Chapitre 19

Émerger pour mieux replonger

Cape Elizabeth, 26 juillet

Sam observe avec inquiétude Sumiko tendre les bras vers Dean. Assise à l'ombre dans le jardin, ses jouets étalés autour d'elle, leur fille baille ostensiblement et dit le nom de Dean avec une certaine impatience. Il est presque dix-neuf heures et Sumiko est fatiguée La journée a été chaude.

Dean se lève avec lenteur de la chaise dans laquelle il somnolait presque. Il n'a pas encore repris tout le poids perdu pendant sa captivité, mais son ventre s'est arrondi et pointe maintenant décidément vers l'avant, comme lorsqu'il attendait Sumiko.

Dean avance vers leur fille, une main appuyée sur la hanche et s'arrête tout près d'elle en écartant les jambes. Il se penche pour la prendre, mais au lieu de l'attraper sous les bras, il tombe en déséquilibre et pose une main par terre en grognant.

Sam attend patiemment. Sumiko observe Dean en écarquillant les yeux.

-Sam, dit Dean après quelques secondes.

-Quoi?

-Je ne peux plus me relever.

Cette phrase est dite avec une telle candeur que Sam ne peut pas s'empêcher sourire. Il s'approche et laisse Dean s'accrocher à son bras pour se relever, les joues rouges et le souffle court.

-Si tu me dis que tu m'avais prévenu, Sam, je te jure que…

-Je t'avais prévenu.

Dean fusille Sam du regard, mais il rougit davantage, gâchant ainsi son effet. Il se retourne et entre à l'intérieur en marchant le plus normalement possible, comme s'il ne promenait pas un fœtus de trente-quatre semaines dans son ventre.

-Papa Sssa, demande alors Sumiko, et elle a un mouvement qui ressemble beaucoup à un haussement d'épaules.

-Ouais, papa Sam, acquiesce ce dernier en la prenant sans effort. Dean a une sacrée tête de mule, qu'est-ce que tu en penses?

-Laééé Sssou dodo.

-Compris. Sue prend son lait et ensuite, Dodo.

Sumiko a ses priorités bien établies. Depuis deux semaines, son langage est en pleine expansion, et Sam voit se rapprocher dangereusement le moment où il sera impossible de la faire taire. Ce n'est pas surprenant. Si Dean a toujours eu de la difficulté à parler des choses qui comptent, il compense pour le reste. Sam se souvient d'un incident dans un bar alors que son frère avait dix-sept ans. Un mot de trop de sa part avait transformé la partie de billard que John était en train de gagner en bataille générale, et leur père avait ramené Dean au motel en le trainant par le col de sa chemise, pestant et jurant contre la grande gueule de son fils.

-Dean, sérieusement, quand est-ce que tu vas apprendre à la fermer?

Un peu secoué, toujours honteux lorsqu'il se faisait réprimander par leur père, ce dernier avait eu un haussement d'épaules impuissant.

-Je sais pas comment. Ça sort tout seul.

Sam s'imagine très bien avoir la même conversation avec Sue plus tard –idéalement, pas dans un bar pendant qu'il arnaque les gens au billard avec sa fille encore mineure. Il a une bouffée de nostalgie. L'espace d'un instant, John lui manque. C'est difficile de croire que plus de six ans se sont écoulées depuis sa mort.

Dean les attend à l'intérieur, le gobelet de Sumiko dans une main, sa peluche préférée dans l'autre. Il y a déjà trois mois que Sumiko s'est prise de passion pour une pieuvre fuchsia achetée par Sam sur un coup de tête (vraiment, Sammy? Une pieuvre? Il n'y a que toi pour acheter une peluche en forme de pieuvre.) L'amour inconditionnel de leur fille pour le jouet, baptisée moqueusement Samantha par Dean, est une douce revanche pour Sam.

-Tamta! Hurle Sue en tendant les mains vers la peluche.

Sur l'heure du dîner, elle a renversé un gobelet de jus de raisin mal fermé sur sa Tamta adorée et pleuré toutes les larmes de son corps quand Dean l'a descendu au sous-sol pour la laver.

Il ne reste plus une trace du jus maudit sur le tissus rose ouateux, et Sam se demande s'il pousserait le bouchon un peu loin en questionnant Dean sur son secret pour faire disparaître les taches tenaces.

-Je vais la coucher, déclare-t-il cependant (sagement) en essayant de contenir physiquement l'enthousiasme de sa fille.

-Non, laisse-moi le faire.

Le ton de Dean est sans appel. Il appuie Sue maladroitement sur sa hanche et quitte le salon.

C'est bon de le voir ainsi. Dean orgueilleux, Dean grognon, entêté, qui refuse de s'accorder du repos et de laisser à Sam l'essentiel des tâches ménagères et des soins apportés à Sumiko. Dean qui décide de ne plus mettre de chaussettes parce qu'il est incapable de le faire lui-même, au lieu de demander de l'aide à Sam. Dean qui a un juron particulier –et coloré- pour chaque barrière de sécurité qu'il doit enjamber dans la maison, parce que c'est plus rapide que de l'ouvrir.

Ce Dean fait surface de plus en plus souvent depuis une semaine, et c'est un contraste bienvenu avec l'autre, celui qui devient soudainement sombre et silencieux, qui marche longtemps sur la plage, en solitaire, celui qui est devenu étrangement pudique. Il se change dans les toilettes, la porte verrouillée, prend sa douche au moins deux fois par jour aussi discrètement, et porte des pantalons de nuit au lieu de ses boxeurs, malgré la chaleur de l'été. Il y avait un élément semblable pendant sa première grossesse –la transformation de son périnée avait progressivement mit fin à leur vie sexuelle et interdit à Sam ne serait-ce qu'un regard à cet endroit. C'est différent, cette fois. Dean fait de nombreux efforts : il embrasse Sam, le laisse toucher à son ventre, le caresser ou lui prendre la main, mais essentiellement, il semble incapable de lui donner accès à son corps. Incapable d'en parler également, comme il refuse d'aborder le sujet des effets éventuels du valium sur la santé d'Angie ou, de façon plus générale, d'entrer dans les détails de ses deux semaines de captivité.

Il faudra le faire. Sam le sait. Préférablement avant la naissance du bébé. Dean a besoin de mettre ces événements derrière lui, comme il a besoin de faire face à l'avenir. Sam a attendu que son frère soit mieux, physiquement du moins, et qu'il répare sa relation avec Sumiko. Si Dean continue à essayer d'enfouir ses problèmes loin dans son esprit, Sam prendra les devant. Il n'a pas envie de le retrouver en train de boxer un arbre. Par exemple.

Et pourtant, la nuit suivante, Sam regrette presque la colère de son frère ce jour-là sous la pluie.

Il s'éveille sans trop savoir pourquoi, dans la fraîcheur de la nuit, seul dans son lit. Il est une heure du matin. Sumiko ne pleure pas. L'absence de Dean ne l'inquiète pas : il est presque certain de le trouver dans la salle de bain ou en bas, dans la cuisine. Sam baille, s'étire longuement et se lève, avec la vague idée d'aller boire un verre d'eau ou de partager une collation nocturne avec son frère.

Un son presque inaudible lui vient aux oreilles alors qu'il descend les marches. Il le suit jusqu'au salon, s'imaginant retrouver Dean étendu sur le divan devant un vieux Western ou une reprise de Twilight Zone, mais la lueur blanche bleuté est celle de l'ordinateur portable posé sur la table à café. Dean est assis bien droit, tournant le dos à Sam, et regarde une vidéo sur You Tube.

Intrigué, Sam s'approche sans bruit. Sur l'image agrandie, un médecin manipule un bébé de façon clinique en décrivant ses symptômes.

Le bébé ne doit pas être âgé de plus de quelques jours. Chétif, vêtu d'une camisole blanche et d'une couche, il est sur le ventre, en équilibre sur la main du médecin. Sa tête, ses bras et ses jambes pendent tristement vers le bas et seul de faibles mouvements mal coordonnés laissent deviner que l'enfant est en vie.

Il ressemble à une poupée de chiffon.

Sam a une respiration étranglée et porte attention aux propos du médecin. «…présente, comme on peut le voir, une hypotonie généralisée qui se caractérise par-»

-Dean qu'est-ce que tu fais? Demande-t-il d'une voix blanche.

Son frère a un sursaut violent et referme l'écran de l'ordinateur avant de tourner la tête vers Sam. Dans la pénombre, ses yeux sont brillants et immenses.

-Rien.

-Tu…

Sam est choqué et n'arrive pas à le dissimuler. Les images du bébé hypotonique l'ont bouleversé. Il déglutit, passe une main dans ses cheveux. «Tu refuses qu'on en parles et tu te lèves la nuit pour… Je passe mes journées à m'inquiéter pour elle et pour toi. C'est ma fille aussi. Tu n'as pas pensé que moi aussi j'avais besoin d'en parler?»

Dean a un soupir exaspéré.

-Tu vas me faire croire que tu n'as pas déjà fait tout ça, Sam? Que tu ne t'es pas gavé de toutes les informations disponibles sur les symptômes possibles et les conséquences d'une dépendance au valium pour un nouveau-né?

-Non. Je… je ne pouvais pas…

-Pourquoi?

-J'avais peur.

Sam est le premier surpris de cette déclaration. Il contourne le divan et va s'asseoir près de Dean qui l'observe curieusement.

-Je ne sais pas… J'attendais que tu sois prêt, mais je crois qu'au fond, j'avais peur.

-Je suis désolé, Sam, marmonne Dean.

-Arrête de dire ça.

-C'est ma faute.

Sans trop comprendre comment, Sam se retrouve debout devant Dean, les mains sur les hanches, combattant difficilement l'envie de frapper son visage triste et résigné.

-Bien sûr que c'est ta faute! Tout est toujours de ta faute! Hein, Dean? Tout ce qui est allé de travers dans notre vie-

-Sam…

-Le monde ne tourne pas rond à cause de toi. Tu sais quoi? Tu peux continuer à te complaire dans ton complexe de martyr tant que tu veux parce que pour toi, c'est la façon la plus facile de réagir. Mais quand Angelia viendra au monde et qu'elle sera incapable de boire toute seule, tu auras beau te rendre malade de culpabilité, ça ne l'aidera pas elle!

-Je sais, murmure Dean d'une voix étonnamment calme.

-Elle va bien aller, tu m'entends? Elle… j'ai réfléchi et… Tu sais… Ces deux semaines d'avance qu'elle avait, c'est parce qu'elle savait. Elle a réussi à accélérer son propre développement pour se sauver elle-même… J'en suis persuadé. Alors pourquoi est-ce qu'elle ne pourrait pas annuler les effets du valium? Tu…

Sam tremble des pieds à la tête. Il s'aperçoit qu'il est au bord des larmes, et Dean l'observe avec tant de sympathie qu'il détourne les yeux et ignore la main qu'il lui tend.

-Allez, assied-toi, Sam. Ne force pas ton pauvre frère enceinte à se lever pour te consoler.

-Va te faire foutre, Dean, murmure Sam en laissant les premières larmes déborder. Pourquoi est-ce que tout doit être tellement difficile avec toi?

-Sam.

La main de Dean attrape la sienne, et Sam se laisse entraîner jusqu'à ce qu'il soit assis sur les genoux de son frère, ses jambes étendues sur le divan, sa tête enfouie dans son cou. Le contact est merveilleux et douloureux. Sam respire l'odeur de Dean, passe un bras autour de sa taille et décide de ne plus bouger; plus jamais, idéalement. Les lèvres de Dean se posent doucement sur le dessus de sa tête et une main frotte son dos en cercles apaisants.

-Je sais que tout est difficile avec moi. Qu'est-ce que… qu'est-ce que tu veux que je te dise?

-Je veux que tu arrêtes tes conneries, marmonne Sam dans son cou. C'est ridicule de te rendre responsable des agissements d'une folle.

Sous le bras de Sam, le ventre de Dean change soudainement de forme : une bosse pousse à droite de son nombril, puis une série d'ondulations parcourt son abdomen en entier. Dean a un rire nerveux.

-Ça fait mal?

-Inconfortable, c'est tout. Elle était tellement tranquille quand j'étais là-bas et parfois… parfois je me disais que c'était fini. Surtout vers la fin.

-Dean, tu n'es pas obligé de-

-Oui, je suis obligé, déclare son frère en resserrant son emprise autour de la taille de Sam. Il faut que je le fasse. Tu en as besoin et…

-Et quoi?

-Je déteste ça, Sam. Je croyais que ce serait plus facile, cette fois, de me sentir comme… comme une anomalie de la nature, une bête de cirque.

-Ne parles pas comme ça.

-Hé. Je dis ce que je veux ou rien du tout, réplique Dean en pinçant désagréablement le flanc de Sam qui a un petit cri de surprise très peu masculin.

-Je suis sérieux, Dean.

-Tu n'es pas dans ma peau, Sam.

-Tu es magnifique.

-La ferme.

-Tu l'es.

Dean a un soupir exaspéré.

-Ce n'est pas uniquement physique, tu sais. C'est ce sentiment de n'être plus moi et d'être impuissant… vulnérable. Je déteste ça. Quand je me suis retrouvé là-bas, je n'ai même pas essayé de m'enfuir. Pas une fois.

-Tu avais peur pour le bébé.

-Je sais, mais ça ne me fait pas me sentir mieux. J'arrête pas de me dire qu'il y avait sûrement une façon.

-Tu as fait ce qu'il fallait.

Sam relève la tête et embrasse la mâchoire serrée de Dean qui se détend et esquisse un demi-sourire.

-J'étais dans la cave. Elle m'a dit qu'elle m'emmènerait dans une chambre si j'obéissais, et j'ai obéit. Elle m'amenait de quoi manger trois fois par jour et j'avais tout ce qu'il faut pour faire ma toilette et un lit confortable –même des vêtements suffisamment grands. Elle… elle avait tout prévu, depuis longtemps.

-Okay.

-Plus tard, elle m'a dit qu'elle voulait avoir le bébé à sa naissance, que ce serait plus facile pour que Charlotte prenne possession du vaisseau.

-Et merde…

-C'était facile d'imaginer qu'elle mettrait le bébé au monde et me tuerait ensuite. Ce n'est pas comme si elle pouvait espérer que j'arrête de la pourchasser un jour. Quand elle se parlait toute seule, au début, je pensais qu'elle était complètement folle et que Charlotte était un produit de son imagination. Et ensuite… c'était peut-être le troisième jour quand…

Dean se met à trembler légèrement. Il jure et respire profondément jusqu'à ce qu'il retrouve son calme. «Elle est entrée dans la chambre. D'habitude, elle me faisait mettre à genoux face au mur à l'opposé de la porte, parce qu'elle savait que je ne pouvais pas bouger rapidement, pas dans mon état, mais cette fois-là, c'était au milieu de la nuit. Je dormais et elle s'est penchée sur moi et elle m'a dit que Charlotte avait besoin de toucher le bébé, que je devais la laisser faire. Je ne comprenais pas jusqu'à ce que je sente ce… ces mains glacées sur moi et sur mon ventre et c'était… Sam c'était… J'ai essayé de ne pas bouger mais j'ai senti Angie. Elle avait peur et c'est comme si elle essayait de se recroqueviller à l'intérieur et je n'ai pas pu m'empêcher d'essayer de me débarrasser de cette présence, tu sais? Parce qu'elle… Elle arrivait à… Elle était à l'intérieur de moi aussi.

-Seigneur. Dean.

-Ne dis rien, s'il te plaît. Je me suis débattu, et ça l'a mise en colère. Les marques et les ecchymoses, c'est elle. Et malgré ce qu'elle disait, Isabelle ne la contrôlait pas. C'est juste que Charlotte ne pouvait pas aller bien loin sans elle : elle était attachée physiquement à sa sœur. Après ça… La première fois qu'elle m'a drogué, elle a du mettre le valium dans ma nourriture et après… je ne pouvais plus… tout est confus et embrouillé et j'essayais de faire ce qu'elle disait, de manger, de me laver de… C'était tellement difficile parce que… Elle me piquait parfois trois fois par jour je pense… et je ne savais plus, j'étais…

-Ça n'était pas ta faute, dit Sam froidement, regrettant de ne pas avoir tué Isabelle lui-même.

-Charlotte… elle était de plus en plus insistante. Parfois elle prenait le contrôle du corps d'Isabelle et parlait par sa bouche, disait des horreurs sur ce qu'elle avait envie de me faire, sur ce qu'elle me ferait une fois qu'Angie serait finalement venue au monde et elle n'arrêtait pas de me toucher et c'est comme si elle entrait en moi. C'était insupportable, Sam. Je voulais la laisser faire, mais le bébé en souffrait et j'étais tellement drogué que je me débattais sans m'en rendre compte et ensuite Isabelle me donnait davantage de drogue et… merde… J'ai juste à fermer les yeux et je la sens toujours glisser sur moi et caresser mon ventre…

Dean est incapable de réprimer ses tremblements maintenant. Sa voix est humide et inégale; s'il ne pleure pas, il n'en est pas loin. Sam relève la tête et pose une main hésitante contre la joue de son frère qui, cette fois, semble s'abandonner complètement à la caresse.

-En quoi est-ce que tout ça est de ta faute, Dean?

-Si j'avais pu rester tranquille… Si j'avais laissé faire Charlotte peut-être que-

-Tu protégeais Angie. Tu ne comprends pas? Il n'y avait pas de solution, pas de bonne façon d'agir. C'est plus facile pour toi d'en porter la responsabilité que d'admettre que tu n'avais aucun contrôle sur les événements.

Dean secoue la tête et essuie furieusement ses yeux.

-J'aurais au moins dû essayer de m'enfuir, au début. Parce que je savais que d'une manière ou d'une autre, Angie en souffrirait.

-Arrête. Ça suffit maintenant.

Sam se redresse et prend le visage de Dean entre ses mains. Son frère regarde obstinément vers le sol. Quelques larmes sèchent sur ses joues.

-Je suis désolé que tu aies eu à subir tout ça.

-Sam c'est pas ta faute.

-Ni la tienne.

-Je ne peux pas supporter l'idée qu'Angie soit comme ce bébé dans la vidéo.

-Nous allons nous occuper d'elle, quoi qu'il arrive.

Dean regarde finalement Sam, et son frère sait que cet effort lui coûte.

-Chaque fois que tu me touches, il faut que je me convainque que ce n'est pas Charlotte. Parfois j'ai l'impression de toujours sentir ses mains et je me sens sale. Je voudrais juste que les prochaines semaines passent normalement, comme avec Sue. Ne plus penser à ça. Je suis tellement fatigué de penser.

Sam approche ses lèvres de celles de son frère et y dépose un baiser rapide et léger. Dean frémit et ferme les yeux. Il va s'endormir, réalise Sam avec surprise, comme si le simple fait de parler l'avait drainé de son énergie.

Sam se déplace sur le divan et s'appuie contre le dossier à l'autre bout, une jambe par terre, l'autre étendue sur les coussins.

-Viens, dit-il en tendant les bras.

Dean ne proteste pas. Il va se loger entre les jambes de son frère, appuie son dos contre son abdomen et sa tête sur sa poitrine. Sam attrape la couverture et l'étend sur eux, puis pose fermement ses deux mains sur le ventre de Dean.

-Essaie de relaxer, murmure-t-il à son oreille. Ce sont mes pattes géantes : impossible de les confondre avec autre chose, hein?

Dean hoche la tête et baille. Quelques minutes plus tard, il dort profondément, agréablement chaud contre le corps de Sam. Ce dernier demeure éveillé longtemps, parfaitement immobile, réglant sa respiration sur celle de son frère.

29 juillet

Sam enveloppe soigneusement la poupée dans une petite couverture, sous le regard curieux de Sumiko.

-Chut, le bébé dort, dit-il.

Sue pose un doigt sur ses lèvres et tente un «chut» humide.

-Bien.

S'efforçant d'être aussi doux qu'avec un vrai bébé, Sam dépose la poupée dans le petit lit en plastique rose.

-Elle se repose. Elle fait dodo.

-DODO! Crie Sue en applaudissant.

-Chut… on ne doit pas parler fort quand le bébé fait dodo.

-Seigneur, Sam! Elle n'a même pas treize mois.

Assis dans le fauteuil à bascule du salon, un bol de raisin en équilibre sur son ventre, Dean observe la première leçon de grande sœur de Sue avec incrédulité. Dehors, un coup de tonnerre fait sursauter leur fille, et Sam s'empresse de reporter son attention sur la poupée.

-On fait chut, ma puce.

-Ssssss, hisse Sue entre ses dents.

Elle se tourne vers Dean et siffle à nouveau. «Babé dodo» dit-elle entre deux bulles de salive.

-Le bébé est en plastique, rétorque Dean sur le même ton précieux.

-Quand elle se mettra à crier près des oreilles d'Angie après deux heures de coliques, Dean Winchester, tu regretteras de t'être moqué.

-Quoi? Tu es en train de la transformer en Sam miniature. Tu sais tu avais quel âge quand tu as commencé à me reprendre? Six ans.

-Arrête de charrier.

-Oh mais je ne charrie pas. Le petit Sammy revient de l'école et m'explique que je ne parle pas comme il faut.

-Est-ce que c'était vrai?

-Va te faire foutre.

-Point prouvé.

-Avocat raté.

-Dieu merci.

Sam sourit et s'approche de Dean qui détourne la tête et tente de rester sérieux, mais un sourire se dessine sur ses lèvres. Sam s'assoit à ses pieds et pose ses mains sur ses chevilles.

-Comment sont tes jambes?

-Enflées, Sherlock. C'est pas comme si c'était pas évident.

Sam masse lentement les chevilles de Dean qui proteste un peu pour la forme mais ne déplace pas ses pieds.

La journée n'a pas été facile, ni pour l'un ni pour l'autre. Ils avaient rendez-vous chez Rania pour une nouvelle échographie et une discussion sur l'accouchement.

D'après les dernières prises de sang, Dean a complètement évacué le valium de son système. L'échographie a montré qu'Angie continuait de se développer normalement, quoi qu'à un rythme plus lent que lors d'une grossesse normale, et qu'elle s'était retournée.

Rania ne pouvait pas en dire plus sur l'état du bébé, mais elle a décidé de canceller la date prévue pour la provocation. Elle préférait laisser la nature faire son œuvre et mettre toutes les chances de leur côté.

Ensuite, elle leur a montré le matériel spécialisé prêt à aider Angelia dans le cas échéant. Elle a pris le temps de leur expliquer à quoi servait chaque instrument et les gestes qu'elle poserait pendant les minutes suivant la naissance.

C'était une étape nécessaire, et Rania s'est fait rassurante et délicate, mais ni Sam, ni Dean, n'ont trouvé agréable de voir le tube qu'on insérerait dans la gorge du bébé si elle se révélait incapable de respirer. Dean était pâle et silencieux, leur fille endormie dans ses bras, et Sam, habituellement prompt à drainer un sujet et ses possibilités, a posé, en tout et pour tout, trois questions dont il connaissait déjà la réponse.

Ils ont déjà un plan B, si l'état du bébé devait nécessiter des soins hospitaliers à long terme. Les papiers officiels sont prêts, grâce à Bobby et à son contact mystérieux. Il faudra transférer Angelia à l'hôpital de Portland, où Rania ne pratique pas, mais elle recevra des soins de façon tout à fait légale, en tant que fille de Dean Campbell et Sam Winchester.

Pourvu qu'ils n'en viennent pas là.

Sur le chemin du retour, Dean a frôlé la crise d'hyperventilation. Lorsqu'il a demandé à Sam de s'arrêter près d'une halte routière parce qu'il avait la nausée, ce dernier a accepté le mensonge de bonne grâce et laissé son frère reprendre le contrôle pendant quelques minutes en se gardant d'intervenir.

Donc, de le voir sourire et se moquer ce soir est un soulagement. Sam poursuit son massage en accentuant la pression et Dean soupire d'aise. Cette façon de le toucher est loin d'être anodine. Sam y met de la force, insiste sur la grosseur de ses mains, silencieusement ou à voix haute : quand il caresse la peau de Dean, il s'efforce d'utiliser les parties calleuses et rugueuse de ses doigts, pour accentuer la différence, pour que son frère ne puisse même plus songer à Charlotte lorsque Sam le touche.

-Babééé dodo papa Sssa, dit Sumiko tout près de lui, le tirant ainsi de ses pensées.

Sa fille fait chut avec son doigt et exhibe la poupée avec vigueur, la tenant par un pied. La tête en plastique cogne durement contre la cheville de Dean.

-Wow, Dr Seuss, super leçon, commente Dean, pince-sans-rire.

Sumiko laisse tomber la poupée et s'approche de Dean en babillant. Elle tire maladroitement sur le t-shirt de son père en poussant un grognement d'effort.

-Qu'est-ce que tu veux, Koko? Demande Dean qui repousse son chandail jusqu'à sa poitrine, exposant la peau pâle et lisse de son ventre.

Sam retient son souffle devant l'aisance avec laquelle Dean s'expose –un fait rare ces derniers jours.

-Il est là le bébé, ajoute Dean en regardant sa fille dans les yeux.

Sumiko incline la tête et la pose sur le ventre de son père, son oreille pressée contre son nombril, silencieuse et attentive.

-Babé, dit-elle d'une toute petite voix.

Puis, elle attend. Une réponse, peut-être. Le spectacle est charmant. Dean, très sérieux, passe une main un peu incertaine dans les cheveux de sa fille. «Ouais, le bébé, Sue. C'est ta sœur.»

-Baabéé papa Di, chantonne Sue en faisant courir ses doigts sur le ventre de Dean.

Ce dernier lève les yeux vers Sam, un prend un air exaspéré.

-Si tu dis que c'est mignon, Sam…

-C'est mignon, rétorque Sam qui, sans surprise, a les yeux humides.

Dean ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais seul un couinement surpris s'échappe de ses lèvres. Ses joues rougissent, ses yeux deviennent vides et son autre main se déplace sur son ventre.

-Dean?

-Sssschh, murmure Sue sans bouger.

Elle a un regard ébahi et sourit lentement de ses six dentes blanches. Puis, soudainement, elle tourne la tête et approche sa bouche du nombril plat de Dean.

-DODO BABÉ! Crie-t-elle

Dean sursaute et se redresse sur son séant. Sumiko secoue la tête, se penche et ramasse la poupée –toujours par un pied, la tête en bas, et retourne vers le lit de poupée abandonné sur le divan.

-Dean? Qu'est-ce qui s'est passé?

-C'était… Je l'ai senti. Le bébé, dit Dean lentement en baissant son t-shirt. Comme avant.

-Avant la séance d'hypnose?

-Hun-hun. Ça n'a pas duré longtemps mais…

Dean incline la tête sur le côté, songeur.

-Quoi?

-Je… c'est comme si elle avait réagi à la présence de Sue. Ça n'a pas de sens, je l'ai toujours dans les bras.

-C'était différent, dit Sam, hésitant. Peut=être que c'est parce que Sumiko reconnaissait sa présence. Tu vas bien?

Dean hausse les épaules.

-Elle était bien, murmure-t-il en évitant le regard de Sam.

-Oh.

-Écoute, Sam, ça ne veut rien dire. Elle peut être bien à l'intérieur et avoir des problèmes à la naissance.

-Peut-être…

-C'était juste… une impression de paix et de calme.

Ni Sam, ni Dean n'osent exprimer à voix haute ce que cette impression pourrait signifier. C'est trop abstrait et fragile pour qu'ils puissent en tirer des conclusions ou s'accrocher à un espoir qui ne ferait que rendre le choc plus brutal, si Angelia devait éprouver des problèmes.

Et pourtant, le regard de Dean est plus clair, pour la première fois depuis son enlèvement.

-DODO! Crie Sue un peu plus loin en frappant la tête de la poupée à plusieurs reprises contre le bord de son petit lit.

Sam se demande s'il devrait s'en inquiéter.

2 août

Sumiko a jacassé pendant près d'une demi-heure dans son lit avant de succomber à sa sieste d'après-midi, comme si elle savait que ses pères avaient besoin d'un moment d'intimité sans elle.

Dean attend Sam dans leur chambre, vêtus de ses sous-vêtements et d'un t-shirt, l'air nerveux. Sous le tissu de ses boxeurs, son sexe paraît dur et tendu. Quelques gouttes de liquides pré-éjaculatoire font un cercle plus foncé sur le tissu gris. Enceinte, Dean a tendance à en produire beaucoup plus.

Il sourit à Sam et laisse échapper une respiration tremblante.

-On n'est pas obligé, tu sais, murmure Sam, tellement excité qu'il se demande désespérément ce qu'il ferait si Dean changeait d'avis.

-Sam, il faut… Si je ne… Merde, je me sens tellement à cran que si tu ne me touches pas maintenant…

Dean presse sa paume contre son pénis et se mord les lèvres pour étouffer un gémissement.

Sam n'a pas besoin de se le faire dire deux fois. Il retire son t-shirt et son jean et s'étend près de Dean sur le lit.

-Tu me le dis si tu veux qu'on arrête, dit-il en dégageant une mèche blondie par le soleil du front de Dean.

-Okay.

Dean déglutit. «Tu te souviens des règles?»

-Je n'ai pas le droit de toucher, de regarder ni même de mentionner ton euh… ta…

-Tu as compris, c'est l'essentiel, riposte Dean qui rougit chaque fois qu'il est fait mention de l'ouverte de son canal utérin.

Sam se penche et embrasse le gland de Dean qui frémit sous le tissu. Il frissonne.

-Alors, murmure Sam en enjambant son frère jusqu'à ce que ses fesses soient appuyées contre ses cuisses. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse?

-'Sais pas trop, réplique Dean en promenant ses mains sur la poitrine de Sam. Je ne pense pas que ce soit physiquement possible que je te pénètre.

Sam sourit, se penche et embrasse les lèvres de Dean qui s'ouvrent sous la caresse de sa langue. «Tu veux que ce soit moi?» susurre-t-il à son oreille.

Il sent son frère se raidir sous lui et prend le temps de le regarder dans les yeux.

-Pas de pénétration?

Dean hausse les épaules. «Je…»

-Non, ça. J'ai juste envie d'être avec toi, quoi qu'on fasse.

Dean hoche la tête et se redresse sur un coude pour retirer son t-shirt. Sam s'attarde à la beauté surnaturelle de son corps. Depuis son enlèvement, Dean paraît délicat et chétif : même ses épaules semblent frêles, et ses jambes, qui ont aussi perdu de la masse musculaire, semblent plus longues, presque féminine avec la façon dont les hanches se sont élargies.

Sam n'oserait pas le dire, par instinct de survie, mais cette délicatesse de son frère, qui s'accorde parfaitement avec les traits fins de son visage, fait naître en lui un désir différent, un instinct animal de posséder et de protéger, celui qui porte son enfant, l'enfant elle-même, et ce besoin sauvage le fait brûler de tant d'amour et de passion qu'il bande ses muscles pour ne pas trembler.

-Dean, murmure-t-il en caressant son ventre rond, lisse, parfait.

Il laisse errer ses doigts jusqu'aux mamelons larges, sombres et pointés, les roule, les pince et les tire doucement. Dean a un coup de hanche involontaire et Sam baisse les yeux juste à temps pour voir la tache sombre s'agrandir sur ses boxeurs. Il glisse les doigts dans l'élastique usé et tire. En gémissant, Dean relève le bassin et laisse Sam descendre ses sous-vêtements qui s'enroulent autour de ses chevilles.

Le sexe de Dean est rouge et dur contre son ventre. Une nouvelle goutte de liquide éjaculatoire perle à la fente de son urètre et glisse lentement sur son gland pourpre.

-Sam, gronde Dean en caressant son membre légèrement avec les jointures de ses doigts.

Sam ne répond pas, trop occupé qu'il est à retirer ses propres sous-vêtements. Son pénis tendu frémit au contact de l'air. Il se glisse vers le haut du lit et s'assoit, callant les oreilles derrière son dos. Dean l'observe en silence sans cesser de se caresser.

-Viens, dit Sam qui écarte les jambes et tend les bras.

Dean n'a pas besoin de se le faire dire deux fois. Il se niche dans le creux des jambes de Sam, ses fesses pressées contre son pénis, son dos appuyé sur sa poitrine. Il bouge un peu les hanches, provoquant une friction presque douloureuse, et Sam gémit, penche la tête et suce doucement la peau tendre du cou de son frère.

Il ne durera pas longtemps. Ses testicules sont lourds et brûlants contre sa peau. Sam passe une main devant lui et la resserre autour du pénis de son frère. Dean crie et tremble tandis que la main agile de Sam travaille son membre, son pouce recueillant le liquide qui s'échappe du gland de façon presque continue, pour permettre un mouvement plus fluide.

-Sam, crie Dean à nouveau, agitant les hanches pour prendre le même rythme que lui, et à chaque fois, ses fesses pressent contre le pénis de Sam qui y est logé et qui sent palpiter le muscle serré de l'anus de son frère contre la peau trop tendre de son sexe.

C'est bon, et peu importe si ça ne dure que quelques minutes. Sam utilise son autre main pour pincer et manipuler les mamelons de Dean, en alternance. Il s'absorbe dans la vue qu'il a de son frère, jambes écartées, son pénis dur apparaissant et disparaissant au rythme de ses mouvements, son ventre gonflé si tendu, sa peau blanche, la saillie de son nombril et sa poitrine qui se soulève compulsivement.

Dean continue de s'agiter sur lui pendant une minute exquise, puis soudainement, il s'immobilise et se met à respirer plus vite. Une main tremblante se pose sur celle de Sam et le force à s'arrêter. Sam prend le menton de son frère dans ses mains et le force à le regarder. Les yeux de Dean sont voilés, la panique lisible sur les traits de son visage crispé. Il ouvre grande la bouche et avale une goulée d'air avec un bruit étranglé.

-Dean, reste avec moi, dit Sam d'une voix apaisante. C'est toi et moi. Il n'y a que toi et moi.

-Sam…

-Je t'aime.

Dean déglutit difficilement, puis murmure. «Toi et moi.»

-Tous les deux. Reste avec moi, Dean.

Dean frissonne, puis semble s'abandonner à nouveau au plaisir. L'une de ses mains se glisse sous ses testicules et les masse doucement, l'autre prend la tête de Sam et l'approche de la sienne. Il l'embrasse presque férocement. Ses hanches s'agitent, et Sam geint dans sa bouche, resserre son emprise autour de son sexe et le masturbe, vite et fort.

Dean ferme les yeux et laisse échapper une série de «oh, oh, oh», puis il se cambre violemment, émet un son qui ressemble à un sanglot avant d'éjaculer sur son ventre et la main de Sam.

Il enfouit sa tête dans son coup en respirant fort, presse ses fesses contre le pénis de Sam qui est poussé à l'orgasme autant par la pression que par la vision de Dean en sueur, ses cheveux humides bouclant dans son cou et les gémissements de satisfaction qui s'échappent de sa gorge.

-Je t'aime, murmure Dean. Je t'aime. Merci, Sam.

Sam laisse sa respiration revenir à la normal avant de répondre.

-Pourquoi, merci?

-Pour être patient avec moi et-

-Merde, Dean, ferme-là. Parce que je vais te dire que tu es la personne la plus forte que je connaisse et tu après tu vas sortir une connerie parce que tu ne sais pas prendre les compliments et-

-Okay, okay, dit Dean en riant. Oublie ce que-

Il est interrompu par la sonnerie du cellulaire de Sam, posé sur la table de chevet. En soupirant, ce dernier tend le bras et le porte à son oreille, enserrant la taille de Dean de son autre main pour le garder contre lui.

-Oui, dit-il d'une voix paresseuse.

-Sam, C'est Bobby.

-Hé, Bobby, ça-

-Laisse tomber les formules de politesse. On a un foutu problème. Vous avez regardé CNN* aujourd'hui?

À SUIVRE…

*CNN : Réseau d'information continue aux États-Unis.