut-être plus jamais l'occasion.

Après tout, le mot « amour », lui-même, signifiait étymologiquement « absence de mort ». Et il en comprenait, maintenant, tout le sens.

Même si cela était difficile à cerner, il était évident que Levi était choqué —et, peut-être même, effrayé— par ce témoignage de passion. Doucement, le jeune homme s'écarta, comme pour laisser à l'autre un volume d'air plus favorable à la maîtrise de son sang-froid.

« ...Celles du Titan Assaillant aussi », fit l'homme dans un souffle à peine audible.

Ils se regardèrent intensément. Il y avait encore tellement de non-dits malgré les progrès qu'ils avaient faits sur le chemin de la confession.

« Je ne veux pas laisser quelque chose d'aussi dur que de la pierre, argua encore Eren, avec plus de sérénité. Je veux laisser une idée. Je me fous pas mal d'être haïs ou aimé comme un monstre ou un dieu. Et, quoiqu'il puisse m'arriver, je sais qu'il restera quelqu'un pour y croire. Au moins toi, car tu ne vas pas disparaître. Tu vas rester, promet-le moi encore !

— Eren…

— Tu n'as aucune raison de partir avec cette fumée. Tu peux lui survivre, et tu dois le faire. On en a déjà parlé, mais je veux l'entendre encore. Si nous réussissons, il faudra des bras pour reconstruire; des volontés pour repenser cette société, et des parents pour que viennent au monde de nouveaux enfants. Toi aussi, sois un exemple, pour tous les anéantis qui resterons. Vis. Montre-leur cet espoir si fragile, et goûte-y aussi, avec ta famille. Je suis sûr qu'elle est en vie, et nous allons très vite la mettre à l'abri. Ce sera "ma" paix, lorsque je partirai.

— Tu m'emmerdes avec ça ! rugit soudain Levi avec colère. Arrête, ça suffit ! Je sais parfaitement ce que j'ai à faire et, à ce qu'il me semble, c'est encore moi le plus adulte de nous deux. Tu crois quoi ? Que je me laisserai abattre si tu calanches ? Tu m'as baisé et tu crois que ça t'autorise à me parler comme si j'étais ta bonne-femme ? Non mais, réveille-toi et rappelle-toi à qui tu t'adresses !

— Il ne s'agit pas que de moi ! grogna Eren pour se défendre. Je faisais allusion à ton manque total d'intérêt en l'avenir; au vide sous tes pieds lorsque ton but sera enfin atteint ! Tu pensais que je ne le verrais pas ? Tu sais toujours trouver les mots pour me donner l'impression d'être le dernier des tocards, mais je m'en suis bien rendu compte…

— De quoi ?!

— Tu attends la mort depuis des années ! Mais tu ne la laisseras s'approcher qu'au bon moment, quand tu auras enfin accompli ce que tu t'étais juré de faire. Je te regarde depuis longtemps : tu es hanté par tes fantômes au point d'en être devenu un toi-même. Pourtant, même si ça ne te plait pas, tu as changé, ces derniers temps. C'est con, mais ça me rend heureux. Je ne veux pas que ça s'arrête… »

Et il se rapprocha timidement, malgré le regard venimeux qui l'insultait, pour continuer à voix basse :

« Je t'ai vu sourire, et même essayer de faire de l'humour. Je t'ai vu te mettre en colère comme jamais. Je t'ai vu curieux; je t'ai vu protecteur; je t'ai vu rougir et… Je t'ai même vu jouir », ajouta t'il dans un murmure.

Levi détourna les yeux. Eren poursuivit, sur un ton suppliant :

« Alors, c'est vrai, si tu n'arrives pas à le faire pour toi-même, je te demande de le faire pour moi : laisse la vie te séduire à nouveau. Laisse l'espoir continuer à grandir en toi, pour que je puisse l'admirer. S'il te plait… »

Les iris clairs et perçants le vrillèrent avec tristesse et indécision :

« Je te l'ai dit : je serai là jusqu'à la fin, paracheva sèchement l'adjudant. Maintenant, je ne veux plus qu'on ait ce genre de discussion. »

Eren tendit les doigts et effleura encore sa joue, avec tendresse et gratitude :

« Pardonne-moi, je dramatise trop les choses. C'est dingue, tu me rends aussi sentimentale qu'une fillette ! rit-il.

— Tch, imbécile. »

Levi baissa la tête et embrassa sa paume, afin de clore la dispute sur une note affectueuse, avant de le repousser doucement. Ils se rhabillèrent en silence, sans oublier de remplir les gourdes, et se hâtèrent de retourner auprès des autres. En chemin le sergent déclara :

« Au fait, Pit m'a parlé et il…

— Pit ? gronda Levi en le dévisageant avec malveillance. Comment ça "Pit" ? Tu l'appelles par son prénom, maintenant ?

— Euh, ben... Je sais pas, c'est sorti comme ça. Mais, ce que je voulais dire, c'est qu'on a eu une conversation et que…

— Il t'a fait des propositions ? » le coupa encore l'autre, avec le même air terriblement menaçant que le général avait arboré à son encontre, quelques minutes plus tôt.

Eren regarda Levi, totalement éberlué :

« Mais pas du tout ! Putain... Qu'est-ce que vous avez tous, ce matin !? »

Les mâchoires crispées et les yeux étrécis de rage, l'aîné lâcha son regard pour fixer le sien dans la direction des panzers, alors qu'ils s'en rapprochaient.

« Qu'est-ce qu'il te voulait ?

— Pourquoi tu lui as raconté, pour nous ? »

Levi haussa les épaules, l'air songeur :

« Quelle importance ? Sa liaison avec l'autre pied-de-chaise vaut pas mieux que la nôtre. Il serait complétement con d'aller baver.

— Ça m'étonne quand même de toi. Qu'est-ce que tu cherchais à faire ?

—...Qui sait ? On avait peut-être besoin d'en parler. »

Eren ne répondit pas, l'observant avec attention. Il était troublé, car il n'aurait jamais imaginé que Levi ait besoin de se confier, surtout à propos d'un sujet si personnel. Ainsi, cela signifiait que ce qu'il se passait entre eux avait assez de proportions pour perturber totalement son introversion habituelle.

« Mais toi, par contre, je ne veux pas que tu t'approches de lui », exigea brutalement l'adjudant-chef, avec froideur.

Eren eut une mimique à la fois surprise et taquine, en reconnaissant la menace concernant Hiro proférée quelques semaines plus tôt :

« Oh ? Encore cette phrase ? Tu radotes, grand-père !

— J'ai mes raisons… Et, si tu pouvais être un peu moins ambigu avec Kirschtein, en passant...

— Hein ? Sérieusement ?! s'étrangla Eren, les yeux ronds. Concrètement, à qui j'ai encore le droit de parler ? Nan, mais... Jean !? T'as tourné la carte, là !

— Vos allusions commencent à me faire chier. Un jour, je vais vous tarter tous les deux, et vous comprendrez pas d'où ça vient !

— Je vois ! ricana Eren. Mais, pour en revenir à Pit —nouveau regard noir— Enfin, le général... Il sait pour Hiro et moi…

— Évidemment. T'es vraiment long à la détente.

— Ok... Sauf que c'est un peu bizarre, du coup. Je veux dire, je me sens pas très à l'aise et…

— La ferme. Là, tu dépasses les bornes. J'en ai strictement rien à carrer. Fallait y réfléchir avant de te le serrer.

— Bon. Merci pour ton soutien…

— D'ailleurs..., fit Levi avec plus de sérieux, en s'arrêtant et en plongeant ses yeux inquisiteurs au fond des siens. Comment c'était, cette nuit, entre nous ? »

Eren resta hébété quelques secondes, avant de voir la patience de son supérieur s'égrener avec son expression de plus en plus redoutable.

« Ah ! Euh, c'était...c'était bien ! Très bien, même ! Enfin…pour moi, en tout cas.

— Et avec "l'autre" ? jeta l'homme d'un air méprisant, comme si le nom d'Hiro lui écorchait la bouche.

— Levi…...tu m'excites.

— Répond-moi, débile !

— C'était complètement différent !

— C'est marrant, pourquoi cette réponse ne me plait pas du tout ?

— Ok, soupira Eren avec amusement. Tu veux que je te dise : ce qu'on a fait, hier soir et ce matin, était merveilleux et sensationnel. Hiro était plus expérimenté que toi et moi, mais ça n'empêche que je n'ai jamais rien connu d'aussi fort que cette nuit, et de toute ma vie. »

Levi, pris à son propre piège, rougit du compliment, et Eren jubila en le poussant contre un arbre. Un sourire avide s'étira sur son visage, alors qu'il le surplombait avec prédation :

« Tu m'as complètement fait tourner la tête ! Rien que d'y penser, j'ai envie de te sauter dessus…

— Arrête, s'énerva faiblement l'aîné en évitant son regard. J'ai compris… »

Mais Eren continua, se penchant vers son oreille pour lui susurrer, d'un ton exalté :

« Tu es fait pour ça; bâti pour l'amour... J'ai vraiment de la chance de pouvoir y goûter ! Crois-moi, tu es une bête de sexe et je… »

Il fut interrompu par la main fraîche de son supérieur, qui se plaqua brutalement sur son visage pour le repousser sans ménagement, le projetant sur son postérieur dans la boue et les feuilles humides.

« J'ai compris, j'ai dit ! vociféra Levi, au comble de l'embarras. J'aurais jamais dû demander, putain ! Qu'est-ce qui m'a pris ?! »

Eren s'esclaffa en se relevant et lui emboîta le pas, alors que l'autre poursuivait son chemin d'un pas décidé.

« Attend ! Et toi ? »

Il n'obtint pas sa réponse, car Jean les avait remarqués et leur criait :

« T'as encore tes noix, Jäger ?! Magne, on se pèle et on a la dalle !

— C'est vraiment gentil de t'inquiéter pour elles ! Elles sont très émues ! se récria le sergent.

— J'tiens pas à ce qu'elles me remercient en face. Bordel, faut vraiment être fêlé pour piquer une tête par un froid pareil !

— Moi, au moins, j'ai plus le papier qui colle aux bonbons ! »

Lui et Levi avalèrent une collation restreinte, alors que Manson et Jean se toilettaient rapidement à l'eau réchauffée. Quand le général ôta ses haillons pour dévoiler la puissante musculature de son torse, Eren ne put s'empêcher d'y jeter un œil innocemment curieux, mais il se ramassa, aussitôt, un gnon en plein dans la pommette.

« T'avais un truc sur la gueule, grinça Levi, tandis que Jean les regardait avec étonnement.

— Me-merci... » grimaça Eren.

Intérieurement, il exultait, et devait se retenir pour ne pas sourire. Profitant effrontément de la situation pour en jouer, il siffla d'admiration :

« Dis-moi, mon poulain, tu ferais pas un peu de gonflette ? T'as deux muscles de plus que la dernière fois où je t'ai vu à poil ?

— Ta gueule ! » grogna Jean en rougissant.

Puis, se reprenant avec bagou et parodie, il enchaîna, comme Eren l'espérait :

« Ça te plait de me mater, hein ? Sale vicelard !

— Mouais, t'as une croupe à faire bander un âne, c'est sûr…

— Oï…, broncha discrètement Levi.

— Je t'emmerde, enfoiré de reptile ! J'ai d'autres préoccupations que de gérer un harem, moi ! Et aucune maladie vénérienne !

— Mais, moi non plus ! se vanta Eren. Je prends un grand soin de mon matos, figure-toi ! En même temps, c'est le genre de petits tracas qui ne risque pas d'arriver à un puceau…

— Puceau ? T'en fais pas pour moi, va ! se gaussa le blond à son tour. Mais, c'est sûr que j'suis toujours puceau du vide ordure, par contre ! » insinua t'il pour finir.

Eren manqua de répartie face à la véracité de l'insulte, bien que l'autre ignorait totalement avoir visé dans le mille. Ne trouvant rien de subtil à répondre, ce qui devait arriver arriva : il se redressa d'un bond et attrapa son rival par le bras, entrant dans une phase d'affrontement plus physique. Jean s'y attendait, et colla son front contre le sien en le repoussant, prêt à lui envoyer le premier coup.

« Recule ou j'te cogne ! invectiva Eren. T'as vraiment une haleine de poney !

— C'est toujours bataille de fions comme ça, avec vous deux ? demanda Pit Manson en les attrapant par les cheveux pour les séparer. Adjudant-chef, vos hommes manquent de discipline.

— Ils ne sont pas indisciplinés, ils sont indisciplinables, souffla Levi avec exaspération. Et particulièrement polarisés sur ce qu'il se passe sous la ceinture des uns et des autres, grouma t'il encore, avec un regard venimeux à l'adresse du sergent.

— Ah, ça, c'est l'âge ! rit grassement le général en les relâchant pour les flatter chacun d'une claque virile dans le dos, manquant de leur faire perdre l'équilibre. Allez, les garçons, faites la paix et ramassez vos affaires. On décolle ! »

Sur ce, il se revêtit lui-même et vint se poster devant Levi :

« Atteindre Maria était déjà compliqué, mais, si les troupes se déplacent vers le sud, nos chances de réussite s'amoindrissent encore.

— Vous comptiez passer par Shiganshina ?

— C'était mon objectif. La porte Ouest étant cernée, cela représentait moins de risque. Vous pensez que l'Assaillant ne sera pas assez endurant ?

— Si, mais maintenant, quelle que soit la destination, on croisera forcément du monde. La plus grande partie de leur cavalerie est dispersée à l'intérieur de la travée Maria. On devrait atteindre l'enceinte sans trop de mauvaises rencontres. Mais, une fois à l'intérieur, en effet, Eren sera très vulnérable jusqu'à Rose.

— Passons par l'ouest, intervint soudain l'intéressé. Hiro attend notre retour, j'en suis sûr. Il sera à l'affût du moindre signal. Je vais foncer vers Chlorba. Tant qu'à devoir traverser les lignes ennemies, autant prendre le trajet le plus direct ! »

Levi et Pit le sondèrent avec réflexion, avant que le général ne tranche d'une voix résignée :

« Ton héroïsme frôle souvent la pulsion suicidaire, Jäger ! On te l'a déjà dit ? Mais, à bien y réfléchir, c'est juste. Quitte se faire lapider, autant que ce soit sur la plus courte distance.

— Vous êtes vraiment certain que les radios des chars ne peuvent émettre jusqu'à Rose ? » objecta encore l'adjudant-chef.

L'homme secoua la tête d'un air désolé :

« En l'état, non. Si Duke était là, il pourrait sûrement les bricoler un peu, mais, en ce qui me concerne, c'est hors de mes compétences.

— Bon, conclut Jean, dépité, en s'adressant à Eren. Ben, y a plus qu'à espérer que ta chérie blonde et en chaleur renifle son male assez rapidement, alors ! Hé hé, si ça marche, je veux bien reconnaître officiellement que tu as un minimum de sex-appeal ! »

L'aura terrifiante qui émana subitement —et communément— de Levi et Pit s'abattit sur eux comme un vent polaire, et seul un rire gêné franchit les lèvres du sergent, alors que le caporal restait benêt :

« Nan mais… Je déconne, on se charrie ! Eren aime les filles, rassurez-vous… »

L'atmosphère s'alourdit encore, pesamment.

« Euh... Quoi ? J'ai dit un truc qui fallait pas…?

— Allez, on y va ?! dispersa Eren. Qu'est-ce qu'on attend ?! J'ai une de ces pêches, ce matin ! » scanda t'il en poussant Jean vers l'orée du bois.


Perché sur le trapèze droit de l'Assaillant, Levi voyait le mur de la première enceinte approcher, cependant que le titan fonçait droit vers celui-ci, avec souplesse, pour éviter de trop chahuter ses passagers. D'ordinaire, lorsqu'ils utilisaient les primordiaux comme moyen de transport, ils disposaient de leurs équipements et de leurs grappins pour s'arrimer en sécurité, ce qui n'était pas le cas présent, et ils étaient contraints à s'agripper aux longs cheveux comme à des lianes. Manson voyageait sur la même épaule que lui, s'équilibrant de son mieux sur le point le moins mouvementé des muscles, près de la nuque. Le titan inclinant légèrement la tête pour courir, cette surface formait le plan le plus stable, et valait au général —peu habitué à voyager ainsi— la position la plus sûre. Levi, lui, s'accrochait comme il pouvait près de son oreille, longue et pointue. L'odeur de l'Assaillant, comme celle des autres colosses, était étrange. Elle n'avait rien d'humain, et était propre à cette seule espèce. Pour le vétéran du Bataillon, c'était devenue une essence familière : animale, chaude et puissante, ponctuée d'accents fumés, mais sans jamais aucune note de transpiration; aucun parfum personnel à chacun d'entre eux;et une haleine ne sentant rien d'autre que le sang, qu'ils aient déjà tué ou non.

Jusqu'ici, la traversée avait été calme, et ils n'avaient croisé qu'un peloton composé d'une vingtaine de véhicules blindés, dont seulement quatre panzers et cinq chasseurs de chars. Eren s'en était débarrassé sans problème, avant de mettre hors d'état de nuire le reste des chenillés transporteurs de troupes et convoyeurs. Il ne s'était pas attardé à exterminer tous les soldats, comme cela aurait dû être le cas. Leur temps était précieux, et Levi ne parvenait plus à l'encourager à ce genre de barbarie, même s'il elle pouvait se révéler cruciale.

Ceux que vous laissiez en vie se retrouvaient irrémédiablement en face de vous plus tard. Si vous leur laissiez une chance de vivre c'était, avant tout, une nouvelle chance de vous tuer. Telle était la philosophie de la guerre. Pit Manson n'avait émis aucune objection à les épargner, lui non plus. Pourtant, à son niveau d'autorité, la pitié était une faiblesse incontestable. Cet homme était, décidément, des plus intrigants.

« Eren ! alerta soudain l'adjudant. Je vois trois appareils à deux heures ! »

Le titan tourna la tête dans la direction indiquée et leva les yeux vers le ciel, alors que Pit Manson s'exclamait :

« Effectivement… Vous avez de bons yeux, adjudant-chef ! On va bientôt entrer à portée des tirs d'artillerie, il va falloir qu'on résiste aux feux du ciel et des murs en même temps. Plus Eren traversa vite, plus nos chances seront grandes.

— Tu entends ? interrogea doucement Levi, en posant la main sur le lobe de la bête. Maintenant, notre seule voie de salut, c'est ta rapidité. La priorité, c'est que le général arrive à destination. Ne t'occupe plus de savoir si moi et Jean somment toujours là, à partir d'ici. Fonce le plus vite possible, et essaye de ne pas t'écrouler si tu ramasses. Tu es un chasseur : tu sais que le gibier zigzague toujours pour semer ses poursuivants. Tâche de ne pas être une cible facile. »

Puis, il se redressa et s'époumona encore :

« Caporal Kirschtein ! Accrochez-vous sérieusement, on change de rythme !

— Oui, adjudant-chef ! lui répondit le jeune homme depuis l'épaule gauche.

— Vas-y, maintenant ! » asséna Levi.

Et Eren se courba encore pour fuser vers l'avant. Manson grogna en s'emmêlant davantage dans la crinière, alors que Levi, avec son équilibre légendaire, semblait à peine dérangé. Soudain, les premiers tirs retentirent, et l'Assaillant changea brusquement de trajectoire. L'ennemi avait, évidemment, installé un grand nombre de canons anti-aériens sur les murs, remplaçant leurs archaïques bouches-a-feu cracheuses de boulets. À cela s'ajoutaient mortiers, lance-roquettes et obusiers tractés, sertissant abondamment la brèche qu'ils tentaient de gagner. Sans compter les missiles dont les abreuveraient, bientôt, les chasseurs et bombardiers en approche.

Eren bifurqua une nouvelle fois, esquivant les obus avec justesse, et cherchant toujours à atteindre son objectif, tel un voilier garde son cap au près serré. Il croisa soudainement les bras devant son visage, couvrant ses passagers dans leur ombre. Les plaques osseuses et cristallisées de la solidification couvrirent ses avant-bras et ses mains, en prolongation de ses carpiens, générant, ainsi, un semblant de bouclier autour de ses épaules. Levi ne pouvait nier que cela soit une bonne idée, mais il n'avait, désormais, plus aucune visibilité du terrain.

« Occupe-toi seulement de ce qu'il se passe en face de nous, lui ordonna t'il. Je surveille le ciel. Dès que je t'en donne le signal, protège ta nuque. »

Les projectiles à trajectoire balistique, comme il fallait s'y attendre, peinaient à les toucher. L'Assaillant n'était pas aussi rapide que le Guetteur, mais il n'en restait pas moins l'un des meilleurs sprinters des neuf. De même, les largages des Junkers, Dorniers et Arados, qui s'agglutinaient dans le ciel en venant de tous côtés, manquaient de précision.

Ils franchirent la brèche. Le titan rugissait, écrasant tout sur son passage. Les hommes s'éparpillèrent devant ses foulées monstrueuses, comme s'il sautait sur une fourmilière. Mais, bien vite, de nouveaux avions les prirent en chasse : des Messerschmitt BF 199, que Levi n'oublierait plus jamais depuis l'attaque du port. Ils fendirent les cieux en laissant derrière eux des traînées sombres, telles des comètes. Au nombre de trois, ils descendirent vers leur cible avec l'implacabilité d'une calamité divine.

« Protège-toi ! » gueula Levi, alors que les trois faucheuses libéraient une salve en piquée.

Eren obéit, mais ne posa pas les mains sur sa nuque, croisant les bras au-dessus d'elle pour que son équipage ne perde pas sa protection, tout en durcissant, à leur tour, le reste de ses bras, de ses omoplates et le haut de son dos. Levi jura. Il savait que le processus de rigidification n'était pas sans conséquence sur son endurance, et la première ligne des tranchées était encore loin. Eren avait beau hurler à les rendre sourds pour attirer Hiro, si l'autre n'était pas actuellement sous la forme du Marteau, il n'y avait aucune chance pour qu'il l'entende.

Deux des trois missiles dirigés parvinrent à le toucher, au flanc et aux reins, malgré l'élan qu'il avait soudain pris. L'Assaillant gronda et vacilla dangereusement. L'adjudant était lucide et savait que, si aucun miracle ne se produisait, leurs chances de s'en sortir vivants étaient nulles. Il rabâcha, avec véhémence :

« Ne t'arrête pas, bordel ! Et n'oublie pas, quoiqu'il arrive, protège Manson de… Que… Qu'est-ce que tu… ?! »

Il s'interrompit, effaré, alors que les doigts immenses du titan venaient enserrer son corps, avec une délicatesse concentrée et tremblante.

« Eren ! » cria Levi, démuni, tandis que le monstre l'attrapait et le tenait dans sa poigne pour l'approcher de son visage. Ses yeux croisèrent les orbes, d'un vert luminescent, qui le regardèrent avec excuses. Levi ne s'habituerait jamais à cette sensation. Le regard de cette chose était réellement celui d'Eren, mais sa démesure le rendait fascinant, transperçant et surnaturel. Il se laissa envoûter un instant avant de se reprendre :

« Putain, mais qu'est-ce que tu branles !? »


Hiro survolait, pour la quinzième fois, les abords de la dropzone où il avait, la veille, récupéré les membres du commando. À cheval sur sa nuque, Le Rat grelottait, inspectant les alentours à l'aide de la lunette de son fusil. Malheureusement, ils n'apercevaient aucune trace des quatre disparus. Duke trépignait, impatient et angoissé, car l'ennemi progressait vers les districts de Rose à grande vitesse, et la présence du Marteau était déterminante pour maintenir leur défense. Seulement, d'après les rapports du jeune homme et du reste de l'équipe du raid, Pit et les trois autres manquant à l'appel avaient de grandes chances d'être en vie, ce qui faisait d'eux une priorité.

Sauf qu'ils ne parvenaient pas à leur mettre la main dessus.

Connaissant Pit, il avait certainement continué de progresser à couvert, mais Hiro était incapable de voir à travers les cimes des bosquets environnants.

« C'est pas vrai…, marmonnait Duke. À pinces, ils n'ont pas pu aller bien loin ! Pourquoi ils ne nous font pas signe ? S'ils sont dans les parages, ils nous ont forcément vus ! »

Peut-être qu'ils avaient pu avancer plus que leur sauveteurs ne l'escomptaient. Hiro décida, par instinct, d'élargir son périmètre de recherches, en volant vers le sud, sur plusieurs dizaines de kilomètres.

« On rentre ? » demanda Le Rat, alors qu'ils traversaient une large parcelle défrichée.

Mais le Marteau, les yeux rivés au sol, ne répondit pas. Des traces rectilignes, et couplées en parallèles, se dessinaient dans les hautes herbes, et deux chars ennemis étaient détruits, encore fumants, au centre de la plaine. Les ornières laissées par deux autres véhicules continuaient vers la forêt plus au sud.

« Re…garde…en…bas… » articula t'il à son camarade. Le soldat du génie obéit, intrigué, et examina aussitôt :

« On n'a plus assez de coco pour envoyer des patrouilles blindées dans les environs… À moins que ces débiles de l'Axe s'attaquent entre eux, il y a de fortes chances pour que ce soit Pit et les autres. Je ne sais pas trop comment ils auraient pu barber des panzers, mais c'est quand même une piste. Avec Levi Ackerman et Eren Jäger, tout est possible. »

Hiro frémit d'excitation, soudainement rassuré. Cela faisait une semaine qu'il n'avait pas fermé l'œil. L'attente du retour de l'opération Lamegull lui avait été une véritable torture et, alors que la majeure partie de l'escouade avait miraculeusement réussi à rentrer, les éléments les plus décisifs étaient encore égarés sur la verte. Il fallait impérativement qu'il les retrouve avant que les choses ne deviennent plus catastrophiques en ville.

Cependant, plus que la nécessité de le ramener en sécurité pour relancer l'opération du grand débarquement, Overlord Paradize, il voulait simplement revoir Pit en vie. Si près du dénouement de son existence, il regrettait la distance qu'il avait toujours laissée entre eux pour se protéger mutuellement de la séparation. Ils avaient évolué dans des sphères parallèles, se touchant, s'effleurant, sans jamais vraiment s'abandonner à la fusion. Hiro l'avait décidé ainsi, pour échapper à la souffrance de perdre encore un être aimé, comme à celle de se laisser distraire de sa quête séculaire. Pit l'avait accepté. Pire, il en avait façonné son étendard, l'aimant dans le silence et la frustration en faisant de ses rêves son propre chemin de croix. Hiro le savait et se dégoûtait souvent de son manque de compassion. Si proche de la fin de tout, il entrevoyait un jour différent, se défiant du lendemain pour savourer, une dernière fois et pleinement, ses sentiments si précieux qu'il s'était obstiné à refouler. Ce serait son cadeau d'adieu, car Pit vivrait. Il devait vivre.

Un grondement lointain leur parvint soudainement. Des tirs d'obusiers résonnaient dans le lointain. Le Marteau tendit l'oreille, et son ouïe affinée capta quelque chose qui le fit vibrer d'appréhension. C'était un rugissement bestial reconnaissable entre tous : l'Assaillant. Il fit une embardée brutale pour fondre vers l'est, et Le Rat poussa un cri de surprise. Lui ne pouvait pas encore l'entendre, encore moins le reconnaître, mais le titan ailé avait définitivement repéré son partenaire.

À quoi pensait Eren ? L'arc des tranchées s'arrêtait un peu au sud de Chlorba. Jusqu'ici, l'ennemi n'était jamais parvenu à encercler entièrement la seconde enclave. Mais, avec la dévastation engendrée par les V2, les choses étaient bien différentes. Cinq-cents hommes pouvaient creuser une tranchée de deux-cent-cinquante mètres en une demi-journée, mais pour cerner entièrement Rose, il aurait fallu bien plus d'assignés et de temps, ce dont ils ne disposaient pas. Jamais ils n'avaient pensé que les Aggregat viseraient le sud et, pourtant, c'était indéniablement la solution la plus astucieuse pour entrer, avec des difficultés moindres, une fois l'enceinte percée. Mahr ne lésinait plus sur les moyens.

Quand il repéra Eren, celui-ci franchissait la boue noire et ensanglantée du no man's land, courant en boitant lamentablement. Il était en prise avec trois chasseurs, et poursuivit par une vingtaine de chars d'assaut qui, même s'ils peinaient à le suivre, tiraient à plein régime en visant ses jambes. Le feu fourni du jour était plus intensif qu'au quotidien, depuis les boyaux alliés, qui s'étalaient sur quatre lignes à partir du pied des murs. Les tirs cinglaient derrière les parapets de sacs de sable, visant les aéronefs, dès qu'ils se rapprochaient du sol, et les troupes qui harcelaient l'Assaillant à l'aide de véhicules rapides. À l'arrière, l'artillerie lourde UPL détonait sans discontinuer pour repousser les appareils, terriens et aériens, qui menaçaient le titan. Les eldiens de Paradis avaient reconnu "l'Espoir de l'Humanité", et tentaient de lui dégager la voix.

Hiro poussa son propre cri distinctif, strident et guttural, semblable à celui de certains volatiles. Eren tourna légèrement la tête, pour s'assurer de sa présence, et accéléra tandis que le Marteau se jetait à la poursuite des Messerschmitt.

Il vit l'Assaillant dépasser la première ligne de tranchées, en traverses, puis la seconde, creusée en crémaillères, alors que lui-même se saisissait vivement de l'un des avions, en pleine chandelle, pour le broyer dans sa main avant de le projeter vers le sol. Comparés à sa taille, les monoplans n'étaient que des moineaux. Malheureusement, ils avaient une vivacité et une facilité de manœuvre bien moins encombrantes que celles imposées par sa propre corpulence. Avec les années, cependant, il avait appris à connaître ce corps titanesque comme si c'était le sien, et savait user de toutes les ruses pour mettre en déroute un oiseau de fer, dont le pilote n'avait aucune connexion nerveuse, lui, avec son moteur. Un autre appareil plongea vers Eren, et il réagit instantanément en déployant entièrement son envergure, aussi immense qu'inattendue pour le chasseur. Il s'inclina pour faire basculer son aile droite, et étendit ses pennes au maximum. Le pilote fut pris de court, et les pales de son moteur déchiquetèrent les plumes en s'enrayant. Le moteur brouta et l'appareil vrilla, avant d'aller se crasher dans une explosion enflammée.

L'Assaillant était sur le point d'atteindre le rempart, à quelques centaines de mètres de la porte de Chlorba. Ainsi donc, voilà quel avait été leur plan : gagner le district Ouest de Rose. Maintenant qu'il était dans la place, il existait un chemin plus rapide et plus sûr. Il se focalisa sur le dernier nuisible aérien, qui ne semblait pas vouloir lâcher sa cible, et venait d'expulser une ogive perforante en plein dans le fessier droit du titan. Hiro était si galvanisé par le soulagement qu'il sentit un sourire moqueur tirer sur les filaments conducteurs de messages nerveux qui couvraient son visage. Il augmenta sa vitesse, générant de véritables cyclones sous ses poussées, et tendit le bras. Sa proie l'esquiva d'une brusque remontée-dos mais, avec réflexe, il trouva une parade pour la piéger. Brutalement, il plaqua une main sur sa nuque pour coller Duke contre sa peau, et bascula d'un demi-tour. Terrifié et scandalisé de ne pas avoir été prévenu du tonneau, Le Rat poussa un cri étouffé sous sa main, mais il l'ignora. Le temps s'était ralenti, alors qu'il contemplait la future carcasse de l'aéronef, au-dessus de lui, et elle aussi, ventre face au ciel; funestement à sa merci. Sa main s'en saisi, telles les serres d'un aigle se plantant dans une hirondelle en plein vol.

L'Assaillant venait de s'adosser au mur et contemplait le spectacle, enfin à l'abri. Le dernier Messerschmitt alla percuter la muraille en pétaradant, et les débris de sa carlingue retombèrent dans une fumée dense.

Hiro atterrit devant Eren et s'accroupit en repliant ses ailes, pour émerger aussi vite que possible de la nuque de son primitif. Bousculé par sa sortie vaporeuse, Le Rat glapit et roula en arrière :

« La prochaine fois, oublie-moi ! s'indigna t'il. D'la merde, je viens plus avec toi ! À chaque fois tu me fais le coup !

— Ça va, t'as eu plus de peur que de mal ! » le rabroua Hiro d'une voix enrouée, en arrachant une partie des connexions qui lui collaient aux joues, mais sans sortir entièrement de son switch, attentif au besoin éventuel de reprendre son envol.

Eren bougea pour se rapprocher de lui, s'agenouillant à son tour. Cependant, il ne baissa pas la tête, et ses yeux étincelants s'ancrèrent dans les siens, à moins d'une dizaine de mètres. Les deux poings de l'Assaillant se posèrent au sol, et Hiro remarqua, avec stupéfaction, qu'ils étaient entièrement figés dans un quartz dense, qui proéminait par-dessus les tissus des mains. Avant que le blond n'ait le temps de formuler la moindre question, le cristal organique de fissura et s'effrita. Les phalanges du titan remuèrent et s'écartèrent, pour dévoiler la forme de deux corps endormis au creux de chacune des paumes. Le premier était Jean Kirschtein, et le second…

« Pit… » murmura Hiro, dans un profond soupir. Ses yeux replongèrent dans les turquoises captivantes avec une gratitude infinie.

« Eren », entama t'il avec un sourire bienheureux, mais il s'interrompit, avec une surprise nettement plus renfrognée, lorsqu'il vit des doigts pâles courir sur l'ivoire de l'une des dents du titan, suivie d'une pointe de chaussure qui, surgissant elle aussi de l'intérieur de la gueule, venait s'appuyer contre les incisives du bas.

Perplexe, Hiro regarda l'abominable mâchoire s'ouvrir sous la force de la jambe et du bras humains, l'écartant comme l'aurait fait un cric. Il dut faire tous les efforts du monde pour contenir son hilarité quand il reconnut Levi, englué et trempé de salive des pieds à la tête. Son teint était significativement plus blafard que d'ordinaire, en raison de son dégoût frôlant le malaise. Ses vêtements et ses cheveux étaient si humides qu'il avait l'air de sortir d'un lac. Pour compléter le tableau, la langue pointue et pendante de l'Assaillant était partiellement enroulée autour de l'un de ses mollets. Le souffle court et l'air assassin, l'homme cracha comme un fauve :

« Fritz…—Hiro retint sa respiration pour comprimer son fou-rire— …T'es à la bourre !

— Ah ? fit l'autre avec un sourire fourbe. Excusez-moi, on avait rendez-vous ? Le timing m'a l'air parfait, à moi.

— Seulement si on considère que toujours débarquer comme le Marquis de Couilles-Vertes est une de tes spécialités ! aboya encore l'adjudant-chef en s'essuyant, tant bien que mal, le visage dans un rictus répugné. En ce qui me concerne, ton aide aurait été souhaitée plus tôt. Je ne suis pas sûr de pouvoir me remettre de ça un jour ! »


Alors qu'ils prenaient place entre les longues mèches dorées du Marteau, s'installant tous au sommet du rachis, Eren avisa Levi :

« Faisons un détour par Trost. »

L'adjudant sembla réfléchir, mais Hiro, toujours émergé de la nuque de son switch, s'inquiéta :

« Trost ? Qu'est-ce vous voulez faire là-bas ?

— On a quelque chose à récupérer », répondit évasivement Eren.

Le blond lui jeta un regard suspicieux, mais Le Rat, qui installait les corps encore inconscients du général et de Jean, avec difficultés, intervint :

« Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir de si intéressant dans ce district ? À l'heure actuelle, c'est certainement un chaos sans nom ! L'armée de Mahr y est entrée, et ce point de ralliement a toutes les chances de devenir une véritable plaque tournante pour la suite de leurs opérations. L'évacuation des civils doit normalement être assurée par la Garnison, mais, pour être honnête, c'est l'anarchie la plus complète ! Il faut abandonner l'idée de reprendre ce point stratégique, et se concentrer sur la protection de Sina. On ne peut pas gaspiller plus de temps et de forces…

— Nous avons simplement besoin d'y faire une course ! le coupa Eren.

— J'ai compris ! maugréa Duke. Mais c'est super risqué ! Le Bestial est là-bas, et ça grouille de titans aux côtés de la biffe et de la bazane ! Vous n'avez même pas votre équipement !

— Si ça t'intéresse, s'interposa Hiro avec une œillade complice, je sais que le commandant Hanji a envoyé deux cavaliers à Trost, juste après que nous ayons été avertis de l'attaque. Glenn et Mikasa. Ils sont partis d'Hermina au petit jour, dans la plus grande discrétion, et devraient être de retour dans l'après-midi. Est-ce que ça pourrait avoir un rapport avec tes inquiétudes ? »

Eren entrouvrit les lèvres et plissa les yeux. Il aurait aimé tout révéler à Hiro car, après tout, leur lien était assez spécial pour qu'ils ne se cachent rien. Sauf qu'il ne s'agissait pas de lui, cette fois. Levi, qui était resté attentif et silencieux, prit soudain la parole :

« Si tu le sais, je ne vois pas où est la discrétion. En même temps, si c'est de cette connasse d'éborgnée qu'on parle, rien d'étonnant. Dès qu'on rentre, je me la fait, ça va me détendre… »

Hiro haussa ses sourcils avec surprise, et Eren soupira :

« Fais pas attention, c'est juste de l'amour vache.

— Fritz a quand même raison. On va attendre le retour des deux missionnés. De toute façon, désarmés comme on l'est, on ne peut pas se rendre sur place, et tu es trop affaibli pour te retransformer tout de suite.

— Mais, il y a urgence ! En plus, maintenant que je sais que deux de nos gars sont en plein dans l'arène, tous seuls, c'est encore plus…

— Eren ! tonna Levi. Il faut qu'on ramène le général, on ne peut pas se permettre de l'exposer davantage. D'ailleurs, tu n'as pas à gérer ça, je te rappelle. Alors, maintenant, tu la fermes et tu me laisses m'occuper de ce problème. C'est ma responsabilité, et tu ne dois plus mettre ta vie en danger inutilement. C'est bien clair ? »

Le sergent trembla de colère mais hocha la tête, défait.

« Rentrons et attendons leurs rapports. Ensuite, j'aviserai. Mais, réagir comme tu le fais est totalement irréfléchi. Calme-toi… » ajouta finalement l'autre d'une voix radoucie, contre son épaule.

Eren frissonna et se détendit. Son impulsivité était toujours la même, malgré la maturité qui en avait poli les angles. La réussite dépendait souvent de patience et préparation, il l'avait bien appris.

« Bon, les secoua Hiro, c'est décidé, alors ? On rentre au QG ?

— Toute à l'heure, tu as parlé d'Hermina, souligna Levi. Vous vous êtes déplacés ?

— Ouais, approuva Le Rat. Heureusement, c'était avant la tombée de Rose. Le vieux manoir avait fini par être repéré, et trop intensément bombardé. En plus, la coordination exigeait que le commandant Hanji soit plus près de ses confrères. Le reste du Bataillon a donc été remobilisé à Hermina, dans les bas-fonds. Le commandant et le sergent Arlelt ont réquisitionné un lupanar plutôt cossu. Par les temps qui courent, les filles ont moins de boulot. Elles bossent à l'appro et aux manufactures, pour remplacer les hommes du front. On y est mieux que dans vos anciens cachots.

— Sans blague !? Le nouveau quartier général du Bataillon d'Exploration est un bordel ? rit Eren. Remarque, ça manque pas de chambres, ces endroits-là ! Sacré Armin ! »

En entendant parler des bas-fonds, Levi s'était légèrement assombri, mais n'émit aucun commentaire.

« On y va ! », paracheva Hiro en renfonçant ses bras au cœur des chairs fumantes.

Alors qu'ils volaient rapidement vers leur destination, giflés par les courants froids, Eren en profita pour interroger copieusement Le Rat sur les évènements qu'ils avaient manqués. Dave Martins avait fait de son mieux pour que le plan anti-V2 soit un succès. Seulement, si la chance avait suivi Lamegull au nord, elle avait abandonné cette mission de l'Air-force. Les fusées avaient décollées en pleine nuit, trois heures avant l'heure prévue selon les rapports d'écoute. Tout portait à croire que, depuis le départ, l'ennemi avait codé l'horaire. D'après Duke, c'était une base de la transcription pour brouiller les pistes, et il s'y était attendu.

Dans le fond, l'esprit mathématique et cartésien du Rat amusait Eren. Plutôt que de vous dire : « L'heure de lancement prévue n'était pas la vraie. Du coup, on ne pouvait pas la deviner, car on n'avait aucun indice », il vous expliquait, selon les rouages complexes de son cerveau calculateur : « Le codage du signal d'envoi était exclusif à l'opération et à usage unique, si bien qu'on ne disposait d'aucun cadencier pour le confondre, ça faisait trop de données inconnues. »

« Tu as fait ce que tu pouvais, le rassura Eren. Personne n'aurait pu faire mieux, et tu n'y es pour rien si ça a merdé.

— Jäger a raison, fiston, affirma Manson, qui s'était réveillé quelques minutes plus tôt. Même si ça a foiré, ton plan m'épate ! J'aurais bien aimé faire partie des pilotes pour une mission pareille ! »

Et il lui ébouriffa les cheveux avec paternalisme. Le Rat grogna et se rebiffa :

« Toi, par contre, t'es pas bien malin ! Pourquoi t'es pas resté au point de repêchage ? Ça a été une vraie galère de vous retrouver !

— Pas tant que ça, la preuve ! On a eu un problème pendant l'OA, et on s'est retrouvés paumés en pleine nature. Il a bien fallut qu'on improvise…

— En choucroutant des Panzers ? ironisa le jeune pianiste.

— Ha ha, ouais ! Enfin, faut dire que mon équipe imposée ne manquait ni de couilles, ni d'imagination, aussi ! »

Eren se tourna vers l'arrière, tout sourire, en basculant par-dessus Levi pour répondre à l'homme :

« Merci du compliment ! Je dois vous avouer que je vous imaginais plus papy-paperasse derrière un bureau, mais en fait, pour votre âge, vous avez une super forme, général ! Et certainement aussi une grosse paire de… »

Mais il fut interrompu par les mains de Levi, qui lui saisir la tête pour la revisser face à la route.

« Quoi ? gloussa t'il.

— Tu t'apprêtais à glorifier ses parties ! souffla discrètement l'adjudant, l'air sévère.

— Tu préfères qu'on parle des tiennes ?

— Je préfère que tu fermes ta gueule, pour changer un peu.

— Je te l'ai déjà dit, mais…, murmura encore le sergent, en ricanant. Vraiment, quand tu es possessif comme ça, ça m'excite à mort ! »

Alors, la voix d'Hiro s'éleva dans un souffle rauque et enrayé par des cordes vocales atrophiées :

« Aaad…udant…Ren…Oreilles juste… sous vos culs… »

Quand ils atterrirent sur l'une des grandes places du district d'Hermina, Jean ne s'était toujours pas réveillé, et Eren rumina en le traînant pour le descendre du Marteau. Duke et Manson, déjà à terre, analysaient la sûreté des lieux et rassuraient la population, qui s'agglomérait avec curiosité et frayeur contre les bâtiments alentours. Levi aida Eren, et ils posèrent le corps du caporal au sol.

« C'est normal qu'il ne se réveille pas ? » persiffla le plus âgé, impatient.

Tout aussi irrité, le sergent répondit :

« Qu'est-ce que j'en sais, moi ?! C'est la première fois que je fais ça, et Pit Manson à l'air d'aller parfaitement bien ! »

Il donna un coup de pied dans l'épaule de Jean, en braillant :

« Debout, face de cheval ! La grasse mat' est finie ! »

L'homme gémit mais ne sortit pas de sa somnolence. Eren était sur le point de le frapper à nouveau, quand Hiro sauta à côté d'eux, paré de son cuir habituel et l'air las, mais néanmoins lumineux. Sans leur adresser un regard, il doubla la silhouette de son titan, qui disparaissait déjà. Sa voix enjouée s'écria avec force, couvrant les murmures des badauds :

« Pit ! »

L'homme, qui agitait les mains pour calmer les curieux, se retourna avec surprise. Ils se regardèrent un instant, bouleversés de soulagement et de tendresse visibles.

Et puis, Hiro s'élança et courut vers le général, à toutes jambes. D'abord ahuri, l'homme sourit et écarta les bras. Le blond y sauta sans une once de pudeur. Pit Manson laissa échapper un léger rire et chancela sous sa réception, alors que les jambes du blond enserraient ses hanches. L'homme entoura la taille de son bagage, de ses bras robustes, pour mieux le soutenir et le serrer plus fort, puis ferma les yeux en enfouissant, comme son amant l'avait déjà fait, sa tête dans son cou. Hiro, suspendu, resserra sa prise autour de sa tête, et fit glisser ses doigts dans les cheveux sales et sombres. Alors que Manson faisait descendre l'une de ses mains sous les fesses du blond, pour mieux le tenir, Le Rat sembla soudainement se réanimer d'une syncope cérébrale, et s'excita avec une danse comique et généreuse en gestuelle nerveuse :

« Qu'est-ce que vous foutez !? Y a tout plein de monde ! Hiro ! Hiro ! Merde, vous pétez les plombs ! Vous pouviez pas juste vous serrer la main !? »

Mais les deux autres, savourant leur étreinte, l'ignorèrent royalement. Eren laissa un sourire franc et ému pourfendre son visage, sous le regard blasé de Levi qui leva les yeux au ciel. Ils entendirent la voix grave du général, étouffée contre l'épaule du blond, émettre une plainte aux intonations joyeuses :

« T'es lourd !

— Tu chlingues ! » riposta Hiro, toujours aussi railleur.

Eren se tourna vers Levi, avec un long regard canin, délibérément exagéré. L'autre haussa un sourcil ironique et secoua la tête, comme pour lui dire : « Ils sont complètement timbrés, mais, toi, ne t'avise pas de t'approcher de moi ». Eren n'en avait aucunement l'intention, mais il ne put retenir un rire sonore.

Au fond de la place, le clocher du Culte indiqua midi. Les cloches se mirent à tintinnabuler sur un air quotidien qui, dans ces heures si sombres, lui paraissait presque empli d'allégresse. Cette matinée était finie. L'opération de libération Lamegull s'achevait avec succès. On apprenait de ses défaites, mais aussi, de ses triomphes. Ces derniers vous apportaient quelque chose de plus, au demeurant : l'espoir. Même si le combat n'était pas terminé, ils avaient fait un pas de plus vers la conclusion. Maintenant que Pit Manson était revenu, les choses allaient radicalement changer, il fallait y croire.

Pour l'heure, cependant, un souci bien plus personnel l'empêchait de se projeter dans la prochaine tactique militaire : il devait d'abord assurer la pérennité d'une famille; celle de Levi Ackerman.


La fraîche : possibilité que ce soit une forme de patois, alors je mets la def, au cas où. Ce terme désigne la fraîcheur subite qui opère au cours de la nuit, à un moment précis, si vous l'avez déjà remarqué. Les températures dégringolent subitement, il y apparition de rosée, et de brouillard si l'amplitude thermique est plus élevée. Selon les nuits, la fraîche est de soirée ou matinale. Ah...la poésie agricole ! ^^

Près serré : (également au cas où) il s'agit d'une allure pour un voilier. Elle correspond à un écart de 45° par rapport au vent-debout (vent de face). En nautisme, on utilise le louvoyage (formation de zigzags) pour garder le vent "au près" (près serré ou bon plein, un peu plus écarté) car c'est l'allure offrant le meilleur rendement, et la déviation de cap peut être compensée par le gain de vitesse.