21. Annabeth

Un vrai cauchemar. Voilà la première pensée d'Annabeth quand elle arriva devant le gouffre. Elle essayait de paraître confiante mais ce n'était qu'une facette. En réalité, elle était morte de peur. Devant eux, un gouffre sombre et profond s'étendait sur plusieurs mètres. De multiples monstres en sortaient, affluant de tous les côtés. Mais ce n'était pas ça le plus effrayant ; c'était l'horrible géant en armure qui les attendait. Delphine, à côté d'elle n'avait absolument pas peur.

Elle avançait, se rapprochant du vide comme si il n'existait pas, comme si rien autour d'eux n'existait.

- Ne bouge plus ! ordonna Annabeth à Delphine quand elle ne fut plus qu'à un mètre du fossé.

Delphine s'arrêta net, puis se retourna et la regarda d'un air apeuré. Elle venait sans doute de se rendre compte de ce qu'il y avait devant elle. Annabeth se rappela alors que, plusieurs années auparavant, son ami Grover le satyre avait été dans la même situation, à savoir d'être sur le point de tomber.

Elle se sentit nostalgique en pensant à cette époque. Certes, sa première quête avait été difficile à accomplir, mais ce n'était rien comparé à celles qui avaient suivi. Elle se ressaisit en se disant que ce n'était pas le moment de penser au passé et ordonna à Delphine d'un ton ferme :

- Avance lentement vers moi, fais attention où tu mets les pieds !

Delphine souffla un bon coup puis commença à avancer vers elle quand tout à coup, elle fut attirée vers la fosse. La jeune fille hurla à la mort. Annabeth fut trop horrifiée pour bouger. Heureusement que Percy et Léo furent plus réactifs. Ils dégainèrent épée pour l'un, marteau pour l'autre et décapitèrent l'empousa qui avait agrippé Delphine par le cou. Celle-ci retomba sur le sol, d'une pâleur de mort. Les autres monstres qui sortaient de la fosse furent attirés par le cri de Delphine et se dirigèrent vers eux.

- Suffit ! ordonna un voix caverneuse. Ils sont à moi.

Les monstres s'arrêtèrent, net. La voix provenait justement de celui qu'elle ne souhaitait absolument pas voir. Le géant Tartare était plus petit que la dernière fois, mais portait la même armure sur laquelle on pouvait voir les visages laiteux des âmes condamnées par le dieu de l'abîme.

Elle repensa alors à deux de ses amis monstres, qu'elle avait perdu ici même, enfin à quelques centaines de mètres en dessous, qui devaient figurer parmi ces visages... Non, elle n'avait pas le droit d'y penser, surtout pas à ce moment-là, devant Tartare, qui se réjouissait de leur peur. Elle ferma les yeux, cherchant un plan dans sa tête pour pouvoir fuir. Ils ne pourraient pas retourner en arrière, maintenant que Tartare les avait repérés et qu'ils étaient dans son antre. À moins que... Non, c'était trop risqué, elle pourrait perdre ses amis en chemin.

- Comment vont les demi-dieux qui ont rendormi ma chère Gaïa ? Je tiens à vous dire que, grâce à vous, j'ai un contrôle total sur mon corps. Je vais donc pouvoir vous éviscérer sans peine ! s'exclama le dieu.

Il leur fallait gagner du temps. Annabeth décida de jouer la fille "poseuse de questions" :

- Nous nous portons très bien, à vrai dire. J'aimerais juste savoir ce qu'il se passe ici, avant de mourir entres vos nouvelles mains parfaitement contrôlables.

- Eh bien, il semble que le monde entier souhaite se révolter contre les Olympiens. Cette révolte a atteint les plus extrêmes profondeurs.

Le dieu, visiblement certain qu'il ne risquait rien en révélant cela, sourit, enfin c'est ce que crut voir Annabeth, derrière le tourbillon noir qui formait son visage.

- Que voulez-vous dire par là ? continua-t-elle.

- Eh bien, voyez-vous, plus bas, se trouvent d'autres entités, plus... vieilles, dirons nous.

Annabeth repensa alors à sa première, et dernière espérait elle, visite au Tartare, où elle avait rencontré milles monstres et divinités. Une d'entre elles avait parlé de l'extrémité de Tartare, sous lequel il y avait autre chose... Décidément, ses craintes se confirmaient, même si ce à quoi elle pensait était quasiment improbable. Elle chercha alors à soutirer à Tartare plus d'informations :

- Comme qui ?

- Oh, on ne prononce pas leur nom ! Ce ne sont pas de simples dieux !

Annabeth remarqua que le dieu avait l'air moins menaçant, moins agressif, et plus ouvert à la parole. Peut-être était-ce parce que, la dernière fois, ils s'étaient rencontrés au niveau de l'endroit le plus profond de l'abîme, dans son cœur. Il fallait espérer qu'ils pourraient compter sur ça pour ne pas finir en bouillie de demi-dieu.

- Et, que faites-vous ici exactement ? Vous travaillez pour ces divinités dont le nom n'est pas prononçable ?

- J'ai été chargé de faire sortir le plus de monstres de mon corps. Je dois les faire se reconstituer le plus vite possible. Sitôt qu'ils meurent, décapités ou brûlés par vous autres, je dois les faire sortir. Ils ne meurent donc plus vraiment, ils ne vous laissent aucun répit ! Je dois avouer que faire ce travail à plein temps m'épuise, mais c'est pour la bonne cause ! D'ici quelques temps, avant même que vous vous en rendiez compte, j'aurais étendu mon empire !

Sur ce, il éclata d'un rire puissant, attirant au passage quelques montres qui se trouvaient dans son sillage, dans l'énorme tourbillon de son visage.

- Annabeth, murmura Percy à son oreille, allons-nous d'ici avant qu'il ne décide de nous tuer, même si c'est déjà ce qu'il a l'intention de faire.

Avant même qu'il eut fini sa phrase, un javelot passa au ras de son oreille. Les quatre demi-dieux, qui s'étaient relevés, firent volte-face vers Tartare, qui avait cessé de rire. Son javelot retourna automatiquement dans sa main. Cette arme rappelait quelque chose à Annabeth, sans qu'elle ne puisse mettre la main dessus.

- Comment avez-vous osé le lui prendre ?! s'exclama Percy avec indignation à côté d'elle.

Il avait levé Turbulence, qui faisait briller son visage. Une lueur rageuse se reflétait dans ses yeux. Il sembla prêt à se jeter sur Tartare. Annabeth posa sa main sur son bras, sachant qu'il se ferait tuer à coup sûr s'il attaquait. Elle croisa son regard et lui intima silencieusement l'ordre de se calmer. Percy s'énerva et s'exclama :

- Tu ne vois donc pas ce qu'il tient dans sa main ? C'est son javelot, Annabeth, son javelot !

Annabeth avait très bien compris. Bien sûr que voir ce javelot dans les mains du dieu lui donnait des envies de meurtre, mais elle ne pouvait pas se laisser aller.

- En effet, il s'adapte parfaitement à mon pouvoir ! ricana Tartare. Vois-tu, fils de Poséidon, je le lui ai pris et je l'ai réparé après l'avoir enfermé dans mon armure et lui avoir fait subir bon nombre de tortures. Qui aurait cru que l'arme d'un misérable Titan me serait utile ?!

Percy essayait de contenir sa rage. Annabeth aussi d'ailleurs. Tartare s'amusait en les faisant souffrir, ou bien il cherchait à les faire éclater pour qu'il se jettent directement dans un combat perdu d'avance. D'une manière ou une autre cela fonctionnait plutôt bien. Connaître le sort plus que funeste de leur ami Bob le Titan fit ressentir à Annabeth un élan de culpabilité. Elle l'avait laissé, avec le géant Damasen, mourir pour eux. Elle ne se le pardonnerait jamais. Mais elle savait que Percy avait plus souffert qu'elle. Il était d'une loyauté sans faille, laisser des amis mourir à sa place lui était inconcevable. Il avait confirmé ses dires à de multiples reprises.

- De quoi il parle ? demanda Delphine complètement perdue.

Inutile de préciser que personne ne lui répondit. Annabeth s'en voulut d'avoir amené Léo et Delphine avec eux. Elle voyait que ses amis en venant contenaient tant bien que mal leur peur face à Tartare. Mais elle, aussi, avait peur. Ils avaient tous peur ! Mais il fallait qu'ils sortent de cet endroit vivants. C'était le premier et le plus important des objectifs.

- Vous êtes... commença Percy.

- Oui oui je sais ce que tu vas me dire, coupa Tartare. Mais j'ai d'autres choses à faire que de vous écouter parler et pleurnicher. Bavarder avec vous ne m'intéresse plus, maintenant que je sais que vous comptez fuir à la moindre occasion. Passons alors aux choses sérieuses ! Je vais me faire un petit plaisir. Quatre demi-dieux d'un coup, c'est rare !

Et il lança le javelot droit vers Delphine, qui se tenait à côté de Léo. Heureusement qu'elle était attentive car elle passa à deux doigts de la mort. Son arc apparut dans ses mains et elle contra le javelot monumental avec une petite flèche d'or. Léo contre-attaqua en lançant une gerbe de flammes. Tartare repoussa son attaque avec une facilité déconcertante. Il était en lévitation au dessus du gouffre, rendant impossible toute attaque directe des demi-dieux, sous peine de tomber. Les monstres ne sortaient plus de l'abîme, et ceux qui étaient là précédemment s'étaient volatilisés. Il fallait qu'ils fassent bouger Tartare, de manière à pouvoir le toucher, sans qu'il ne s'en rende compte. Elle chuchota à ses amis :

- Il va falloir le faire bouger. Léo, tu pourrais utiliser tes flammes dans son dos et toi Delphine, tes flèches sur son flan droit. Percy et moi allons faire diversion. Et surtout, faites attention !

Ils opinèrent et partirent dans des directions différentes. Annabeth cria :

- Hé ! Tartare ? Je me demandais, qu'est-ce que ça fait d'être une fosse ?

- Ce n'est pas le moment, petite impertinente, je vais vous tuer !

Et il relança son arme, qu'Annabeth esquiva, en se jetant sur le côté.

- Dis moi, continua Percy, tu ne sais plus viser ?

- Je sais très bien viser ! Vois par toi même ! répondit Tartare en jetant de nouveau son javelot, mais sur Percy cette fois.

En effet, Annabeth constatait qu'il savait très bien viser. A ses plus grands regrets ! Percy para le lancer avec Turbulence. Le javelot retourna se ficher dans la main de son nouveau maître dont l'armure semblait briller d'un éclat féroce. Tartare était moins agile qu'avant. Annabeth se demandait pourquoi il ne les avait pas déjà tués, d'un simple mouvement, comme il l'avait fait pour les Titans Hypérion et Krios. Peut-être qu'ici, son pouvoir était affaibli, vu qu'ils n'étaient pas vraiment dans le Tartare. Peut-être qu'ils pourraient en profiter.

- Je te trouve plus lent que d'habitude, enchaîna Percy. As-tu trop mangé ou est-ce juste la vieillesse ? Parce que, vraiment, tu commences à te faire vieux !

- Je ne suis pas vieux ! Juste épuisé petit !

Annabeth trouvait aussi que Tartare était assez idiot. Percy continua dans ses railleries, toujours sur sa lancée :

- En plus, vraiment, quel nom horrible tu as ! Tartare ! Je me demande qui te l'as choisi, car il a très peu de goût ! Moi, quand on me dit "tartare", je pense plutôt à une sauce tartare ! Ca relève vraiment n'importe quel plat !

- Ai-je l'air d'une sauce ? Ce que tu peux être idiot, demi-dieu ! s'exclama Tartare.

Alors que Percy allait répliquer, Tartare hoqueta et s'avança, jusqu'à se placer parfaitement à portée d'épée de Percy et Annabeth. Il avait une flèche en or plantée dans les côtes, et le dos de son armure était calcinée. Annabeth croisa le regard de Percy et, d'un même mouvement, il s'élancèrent vers Tartare. Ils plantèrent chacun leur épée dans le plastron du dieu, bronze céleste et os de drâkon luisant dans le fer stygien. Tartare grimaça puis recula. Annabeth et Percy retirèrent leurs épées. Le dieu recula jusqu'au bord de la fosse. Annabeth espérait qu'il tomberait. Au moment où elle s'y attendait le moins, Tartare éclata d'un rire tonitruant, qui fit trembler la caverne.

- HA HA HA HA HA ! Vous croyiez vraiment que je me laisserais prendre à vos petits jeux ? Minable ! Vous ne m'avez même pas effleuré !

Annabeth ferma les yeux. Comment avait-elle pu croire une seule seconde que son plan fonctionnerait ? À présent, Tartare se ferait une joie de les tuer. Ce plan était leur seule chance. Et il était réduit à néant. Tartare utilisa son javelot comme un balai et projeta Léo et Delphine à travers la caverne. Ces deux-là atterrirent côte à côté, complètement sonnés. Peut-être Tartare voulait-il les empaler tous d'un seul coup.

Il dirigea alors son javelot droit vers eux, sans qu'ils ne puissent se défendre. Ils allaient mourir, avec une certitude frôlant les cent pour cent. Léo riposta en envoyant des flammes, tandis que Delphine décochait des flèches. Percy fit appel à son pouvoir sur l'eau et de l'eau de feu, provenant du Phlégéthon, sortit de la fosse en un geyser dirigé vers Tartare.

Celui-ci ne prit même pas le temps d'esquisser le moindre geste de défense, se contentant de fermer les yeux. Les flammes mêlées aux flèches et à l'eau de feu se firent aspirer par le tourbillon de son visage. Percy fit appel à plus d'eau, faisant apparaître un nouveau geyser, d'eau du Cocyte cette fois. Elle ne fit pas plus effet que l'eau du Phlégéthon.

Annabeth commençait à sérieusement désespérer. Plus aucune issue, plus aucune solution en vue. Ils finiraient empalés par le javelot d'un ami, volé par un ennemi. Tartare se retourna vers eux, lava son javelot pour le geste qui les réduiraient à néant. Le dieu le lança. Le javelot traça une ligne de fumée dans son sillage. Il arriva vers eux à une vitesse que même Niké n'aurait pu atteindre.

Annabeth prit la main de Percy d'un côté et celle de Delphine de l'autre. La pauvre Delphine venait à peine de commencer sa vie de demi-dieu, qu'elle s'achèverait sur une note des plus tragiques. Annabeth ferma les yeux, s'attendant à tout moment à mourir. Elle ne pouvait plus rien faire. On n'échappait pas deux fois à Tartare. Elle se dit qu'elle devait affronter la mort en face et décida de rouvrir les yeux. Et là, elle vit le javelot faire une chose qu'elle n'aurait pas crue possible.

Le javelot s'arrêta dans l'air, à même pas un mètre d'eux. Il resta suspendu pendant une dizaine de secondes et, à la stupeur de tous, repartit en sens arrière à la même vitesse qu'au début, se dirigeant droit vers le cœur de Tartare, enfin, si il en avait un. Il se planta pile où il fallait, brisant le plastron du dieu. Celui-ci tituba, avec un visage horrifié, vers l'abîme, vers son propre abîme.

Annabeth comprit subitement ce qu'il venait de se passer. Enfin pensa comprendre, car elle ne pouvait en être sure. Le javelot avait toujours été une partie de Bob. Elle se souvenait comment il avait souffert quand il s'était brisé. Peut-être avait-il réussi, par elle ne savait quel moyen, à reprendre un peu de contrôle sur son arme d'antan. Merci, Bob, pensa-t-elle. Il leur avait encore une fois sauvé la vie. Elle lui serait toujours redevable.

Elle sentit alors quelqu'un la tirer par la main. C'était Delphine qui lui dit :

- Je n'ai peut-être pas beaucoup d'expérience en combat de monstres mais je sais partir quand il faut partir. Alors grouillez-vous ! Il ne va pas tarder à revenir.

- Je suis de son avis, déclara Léo.

- Alors allons-y, s'exclama Percy.

Annabeth se laissa entraîner vers la sortie de la caverne où il y avait le gouffre en pensant à Bob.

- Qu'est-ce qu'on fait pour ne pas qu'il nous poursuive ? demanda Léo une fois qu'ils eurent atteint les Enfers.

- Il ne nous poursuivra pas, affirma Annabeth sans savoir comment elle le savait. Il ne peut pas sortir de cette caverne.

- Tu en es sure ? demanda Percy.

- Évidemment !

- Ça a été un dur combat. Quelqu'un sait ce qu'il s'est passé ? Pourquoi le javelot s'est-il retourné ?

- Je ne sais pas, mentit Annabeth.

Percy la regarda longuement. Il avait bien sûr compris qu'elle n'avait pas dit la vérité. C'était trop difficile pour elle d'en parler. Elle lui fit comprendre en un regard qu'elle lui expliquerait plus tard. Il hocha imperceptiblement la tête. Et ils s'en allèrent vers le palais noir qui trônait au loin.