L'ombre de Dol Guldur

Chapitre 21 : Tisseur de paix

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Legolas ouvrit les yeux lentement. Il était couché sur le côté, et il sentait Elrohir allongé dos contre lui. Le soleil les éclairait faiblement à travers les frondaisons des arbres. Il prit le temps de se réveiller tout à fait, remua un peu, et soupira... Elrohir s'éveilla et se tourna vers lui avec un sourire ravi avant de mettre un doigt sur ses lèvres : Estel était couché derrière lui, le pouce dans la bouche. Legolas cilla, regarda un court instant l'enfant endormi, et sans prononcer un mot il se rallongea en s'appuyant sur Elrohir qui venait de s'asseoir. Tenu fermement par les bras de son ami, respirant son odeur familière, il se laissa aller à un sommeil profond et tranquille... Elrohir, lui, continuait de sourire bêtement en le regardant dormir.

Les sabots des chevaux faisaient craquer les branches mortes qui jonchaient le sol. Elrohir se leva à l'arrivée des cavaliers et les salua : son père et ses guerriers n'avaient pas tardé autant qu'il l'avait craint. Elrond répondit à son salut, puis sauta de selle et sans plus attendre s'avança vers Legolas, abandonnant à son fils la responsabilité de sa troupe. Tandis qu'Elrohir distribuait des consignes, Elrond envoya Estel chercher de l'eau pour les chevaux – inutile de le laisser se morfondre à observer des blessures malsaines putréfiées par la magie noire... Legolas se tenait debout et le regardait venir sans émotion apparente ; et c'est seulement quand Elrond prononça son nom qu'il se laissa littéralement tomber dans les bras du semi-Elfe. Surpris, celui-ci recula d'un pas avant de refermer les bras autour du jeune homme qui s'appuyait sur son épaule ; et par réflexe il se mit à lui caresser les cheveux, faisant fi des convenances et du regard de ses hommes derrière lui. Legolas, en cet instant, n'était pas plus prince qu'Elrond n'était chef de guerre ; et c'est comme un oncle qu'il le tint contre lui jusqu'à ce que les jambes de Legolas se dérobent sous lui et qu'il glisse à terre. A ce moment, Elrohir siffla pour rappeler les soldats à l'ordre et entreprit de les envoyer monter un camp plus loin ; lui-même partit rejoindre Estel avec de nouvelles outres d'eau à remplir. Alors, Elrond et Legolas restèrent seuls ; et là, ils purent parler.

Quand Elrohir revint auprès d'eux avec Estel, deux soldats montaient une tente à part ; et Legolas, assis par terre, écoutait Elrond qui se tenait accroupi devant lui. Il leur jeta un regard interrogateur qu'aucun des deux ne remarqua, et passa son chemin pour s'en aller faire boire les chevaux. Le camp était en grande partie monté et ceux qui avaient déjà terminé de s'installer ôtaient leurs armures ou bouchonnaient leurs chevaux. Les bavardages semblaient joyeux, chacun ayant pu voir le prince de Mirkwood en vie et dans un état de santé qui semblait relativement correct. Elrohir pensa avec amertume qu'aucun d'entre eux ne connaissait l'existence de la blessure infligée par la lame de Morgûl, et qu'ils avaient la chance d'avoir une foi sans limite en les capacités des princes guerriers. Mais ces blessures noires étaient particulières, et la magie des elfes ne pouvait jamais totalement y remédier. Elrond avait déjà soigné Legolas lors de ces quelques crises où son état de santé se dégradait brutalement ; mais cela durait rarement plus d'une ou deux semaines et Legolas était alors étroitement surveillé par des guérisseurs... et surtout au chaud dans une chambre. Ce n'était pas le cas actuellement : Legolas avait déjà passé plusieurs semaines à errer dans la nature, ne se nourrissant que de fruits, se reposant à peine et incapable de soigner de lui-même sa blessure. Son état physique n'était pas reluisant après ces errances, et Elrohir ne savait même pas ce qui avait pu lui arriver depuis le moment où ils avaient été séparés par l'attaque des orcs.

Estel, près de lui, restait silencieux et s'acquittait de ses tâches sans lever les yeux. Elrohir le savait épuisé nerveusement mais ne fit pas de commentaires. Un enfant n'a pas sa place aux côtés des guerriers lorsque les temps s'assombrissent. Témoin de la chute de Legolas du haut des falaises de Bruinen, Estel s'était mit en tête de partir à sa recherche et regrettait amèrement de n'être pas resté à Fondcombe. Il suivait son grand frère sans rechigner, alors qu'il aurait voulu être seul, mais il avait pourtant compris que seul, il n'aurait ni trouvé Legolas ni probablement survécu à son expédition. Neuf ans... neuf ans seulement... Il pensa à cet instant qu'il était certainement le seul enfant humain de toute la Terre du Milieu à avoir vu un prince guerrier dans un tel état sans raison apparente, et l'expression lui vint à l'esprit : « mort à la guerre »... Legolas ne mourrait pas à la guerre. Il mourrait... d'une blessure infectée ? D'une bête estafilade ? En dehors même d'un combat ? Cela allait à l'encontre de tout ce qu'on lui avait apprit... « car les Elfes ne meurent, à moins que ne meure le monde ou que leur cœur ne se brise ». On ne lui avait pas vraiment expliqué pourquoi Legolas, lui, avait reçu le don de laisser sa vie s'échapper de lui – car assurément, pour les Elfes, cela semblait être un don. Elrohir, soudain, lui tapa sur l'épaule, interrompant le fil de ses pensées moroses :

- Tu fais mal au cheval !

L'enfant, surpris, sortit de ses pensées et regarda ce qu'il faisait : la brosse métallique qu'il passait dans les crins du cheval avait laissé des traces sur la peau, à travers la robe brune. Effrayé, il passa délicatement l'autre main sur la griffure et lâcha la brosse dans l'herbe. Elrohir la ramassa sans mot dire, la rangea dans le sac de cuir qu'on avait posé dans l'herbe, et laissa l'enfant s'occuper de l'animal.

Estel caressait la monture, s'excusant à voix très basse de lui avoir fait mal, et passa la main sur les naseaux veloutés. Le cheval, rasséréné, se laissa cajoler et posa la tête sur l'épaule du petit garçon. Estel appuya la sienne sur la joue de l'animal, et, continuant de lui parler doucement en elfique, laissa couler ses larmes. Le temps s'écoula sans qu'il y prît garde, car il trouvait du réconfort dans la proximité du corps chaud et puissant du cheval de bataille. L'animal releva la tête et poussa le petit garçon du museau pour l'écarter de lui. Estel avait cessé de pleurer. Une main se posa sur son épaule, et un soldat se pencha vers lui :

- Viens dormir, petit... il est tard.

Il se laissa conduire à une tente que partageaient déjà deux Elfes, et s'endormit comme une masse sur la paillasse qu'on lui désigna.

Pendant ce temps, Elrond et Legolas s'étaient eux aussi abrités dans la tente à l'écart. Ils y avaient allumé un brasero, et Legolas s'endormait déjà sur un lit de camp de fortune. Elrond avait nettoyé et pansé la blessure de sa nuque, et, après lui voir fait avaler quelques breuvages de sa fabrication, s'occupait dorénavant de soigner les multiples plaies que le jeune Elfe portait aux jambes et aux pieds. Trois semaines sans bottes... quelle idée !

Elrohir entra dans la tente alors qu'Elrond entourait de bandages propres les pieds de Legolas. Il le laissa finir, assis sur le deuxième lit de camp. Quand il eut terminé, son père se rinça les mains et, enfin, se tourna vers lui :

- Qu'es-tu venu me dire, mon fils ?

Elrohir fronça les sourcils : son père paraissait las et vaguement inquiet. Il lui en fit la remarque au lieu de répondre à sa question, mais Elrond lui offrit un sourire désarmant :

- Rassure-toi, ses blessures ne sont pas très graves. Certaines sont profondes et salies, mais il guérira assez vite.

- Vous n'êtes pas aussi tranquille que vous le dites, père.

- Non, c'est vrai. (Elrond s'assit à son côté sur le lit) Legolas m'a raconté des choses, beaucoup de choses. De nombreuses nouvelles sont très inquiétantes, ou du moins, perturbantes.

- Il ne m'a rien dit encore de ce qui lui est arrivé depuis que nous avons été séparés.

- Et je ne te le dirai pas encore.

Elrohir tiqua, mais Elrond posa la main sur son bras. Ses yeux gris reflétaient une grande tristesse, mais son fils connaissait sa sagesse et ne protesta pas. Il baissa les yeux.

- Il n'est pas temps que je le sache, je suppose.

Un court silence.

- Tu étais venu me demander quelque chose ?

- Laissez-moi la moitié de vos soldats, je repars dès l'aube chercher mon frère... Avoir retrouvé Legolas a rempli mon cœur de joie, mais je ne puis oublier Elladan. Legolas n'a pas su me dire où il se trouvait... Il m'a juste dit... qu'il l'avait abandonné.

Les mâchoires d'Elrohir étaient contractées, ses poings resserrés. Sous sa paume, Elrond sentait les muscles durcis de l'avant-bras de son fils. Il savait ses sentiments, ses pensées. L'hésitation entre l'amitié la plus forte et la sensation de trahison. Son meilleur ami avait abandonné son jumeau ; et cela il ne pouvait l'accepter. Elrohir sentit un bras passer autour de ses épaules et se laissa attirer vers son père ; et il écouta ses mots apaisants qui entraient dans son esprit pour former une bulle de calme et de sécurité. La magie de son père l'avait toujours étonné : il possédait des dons que les autres Elfes n'avaient pas, la faculté instinctive d'apaiser les tourments. Il se laissa emporter par le rêve qu'Elrond tissait pour lui, et tomba endormi.