Chapitre 21 : L'étoile qui commence
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C'est une fin d'après-midi d'hiver. Ce genre d'après-midi où le soleil, en descendant, baigne tout d'une lumière rasante, mordorée, qui fait luire les boiseries de la pièce comme si elles s'étaient soudain changées en bronze.
La fumée s'élève de ma tasse, je la contemple qui s'enroule sur elle-même, évanescente, avant de disparaître dans l'air chaud et doré. Le chat de la maison est ramassé sur la table, entre la théière tiède et l'assiette désormais vide de ma part de tarte du goûter, ensommeillé, rond et roux comme une miche de pain. Lorsque l'horloge sonne, le matou ouvre les yeux, ses prunelles bleu foncé luisant comme deux cabochons de topaze.
Je me souviendrai de cette après-midi parmi toutes, pas uniquement parce que j'aime les après-midi d'hiver, mais parce que dans quelques minutes, mon père entrera dans la cuisine, venant m'annoncer la nouvelle.
Il y a une personne de plus qui habite la maison désormais.
J'ai toujours eu l'habitude de voir ma mère pâle, avec une mine fatiguée – ou peut-être est-ce la mélancolie naturelle de sa physionomie qui lui donne cette expression ? – mais cette fois, elle semble plus frêle et maladive que jamais.
Pourtant, elle me sourit, avec une expression comblée que je ne lui connaissais pas encore. Elle tient dans ses bras ma petite sœur, âgée d'à peine quelques heures.
Je sais déjà comment elle s'appelle. Ma mère a répété de nombreuses fois que si elle donnait le jour à une fille – ce qui était son souhait le plus cher – elle la prénommerait Danica.
Elle m'a expliqué que Danica signifiait l'étoile du soir. L'enfant que je suis ce jour-là trouve ce nom agréable, il est rond, chaud, accueillant.
J'aime l'idée d'une petite sœur qui s'appelle comme ça, qui partage le nom d'un astre.
Ma mère est allongée dans son lit, mais la disposition de la chambre a quelque peu changé, un large sofa est désormais installé à côté.
Mon père m'a expliqué que plusieurs personnes allaient rendre visite à la nouvelle venue, mais j'ai la chance aujourd'hui d'être le tout premier à la rencontrer. Il me demande si je veux prendre ma petite sœur, et je réponds un oui intimidé. Ma mère, elle, ne semble pas emballée par l'idée, et j'ai la sensation que c'est quasiment à contrecœur qu'elle laisse son époux prendre la petite.
« Fais attention, ne la laisse pas tomber, supplie ma mère. Sois délicat. »
Mon père me fait asseoir sur le sofa avec le nourrisson dans les bras, tandis qu'elle continue à me recommander de ne pas trop le serrer, de bien maintenir sa tête droite. Je m'exécute scrupuleusement. Calé entre les coussins, sous l'œil anxieux de ma mère, j'étudie la nouvelle venue.
Je suis perplexe, car on m'a toujours dit que les bébés pleuraient. Or, cette petite sœur que je rencontre est parfaitement calme et silencieuse.
« Bonjour Danica », tenté-je.
Comment peut-il exister quelque chose d'aussi minuscule ? Je suis absolument fasciné par sa petitesse. Son visage, son nez, ses doigts microscopiques, tout est incroyable. Je parle à voix basse, je m'imagine que puisqu'elle a de toutes petites oreilles, une voix normale serait pour elle semblable à celle d'un géant tonitruant, et pourrait l'indisposer.
Ses yeux clairs fixés sur moi, elle paraît attentive. On dirait qu'elle réfléchit, qu'elle tente de percer calmement on ne sait quel mystère.
« Je m'appelle Jonášek, continué-je, je suis ton grand frère. »
Mes parents, attendris, commentent la scène, mais je n'entends pas ce qu'ils disent. Toute mon attention est focalisée sur elle, elle, mon incroyable petite sœur.
Je n'ai jamais rien vu d'aussi magnifique.
Elle a déjà de tout petits cheveux, d'une finesse et d'une douceur inimaginables, que j'ose caresser timidement du bout des doigts, et j'ai l'impression d'effleurer le duvet d'un poussin. Je touche ses mains miniatures, ses ongles infimes. Ses yeux, immenses en comparaison du reste, semblent vouloir boire le monde, et moi avec.
Je pressens confusément qu'à partir de ce jour, rien ne sera plus pareil. Je ne serai plus jamais seul. Je me rends soudain compte que j'ai en fait attendu Danica toutes ces années, pour être enfin complet, pour avoir une véritable place dans le monde.
À cet instant, vient de se nouer le plus profond amour de toute ma vie.
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Le soir s'apprête à tomber. Un rougeoiement intense s'est emparé du ciel, s'y diffusant par capillarité comme de l'encre sur une feuille détrempée, ou du sang coulant dans un verre d'eau. La couleur agressive du crépuscule écrase Woodbury de sa majesté. Ici, en bas, personne ne pense à admirer le coucher de soleil, ce soir-là. Woodbury est repliée sur elle-même, recroquevillée peureusement derrière ses épais murs comme un animal frileux.
La lourde porte d'entrée à doubles battants qui avait été démolie par un obus de tank a été réparée à la hâte, des morceaux d'acier assemblés les uns sur les autres en un puzzle disparate, rapiécés comme un patchwork métallique cousu au fer à souder. Woodbury feint d'avoir pansé ses plaies, mais le regard et l'expression des hommes qui montent la garde en haut de la porte ne trompent personne : la blessure la plus grave est à l'intérieur. Derrière les murs. En eux-mêmes.
Dans l'air immobile du soir, un moteur vrombit dans le lointain, et un véhicule apparait au bout de la route qui mène à la ville. Ils le regardent arriver, à la fois anxieux et plein d'espoir. Ce n'est pas la jeep avec laquelle leur chef est parti la nuit précédente. C'est un vieux pick-up dont la couleur terne disparait sous une couche de poussière ocre.
La voiture freine à quelques mètres de la porte. Ils en ont déjà reconnu la conductrice, bien avant qu'elle ne coupe le contact. La portière grince et Michonne pose pied à terre. Elle ne dit rien, ne fait rien, se contente de fixer la porte, le visage fermé, les sourcils froncés.
Il y a deux corps inertes dans le haillon du pick-up.
Elle se tient là, droite, inflexible. Son long sabre, sur lequel elle s'appuie, semble un sceptre autant qu'une béquille. Sous un pull over, une blessure au côté a détrempé de sang toute la jambe de son pantalon, encore poisseux. Ses chaussures sont également couvertes de poussière rouge. Ses yeux sont terribles. Elle attend, sans un mot.
Les hommes la fixent et se regardent les uns les autres, s'interrogeant muettement. Leurs mains sont crispées sur leurs armes, leurs expressions nerveuses, farouches. L'un des deux hommes allongés dans le pick-up, tout le monde l'a reconnu.
Un grincement vient déchirer le silence. La porte s'ouvre. Un homme se tient juste de l'autre côté.
Milton Mamet.
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Un matin nouveau se lève, celui du jour suivant, et la journée précédente tout comme la nuit ont été incroyablement longues et difficiles. Pas grand monde n'a dormi, dans l'attente anxieuse de la tempête qui menaçait, l'orage arrivé l'avant-veille sous la forme d'un pick-up sali de poussière. Mais au matin Woodbury est encore là. Rapiécé à la hâte comme son portail, encore fragile et incertain, mais encore là.
Alors que la médecin officielle de Woodbury et ses assistants s'affairaient autour du lit d'une Michonne inconsciente et dont le pronostic vital demeurait en jeu, Milton, de son côté, affrontait les habitants, leur colère, leurs question et leurs peurs.
D'abord bouleversés et terrifiés par la mort du Gouverneur, et encore davantage par l'explication sincère que Milton leur donna pour justifier cette mort, ils furent progressivement rassurés par le scientifique. La confrontation fut par contre beaucoup plus tendue avec les hommes d'armes, ceux qui se trouvaient juste avant sous les ordres directs de Blake, et surtout de son bras droit, Merle Dixon. Ces hommes n'apprécièrent guère la possibilité d'un changement de régime, encore moins lorsque ce fut ce type fluet à lunettes, cet intello à sang de navet avec qui ils n'avaient jamais sympathisé et qui ne leur inspirait pas le moindre respect ni la moindre autorité, qui vint le leur annoncer.
La situation menaça rapidement de basculer. Les hommes avaient l'avantage des armes, et ils ne tardèrent guère à se dire que, puisque Milton venait de s'offrir son petit coup d'état, l'un d'entre eux pourrait faire de même, en mieux et plus radical disons.
Mais au moment où Milton semblait sur le point de perdre pied, incapable d'asseoir son autorité, une voix s'éleva en sa faveur, chargée d'orage, de force et de menace.
Tous se tournèrent vers une Michonne tout juste levée de son lit, à la surprise générale et contre tout pronostic médical, appuyée contre le montant de la porte mais déjà armée de son katana, et flamboyante de charisme et d'autorité, telle une apparition guerrière.
Malgré ses blessures, elle semblait invincible, et l'effet fut immédiat sur l'assistance.
Elle résuma la situation en une seule tirade :
« Vous pliez, vous dégagez, ou vous m'affrontez moi. Pas de quatrième option. »
La plupart des personnes présentes choisirent la première. Aucun ne voulu tenter la troisième.
Ces types ne respectaient pas grand chose, mais la loi du plus fort, oui. Tous savaient déjà que la guerrière au sabre avait eu successivement la peau du chasseur à la baïonnette et du Gouverneur.
Le Roi est mort, vive la Reine.
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Phillip Blake avait comme habitude de parler publiquement à ses administrés depuis le balcon de son appartement, qui lui servait également de bureau. Pour ce qu'il faut bien convenir d'appeler son premier discours en tant que nouveau dirigeant, Milton avait décidé de l'imiter.
Pas uniquement pour le symbole, mais surtout parce qu'il venait de passer de nombreuses heures dans ce bureau, à étudier la masse de registres, de notes, de dossiers, de journaux de bord, laissés par son prédécesseur. Tout ce qu'il y avait à savoir de Woodbury au cours de l'année écoulée. Blake n'était pas qu'un leader charismatique et autoritaire, c'était aussi et de façon plus méconnue un gestionnaire acharné, dévoué, un homme qui avait su organiser et diriger une communauté entière complètement seul et dans ses moindres détails.
Milton avait pleuré cette nuit-là, lorsqu'il s'était rendu compte - à retardement et de plein fouet - qu'il venait de perdre quelqu'un qu'il aimait. Un homme qui avait tant changé, mais dont il retrouvait maintenant les vestiges, la trace, celle de quelqu'un qui avait travaillé d'arrache-pied, qui avait voué son existence à donner vie à un rêve. Un visionnaire et un sauveur, à qui Woodbury devait tout.
Secrètement, Milton Mamet avait pleuré son meilleur ami. Et l'avait remercié.
Il lui fallait maintenant poursuivre ce travail titanesque, pas juste continuer, mais changer, améliorer, réparer les erreurs du passé. Il ne s'en sentait pas les épaules… alors il décida de ne pas faire semblant. Il ne serait pas un chef, pas un guerrier, pas un nouveau Gouverneur. Il serait juste Milton.
Lorsqu'il s'avance jusqu'au bord du balcon, il se sent déjà ridicule et regrette ce choix. Le Roi en hauteur, le Peuple en bas, c'est une mauvaise caricature, et ce n'est pas ainsi qu'il souhaite dialoguer avec ses égaux. Mais c'est déjà trop tard, tous l'ont vu et attendent désormais sa réaction.
Ils sont une soixantaine, Milton sait déjà que plusieurs habitants ont quitté la ville au cours des dernières vingt-quatre heures, préférant tenter leur chance ailleurs, seuls - nul n'a cherché à les retenir. Ce matin, venus pour l'écouter, il y a des hommes, des femmes, des enfants, des adultes, de gens de toutes origines. Certains sont des vieillards fragiles et perdus dont les problèmes de santé les auraient condamnés d'avance sans Woodbury et son petit centre médical, d'autres sont des survivants endurcis qui vivent quasiment la main sur la crosse de l'arme qui ne les quitte jamais.
Et pourtant, chaque homme et chaque femme qui se trouve là ce matin à une raison pour vouloir continuer à vivre à Woodbury. Ils sont ceux qui sont restés. Pour Milton, pour entendre ce qu'il avait à leur dire. Les gens lèvent vers lui une foule de visages différents unis dans la même expression d'attente. Pour certains, elle est suspicieuse, pour d'autres, anxieuse.
Tout d'abord, bien qu'il se trouve en haut, et eux en bas, il se sent écrasés par ces regards. Puis il se redresse, et c'est d'une voix claire qu'il s'adresse à ses concitoyens.
« Bonjour à toutes et à tous. On a tous passé une nuit difficile, on a tous besoin de se reposer, mais on sait tous qu'on ne peut pas encore le faire. C'est pourquoi vous êtes là, et moi aussi. Je n'ai pas répété ce discours et je n'ai jamais été un bon orateur, contrairement à mon prédécesseur. Et je sais que vous attendez de moi que je vous dise quelque chose qui va vous rassurer et répondre à vos questions, alors je vais faire en sorte d'aller droit au but.
Phillip Blake est arrivé ici il y a presque un an avec un petit groupe de personnes, j'en faisais partie et certains d'entre vous aussi. Je crois qu'on peut dire sans mentir que nous étions perdus, et désespérés. Mais pas lui. Il avait une vision et une certitude, celles de cette ville. Pas besoin de vous rappeler le travail et le chemin accomplis depuis. Nous avons perdu certains de nos camarades, nous avons accueilli de nouvelles et nombreuses personnes. Nous avons bâti cette communauté, notre communauté. Notre ville, notre foyer. Cela, nous le devons à nos propres efforts, mais avant tout à l'immense force, au dévouement sans limites de cet homme dont nous avons fait notre guide, notre chef, notre Gouverneur, mais que je continue pour ma part à appeler Phillip… car c'était mon ami. Et c'était un homme comme nous.
Nous avons tous été forcés de faire face à des épreuves terribles, lui aussi. Il a d'abord perdu sa femme, puis sa fille. Il en est devenu progressivement fou de chagrin. C'est ce qui l'a mené à faire certains choix pour lui et la communauté, des choix erronés, je le dis et je l'assume. Il s'est enfoncé dans la folie, dans la solitude, dans la violence… il en est mort.
Nous pouvons nous réjouir d'en avoir fini avec un tyran qui était en train de nous conduire à l'abime, ou nous pouvons pleurer sincèrement la perte de notre ami et guide qui nous a offert la chance d'une nouvelle vie, nous pouvons aussi légitimement faire les deux. Mais ce que nous devons surtout faire aujourd'hui, c'est décider quoi faire de nos vies.
Phillip a fondé Woodbury, il en était devenu l'incarnation, l'âme indissociable, sans lui, Woodbury n'aurait pas existé. Alors, sans lui, Woodbury peut-elle continuer à exister ? J'ai décidé de vous répondre oui. J'ai décidé que ça valait le coup de continuer, parce que je fais partie de cette ville, parce que c'est chez moi, et parce que je veux y rester. Pour moi, et pour vous, qui voulez continuer à vivre ici.
Aujourd'hui, je vous propose de me laisser essayer. J'ai envie d'essayer, j'ai envie de servir cette communauté, notre communauté. Certains d'entre vous n'auront pas confiance en moi. Certains préféreront partir. Ok, je comprends, faites ce que vous voulez. Je ne vous demande pas de me faire confiance. La confiance ne se demande pas, elle se mérite.
Je vais travailler chaque jour, chaque seconde à partir d'aujourd'hui, et faire en sorte de gagner votre confiance. Si vous ne devez m'accorder qu'un seul crédit, que ce soit celui-là : croyez-moi quand je vous dis que je vais faire tout mon possible.
J'ai aussi peur que vous pour le futur, mais comme vous j'ai envie d'espérer, d'y croire, de ne pas laisser tomber. Je ne peux pas prédire l'avenir. Je ne peux pas faire de miracle. Je peux seulement vous dire ça : je vais faire de mon mieux.
C'est tout ce que j'ai aujourd'hui à vous offrir, c'est tout ce que je vais vous dire, mais c'est une promesse : je vais faire de mon mieux. »
Milton ferme les yeux à la fin de sa tirade, résigné, désolé, ému. Il n'y a jamais eu nulle part de cri de guerre, de discours politique, de parole de ralliement, de slogan révolutionnaire, qui prétendait juste qu'il suffisait de « faire de son mieux ». Mais il n'avait pas été capable de dire « on va gagner », de clamer « j'en suis sûr » ou « tout ira bien », ou « j'ai la solution ». Tout ce qu'il avait pu dire c'était ça, cette vérité. Je vais faire de mon mieux.
Et pourtant, il les entend applaudir. Il ouvre les yeux et leurs visages ont changé. Certains sont enthousiastes, d'autres soulagés. Plusieurs pleurent. D'autres - ceux qui portent des armes surtout - ont une expression plus difficilement déchiffrable. Tous n'applaudissent pas, mais beaucoup le font avec ferveur.
Milton Mamet retenait son souffle, le voilà qui prend une grande respiration.
Il est trop tard pour revenir en arrière. Tout est à refaire. Et ça commence tout de suite.
« Vachement émouvant », commente Michonne depuis l'endroit d'où elle a suivi sa tirade.
Elle se tient appuyée contre le coin du mur, juste derrière lui. Suffisamment en retrait pour faire comprendre que la parole est à lui, mais suffisamment en pleine vue pour ne laisser aucun doute sur sa prise de position en la matière. Et les gens l'ont regardée autant elle que lui.
Si vous cherchez quelqu'un pour vous rassurer, choisissez la personne la plus intimidante possible, préconisait la sage Madame Hermann.
Michonne a un petit sourire. Dur de dire si elle est sincère ou s'il y a de l'ironie dans sa phrase.
« Ne vous moquez pas de moi.
- Je me moque pas de vous. Si cette ville à la moindre chance de tourner un peu rond à partir de maintenant, ça va être grâce à vous.
- Honnêtement, j'espère. »
Milton se dirige vers la porte. Derrière elle, un nouveau monde de responsabilités, de décisions et de travail l'attend. Avant d'en franchir le seul, il marque un arrêt.
« Alors, vous avez décidé si vous restez ou non ?
- Est-ce que j'ai le choix ?
- Bien sûr que vous avez le choix. Je ne pense pas qu'il existe une seule personne au monde capable d'empêcher une femme comme vous d'aller où elle veut.
- Si je reste, je vais me sentir forcée de vous donner un coup de main pour gérer toutes ces têtes de con de miliciens, et ça m'emmerde déjà.
- Pour être tout à fait sincère, Michonne, je pense qu'il n'y a que vous ici qui en soyez capable. »
Elle a une sorte de sourire cynique.
« Il y en a un qui doit sacrément bien se marrer depuis l'au-delà. »
Michonne et Merle Dixon étaient effectivement bien plus semblables qu'ils ne le pensaient.
« Je ne vous en voudrais pas de ne pas vouloir rester sur le pont d'un bateau qui fait naufrage », déclare Milton.
Elle hausse les épaules.
« Tant qu'il y a pas un navire au fond de l'eau, on peut pas encore parler de naufrage. »
Il sourit et se contente de cette réponse, juste avant de passer la porte et de la refermer derrière lui.
Il sait bien qu'elle ne dira pas clairement qu'elle reste. N'empêche qu'elle reste.
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Michonne récupère la béquille qui était discrètement posée contre le mur, hors de vue. Il va lui falloir un peu de temps et de repos pour retrouver pleinement l'usage de sa hanche et du reste, mais en attendant, nul ne doute que, même boiteuse, elle est de taille à botter les fesses de n'importe qui.
Elle retourne dans le bureau, et s'assied dans le fauteuil où elle se trouvait précédemment, juste à côté d'un lit.
« Alors ? Vous en avez pensé quoi ? »
Je souris doucement.
« C'était parfait », murmuré-je.
J'aimerais faire montre d'un peu plus d'enthousiasme, mais je suis incapable de bouger. J'ai passé les dernières vingt-quatre heures à ne faire quasiment que dormir, c'est la première fois que je parviens à rester éveillé suffisamment longtemps pour avoir un semblant de conversation. La drôle de machine à côté du lit parlait à ma place, sous forme de bips réguliers et de lignes dessinant de rassurantes petites chaines de montagnes, attestant de mon retour aussi inattendu qu'apprécié parmi les vivants.
J'ai l'impression de revenir de très, très loin, et lorsque j'ai vu l'expression sur le visage de mon amie penchée sur moi la première fois que j'ai ouvert les yeux, j'ai compris que ce n'était pas qu'une impression.
Là-bas, au fond de cette carrière, parmi les géants mécaniques déchus, se trouvait un vieux pick-up dont la couleur terne disparaissait sous une couche de poussière ocre. Il avait accepté de se réveiller de son long sommeil et quelques minutes plus tard, mon amie ramassait dans le sable rouge son sabre, sur les flancs de la colline, juste avant de mettre un terme définitif à cette trop longue chasse.
Juste après, elle a choisi de retourner dans l'endroit où elle aurait cru ne jamais plus vouloir revenir : à Woodbury.
Elle y retournait avec deux corps, qu'elle avait hissé à l'arrière du pick-up au prix d'efforts terribles, mais qu'elle avait tenu absolument à ramener avec elle, pour des raisons différentes. Le premier, parce qu'elle voulait que tout le monde puisse le voir mort, et comprenne qu'une époque venait d'être révolue. Et le second, parce qu'à sa grande surprise, elle y avait senti, minuscule, improbable, un cœur battant encore. Alors, sans hésiter, elle avait conduit jusqu'à l'unique lieu où elle savait pouvoir trouver un médecin.
Et elle m'avait sauvé la vie.
Une vie si ténue, si illogiquement persistante, qu'à mon premier réveil, je n'avais pas compris.
« Je suis mort », murmurai-je dans un souffle à peine audible.
Tout était terminé, le dernier acte avait été joué, le rideau était tombé. Que faisais-je encore là ?
Michonne avait répondu par une plaisanterie.
« La mort, de nos jours, c'est plus ce que c'était. Et je vous confirme que vous êtes le plus mauvais tireur que j'ai jamais vu. Les armes à feu, c'est vraiment pas votre truc. »
Elle a ensuite pris mes mains et y a enfoui son visage, pleurant, riant, les embrassant.
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« Je n'ai pas pu applaudir, mais le cœur y était, murmuré-je.
- Les discours c'est bien beau, réplique mon amie, les gens attendent des actes maintenant.
- J'ai confiance en Milton pour ça.
- Ouais, espérons seulement qu'il soit suffisamment dégourdi.
- Vous allez l'aider.
- Je suis déjà en train de le regretter, rétorque-t-elle. Il y a tellement de choses à faire. »
Je vois de l'appréhension dans son regard.
« Vous allez être parfaite.
- J'aurai sans doute besoin d'un peu d'aide moi aussi, admet-elle.
- Une petite citation inspirante de temps en temps ?
- Ce genre de choses.
- Vous allez être parfaite. »
Je sais que même si elle restait au pouvoir cinquante ans, elle continuerait tout de même à se demander chaque matin pourquoi elle est là, et à douter de sa légitimité à occuper une telle place. Et c'est précisément pour ça qu'elle va être une excellente dirigeante.
Elle me caresse la joue - c'est à peu près la seule partie de ma figure qui n'est pas cachée par un pansement ou un bandage.
« Je ne sais pas encore ce que Milton va décider comme première réforme de son investiture. Mais en ce qui me concerne, je sais déjà parfaitement ce que je vais faire pas plus tard qu'aujourd'hui. »
Ses doigts glissent doucement contre une de mes mèches trop longues, la replaçant derrière mon oreille.
« Réunir le plus de thés et de bouquins possible, les entasser tout autour de toi jusqu'à ce qu'on ne voie plus la couleur des murs, et annoncer à tout le monde qu'on a maintenant officiellement une bibliothèque combinée à un salon de thé. »
Sa main est tiède contre ma joue.
« Si ça te convient, bien sûr. »
Je ferme les yeux, laissant mon sourire de plénitude parler pour moi.
Enfin, après tellement d'errances, je suis de retour à la maison.
