Merci à celles et ceux qui sont restés. Merci pour votre soutien. 3
-Tout ça c'est de ta faute, espèce de sale gosse pouilleux !
-Si maître Mu s'est évanoui c'est parce que vous l'avez obligé à gravir cette foutue montagne, vous l'avez tué à la tâche !
-Mû est un être fort, un élu de bouddha, jamais une petite marche n'aurait pu avoir raison de lui ! Il n'a simplement pas pu supporter tes gémissements plus longtemps ! Son esprit pur et pieux a voulu s'échapper de son enveloppe charnelle et de toi par la même occasion !
-Vous êtes complètement cinglé !
-Tais-toi, criminel, je ne veux plus entendre un seul mot sortir de ta dégoutante bouche !
-Pourtant vous n'avez pas fini d'entendre parler de moi, rugit Kiki en se jetant sur Shaka pour l'attaquer.
Shaka ne perdit pas une seconde pour hurler, invoquant bouddha et toutes les autres divinités dont il avait connaissance pour lui venir en aide tout en repoussant Kiki à coups d'éventail. Le tout sous les regards outrés des infirmières et des autres patients. Parce que oui, après la perte de connaissance de Mu, ils s'étaient rendus à l'hôpital à la vitesse de l'éclair. Sur le coup, Shaka en avait même oublié son divin rendez-vous avec bouddha. Tout ce qui importait à cet instant, c'était le bien-être de son amour.
Un raclement de gorge mit fin à leur dispute. Ils relevèrent la tête pour tomber sur le médecin qui avait pris Mu en charge, et qui les regardait à présent d'un air perplexe.
-Pouvez-vous me suivre ? J'ai à vous parler…
Ni une ni deux, Shaka se précipita vers le médecin, repoussant Kiki derrière lui d'une main assurée tandis que le petit diable tentait de le devancer. Lui vivant, cette immonde petite créature n'interfèrerait plus jamais avec l'aura divine de sa moitié.
-Un problème ?
Camus observait Milo depuis de longues minutes. Il semblait complètement perdu face aux papiers qu'il devait remplir. S'il avait semblé plein de courage et d'entrain au début, il l'avait vu se décomposer petit à petit en lisant les questions qui se présentaient à lui.
-Qu'est-ce que c'est un… cursus scolaire ?
Camus haussa les sourcils, est-ce que Milo se moquait de lui ? Mais quand il vit le regard perdu de Milo chercher le sien, il comprit qu'il était tout à fait sérieux.
-Eh bien ce sont… les études que tu as faites. Tu es bien allé à l'école, non ?
Milo rougit et détourna le regard en se grattant distraitement la nuque.
-Milo ?
-C'est que je… j'y suis allé, oui ! Q-Quelques fois ! Je veux dire que je… t-tu sais l'école et moi on-on a jamais été de grands amis e-et moi je… je m'en fichais tu comprends ?
-Tu veux dire que tu n'as pas de diplôme ?
Milo rougit davantage : non, il n'avait pas de diplôme. A vrai dire, il allait à l'école quelques jours par an tout au plus, juste assez pour que ses parents touchent des allocations d'étude… alors non, il n'avait pas de diplôme. Il avait quitté le système scolaire dès qu'il avait eu l'âge de pouvoir le faire.
-Je vois… murmura Camus.
-Tu dois me prendre pour un vrai débile, minauda Milo en baissant la tête.
Car c'est ce qu'il pensait être à cet instant : un débile. Il n'avait pas de diplôme et il se sentait incroyablement stupide face aux connaissances multiples de Camus. Son petit ami était brillant et très instruit. Très souvent, il lui parlait de choses dont il ignorait l'existence mais il faisait toujours mine de savoir de quoi il parlait. Parfois, il faisait des recherches pour avoir quelque chose ''d'intelligent'' à dire à Camus, pour qu'il ne se lasse pas de lui et de son ignorance.
-Non, bien sûr que non ! Ça ne veut rien dire tu es quelqu'un d'intelligent Milo ! L'école après tout, ça te permet juste d'avoir un papier, ça ne veut pas dire que tu es plus ou moins intelligent que quelqu'un d'autre ! Tu pourrais parler de ton expérience professionnelle alors, parler de ton travail par exemple !
Milo déglutit : parler de son ''travail'', c'était pire encore que de parler de son inexpérience ! Il ne pouvait tout de même pas écrire sur son CV ''prostitué expérimenté''. Face à tous ses échecs, il avait envie de pleurer. Il n'avait pas de diplôme, n'avait jamais eu de vrai travail… il avait vraiment l'impression d'avoir raté sa vie !
-Alors?
-Je-Je…Je livre des pizzas, ça n'a rien de très passionnant !
Milo avait répondu sans réfléchir. Quand il était plus jeune, il avait effectivement livré des pizzas pendant quelques mois en échange de nourriture pour ne pas mourir de faim. Ensuite, il enchaînait avec les passes mais au moins il avait le ventre plein ! Alors ce n'était pas vraiment un mensonge, n'est-ce pas ?
-Tu ne m'avais pas dit que tu faisais la plonge dans un bar ?
Milo se mit à paniquer : il avait complètement oublié cette histoire ! Il s'était enfoncé tellement loin dans son mensonge qu'il ne se souvenait plus de ce qu'il avait dit à Camus lors de leur rencontre. Se yeux s'embuèrent de larmes quand la panique s'empara complètement de lui.
-Milo ? Ca va ? Qu'est-ce qui t'arrive ?
-C'est que je… j-je…j'ai changé de boulot, je me suis fait virer d-de mon ancien job.
Milo était à deux doigts d'éclater en sanglots. Il avait l'impression de sentir l'étau se resserrer autour de lui, comme s'il était prisonnier de son mensonge.
-Oh… tu n'as pas à avoir honte, tu sais ? Au contraire, ça te fait deux fois plus d'expérience, c'est une bonne chose !
Il savait que Camus essayait de lui remonter le moral et de l'encourager mais il entendait bien dans sa voix que le français n'y croyait pas. Vraiment, livreur de pizzas ? Il y en avait déjà à la pelle, qui voudrait de lui ailleurs ? Il soupira tout en se laissant aller sur le lit derrière lui et souffla profondément pour empêcher les larmes de couler de ses yeux.
-C'est peine perdue, Camus ! Je suis un raté… qui pourrait bien vouloir de moi ? Je n'ai aucune compétence, rien du tout !
L'instant d'après, Camus se retrouvait devant lui et l'attrapait par les poignets pour le forcer à se redresser.
-Je t'interdis de dire ça Milo, tu m'entends ? Gronda-t-il. Tu n'es pas un raté ! Tu n'as peut-être pas de diplôme ni beaucoup d'expérience mais ça ne veut pas dire que tu es un bon à rien ! Tu as simplement besoin de trouver une personne qui verra qui tu es réellement, c'est-à-dire quelqu'un de talentueux et d'intelligent, qui ne demande qu'à apprendre ! Alors tu vas écrire une lettre de motivation et ensuite on ira ensemble en déposer, c'est compris ? Tu vas y arriver, Milo, tu en es capable.
Milo dévisagea son amour avec des yeux brillants de larmes et de remerciements. Son Camus croyait en lui, c'est tout ce qui comptait à ses yeux. Qu'importent les grades, les notes, les mentions, si son Camus pensait qu'il en était capable alors il ferait tout pour lui prouver qu'il avait raison de croire en lui. Il ferait tout pour qu'il ne découvre jamais rien de son mensonge.
-C'est une blague ? rugit Kanon en retournant le plateau qui était devant lui. C'est ça, votre droit de sortie ? Une balade dans le parc ? Le putain de parc en bas de ce foutu crevoir ? Sans aucune compagnie ?
L'aide-soignante face à lui était livide. Il était dans une rage folle : quand on lui avait annoncé, deux jours plus tôt, qu'il aurait le droit de sortir quelques heures, il avait tout de suite pensé aller voir son frère. Il ne l'avait plus vu depuis si longtemps qu'il commençait à ressentir un réel manque qui le rendait quelque peu dépressif. Il avait besoin de le voir, de savoir qu'il allait bien. Etre seul ici le rendait fou.
-Qu'est-ce qui se passe ?
Alerté par les cris, Hyoga avait accouru. Il n'était pas censé rendre visite à Kanon à cette heure-là et pourtant quand il l'avait entendu hurler il n'avait pu s'empêcher de s'inquiéter. Et visiblement, il avait raison, puisque Kanon pointait maintenant un couteau en plastique sur l'aide-soignante.
-Non mais ça va pas la tête ?! hurla-t-il en se jetant sur Kanon pour le désarmer. Qu'est-ce qui t'arrive ?
-Ce qui m'arrive ? Tu me demandes ce qui m'arrive ? hurla-t-il de plus belle. Ce qui m'arrive, c'est que ces imbéciles veulent me faire crever ici ! Cet endroit est censé m'aider à aller mieux et au lieu de ça, j'ai jamais eu autant envie de crever que depuis que je suis ici !
-C-C'est le manque, intervint l'aide-soignante, c'est pour ça que vous ne…
-La ferme ! Je ne suis en manque, c'est compris ? Je ne suis pas un putain de drogué !
Hyoga fit un signe à l'aide-soignante qui s'éclipsa après avoir posé le traitement de Kanon sur la table. Le blondinet s'approcha de son ami et le prit dans ses bras. Kanon hoqueta de surprise mais il ne chercha pas à se défaire de son étreinte. Au contraire, il le serra dans ses bras à son tour et enfouit son visage contre son cou.
-Je ne suis pas un camé… murmura-t-il si bas que Hyoga eut du mal à l'entendre.
-Non, assura-t-il d'une voix calme. Mais ce n'est pas en menaçant le personnel que tu leur feras entendre ta détresse.
-De toute façon ils s'en foutent. Tout le monde m'entend, mais personne ne m'écoute.
-Moi je t'ai entendu, et je suis prêt à t'écouter.
Les bras de Kanon se refermèrent un peu plus autour de lui en tremblant, comme pour sceller une promesse à laquelle il n'osait croire.
B-Bonjour je… je cherche un emploi et j'ai vu que… que vous cherchiez un vendeur alors je suis venu déposer mon CV.
Camus observait Milo de loin même s'il semblait encore hésitant, il avait pris de l'assurance et il était fier de lui. Lorsqu'ils étaient allés déposer son premier CV, Milo était resté statique et n'avait rien trouvé à dire si bien que Camus avait été obligé de prendre les devants. Le voir ainsi, capable de se débrouiller seul au bout de quelques heures seulement le confortait dans son idée : Milo manquait d'expérience mais il ne demandait qu'à apprendre.
Il le vit revenir vers lui avec un sourire jusqu'aux oreilles, un air triomphant collé au visage.
-Elle m'a dit que le patron me recontacterait dans quelques jours !
-C'est super ça, Mimi, dit Camus en l'embrassant doucement. Je suis fier de toi.
Il vit le regard de Milo s'illuminer.
-Ce… c'est vrai ? Tu le penses vraiment ? Demanda-t-il d'une voix tremblante.
-Bien sûr, très fier même. Et pour fêter tes progrès, que dirais-tu d'une petite glace ?
Milo sautilla comme un enfant, faisant légèrement rougir Camus lorsqu'un homme les regarda de travers. Mais il se fichait bien du regard des autres, Milo semblait heureux et c'est tout ce qui comptait à ses yeux.
-Je prendrai pistache, c'est certain ! Et aussi chocolat ! Oh, et tu crois qu'ils auront cookie ?
-Je crois surtout que tu vas nous faire une indigestion, si tu manges tout ça. Et ne compte pas sur moi pour t'accompagner aux toilettes si ça arrive !
Milo sourit en écoutant Camus grommeler : il était si heureux d'être ici, avec lui. Lorsque Camus lui avait dit qu'il le quitterait s'il se prostituait cette nuit-là, il s'était juré de tout arrêter. Il voulait changer de vie, enterrer son passé derrière lui. Il voulait devenir une personne respectable, et que Camus ne découvre jamais rien de son passé. Il voulait oublier son corps souillé, ses nuits de passe interminables et la honte qui lui collait à la peau.
Il voulait être heureux, se construire un avenir avec Camus. Il s'imaginait parfaitement vieillir à ses côtés dans une petite maison de campagne. Oui, c'était horriblement cliché mais il s'en fichait. Il voulait fuir, changer de visage, changer de vie. Repartir de 0 et devenir celui qu'il avait toujours voulu être.
-Tu viens ou tu prends racine ?
Milo releva la tête et sourit plus franchement lorsqu'il vit que Camus l'attendait un peu plus loin. Il courut pour le rattraper et l'embrassa.
-Je t'aime ! Cria-t-il avant de le tirer par la main.
-Toi, tu as vraiment un souci, répondit Camus en souriant à son tour.
Angelo déboula dans la salle de bain lorsqu'il entendit Aphrodite hurler. Il avait poussé un cri si déchirant qu'il s'attendait à le retrouver égorgé, en proie à un dangereux tueur en série. Il s'était même armé du rouleau à pâtisserie qu'il avait trouvé sur le plan de travail, prêt à en découdre avec quiconque tenterait de faire du mal à son bel éphèbe.
Il entra avec fracas et lâcha son arme face à la scène qui se déroulait devant lui : il n'y avait pas de criminel, pas de danger. Non, Aphrodite n'était pas non plus face à une araignée de la taille d'une tête d'épingle. Il était simplement… monté sur la balance.
-Bordel, qu'est-ce qui te prend d'hurler comme ça, Aphro ?
-Angie, vas-t-en, pleurnicha Aphrodite, ne me regarde pas comme ça.
-Comment ça ?
-Nu !
Angelo haussa un sourcil : qu'est-ce qui passait encore par la tête du suédois pour qu'il réagisse comme ça ?
-T'es malade ou quoi ? Tu as dormi entièrement nu à côté de moi cette nuit, qu'est-ce que ça change ?
-Oui mais c'était avant que je fasse cette horrible découverte !
-Quelle découverte ?
Ca semblait tellement sérieux qu'Angelo s'attendait à ce qu'Aphrodite se soit chopé la varicelle au petit matin.
-J'ai pris 500grammes !
Angelo le dévisagea : Aphrodite avait les larmes aux yeux, il était au bord de la dépression. Alors il ne put se retenir : il éclata de rire. C'était un rire nerveux : qu'est-ce que ça pouvait bien lui foutre, qu'Aphrodite ait pris 500 grammes ? Ça devrait être le poids de ses faux ongles ou de ses faux cils ultra waterproof, voilà tout. A moins que ce soit ses nouvelles extensions qui pesaient plus lourd !
-Et ça te fait rire ? S'énerva Aphrodite. Tout ça, c'est de ta faute ! C'est toi qui essaie de me séduire à coup de tiramisu et de raviolis ! C'est de ta faut si je suis difforme ! Je te déteste !
Et Angelo rigola de plus belle : c'est vrai que depuis qu'ils étaient ensemble, il s'occupait exclusivement de la cuisine et il ne s'en plaignait pas : la seule fois qu'Aphrodite avait voulu préparer une quiche, les pompiers avaient débarqué. C'était vrai aussi que son petit ami était un véritable glouton : il finissait même parfois son assiette et ne refusait jamais un dessert.
-Qu'est-ce que je vais faire, si je ne rentre plus dans mes vêtements ? Je te le jure, Angelo, si je grossis, je me tue !
L'italien leva les yeux au ciel.
-Tu ne crois pas que tu exagères ?
-Bien sûr que non ! Je ne pourrai pas le supporter ! Je préfère mourir que d'avoir à revivre ça !
-C'est bon, Aphro, c'est pas la mort. Si tu veux maigrir, tu n'as qu'à faire plus d'exercice, et j'ai justement quelque chose à te proposer, dit-il en s'approchant de lui langoureusement.
Sauf qu'Aphrodite n'apprécia pas la remarque et le fusilla du regard : Angelo, en lui proposant de perdre du poids, venait de reconnaître qu'il avait grossi !
-Alors comme ça, toi aussi tu penses que je suis gros ! Dit-il en éclatant en sanglots.
-Hein ?
Angelo le dévisagea d'un air interloqué : quand est-ce qu'il avait dit ça ?
-Tu vas me quitter, c'est ça ? Tu vas trouver un mec plus beau et plus mince que moi, pas vrai ?
-Mais pas du t…
-Je vois clair dans ton petit jeu, Angelo ! Tu me gaves pour pouvoir mieux me quitter !
-Mais enfin tu délires complètement !
-Moi vivant, ça n'arrivera pas ! Tu ne me quitteras jamais tu m'entends ?! Je vais te montrer, moi, que je ne suis pas gros ! A partir d'aujourd'hui c'est moi qui prend notre alimentation en main ! Objectif : 2kilos de perdus cette semaine. Et crois-moi, il n'y aura aucun écart !
Angelo observa son petit ami alors qu'il s'habillait rapidement avant de se diriger vers la porte d'entrée.
-Où est-ce que tu vas comme ça ? demanda-t-il en le voyant sortir sans maquillage –chose assez rare pour être soulignée-.
-Acheter de la salade !
Et la porte claqua tandis qu'il sortait comme une furie : Angelo allait regretter de lui avoir dit qu'il était gros !
-Vous voulez dire que maître Mu a pris feu ? s'affola Kiki.
Shaka le fusilla du regard : comment était-il possible d'être aussi peu instruit ? Cet être maléfique n'avait décidément aucune chance de retrouver un jour le droit chemin c'était trop tard.
-Non, expliqua le médecin en se raclant la gorge –c'est que l'atmosphère était tendue-, votre maître fait un burn out, ça signifie qu'il n'arrive plus à supporter la pression qui pèse sur ses épaules.
-Ah, je l'avais bien dit ! hurla Kiki d'une voix triomphante, ce sont ces histoires de bouddha et de randonnée qui ont presque tué maître Mu !
-Silence vermine, asséna Shaka. J'ai toujours pris soin de Mu et le grand bouddha lui aussi veille sur lui. Si tu n'étais pas là pour empêcher son ascension sur la voie divine alors Mu serait en paix depuis longtemps !
En paix ? Alors comme ça, Shaka avouait bel et bien qu'il voulait assassiner son maître ! Kiki le savait depuis toujours !
-Vous disiez que vous l'aimiez mais en fait vous voulez juste le tuer ! hulula Kiki en se levant d'un bond.
Shaka sentait la colère bouillir dans ses veines divines : de quel droit ce petit insolent le traitait-il de meurtrier ? Lui, le grand Shaka, l'élu de bouddha, un être d'une pureté sans pareil ne serait jamais un meurtrier !
-Messieurs s'il vous plaît, intervint le médecin, ce problème ne vient de personne en particulier, il est simplement créé par une situation compliquée… et je pense que votre mésentente y est pour quelque chose.
Shaka et Kiki se fusillèrent du regard, chacun persuadé que c'était l'autre qui était responsable de cette mésentente. Tous deux rejetait la faute sur l'autre, persuadé que c'était l'autre qui ne faisait aucun effort pour que les choses se passent bien. Oui, ils avaient essayé de cohabiter de façon pacifique mais ils avaient échoué. Ou plutôt, chacun était persuadé que c'était l'autre qui avait échoué.
Face à leur silence, le médecin reprit :
-Je souhaite garder Mu en observation pour cette nuit. Je vous suggère de rentrer chez vous et de faire le point sur la situation. Vous pouvez revenir demain, si vous êtes dans un meilleur état d'esprit.
-Comment ça le garder en observation ? Le grand bouddha peut très bien veiller sur lui ! Et je suis son fidèle sujet, c'est à travers moi que bouddha veillera sur lui !
Le médecin le dévisagea comme s'il faisait face à un illuminé avant de répondre :
-Visiblement, ni vous ni bouddha n'avez été en mesure de veiller sur lui. C'est pourquoi il reste ici.
Et cette fatalité claque au visage de Shaka comme un bouddha de porcelaine brisé : il n'avait pas été à la hauteur, il n'avait pas pu protéger Mu de son ignoble disciple.
-Tu n'es pas très bavard…
Hyoga avait accompagné Kanon pour faire une promenade dans le parc. Il espérait pouvoir l'apaiser et lui rendre le sourire mais depuis le début, Kanon était resté silencieux comme une tombe. Il s'était assis sur un banc et fixait l'horizon, immobile.
-Je veux me barrer d'ici, répéta Kanon pour la dixième fois depuis ce matin.
Hyoga soupira : il ne savait plus quoi lui dire ni quoi faire pour tenter de lui faire retrouver la raison. Après tout, quoiqu'il en dise, si Kanon était ici ce n'était pas sans raison.
-Toi aussi, tu penses que je suis cinglé ?
Il releva les yeux et croisa le regard éteint de Kanon. Il semblait à bout de force, comme s'il ne croyait plus en rien ni en personne.
-Bien sûr que non, répondit-il en posant une main sur son bras. Je pense que tu as besoin d'aide.
-Peut-être que j'ai ce que je mérite, après tout.
-Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
-Ma mère, Saga, Rhadamanthe… tout le monde m'a abandonné. J'ai le don pour m'attirer des ennuis. Pour m'entourer de gens peu fréquentables. C'est peut-être le destin.
Hyoga avait le sentiment qu'il ne s'adressait pas vraiment à lui. C'était comme si Kanon se parlait à lui-même, comme s'il devenait fou. Et c'était peut-être ce qu'il était en train de devenir. Après tout, il passait ses journées entières seul dans sa chambre, enfermé entre 4 murs. De quoi rendre dingue n'importe qui. Oui, le petit blond passait le voir chaque jour, mais leurs entrevues ne duraient généralement pas plus d'une heure ou deux.
-J'ai abandonné mon frère pour un mec qui m'a manipulé. Je suis complètement stupide. Ma mère avait raison quand elle disait qu'elle aurait mieux fait d'avorter.
Ces mots brisaient le cœur de Hyoga. Il se sentait impuissant face à la détresse de Kanon. Il aurait tellement voulu pouvoir l'aider. Mais il savait que c'était une étape nécessaire à sa reconstruction. Même s'il refusait de l'avouer, Kanon commençait à ressentir le manque. Celui de son frère, certes, mais aussi celui de la drogue. Il s'approcha de lui et le força à le regarder.
-Ne dis pas de bêtises, murmura-t-il d'une voix douce, comme pour ne pas l'effrayer. On fait tous de mauvais choix. Moi aussi, j'ai abandonné quelqu'un de très cher à mon cœur autrefois. Mais j'ai réparé cette erreur, comme tu l'as fait avec ton frère. Tu ne dois plus vivre dans le passé, Kanon, tu dois aller de l'avant maintenant.
Une lueur de peur traversa les prunelles du jumeau tandis qu'il posait sa tête contre l'épaule de Hyoga.
-Et si le futur était semblable au passé ? demanda-t-il d'une voix tremblante.
-Il ne le sera pas.
-Comment peux-tu en être sûr ?
Hyoga hésita un instant avant de refermer son étreinte autour de Kanon.
-Parce que maintenant, tu n'es plus seul. Je ne te laisserai plus faire les mauvais choix, compris ?
Il avait peut-être abandonné son maître autrefois mais aujourd'hui, il se sentait suffisamment fort pour se battre pour deux. Et si Kanon avait besoin de lui, alors il répondrait présent. Il ne l'abandonnerait pas, peu importe les obstacles qui se dresseraient sur sa route.
-Et si on partait ?
-Hein ?
Camus faillit s'étouffer avec sa glace : Milo avait parfois de drôles d'idées. Et pourtant il semblait très sérieux.
-On pourrait tout quitter, s'en aller loin d'ici et recommencer une nouvelle vie, toi et moi.
-Pourquoi est-ce que tu voudrais partir ?
-Je n'ai aucune attache ici, à part toi. Et je… je ne serai pas mécontent de quitter cette ville !
-Et Marine ? Kanon ? Saga ? Aphrodite ? Qu'est-ce que tu fais d'eux ? On ne peut pas partir comme ça sur un coup de tête.
Milo sembla profondément déçu. Lui aurait voulu partir le soir même, recommencer une vie loin de la prostitution. Dans cette ville, il avait l'impression que tout le monde le reconnaissait, que tout le monde avait couché avec lui. Il se sentir aussi sale que la rue. Il ne voyait pas d'avenir heureux ici. Il ne pourrait jamais vraiment être lui-même, il craindrait toujours d'être reconnu. Sans parler de Shura, de Krishna qui voulaient plus que tout les séparer, Camus et lui.
-Ne fais pas cette tête-là, reprit Camus, ça ne veut pas dire qu'on restera toute notre vie ici.
-Je sais mais je… j'ai l'impression qu'il n'y a rien pour nous ici. Rien de bon.
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Regarde le quartier dans lequel on vit ! Tu risques de te faire violer à chaque fois que tu rentres ! Et c'est… c'est sale ! Les gens sont incroyablement grognons, il pleut toute l'année !
C'est d'ailleurs pour ça que ce jour-là, il faisait plein soleil. Et que les gens étaient souriants.
-Tu exagères. D'accord, le quartier est peu recommandable mais… personne ne nous a jamais fait de mal.
Milo baissa la tête et mangea sa glace en silence. Camus ne comprenait pas. Comment aurait-il pu ? Il ne connaissait pas son secret. A chaque fois qu'un homme s'approchait d'eux, son cœur s'emballait tant il craignait que ce soit un de ses clients.
-Milo ? Tu ne me dis pas tout, je le sais. Parle-moi.
Comme pour l'encourager, Camus s'approcha de lui pour le prendre dans ses bras. Il n'aimait pas le voir dans cet état et depuis qu'il l'avait retrouvé cette nuit-là, il craignait que Milo lui cache des choses. Il avait du mal à croire qu'il avait voulu commettre un tel acte uniquement pour une question d'argent. Milo ne lui disait pas tout, il en était persuadé.
-C'est juste que… j'aimerais tout reprendre à zéro, tu comprends ? Commencer une nouvelle vie, tirer un trait sur le passé. Et j'ai le sentiment que je ne peux pas le faire ici.
Quel était le secret de Milo ? Quel était ce poids qu'il portait sur ses épaules ?
-Si c'est vraiment ce que tu ressens, on pourrait peut-être prendre quelques jours de vacances, histoire de faire le point ? On pourrait se retrouver avec des amis, avec Marine, Aphrodite ? Qu'est-ce que tu en dis ? Et ensuite, si tu ressens toujours ce besoin de t'éloigner, on pourrait chercher un autre appartement ? Mais pour ça, il faut que tu trouves du boulot, d'accord ?
Les yeux de Milo retrouvèrent leur éclat tandis qu'il hochait la tête. Quelques jours de vacances entre amis leur feraient le plus grand bien ! Et il se voyait déjà refaire la déco d'un nouveau petit nid douillet pour que Camus et lui passent le restant de leurs jours dans une bulle de bien-être et de douceur.
Il ignorait qu'à quelques mètres seulement d'eux, quelqu'un les observait et avait un tout autre projet.
