Chapitre 20 : Plus fort que la peur (partie 1)

Flasback

Octobre 1982 : Pasadena

- Non, je n'irai pas !

- Charlie ! Arrête un peu de faire le bébé tu veux… De toute façon tu n'as pas le choix !

- Non ! Non ! Non ! Je te dis que je n'irai pas ! Je ne veux pas y aller.

- Charles Edouard Eppes ça suffit comme ça maintenant ! Tu t'es engagé dans ce projet, tu y vas un point c'est tout ! Et inutile de discuter ! File te changer maintenant !

Le ton sévère de son père coupa court aux récriminations du gamin qui poussa un gros soupir, regarda sa mère d'un air lamentable, comme pour quémander son appui, et se dirigea vers l'escalier, le dos voûté, comme s'il portait toute la misère du monde sur ses épaules.

Alan le regarda disparaître à l'étage avant de passer une main lasse sur son visage :

- Décidément je ne comprendrai jamais ce gamin ! J'étais sûr qu'il serait ravi d'aller présenter son projet.

- Oui, moi aussi, répondit Margaret qui gardait les yeux rivés vers le haut, comme si cela allait lui permettre de comprendre la raison de l'attitude pour le moins déconcertante de son dernier né.

- Est-ce que ce sera toujours comme ça Maggie ? demanda le père, se sentant de plus en plus dépassé par l'ampleur de la tâche qui semblait les attendre.

Il y avait maintenant quatre ans qu'on avait détecté les dons exceptionnels de Charlie et, jour après jour, les parents mesuraient l'immensité du devoir qui leur incombait : faire éclore l'une des intelligences les plus brillantes qui éclairerait peut-être le XXIème siècle, faire en sorte d'amener cette chrysalide à l'état de papillon et veiller sur lui. S'ils avaient su, à l'époque, combien ce serait difficile… et bien, qu'auraient-ils pu faire d'autre que ce qu'ils avaient fait, de toute façon, conclut-il. Parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire qu'à accepter la responsabilité à la fois exaltante et effrayante qui leur était échue. Son regret le plus vif, c'était cependant que leur fils aîné doive aussi porter le poids de ce fardeau qui n'était pas de son âge.

Pourtant, en général, tout se passait bien. A sept ans, Charlie entamait vaillamment sa dernière année d'école primaire et il semblait plutôt heureux : un gentil petit garçon confiant et plein d'aplomb, toujours émerveillé de ce qu'il découvrait, aussi ravi d'aller à l'école que de recevoir les cours particuliers dispensés par des mathématiciens de haut niveau. Le projet d'exposition de sciences, lancé deux mois plus tôt par leur institutrice l'avait emballé et il avait rebattu les oreilles de sa famille de ses expériences sur les fluides qui, bien évidemment, allaient le conduire à remporter le premier prix, il ne pouvait pas en être autrement. Ses parents avaient tenté de tempérer un peu son enthousiasme et son grand frère s'était chargé de lui rabattre quelque peu son caquet de petit génie un peu trop sûr de lui en l'informant que rien n'était jamais gagné et qu'il pouvait très bien ne pas remporter le prix. En réalité, Don était certain qu'une fois de plus son cadet laisserait tous les autres à des coudées derrière lui, mais en bon frère aîné, il ne pouvait pas s'empêcher de le taquiner et le petit n'ayant pas le sens de l'humour aussi développé que son instinct mathématiques, cela finissait régulièrement en querelles où trop souvent les parents devaient intervenir avant que les choses ne dégénèrent.

Mais depuis quelque temps, l'enfant semblait nerveux, irritable, comme si quelque chose le perturbait. Margaret et Alan avaient vainement tenté de comprendre ce qui lui arrivait, ils avaient interrogé Don à ce sujet et le gamin s'était indigné qu'ils puissent croire qu'il avait quelque chose à voir avec ça :

- C'est juste Charlie ! avait-il rétorqué finalement, s'attirant une semonce de son père du ton dédaigneux avec lequel il avait prononcé ces mots.

Ce qui faisait que depuis une semaine, l'un des garçons s'enfermait dans un silence outragé tandis que l'autre multipliait les caprices ! Il y avait des fois où…. Où quoi ? Il n'aurait échangé aucun de ses enfants, pour rien au monde !

- Je vais monter le voir, décida Margaret en posant le pied sur la marche.

- Maman !

Suspendant son geste, elle se retourna vers Don qui venait de l'interpeller :

- Oui chéri ? Que veux-tu ?

- Si tu me laissais aller le voir.

Elle regarda son aîné quelques instants et, comme à chaque fois, son cœur bondit de fierté en le voyant si beau, avec ce sourire qui plus tard ferait craquer bien des filles, et dans le même temps elle ressentit le petit pincement familier en se disant qu'elle n'était pas assez présente pour lui, qu'il grandissait sans qu'elle le voie et qu'un jour il allait partir avant même qu'elle s'en soit aperçue. Jamais il ne se plaignait du temps qu'elle et Alan passaient avec Charlie, jamais il ne réclamait rien pour lui, mais parfois elle lisait dans son regard ce regret, cette tristesse, ce sentiment qu'il ne serait jamais aussi bien que son frère et que quoi qu'il fasse il ne pourrait jamais les rendre aussi fiers de lui qu'ils l'étaient de son cadet. Alors, à chaque fois qu'elle le pouvait, elle faisait en sorte qu'il se sente important, qu'il sache combien ils avaient confiance en lui et combien ils l'aimaient :

- D'accord Donnie… Tu as raison, il y a sans doute plus de chances qu'il parle à son grand frère.

Don lui adressa un sourire un peu tendu, un peu narquois, ce sourire qu'elle ne comprenait pas vraiment, qui était à la fois empli de douceur et de souffrance, de cette détermination à lui prouver qu'il était à la hauteur et de la crainte de ne pas l'être. Oui, il faudrait vraiment qu'elle prenne le temps de mieux connaître son petit, avant qu'il ne devienne un étranger dans sa propre famille.

- Margaret, tu crois que…, tenta d'intervenir Alan, pas complètement convaincu que Don n'était pour rien dans le malaise décelé chez son plus jeune.

Il adorait ses deux fils, mais savait combien il était difficile pour l'aîné de passer presque toujours au second plan, de voir son cadet systématiquement encensé alors qu'on l'oubliait trop souvent dans son coin. Depuis le début de ce concours, Don n'avait pas arrêté de charrier son petit frère, de tenter de le décourager, de se moquer de son enthousiasme : et si cela avait suffi à ternir la volonté de réussite du gamin ? Et si, derrière leur dos, il était allé encore plus loin dans les critiques ?

Margaret le foudroya du regard, lui intimant l'ordre de se taire et il obtempéra sur le champ, comprenant sans qu'elle ait besoin de l'exprimer qu'elle était totalement en désaccord avec lui : pour elle, Don ne pouvait absolument pas être responsable de l'état de Charlie, par contre, il était sans doute la personne de la famille la mieux placée pour amener le petit génie à confier ce qui le troublait. Une fois de plus le père se reprocha d'être si maladroit avec ses enfants, avec les deux : trop exigeant avec Don qui devait grandir seul et prendre en charge plus souvent qu'à son tour son jeune frère, trop laxiste avec ce dernier parce qu'il n'arrivait pas vraiment à le comprendre… Non, Alan Eppes n'était pas un père qui pourrait un jour postuler pour le titre de Père de l'Année, conclut-il avec dépit en enlaçant son épouse pour se faire pardonner tout en suivant des yeux son fils aîné qui montait rejoindre le plus jeune.

- Alors Chuck… Si tu me disais ce qui ne va pas ? attaqua directement le plus grand en entrant dans la chambre, le cœur serré en voyant son cadet affalé sur son lit, le visage rougi par les larmes, bouleversé et visiblement au bord de la crise de panique.

- Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler Chuck ! fut la réponse qui fusa automatiquement, le faisant sourire.

Même dans l'état d'esprit où il était actuellement, Charlie ne manquait pas de s'insurger contre ce surnom dont il l'avait affublé un jour et qu'il continuait d'utiliser juste parce qu'il savait que le gamin le détestait. Si celui-ci n'avait pas réagi dès les premières fois, nul doute que depuis longtemps il serait passé à un autre petit nom. Comprenant cependant que ce n'était pas le moment de taquiner son frère, il s'assit sur le lit en disant :

- C'est vrai, tu me l'as déjà dit, reconnut-il en passant la main dans les boucles brunes sans que son frère tente de se soustraire au geste, ce qui lui fit comprendre qu'il avait eu raison de venir le trouver.

Il attira le gamin contre lui, le maintenant d'une poigne ferme alors qu'il essayait de lui échapper, puis, lorsqu'il se fut calmé et qu'il se cala contre son torse, il interrogea d'une voix calme :

- Et si tu me disais ce qui ne va pas frangin ? Pourquoi tu ne veux plus faire ce concours ?

- Parce que, fut la réponse enfantine.

- Pour un génie, je trouve que tu manques d'arguments, plaisanta Don.

Mais son frère s'arracha alors de ses bras et se leva pour lui faire face, les yeux brillants d'une détresse qui lui serra le cœur :

- Je déteste être un génie ! Je ne veux plus en être un ! Et je déteste ce concours débile ! Et… et…

Et soudain quelque chose se cassa chez le petit qui se jeta dans les bras de son frère en sanglotant de toutes ses forces. Un instant Don regretta de s'être proposé pour venir lui parler : il ne supportait pas de voir son petit frère malheureux ! Sans doute sa mère saurait-elle mieux que lui prendre soin de Charlie.

- Tu veux que j'appelle maman ? proposa-t-il.

- Non… Non…, pleura le petit, cramponné à lui de toutes ses forces.

Alors il se contenta de refermer ses bras autour de lui et de le bercer. Lorsqu'enfin il le sentit se calmer, d'une voix aussi calme et aussi douce que possible il interrogea de nouveau :

- Charlie… Dis-moi ce qui ne va pas… Pourquoi tu ne veux plus faire ce concours ? C'est à cause de ce que je t'ai dit ?

Et son cœur lui fit mal à cette supposition : la simple idée qu'il puisse être responsable du mal-être de son petit frère le crucifiait !

- Tu sais bien que je plaisantais, enchaîna-t-il devant le mutisme obstiné du plus jeune. Je suis sûr que tu peux gagner : personne ne peut avoir un projet aussi bon que le tien !

- Je sais, murmura enfin Charlie, le nez toujours enfoui dans sa chemise trempée de larmes.

- Tu sais quoi ?

- Je sais bien que je vais gagner si j'y vais ! affirma l'écolier en se détachant enfin de son frère pour s'asseoir à côté de lui sur le lit.

- Alors je comprends encore moins ! avoua Don. Si tu es sûr de gagner, pourquoi ne veux-tu pas y aller ?

Durant quelques secondes il eut l'impression que son petit frère ne lui répondrait pas. Mais visiblement celui-ci brûlait depuis trop longtemps de se confier à quelqu'un et il s'en voulut de ne s'être pas préoccupé avant de ce qui n'allait pas chez lui. Cependant les soupçons de son père l'avaient profondément blessé et il s'était bien juré de ne pas se mêler de cette affaire. Seulement lorsque Charlie avait tout simplement refusé de se rendre à l'exposition qui se tenait l'après-midi même, provoquant la crise qui avait éclaté quelques minutes plus tôt, il avait compris qu'il devait justement s'en mêler, parce qu'il savait souvent mieux s'y prendre avec le petit génie que ses propres parents, ce dont il n'était pas peu fier d'ailleurs. Et de toute façon, il ne supportait pas de voir son petit frère souffrir.

- Charlie…, insista-t-il.

Baissant la tête, le gamin murmura :

- C'est à cause de Steevy Tennison…

Aussitôt Don visualisa le gamin : dix ans, presque aussi grand que lui déjà, élève dans la même classe que Charlie puisque celui-ci avait trois ans d'avance sur ses camarades. Il se souvenait avoir déjà surpris le gosse en train d'ennuyer Charlie. En le voyant, Steevy s'était éloigné avec un regard sournois et Don avait alors demandé à son petit frère s'il était habituel qu'il soit embêté ainsi. Le gamin avait nié et il n'avait pas cherché plus loin, se promettant toutefois de garder Tennison à l'œil et de lui botter les fesses le cas échéant. Il connaissait aussi Vince, son frère de quatorze ans, avec qui il avait eut maille à partir lors d'un match de base-ball, n'appréciant que très moyennement le manque de fair-play de celui qui aurait dû être un partenaire et était très vite devenu un adversaire avant d'être exclu de l'équipe à cause de son comportement. Décidément, s'en prendre aux plus faibles semblait être un défaut de famille pensa-t-il avant d'interroger d'une voix plus dure :

- Qu'est-ce qu'il a fait ?

Si ce môme avait fait du mal à son petit frère il allait le payer cher !

- Rien… Enfin…

- Charlie ! Si tu ne me dis rien, je ne peux pas t'aider ! s'emporta Don.

Puis, sentant son petit frère se rétracter à la colère qui habitait sa voix, il se calma et reprit d'un ton plus doux :

- Allez frangin… Tu sais bien qu'à nous deux rien ne nous fait peur, alors… Dis-moi ce qui s'est passé.

- Il participe aussi au concours. Il a fait un travail sur les volcans.

- Ouais… Je vois ça d'avance, sourit Don.

- Non, non ! J'ai vu son projet ! protesta Charlie fair-play, c'est brillant tu sais.

- Mais…, continua son frère qui avait relevé la phrase inachevée.

- Mais… ça ne lui suffira pas pour gagner le premier prix contre moi, termina le plus jeune en baissant la tête, comme honteux d'énoncer ce qui était à ses yeux une évidence : il avait le meilleur projet, il gagnerait forcément.

Don sourit de cette attitude qui aurait pu sembler n'être que vanité à un observateur extérieur. Lui, et bien qu'il se soit moqué de son frère, il savait que ce n'était pas le cas. Charlie, malgré ses sept ans, agissait déjà en scientifique : il se basait sur des critères totalement objectifs pour juger et ces critères lui indiquaient, sans aucun doute possible, qu'aucun projet ne serait aussi abouti et aussi intéressant que le sien, et pour cause, il concourrait dans une autre catégorie, même s'il avait trois à quatre ans de moins que les autres compétiteurs, termina l'aîné en relevant le menton de son cadet :

- D'accord. Il ne gagnera pas. Et alors ?

- Il m'a dit que…, commença le petit en tremblant, … que… que si je me présentais… il me casserait la figure !

Et il s'abattit à nouveau en pleurant dans les bras de son aîné, à la fois terrifié par la menace mais aussi honteux d'avouer cette peur à son grand frère qui lui n'avait peur de rien, jamais ! Qu'est-ce que Don allait penser de lui après ça ?

Pour le moment, Don pensait surtout à ne pas sauter sur ses pieds pour aller retrouver le petit tyran et lui tirer les oreilles comme il le méritait, avec quelques claques en prime ! C'était tellement facile de menacer un gamin qui avait trois ans, trente bons centimètres et minimum dix kilos de moins que lui ! s'énervait-il, comme à chaque fois qu'il voyait quelqu'un abuser de sa position ou de sa force pour s'en prendre à une autre personne. Il n'avait jamais accepté qu'on puisse s'acharner sur plus faible que soi, et en l'occurrence, le plus faible c'était son petit frère.

- Pourquoi tu n'en as pas parlé à papa et maman ? demanda-t-il, en essuyant les larmes de Charlie.

- Il m'a dit qu'il me taperait si j'en parlais !

- Bien sûr, marmonna Don, sentant sa colère monter d'un cran.

Puis il planta ses yeux dans ceux de son frère et lui dit :

- Mais tu ne peux pas céder au chantage Charlie. Si tu le laisses gagner aujourd'hui il continuera à te tyranniser tout au long de l'année, et d'autres feront pareil. Et tu vivras toujours dans la peur !

- Mais il est bien plus grand que moi ! Et plus fort aussi ! protesta le petit d'une voix effrayée.

- Je sais bien ! Mais il doit comprendre qu'il ne peut pas gagner en menaçant les gens. Ce n'est pas un service à lui rendre non plus, acheva-t-il sentencieux.

- Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? murmura Charlie.

- D'abord que tu sèches tes larmes. Ensuite que tu mettes la tenue que maman t'a sortie et que tu ailles à cette exposition pour présenter ton projet.

- Mais Steevy !

- Charles Edouard Eppes, gronda le plus grand, seriez-vous un lâche ?

- Non, balbutia le gamin d'une voix fort peu convaincue.

- Je préfère ça ! Parce que les Eppes ne sont pas des lâches ! Les Eppes sont des lions !

- Des lions ?

- Exactement ! Des lions ! Ils laissent les autres vivre leur vie mais si on les embête… Rrr !

Et il fit mine de donner un coup de patte et de mordre, réussissant, comme il l'espérait, à arracher un rire à son cadet qui cependant se rembrunit très vite :

- Oui mais… Si je gagne…

- Pas SI… Tu vas gagner frérot !

- Steevy…

- Toi tu t'occupes de gagner pour lui donner une première leçon et moi je m'occupe de lui en donner une deuxième, tu es d'accord ?

Cette fois-ci le gamin eut un franc sourire en mettant sa main dans celle de son frère : avec Donnie à ses côtés, il ne risquait rien !

- D'accord ! conclut-il d'une voix qu'il s'efforça de rendre ferme.

Don sourit à son tour et aida le plus jeune à s'habiller avant de se changer lui-même. A l'origine il n'avait certes pas prévu de passer son après-midi à l'école primaire, mais il y a des choses qu'un grand frère doit faire avant tout, et celle-là en était une.

Alan et Margaret furent ravis de voir descendre les deux garçons et l'aîné fut ému de la manière dont elle le serra contre elle en le remerciant, tout autant que de la tape que son père lui administra sur l'épaule en lui murmurant :

- Beau boulot fiston !

A n'en pas douter, à ce moment précis, ses parents étaient fiers de lui et cette certitude le remplit d'une douce chaleur qui ne le quitta pas tout le reste de l'après-midi, même lorsqu'il vit leurs regards briller de cette même fierté lorsque Charlie, comme prévu, remporta le concours. D'ailleurs lui non plus ne cachait pas sa satisfaction de voir son petit frère de nouveau distingué. Mais il ne manqua pas le regard assassin que Steevy Tennison lança à son cadet lorsqu'il vint recevoir son second prix, ni les mots qu'il lui susurra à l'oreille et qui le firent pâlir brusquement. Aussi, dès que son frère se fut dégagé de la foule de complimenteurs qui ne manquât pas de l'entourer lorsqu'il descendit de l'estrade, il s'approcha de lui pour lui demander :

- Qu'est-ce que Tennison t'a dit ?

Le regard effrayé du petit lui fit mal :

- Il m'a dit que j'étais mort, balbutia-t-il, au bord des larmes.

- Ah oui ? On va voir qui est mort…, gronda l'aîné.

Quittant sa famille, il se dirigea vers la cour où jouaient des gamins parmi lesquels il n'eut aucun mal à reconnaître le petit malfaisant. Mine de rien, il garda l'œil sur celui-ci jusqu'au moment qu'il attendait, celui où il se trouva isolé du reste de la troupe. Il le rejoignit en quelques enjambées rapides et, l'attrapant par l'oreille, il l'attira dans un recoin où leur « conversation privée » ne serait pas dérangée par des adultes en mal de justice.

- Alors Tennison… On s'en prend aux petits maintenant ? C'est bien ça ! C'est courageux ! C'est prometteur ! persifla-t-il en coinçant le gosse contre un mur.

- Lâche-moi Eppes ! râla le plus jeune en tentant de donner des coups de poings.

Mais Don avait pour lui l'avantage de la taille et surtout de la musculature développée au maniement de la batte et il ne fut pas long à immobiliser son adversaire qui commença à se décomposer en comprenant qu'il n'aurait pas le dessus contre cet adversaire pourtant à peine plus grand que lui et peut-être moins lourd. Il était habitué à être le petit caïd de la cour de récréation, certes pas à subir l'intimidation des autres.

- Qu'est-ce que tu veux ? finit-il par demander, la peur dans les yeux.

- Je veux que tu laisses mon petit frère ! intima Don d'une voix menaçante, tout en lui administrant une tape vigoureuse sur la tête. Si jamais tu l'approches, si tu le menaces, si tu lui dis le moindre mot tu auras à faire à moi, c'est clair Tennison ?

- Oui… C'est clair…, balbutia le gamin qui n'en menait pas large.

Don soupira : c'était tellement facile ! Il était à chaque fois déconcerté en s'apercevant combien les petits voyous se liquéfiaient lorsqu'ils tombaient sur quelqu'un qu'ils ne parvenaient pas à impressionner. Ce n'était même pas drôle.

- D'accord. J'espère qu'on s'est bien compris ! dit-il en relâchant le plus jeune qui s'écarta aussitôt de plusieurs pas avant de lancer d'une voix venimeuse :

- On s'est parfaitement compris Eppes ! Parfaitement !

L'intonation ne plut pas du tout à Don qui se demanda s'il n'avait pas été un peu trop clément sur ce coup-là, mais lorsqu'il fit un geste vers Steevy, celui-ci s'enfuit à toutes jambes, regagnant le préau où avait lieu l'exposition et se mettant ainsi à l'abri d'éventuelles représailles de la part de son adversaire. Don le vit se faufiler jusqu'à un adolescent auquel il murmura quelques mots. Le garçon se retourna et l'aîné des frères Eppes reconnu Vince Tennison qui le foudroya des yeux. Il lui répondit par un regard plein de morgue et de défi : même si Vince avait deux ans de plus que lui et était logiquement plus grand et plus lourd, il ne lui avait jamais fait peur et ce n'était pas aujourd'hui qu'il allait commencer. Malgré tout, il se promit de veiller plus que jamais sur Charlie : il l'avait convaincu de venir présenter son travail, lui avait promis qu'il ne risquait rien, pas question qu'il lui arrive quoi que ce soit, parce qu'il connaissait assez le cadet des Tennison pour savoir qu'il était tout à fait capable de s'en prendre à un gamin qui avait la moitié de son âge sans aucun remords !

Pourtant, durant les deux semaines qui suivirent, il ne se passa rien et il finit par baisser sa garde. Il avait demandé à Charlie si tout allait bien à l'école et celui-ci lui avait répondu que oui sans aucune hésitation, précisant même que Steevy ne lui avait même pas adressé la parole durant ces deux semaines, ce qui était plutôt une bonne nouvelle. Don accompagnait son frère chaque matin et celui-ci restait en étude jusqu'à ce qu'il puisse venir le rechercher l'après-midi, ravi finalement d'être accompagné de son grand frère et des conversations « d'hommes » qu'ils avaient sur le chemin de l'école. Pour un peu il se serait félicité de ce qui venait de se passer et qui conduisait Don à passer plus de temps avec lui ! Celui-ci l'avait même emmené à deux reprises aux entrainements de base-ball qui avaient lieu juste après la fin de ses cours, au grand étonnement d'Alan et Margaret qui se demandaient quelle mouche avait piqué leur aîné qui, de lui-même, proposait d'emmener son petit frère avec lui alors que quand c'était eux qui le lui demandait parce qu'ils ne pouvaient pas le récupérer, étant tenus par des obligations professionnelles, il en faisait toute une histoire.

(à suivre)