Rêves étranges et confessions sous les étoiles de la Lorien

La porte s'ouvrit lentement, et une ombre se prolongea sur le plancher. Une planche craqua, la personne hésita, puis poussa en grand le battant de la porte. Dans la lumière bleuté des lieux, le visage de Sam Gamegie apparut de l'autre côté. Il entra dans la pièce et fut tout de suite abasourdi par le désordre qui régnait dans la chambre, et par l'absence de ses amis. En effet, personne n'était en vue.

- Que s'est-il passé ici? – s'écria-t-il à voix haute.

Sous ses yeux ébahis, il vit alors Pippin s'extriper avec effort de sous un lit. Merry sortit du placard, Sarah de la salle de bains et Frodon de derrière un bureau. Pippin s'épousseta, puis dit d'un ton léger :

- Tiens, bonjour Sam. Comment vas-tu aujourd'hui?

- Mais… mais qu'est-ce qui s'est passé ici? – demanda-t-il encore.

- Oh rien, juste une petite bataille d'oreillers – répondit Sarah.

- Tu sais pas ce que tu as manqué, vieux! – fit Merry en lui donnant une tape.

Sam soupira.

- Mais vous n'êtes pas chez vous ici!

- C'est bon Sam, on va tout ranger – affirma Frodon.

- Un coup de main, ça te tente? – lui proposa Merry.

- Non merci! Je m'en vais prendre mon petit-déjeuner – répondit Sam en sortant précipitamment.

- Ah mais dites donc, où est passé la sollicitude dans ce monde? – fit Sarah ironiquement.

Après une demie-heure de ménage, les quatre hobbits sortirent à leur tour de la chambre. À leur grand émerveillement, la table avec la nourriture était à nouveau remplie. Frodon s'y précipita avec joie, et les trois autres en profitèrent pour prendre un second petit déjeuner. Après son deuxième bol de céréales et sa sixième tartine, Merry déclara en soupirant :

- Ah… une bataille d'oreillers, ça creuse!

- Surtout contre des pros comme nous n'est-ce pas? – dit Sarah en riant.

- Dans tes rêves ma petite! Le monde ne sera plus monde le jour où tu battras Meriadoc le Magnifique.

Ils s'esclaffèrent tous à ce surnom, ne sachant pas que cela deviendrait vraiment ainsi un jour. Ainsi les hobbits attablés parlèrent avec animation, plaisantant pour la plupart du temps. Une atmosphère joyeuse régnait, et aussi incroyable que cela puisse paraître, leur mission leur était sorti de la tête, ainsi que la mort de Gandalf. Ils avaient une impression de paix intérieur et de sécurité. Sam n'avait pas beaucoup participé à leur conversation, restant réservé comme à son habitude. Cependant, il n'en avait pas perdu un seul mot, et il écoutait avec intérêt. Quand enfin il parla, ce fut pour dire ceci :

- Hey, savez-vous où je suis allé ce matin?

Tout le monde se retourna vers lui. Satisfait de l'attention qu'on lui portait, il dit :

- Je suis allé dehors, dans les bois à côté de cette demeure. Et vous ne pouvez pas savoir combien c'est beau. Surtout les arbres! Ils sont grands, ils portent des feuilles en or et en argent, et sur l'herbe poussent de jolies petites fleurs jaunes! C'est vraiment une merveille!

- On pourrait y aller demain alors! – suggéra Sarah.

- Pourquoi pas aujourd'hui?

- Parce qu'il se fait tard, vous ne voyez pas?

- Déjà? – s'étonna Pippin.

- Non, c'est vrai! – se stupéfia Frodon – je n'ai pas du tout vu le temps passer.

Regardant au dehors, ils virent déjà quelques étoiles scintiller dans le ciel. La journée était finie, et cependant les hobbits avaient l'impression qu'ils venaient juste de prendre leur petit-déjeuner. Et c'était vrai, ils n'avaient pas pris d'autres repas à part cela. Ils n'avaient vu aucun membre de leur Communauté, pas plus que la dame Galadriel ou le Seigneur Celeborn. Ils semblaient s'être volatilisés. Ce fut à cet instant que Pippin avisa un jeu de carte posé discrètement sur la table, et qu'ils n'avaient pas remarqué jusque là. D'ailleurs peut-être n'y était-il simplement pas quelques instants plus tôt. Toujours est-il que Pippin s'en empara avec excitation, et tout le monde fut d'accord pour une belle partie de cartes qui les occuperaient le restant de la soirée.

Comme ils était cinq, l'un d'entre eux devaient attendre que la partie se finisse pour ensuite remplacer l'une des deux personnes de l'équipe perdante. Après un jeu de roche-papier-ciseaux pour savoir qui devrait attendre en dehors du jeu, ce fut Frodon qui dût laisser sa place. Ainsi les équipes étaient faites, c'était Sarah et Merry contre Pippin et Sam. Ce dernier se révéla un très bon joueur, pour compenser Pippin qui était un peu hésitant, et qui avait une légère tendance à tricher. Merry et Sarah étaient tous deux très bons. Merry, connaissant bien Pippin, connaissait donc aussi ses stratégies de jeu, et le dénonçait quand il trichait. Sarah réfléchissait vite, et ne tentait rien de trop risqué.

Donc leur équipe dura très longtemps. À la fin de la première partie, Frodon alla donc prendre la place de Pippin pour jouer avec Sam. Il se révéla excellent lui aussi, et égalait Sarah au niveau des réflexions. Ils faillirent les battre, mais finalement Sarah étala ses cartes sur la table en proclamant fièrement :

- Voilà, j'ai une paire de Reines et une paire de Rois. On a gagné!

- Bravo coéquipière! – s'exclama Merry avec admiration – ça a été une rude partie.

- Merci coéquipier. – répondit Sarah sur le même ton.

Sam grogna, puis céda sa place à Pippin. Enfin, Sarah et Merry perdirent, et Merry laissa sa place à Sam. Au bout de quelques parties, Frodon et Sarah se retrouvèrent ensemble. Et depuis cet instant, impossible de les battre. Ils étaient tous deux si bons, qu'à chaque fois l'équipe adverse perdait à plate couture.

- C'est pas juste! – s'écria Merry – on change!

- Oh que non! Les règles sont les règles – fit Frodon avec amusement.

Et ainsi leur jeu dura jusque tard dans la nuit. Frodon et Sarah sortirent vainqueurs, et allèrent se coucher, laissant les trois autres ranger le jeu de cartes. Dans leur chambre, Frodon et Sarah se retrouvèrent donc un instant seuls. Au début ils firent leurs lits sans parler, puis Sarah dit :

- Tu es un bon joueur Frodon. Tu joues souvent?

- Oh, je jouais avec le vieux Bilbon quand on n'avait rien à faire, le soir, à Cul-de-Sac.

- Ah je vois.

- Cette journée est passée bien vite – ajouta-t-elle quelques secondes plus tard.

- J'ai comme l'impression que le temps ne s'écoule pas de la même façon ici.

- Tiens! J'ai la même impression.

Sur ce Sarah se mit au lit, et remonta ses couvertures jusqu'au menton. Elle entendit Frodon en faire de même sur le lit d'à côté. Elle observa le plafond pendant quelques minutes.

- Tu sais quoi Frodon? Tu es d'agréable compagnie.

Elle avait dit cela sans réfléchir, et les mots semblaient avoir coulé tout droit de sa bouche sans qu'elle eût pu les retenir.

- C'est vrai? – lui parvint la voix du jeune hobbit – toi aussi.

Sans qu'elle sache pourquoi, ce « toi aussi » lui fit chaud au cœur. La porte s'ouvrit alors sur les trois autres, qui tenaient des tasses de chocolat chaud à la main. Sarah se redressa sur son lit et s'exclama :

- Où avez-vous eu ça?

Merry lui tendit un tasse.

- C'est Gimli qui nous les a apportées – répondit-il avec un sourire.

- Vous l'avez vu? Où sont les autres?

- Gimli a dit quelque chose à propos d'une autre salle. Toujours est-il qu'il a surgit de l'ombre juste comme ça, tenant un gros plateau dans ses mains. Il a dit que c'était de la part de la dame de Lorien – répondit Sam.

Sarah but son chocolat à petites gorgées, trouvant tout cela assez bizarre, sans qu'elle soit capable de dire pourquoi. Cette nuit-là, elle fit un rêve étrange.

Elle courait à perdre haleine sur une pente qui allait en descendant de manière assez abrupte. Quelques arbres poussaient ici et là, plongé dans la brume. Des ombres inquiétantes et indistinctes évoluaient autour d'elle. Un sentiment d'angoisse, l'angoisse d'arriver trop tard, emprisonnait son cœur. Elle accéléra son allure, mais se sentait prête à défaillir à tout instant, tellement ses jambes étaient faibles. Soudain, un gros tronc d'arbre mort surgit de la brume devant elle, et elle fonça dessus sans avoir le temps de s'arrêter. Ses jambes se cognèrent contre le tronc, son corps bascula en avant et la terre se rapprocha d'elle au ralenti. Elle ferma les yeux.

Le choc la fit pousser un cri et ouvrir grands ses yeux. Elle se retrouva alors dans sa chambre, mais étendue sur le sol, juste au pied de son lit. Poussant un soupir, elle se leva, se massant le dos, puis se remit au lit. Longtemps, les restes de son cauchemar la maintinrent éveillée, puis au petit matin, elle réussit enfin à se rendormir.

Elle se sentit secouée, mais ses yeux restaient clos contre sa volonté. Elle fut secouée un peu plus fort.

- Quoi! Qu'est-ce que tu veux? – aboya-t-elle d'une voix pâteuse.

- Maintenant c'est à mon tour de me permettre de te demander ceci : t'as vu quelle heure il est? – retentit une voix malicieuse à ses oreilles.

Elle la reconnut tout de suite.

- Laisse-moi Frodon! Juste un petit instant…

Sur ce elle retomba endormie, mais Frodon la secoua encore plus fort qu'avant. Exaspérée, la jeune hobbite se mit assise d'un coup, et se frottant les yeux avec son poing, elle réussit enfin à les ouvrir.

- Pourquoi tu me réveilles si tôt? – demanda-t-elle en bâillant.

Quand elle leva la tête, elle vit Frodon assis sur son lit, qui la regardait avec une petite lueur de tendresse au fond des ses prunelles. Sarah, légèrement surprise, se frotta encore une fois les yeux. Quand ses paupières furent moins lourdes, elle risqua un nouveau coup d'œil à son compagnon, mais celui-ci s'était éloigné de son lit, et entreprenait d'ouvrir les rideaux afin que la lumière du jour entrât dans la chambre. Quand il se retourna, cette lueur n'y était plus. Avait-elle seulement été? La jeune hobbite se le demandait. Néamoins, Frodon avait un joli sourire aux lèvres, et s'exclama :

- Tôt? Mais il est onze heures du matin!

- Onze heures du… quoi? – balbutia la jeune hobbite, complètement effarée.

- Eh oui! Allez dépêche-toi de t'habiller, on a décidé de faire un tour au bois, et on t'attend.

- C'est bon, je me dépêche.

Frodon sortit de la chambre, et Sarah, encore abasourdie qu'elle ait dormi si tard, s'habilla en vitesse. Elle passa ensuite dans la salle de bain et se mouilla le visage, écartant les quelques mèches qui lui tombaient dans les yeux. Elle prit une serviette puis se regarda pensivement dans le miroir. Son rêve, aussi incroyable semblait-il, lui trottait toujours dans la tête. « Bizarre – se dit-elle – cela avait l'air trop réel. La chute était réelle en tout cas.» Un peu décontenancée, elle sortit de la pièce, retrouva les autres autour de la table à manger. Elle déjeuna rapidement, car les autres avaient déjà fini et s'apprêtaient à partir.

Finalement ils descendirent tous ensemble les grands escaliers qui tournaient autour du tronc millénaire. Ils virent alors Aragorn appuyé contre la rambarde, semblant les attendre.

- Grands Pas! – s'exclama Sarah, contente de le voir – vous étiez-vous tous?

- Ne vous inquiétez pas, on a parlé avec la dame Galadriel.

- Où sont les autres maintenant?

- Ils sont tous dans les bois. Décidément, on a choisi la bonne période de l'année pour venir ici. C'est le seul moment où on peut voir des feuilles en or sur les arbres.

Frodon mit alors sa main dans sa poche, et caressa rêveusement ses deux feuilles dorées. Ils s'acheminèrent vers les bois en silence, observant les grands arbres et leurs feuilles, mais aussi les petites fleurs jaunes qui poussaient au ras du sol.

- Je n'ai jamais vu des fleurs pareilles – murmura Sam – comment s'appellent-elles?

- Ce sont des elanors. Par leur aspect elles apportent vie et bonheur. Je vais vous mener maintenant à un point culminant de la Lorien où vous pourrez voir tous les alentours. C'est le Caras Galadhon, là où les arbres forment des cercles successifs autour d'une colline remplie de fleurs.

Les hobbits s'empressèrent donc derrière lui lorsqu'il commença à grimper une pente. Arrivé enfin au sommet, ils virent Legolas et Gimli qui étaient déjà là. Les yeux du Nain traduisaient l'émerveillement, et Legolas était debout, regardant le ciel, comme perdu dans cette contemplation de l'azur parfait.

- Belles sont les feuilles de la Lothrien, et grands sont les arbres qui les portent. C'est le royaume de la dame de la Lorien, là où nulle chose ne se fane ni ne tombe – murmura-t-il enfin.

Les hobbits portèrent leurs vues par dessus les masses et les masses des arbres de la Lothlorien. Ils balayèrent du regard toutes les étendues de masses dorées, argentées ou simplement verts clairs. Ils regardèrent jusqu'à ce que leurs regards sortent de la limite de la forêt, et alors le contraste ne pouvait être décrit. Une terre de désolation, sans arbres, sans fleurs, et comme frappé par la malédiction de l'ombre, entouraient ce royaume bien-heureux. Sarah détourna aussitôt ses yeux de ce côté-là. Elle n'avait pas envie de se replonger dans la cruelle réalité, ou du moins, pas encore.

Ils s'assirent ou s'allongèrent alors dans l'herbe verdoyante, puis regardèrent le ciel. Ils parlèrent de tout et de rien, du beau temps qu'il faisait, des choses qui poussaient. Quand ils eurent faim, Legolas sortit d'un petit sac des galettes de pain elfique et de petits fruits que les hobbits dévorèrent avec appétit.

Sarah cueillit quelques élanors pour faire un diadème en fleurs, et puis le porta à son front. Elle adorait les fleurs, et ses œuvres étaient très jolies. Sam, quant à lui, étudiait les arbres sous toutes les coutures, n'arrêtant pas de s'extasier et de pousser des sifflements d'admiration. Merry et Pippin se poursuivaient dans l'herbe, en riant aux éclats. Frodon, assis contre un arbre, observaient tous ses amis d'un œil amusé.

Son regard tendait parfois à glisser sur Sarah, qui resplendissait de gaieté et de beauté, avec son diadème composé de ces minuscules fleurs jaunes au front. Le temps cependant sembla se précipiter encore une fois. Les hobbits se détendirent sur le Caras Galadhon pendant toute la journée, mais ce fut bientôt le soir. Une étoile s'alluma dans le lointain, suivie aussitôt de plusieurs autres. Le ciel brilla alors de leurs scintillements d'argent, comme des clins d'œil amicaux de la part des autres puissances, peut-être même des Valars…

- Allons mes amis – dit Aragorn – il est temps de rentrer, parce que demain, il faudra bien repartir.

- Quoi? – s'écria Pippin – déjà? Mais on n'est là que depuis deux jours!

- Deux jours? Oui, peut-être, mais hors de la Lorien, cela fait au moins une semaine que nous sommes ici – répondit doucement Legolas.

- Le temps ne s'écoule donc pas de la même façon – murmura Sarah, assez déçue.

Elle repensa alors à leur soirée d'hier, ou du moins le hier de la Lorien. C'est vrai que la nuit avait été plutôt longue. Ils avaient eu le temps de faire plusieurs partis de cartes jusqu'à une heure assez avancée de la nuit, mais ils avaient dormi aussi très longtemps avant que le soleil ne se lève.

- Mais comment est-ce possible? – demanda-t-elle alors, plus perplexe que jamais.

- Il n'y a pas de temps ici, en vérité – poursuivit Legolas – les nuits et les jours s'organisent selon la bonne volonté de la dame Galadriel. C'est elle qui a le contrôle absolu sur tout ce qui vivant, et même non vivant, qui se trouve dans ce royaume.

Les hobbits étaient dépassés par tant de puissance. Ils restèrent encore un moment, et comme la nuit se faisait tardive et noire, Aragorn dit :

- Bon, venez les hobbits, on rentre.

Les hobbits se relevèrent pour le suivre, sauf Sarah, qui restait toujours assise contre un arbre.

- Tu ne viens pas? – lui demanda Merry.

Elle secoua la tête sans répondre. Merry haussa les épaules, et suivit les autres pour descendre de la colline.

- Êtes-vous sûre de connaître le chemin de retour? Legolas et Gimli sont déjà partis, et je dois reconduire vos amis.

- Ça va, je connais – répondit-elle.

- Je vais rester avec elle – décida Frodon.

- Parfait. Bon, venez maintenant mes amis.

Les hobbits suivirent le Dunedain, et bientôt leurs silhouettes disparurent sur le versant par où ils étaient descendus. Frodon vint s'asseoir à côté de Sarah. Au bout d'un temps, il demanda :

- Dis, tu te rappelles au tout début de notre voyage? Cette nuit où Gandalf… - il baissa le ton avec tristesse – nous a raconté l'histoire de l'anneau?

- Oui?

- Tu avais dit que s'il te racontait cette histoire, tu lui dirais en échange comment ça se faisait que tu comprenais l'elfique.

- Oui, je me rappelle.

- Tu ne l'as pas fait en fin de compte n'est-ce pas? – dit-il avec un petit sourire.

- Oh je vois. Tu veux connaître la réponse maintenant, c'est ça?

- Eh bien…oui – fit-il timidement – je suis assez curieux de le savoir.

Sarah arracha une petite poignée d'herbe et la tritura entre ses doigts.

- C'est simple – fit-elle enfin – quand j'ai étudié l'art de la guérison, beaucoup de notions étaient en elfique, les elfes étant les meilleurs guérisseurs de la Terre du Milieu. Ce n'était que des formules pour mieux comprendre les choses, mais quand j'ai commencé à l'étudier, cette langue m'a tellement intéressée que je me suis résolue à l'apprendre en entier.

Elle avait dit cela d'un ton trop dégagé pour l'être vraiment. Frodon regarda ses pieds, se sentant très mal à l'aise. Quand il leva la tête vers sa compagne, il remarqua que cette dernière évitait son regard. Il se sentit très malheureux ; il aimait bien cette amitié naissante avec la jeune hobbite, et se maudit d'avoir tout gâché par ses questions indiscrètes.

- Écoute – dit-il enfin – je suis vraiment désolé pour ce qui s'est passé dans la Comté à ce moment-là. Je regrette vraiment.

Pourrais-je arranger les choses ainsi? – pensa-t-il. Il n'en était pas sûr. Sarah promena sa main sur ses genoux repliés contre elle, laissant ses longs cheveux cacher son visage.

- J'imagine que tu ne faisais que ton travail – répondit-elle.

- Mais – se stupéfia Frodon – mais j'aurais dû te laisser une chance, au moins. Quand tu as été à l'œuvre à Fondcombe, je savais que tu deviendrais une grande guérisseuse.

- Tu es au courant? – répondit-elle, surprise.

- Eh bien… Gandalf avait fait allusion à ton intervention. Oh, mais il n'a rien dit de précis, il a juste évoqué le fait, c'est tout.

- C'était supposé être un secret.

Frodon se tendit. Il avait l'impression qu'il avait soulevé un autre point sensible.

- Excuse-moi – murmura-t-il – oublie tout ça, veux-tu?

Sarah lui adressa alors un sourire sympathique :

- Non, au contraire parlons-en. Ça devient un peu trop lourd pour que je le garde pour moi. Je sais que ça ne paraît pas, mais c'est une grande responsabilité que j'ai du mal à accepter encore.

Frodon soupira de soulagement, puis la regarda avec curiosité. Que voulait-elle dire? Sarah observa les étoiles pendant longtemps, semblant être perdue dans ses pensées. Finalement, elle parla doucement :

- Selon Grands Pas, j'ai une sorte de don. Selon lui, je suis capable de faire certaines choses…qui peuvent paraître impossibles, et qui le sont vraiment, dans mon opinion. J'aurais ainsi la capacité de pénétrer dans l'esprit des gens et de voir certaines choses qui se passent ailleurs, ou qui ne se sont même pas encore passées. Ça paraît absurde.

Frodon était impressionné. C'était vraiment une grosse révélation pour lui. Il croyait que seuls les magiciens ou les elfes avaient ce genre de pouvoirs, mais comment cela se pouvait-il qu'un hobbit…

- Mais – dit-il – si Grands Pas t'a dit tout ça, c'est que ça doit être vrai. Le connaissant, je ne pense qu'il aurait raconté du n'importe quoi.

- Et il ne l'a pas fait – affirma-t-elle – d'ailleurs c'est pour ça que j'ai été capable de te guérir, Frodon. J'ai en quelque sorte pénétré dans ton esprit, et je pense que j'ai dû combattre contre l'obscurité qui était alors présent et qui te faisait du mal. Mais cela requiert beacoup d'énergie, et c'est pour ça que j'ai dormi ensuite pendant une semaine. En plus, j'ai agi sans en être consciente. Bref, tout est très compliqué.

- Ainsi, c'est bien toi qui m'a sauvé, et pas le Seigneur Elrond.

Ses yeux bleus la fixaient avec insistance. Sarah se sentit rougir.

- Bah, c'est grâce à lui aussi, c'est lui qui a retiré le morceau de lame.

Frodon hocha pensivement la tête. Il se sentait extrêment reconnaissant envers ces deux personnes. Puis, il repensa à ce que Sarah lui avait également confessé.

- Et tu peux voir l'avenir aussi? – demanda-t-il.

- Ce n'est pas exactement ça… moi même je ne le comprends pas très bien encore. Je pense que je peux être témoin de certaines choses importantes qui sont en train de se passer, ou qui vont se passer.

- C'est un don magnifique…et sûrement très utile aussi j'imagine. Mais, comment est-ce possible?

- Ça – soupira Sarah – je ne le sais pas. C'est pour ça que c'est un don j'imagine. Mais le problème est que je me peux pas le contrôler. Grands Pas ma dit qu'il me faudrait beaucoup de pratique pour y arriver. Mais je ne sais pas comment il faut faire, et ça ne m'est pas encore arrivé de prévoir quoi que ce soit. En plus, il dit qu'il me fait confiance pour que je vous aide par la suite, mais je me sens vraiment indigne de sa confiance. Je ne vois vraiment pas comment je pourrais le faire, ça me paraît si désespéré! – finit-elle d'une voix anxieuse.

Après cela le silence retomba. Finalement, Frodon posa une main rassurante sur son bras, et dit :

- Tu pourras y arriver. Aies une autre discussion avec lui, et demande-lui ce qu'il faut que tu fasses, et comment tu dois t'y prendre. Moi aussi, j'ai confiance en toi.

Sarah le regarda avec gratitude. Elle se sentait beaucoup mieux maintenant qu'elle en avait parlé à quelqu'un, surtout que ce quelqu'un la comprenait et l'encourageait.

Sur ce, les deux hobbits se replongèrent chacun dans leurs propres réflexions, fixant les étoiles qui brillaient, scintillaient, là-haut dans le ciel nocturne. Un vent doux commença à souffler, et ils sentirent son souffle caressant doucement leur visage. Il amenait avec lui des effluves de fleur et de l'herbe, les odeurs de la nuit. Ils sentirent alors comme une bulle de bien-être les envelopper tout entiers.

- Comme j'aimerais que ce moment dure pour toujours – soupira la jeune hobbite.

Frodon approuva silencieusement, bien qu'avec l'annonce de leur départ, une ombre était retombée sur son cœur. Sarah sembla deviner son état d'esprit, car elle posa doucement une main sur son genou.

- Aies courage – dit-elle simplement.

Frodon se sentit troublé, éprouvant quelque chose qu'il n'avait encore jamais ressenti auparavant. Une sorte de tendresse, d'euphorie, de joie de vivre. Lentement, timidement, il prit cette main posée sur son genou. Il s'attendit un peu à une réaction de refus de la part de sa compagne, mais cette dernière, affichant d'abord un air neutre, étira ses lèvres en un sourire.

- Merci pour tout – murmura-t-il, ému.

- Mais je n'ai pas fait grand' chose – répliqua-t-elle doucement – ou du moins ce que toute autre personne aurait fait à ma place.

- Ça, je n'en suis pas si sûr.

Sarah levales yeux sur lui. Ses yeux bleus lui souriaient, et au fond de ses prunelles il y avait cette sorte de douceur exquise, de sérénité, d'innocence, qui répandait la chaleur dans tout son corps, qui faisait battre son cœur plus vite. Presque dans un murmur, elle dit :

- Merci… aussi…d'être là avec moi, de me donner le courage de continuer, d'affronter ce qui nous attend.

Les deux hobbits se regardèrent dans les yeux, ceux de Sarah émettant une sorte de lumière qui apasait le cœur de Frodon. Le vent sur la colline commença cependant à souffler plus fort, et l'air fraîchissait. Sarah frémit légèrement sous sa fine chemise. Aussitôt, Frodon enleva sa cape, qu'il portait partout avec lui, et entreprit de la poser sur les épaules de la jeune hobbite.

- Non…vraiment…est-ce nécessaire? – demanda-t-elle, un peu gênée.

- J'insiste. À moins que tu veuilles attraper un rhume et retarder notre départ? – ajouta-t-il d'un ton malicieux.

Sarah eut un sourire.

- Figure-toi que ça ma plairait bien! Mais – poursuivit-elle en redevenant sérieuse – il commence à faire frais, et tu auras besoin de ta cape toi aussi. J'y pense maintenant, j'aurais du amener aussi la mienne.

- Oh, ça ira pour moi, je n'ai pas froid – fit-il en haussant les épaules.

- Cette fois, c'est moi qui insiste!

Ce disant, elle prit un pan de la cape et la jeta par dessus l'épaule de son compagnon. Frodon resta agréablement surpris un moment, puis eut un rire affectuex et nerveux à la fois.

- Eh bien…voilà une bonne idée – balbutia-t-il, ne sachant pas trop quoi dire.

La cape était grande, mais pas assez pour recouvrir deux personnes à la fois. Ls deux hobbits se rapprochèrent alors l'un de l'autre jusqu'à se toucher. Ils restèrent longtemps ainsi, chacun ressantant fortemement la présence de l'autre. À présent au chaud, et avec à son côté la présence plus que rassurante de Frodon, Sarah sentit peu à peu ses paupières devenir lourdes, puis elle dodelina de la tête, et finalement s'assoupit. Sa tête appuyée contre le tronc de l'arbre glissa doucement sur l'épaule de Frodon.

Ce dernier retint sa respiration, émerveillé au plus haut point par ce qui arrivait, tous ses sens étant en ébullition. Le sang battait à ses tempes ; son cœur semblait sur le point d'esploser d'émotion. Mais, mais qu'est-ce qui m'arrive? – se demanda-t-il, effaré.

Il reporta son attention sur la hobbite appuyée contre lui, il écouta sa respiration régulière et observa son visage paisible. « Qu'elle est jolie comme ça! Non, je dirais même magnifique! Elle l'a toujours été. » - pensa-t-il encore – je crois bien que…est-ce possible? Oui, il fallait bien qu'il se rende à l'évidence : il était amoureux d'elle. C'était la première fois qu'il éprouvait un sentiment aussi fort, qu'il en fut bouleversé. Cédant alors à une impulsion momentanée, il saisit précautionnausement Sarah par la taille, de peur de la réveiller, puis la serra tendrement contre lui.

Sarah hésitait encore entre le monde réel et celui des rêves. Une brume se mit alors à envelopper la place où elle était assise. Alarmée, elle se mit debout d'un bond. Frodon avait disparu, et les arbres diminuaient de volume sous ses yeux.

Un sentiment d'urgence, assez familier, mais pas moins désagréable, s'empara de tout son être. Elle commença à courir, pour descendre la pente de la colline. « Plus vite! Plus vite! Ou ce sera trop tard! » Elle ne savait pas ce qu'elle pourchassait avec autant de désespoir, elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle cherchait. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'il lui fallait continuer à courir, toujours et toujours plus vite.

Des ombres glissèrent dans son champ de vision, et elle zigzagua pour les éviter. Le tronc sur lequel elle avait trébuché la première fois, dans son rêve, apparut devant ses yeux, mais cette fois, elle sauta par dessus. Prise dans son élan, elle dévala le reste de la pente, qui lui semblait sans fin. Finalement, une silhouette noire et solitaire se dressa devant elle. Dès la seconde où elle la vit, elle sut que son but était atteint, elle ne pouvait aller plus loin. La silhouette se tourna vers elle ; Sarah ne pouvait pas voir son visage. Alors qu'elle ralentissait, de l'écume commença à se former derrière la silhouette de l'inconnu, formant une vague en forme de griffe. Avec un rugissement elle engloutit l'inconnu.

Sarah sentit son cœur flancher, et le désespoir de la perte l'envahir. Elle commença à crier : « Non! Non!… » Et ce fut le noir complet.

- Sarah! Sarah! Qu'est-ce qui t'arrive?

La jeune hobbite ouvrit lentement les yeux. Elle se sentait épuisée, comme si elle avait vraiment couru pendant tout ce temps. Elle discerna alors le visage de Frodon penché sur elle, qui traduisait l'inquiétude.

- Ce n'est..rien – dit-elle sans trop de conviction.

Elle tremblait en fait de tous ses membres, l'image de la silhouette engloutie par les vagues plus présente que jamais dans sa tête. Complètement bouleversée, elle ne put ravaler les larmes qui lui montaient aux yeux. La voyant ainsi bouleversée, Frodon, qui l'avait lâchée à cause de son cri, la serra de nouveau dans ses bras, tout en la berçant doucement et en lui chuchotant des paroles rassurantes.

- Chut…ça va aller, ce n'était qu'un cauchemar, voyons donc…allons…

Quand enfin elle fut plus calme, elle réussit à prononcer :

- Non Frodon… je pense bien que… c'est enfin arrivé…

Ses paroles étaient entrcoupées, et elle aggripait le bras de Frodon pour chercher du réconfort et comme si sa vie en dépendait.

- Que veux-tu dire? – demanda ce dernier – qu'est-ce qui est arrivé?

- Une…une vision! Juste comme Grands Pas l'avat dit! Et c'est finalement arrivé. Oh Frodon j'ai si peur!

Frodon, ne pouvant pas croire ce qu'il entendait et ravagé par la souffrance qui se lisait sur le visage de Sarah, l'enlaçant dans une étreinte qui se voulait tranquilisante. Ensuite, quand il pensa qu'elle s'était calmée un peu, il la fit le regarder dans les yeux, et lui dit avec hésitation :

- Écoute, et si tu me racontais un peu ce que tu as vu? Peut-être que tu te sentiras mieux après.

Mais Sarah secoua lentement la tête, et regarda ailleurs. Elle savait qu'elle n'était pas prête à revivre ce qu'elle avait vu. D'ailleurs l'événement en lui-même n'était pas aussi traumatisant, mais c'est le sens que cela revêtait, qu'elle ne pouvait exprimer, cette sensation de perte…comme si tout d'un coup on avait tout perdu et s'était retrouvé seul au monde. Frodon comprit, et lui offrit de rentrer, ce qu'elle accepta volontiers. Quand elle se sentit assez forte pour se mettre debout, à demi appuyée contre Frodon, à demi marchant par elle-même, les deux hobbits rentrèrent lentement à la demeure de la dame Galadriel.


Et voici enfin un autre chapitre! Bon, ça m'a pris plus de temps que prévu pour le finir, parce que personnellement, c'est un chap très important pour moi, que j'ai pris du plaisir à écrire, etc. Et j'ai dû changer plus de la moitié au moins trois fois, jusqu'à ce que je sois satisfaite. J'espère donc qu'il a vous plut à vous, et laissez moi donc quelques reviews pour m'en faire part de vos opinions:p.