Chapitre Vingt : Le deuxième dragonnier

Urû'baen, palais de la famille royale.

Isla poussa un cri lorsque quatre des huit colonnes de marbre qui soutenaient la salle s'effondrèrent. Son frère la tira en arrière et toussa en clignant des yeux dans la poussière. Derrière eux, Katrina était agrippée au bras de Roran, et tous deux regardaient la scène avec effroi. Seth recula en titubant entre les débris, trébucha sur la queue de la Dragonne saphir et tomba derrière elle. Il se releva à quatre pattes et chercha du regard l'éclat rouge de la lame de Zar'roc. Son regard croisa celui d'Eragon, qui tentait tant bien que mal de comprendre ce qui s'était produit.

- SAPHIRA ! hurla-t-il, la peur au ventre.

* Je suis là. * lui répondit une voix calme.

La tête de la Dragonne dépassa soudain le nuage de poussière qui enveloppait la salle, tandis qu'elle se redressait de toute sa hauteur. Elle ouvrit ses grandes ailes et balaya les débris qui l'entouraient, révélant en même temps la scène. Murtagh se trouvait juste à ses côtés, la main encore levée. Il la baissa lentement, et Saphira approcha son visage du sien. L'ancien dragonnier cligna des yeux en croisant les siens, une expression étrange sur le visage. Un léger bruit de pas se fit alors entendre, et Tiar s'approcha discrètement de lui, pour finalement s'asseoir devant les pattes avant de la Dragonne. Cette dernière était positionnée de manière à entourer presque le frère d'Eragon. Son corps était à la fois entre la porte, Murtagh, et son dragonnier. Elle écarta la patte qui séparait le chasseur de son ennemi, mais continua à le regarder de près. Les autres occupants de la salle regardaient la scène, le souffle coupé. « Et maintenant ? » se demandaient-ils tous. La Dragonne saphir secoua légèrement la tête, puis :

* Bonsoir, Murtagh. * fit-elle, de manière à ce que ses paroles soient accessibles à l'esprit de tous.

Son interlocuteur ne répondit pas, mais il la fixa de façon anormale avant que Tiar, assise à ses pieds, ne tire légèrement sur son pantalon. Il baissa les yeux, croisa ceux du chat-garou, et releva immédiatement la tête pour reporter son attention sur Roran, Katrina, Eragon et ses deux enfants. Leur expression effrayée amusa l'ancien dragonnier, mais il n'en fit rien paraître. De son côté, Roran se posait des questions quant à l'efficacité de ses gardes, qui auraient déjà dû être sur place, au vu du fracas assourdissant qu'avait provoqué l'attaque du Traître.

- Je t'en prie Murtagh, dit soudain Eragon, brisant le silence pesant qui s'était installé. Attaques-moi si tu souhaites te venger, mais ne fais pas de mal aux autres.

- Bien sûr…, lâcha son frère, ironique.

Brom sursauta. Son ton nonchalant rappelait exactement celui de Seth. Il fixa encore plus intensément son oncle, qui faisait lentement tourner Zar'roc dans sa main droite.

- Je t'en supplie, continua Eragon.

Cette fois, ce fut au tour d'Isla d'être surprise. Jamais elle n'avait vu son père supplier quelqu'un. Elle n'aurait même jamais imaginé qu'il en fût capable.

- Papa ! cria-t-elle, pleine d'incompréhension.

- Isla, s'il te plaît, la coupa Eragon. C'est entre ton… ton oncle et moi.

Murtagh fit une nouvelle fois tourner son arme entre ses mains, avant de déclarer, l'air presque amusé :

- Pas tout à fait…

Eragon se retourna vers lui, l'air effrayé. Il voulait donc s'en prendre aux autres ? Qu'attendait-il pour le tuer lui ? Il était la cause de tous ses maux. Pourquoi ne pas s'en prendre directement à lui ? Et pourquoi avoir laissé Saphira en vie, alors qu'elle était à sa merci ? Le dragonnier déglutit. Il devait avoir quelque chose en tête. Il avait sûrement réfléchit à une façon horrible de le faire souffrir avant de l'éliminer…

- Je t'interdis de toucher à ma famille ! lança soudain Eragon, presque avec agressivité.

Il acceptait son destin, mais il était hors de question que ceux qu'il aimait aient le même.

- Ta famille ?

Murtagh parut sur le point d'éclater de rire. Il eut un sourire sans joie.

- Je te rappelle que ta famille est aussi la mienne, mon frère, dit-il avec amertume.

Il fixa chacune des personnes présentes avec attention – sauf son fils, qu'il n'avait pas encore remarqué. Puis il se redressa légèrement et murmura d'une voix effrayante :

- J'espère que tu as compris ce dont j'étais capable, Eragon. Car c'est ce qui t'attend.

Son frère cadet déglutit avec difficulté, essayant de ne pas s'imaginer à la place des colonnes de marbres. Le sourire de Murtagh s'élargit devant la réaction du dragonnier, avant de s'effacer rapidement, et il prit un air désinvolte pour déclarer :

- Mais… pas maintenant.

Et il rangea Zar'roc dans son fourreau.

- Pardon ? fit Eragon, brisant le silence incrédule qui s'était installé dans la salle.

Murtagh leva les yeux au ciel, dans une parfaite imitation de Seth :

- Tu m'as très bien entendu, répondit-il, l'air agacé.

Tiar lui jeta un coup d'œil. Pour une fois la « petite fille », qui n'était d'ordinaire pas très expressive au niveau de ses émotions, eut du mal à cacher son contentement. Eragon n'avait pas l'air de comprendre. Murtagh soupira. Il allait falloir tout lui expliquer.

- Contrairement à ce que tu penses, ma priorité dans la vie n'est pas toi. Mon désir de vengeance peut bien attendre car quelque chose d'énorme se prépare…

Roran et Katrina se jetèrent des regards interloqués.

- C'est à cause de la prophétie, murmura la petite voix de Tiar.

Murtagh hocha la tête.

- Tiar – c'est son nom – et moi avons des raisons de penser que des personnes mal intentionnées cherchent à aider la réalisation de la prophétie de Galbatorix, expliqua-t-il d'une voix si calme qu'elle en devenait effrayante.

En réalité, c'était parce qu'il faisait des efforts énormes pour ne pas se jeter à la gorge d'Eragon.

« Penses à Seth. » se disait-il. « C'est pour lui que tu fais tout cela. »

Murtagh ne souhaitait pas voir son fils grandir dans un climat de guerre, à cause de l'Ombre et de ses sbires. La mort d'Eragon pouvait attendre quelques temps, l'enjeu en valait la peine. Le chasseur grimaça à l'idée de ce qu'il allait faire : proposer une alliance.

- Je n'ai jamais entendu parler d'une telle prophétie, s'exclama Roran avec un air méfiant, une fois que Murtagh la leur eut rapportée.

- Elle existe pourtant, rétorqua Tiar sur un ton très sérieux. Et ceux qui ont enlevés votre fille sont les mêmes qui cherchent à la réaliser.

- Comment… comment es-tu au courant ? questionna Katrina, surprise.

- C'est un Chat-garou, lâcha Brom, l'air à la fois impressionné et émerveillé.

Et cela répondait à la question. Mais le roi n'était pas convaincu.

- Pourquoi nous donner ces informations ? Pourquoi nous aider ? demanda-t-il sur un ton circonspect. Quel sentiment peut-il être plus fort que celui de venger Thorn ?

Un moment de silence passa sur la salle. Murtagh fixait le souverain de l'Alagaësia sans rien dire, et tous attendaient une réponse de sa part. Mais ce n'est pas lui qui la donna.

- Et quel sentiment vous pousse à retrouver Sérène ? demanda soudain Isla, d'une voix presque tremblante.

Roran et Katrina se tournèrent vers elle et la regardèrent longuement, puis la reine hocha lentement la tête. Elle avait les larmes aux yeux. Son mari la prit par l'épaule et l'attira près d'elle pour la réconforter.

- C'est vrai, lâcha Murtagh d'une voix rauque. Je fais cela pour mon fils. Je ne veux pas qu'il devienne un homme dans un monde en guerre, ni qu'il…

- MENTEUR !

Le Chasseur fut le premier à se retourner. Une lueur étrange, à la fois surprise et effrayée, se lut dans son regard lorsqu'il croisa celui de son fils. Seth, rageur, se tenait debout derrière Saphira, les poings serrés. Isla ouvrit de grands yeux. Malgré le caractère facilement irritable du jeune homme, jamais elle ne l'avait vu dans cet état.

- Chasseur, tu parles ! Je comprends pourquoi maman est partie, maintenant ! Tu n'es qu'un traître ! s'emporta le garçon, dont la voix tremblait presque.

Murtagh, remit du choc, s'approcha de lui :

- Cela n'a rien à voir avec ta mère. Elle était au courant, Seth, et…

- Mais pas moi ! hurla le jeune homme en fureur, reculant de quelques pas.

- J'ai essayé de mener une vie normale, je ne voulais plus être Murtagh le dragonnier…, le coupa son père. Tu as raison, j'ai été un traître pour l'Alagaësia, mais je n'avais plus envie de…

- Je ne parlais pas de l'Alagaësia, mais de moi ! Tu m'as trahi ! Tu m'as caché la vérité, tu te faisais passer pour un type banal, un simple marchand devenu chasseur, et moi je t'ai cru ! Je t'ai cru, parce que tu étais mon PÈRE ! ragea Seth.

Il semblait à bout de souffle, et sa voix, portée par la colère, tremblait. Mais il n'avait pas l'air de s'en soucier, et continua, tonitruant :

- Finalement, tu n'es pas si différent d'elle ! fit-il d'un ton accusateur, et Murtagh seul su qu'il parlait de sa mère, Agacie. Vous êtes pareils, tous les deux ! Vous vous en fichiez complètement, de ce que je pouvais penser ! Elle, elle est partie, et toi tu as cru que tu pourrais continuer à vivre dans le mensonge toute ta vie ! Je te hais !

Et, sans laisser le temps à son père de se défendre, il tourna les talons, poussa une porte et partit en courant dans les couloirs du palais. Murtagh avait l'air désemparé. Eragon ne lui avait pas vu une telle expression sur le visage depuis la mort de Thorn, et il fit un pas en avant. Mais l'ancien dragonnier avait avancé lui aussi :

- Seth, attends ! cria-t-il.

Saphira fit tourner sa lourde queue, qu'elle posa face au Chasseur.

* Je m'en occupe. * lui dit-elle simplement.

Et elle partit à la suite du fils de Murtagh. Ce dernier se tourna quelques instants vers la porte d'entrée du palais. Il se passa une main sur le visage, puis reporta son attention sur le petit groupe qui le regardait d'un air égaré.

- Ar'zan, c'est le nom de cette Ombre, veut qu'un nouvel Empereur Noir surgisse. Je ne sais pour quelle raison, Tiar également l'ignore… Peut-être pense-t-elle pouvoir se l'allier, mais ce qui est sûr, c'est qu'il s'agira d'un nouvel ennemi, que nous ne connaissons pas… Car Galbatorix est bel et bien mort.

Brom ouvrit de grands yeux. Il venait de voir un point commun à Murtagh et son fils : ils faisaient passer les intérêts des autres avant les leurs. Eragon hochait lentement la tête aux propos de son frère, dont la voix était redevenue impassible, et sourit. Comme il semblait sur le point d'ajouter quelque chose, l'ancien dragonnier lui jeta un regard noir, ce qui l'amena à balbutier :

- Murtagh, tu…

- Je te l'ai déjà dis. Tu ne le dis à personne, trancha son aîné, menaçant.

Eragon hocha la tête et s'excusa. Il avait faillit oublier que son frère désirait garder secret les circonstances de la mort du dernier tyran de l'Alagaësia. Roran planta ses yeux bruns dans ceux du Traître :

- Quelles informations possèdes-tu sur cette Ar'zan ? questionna-t-il d'une voix autoritaire, qui était celle d'un souverain.

Murtagh croisa le regard de Tiar, soupira et commença son récit, depuis le soir où l'Ombre avait fait irruption dans sa chaumière – et dans sa vie.

* * *

Palais d'Urû'baen, dans un des couloirs du château.

Seth s'arrêta au détour d'un un mur afin de reprendre son souffle. Il n'y avait pas de bruits de pas derrière lui, mais il ne tenait pas à ce que quiconque le trouve en ce moment même. Les mains sur les genoux, il attendit quelques secondes avant de se redresser, furax, et de donner un bon coup de pied dans le mur. Un juron lui échappa, tandis qu'il sautillait sur son pied intact. Une vague d'insultes en tout genre déferlèrent sur la partie du mur qu'il avait attaquée, avant qu'il ne remarque quelque chose. Il y avait une large fissure verticale dans la pierre. Le jeune homme examina de plus près cette entaille, perplexe, avant de se rendre compte qu'elle était beaucoup trop nette pour avoir été causée accidentellement. Lui-même se serait posé des questions quant à la nature de sa force… Il posa une main sur le mur, et y exerça une légère pression. La faille se fit plus grande, et la porte-mur s'ouvrit sous ses yeux. Avec une lueur d'intérêt mêlée à de l'appréhension dans le regard, Seth fit un pas en avant et se glissa dans l'entrebâillement. Il « referma » précautionneusement le mur derrière lui, et une expression ébahie apparut sur son visage lorsqu'il se retourna.

La pièce était normalement constituée de pierres grises. Des tableaux en tout genre étaient accrochés aux murs, et un épais tapis marron décorait le sol. Mais il n'y avait pas de fenêtres. La seule source de lumière provenait de quatre petites lampes à huile, posées sur un socle. Elles entouraient un objet ovale, d'un blanc lumineux, qui semblait avoir été déposé par hasard sur le coussin mauve où il siégeait. Le jeune homme s'en approcha, comme hypnotisé. Un grincement se fit entendre derrière lui, mais il ne détacha pas son regard de l'objet.

- C'est un œuf de Dragon, pas vrai ? fit-il au bout d'un moment, sans se retourner.

Saphira, légèrement surprise, ouvrit de grands yeux que Seth ne put voir. Apparemment, seul le regard du jeune homme aux cheveux noirs était encore rattaché au socle. Elle hocha imperceptiblement la tête, avant de répondre de manière plus claire :

* Oui. C'est mon deuxième… enfant. * dit-elle sur un ton quelque peu hésitant.

Seth sourit pour lui-même. Jamais il n'avait ressentit un tel sentiment de… sérénité ? Oui, c'était le mot. Il se sentait parfaitement bien, et la vue de l'oeuf le fascinait. La dragonne bleue s'approcha. Elle faisait confiance à ce garçon. Comme elle avait fait confiance à son père un peu plus tôt, lorsqu'il avait effrayé toute la salle en guise de « leçon ». Cependant alors qu'elle observait de biais le visage de Seth, elle fut surprise par son expression. Il avait l'air entièrement captivé par l'objet, et elle ne savait qu'en penser. Mais ce qu'il ajouta par la suite expliquait en partie son attitude :

- J'en avais jamais vu avant aujourd'hui, murmura-t-il, comme s'il avait peur que le son de sa voix ne réveille le Dragon qui sommeillait dans l'œuf. De vrai Dragon non plus, d'ailleurs…

Il sourit. Un sourire béat et complètement idiot, qu'il n'avait plus eu depuis qu'il était gamin. Reprenant soudain le contrôle de lui-même, il redonna un air neutre à son visage. Il se sentait un peu idiot.

- Alors, tu… heu… il est de toi, donc ? dit-il, pour changer de sujet.

Saphira eu un petit sourire, à la fois triste et fier.

* Oui. *

- Ah… et, heu… le père, c'est… ?

* Thorn. *

- Oh.

* … *

- Désolé.

* Ne le sois pas. *

Seth fronça les sourcils, embarrassé, en regardant ailleurs. Apparemment, il ne fallait pas compter sur la Dragonne pour avoir une réelle discussion. Lui n'était déjà pas d'un naturel bavard, mais… la situation le gênait un peu, et il tentait de faire oublier son attitude émerveillée du début, par les mots. Saphira, si elle avait remarqué le peu d'intérêt des réponses qu'elle donnait, ne fit pas mine de s'en soucier. Un long moment de silence s'installa, et la Dragonne le rompit finalement :

* C'était à Helgrind. Eragon, Roran, Arya et moi étions allés sauver Katrina des griffes des Raz'acs. Et puis, il s'est passé quelque chose, nous… nous avons été séparés. Alors que mon dragonnier se trouvait à l'intérieur, moi je… J'étais seule dehors, dans l'incapacité de le rejoindre. Je me suis alors retrouvée face à face avec Thorn, dans le même embarras que moi… *

Seth ne comprenait pas exactement les références de la Dragonne ; jamais personne ne lui avait conté quoi que ce soit à propos de l'enlèvement de l'actuelle reine de l'Alagaësia, mais il écoutait attentivement. Du coin de l'œil cependant, il fixait toujours l'œuf blanc.

* Lorsque ton… lorsque Murtagh a retrouvé son frère, ils étaient dans l'impossibilité de sortir de là-bas, et puis Galbatorix avait donné d'autres ordres, précis, à « son dragonnier ». C'est la raison pour laquelle, je pense, Eragon n'a pas été tué. Il a eu une brève discussion avec son aîné, puis ils ont enfin trouvé la sortie, et ils sont repartis chacun de leur côté. Pendant ce temps, Thorn et moi, nous… *

Elle se stoppa, regardant ailleurs un instant, puis parut sur le point de reprendre, lorsqu'elle croisa le regard de Seth. La main devant la bouche, il semblait cacher un petit sourire amusé.

- C'est bon, tu peux le dire… J'suis plus un gamin, j'ai bien compris… Vous avez…

* … Fais connaissance. * coupa Saphira d'une voix ferme, les yeux brillants tandis qu'elle fixait avec intensité le jeune homme.

Ce dernier se mordit la lèvre pour ne pas sourire, baissa les yeux puis, de la main, lui fit signe qu'elle pouvait continuer. Saphira lui lança un air sévère avant de sourire pour elle-même, et reprit son récit :

* Cela faisait une semaine que nous étions forcés de rester auprès d'Helgrind, sans pouvoir rejoindre nos dragonniers. Il n'y avait que nous, alors au lieu de nous battre nous avons, entre autre … discuté. Beaucoup. Je reconnais que sept jours c'est un peu court, mais je ne… Je ne regrette rien. * affirma la dragonne, une lueur de défi dans le regard alors qu'elle baissait les yeux au niveau de ceux de Seth.

Mais le jeune homme avait reprit un air grave et hocha imperceptiblement la tête pour lui affirmer qu'il avait compris. Saphira reporta son attention sur son œuf, et il sut que le sujet était clos. Ils restèrent un long moment à fixer l'objet blanc. Lorsque les yeux bleus pâles de Seth rejoignirent ceux, saphirs, de la dragonne, il fut surpris d'y voir une larme. Le jeune homme la regarda couler sur sa joue bleue écailleuse, sans comprendre. C'était son petit qui était là, tout près d'elle… En sécurité. Pourquoi était-elle triste ? Lorsqu'il lui posa la question, Saphira eut l'impression de se trouver devant un petit enfant en train de lui demander pourquoi le ciel est bleu. Elle sourit :

* Parce que je sais qui sera son dragonnier. * déclara-t-elle, consciente des questions que sa réponse pouvait provoquer.

Seth haussa légèrement les sourcils. Comment savait-elle ? L'avait-elle deviné récemment, ou bien… était-ce comme une impression, quelque chose qu'elle avait toujours su ? Il regarda à nouveau l'œuf. Oui. En fait, lui aussi le savait. Il sourit :

- C'est Isla, c'est bien ça ? Sa magie était blanche, si je me souviens bien… Et Brom m'a expliqué que la couleur des dragons se manifestait dans les pouvoirs de leurs dragonniers…

Saphira ne répondit pas, mais elle avait toujours l'air aussi affectée qu'avant. Là encore, le jeune homme ne la comprenait pas. Intérieurement, il se réjouissait pour son amie – enfin sa cousine. Elle avait beau avoir un caractère de cochon, c'était quelqu'un de bien, de juste, et elle avait toutes les qualités pour faire une excellente dragonnière de l'Alagaësia. Et puis… c'était son rêve.

- Si c'est à cause de son caractère que tu t'inquiètes… Je sais qu'elle est souvent… difficilement supportable, sourit Seth. Mais elle sera sûrement à la hauteur de…

Saphira hocha la tête :

* Non, ce n'est pas à cause de ça. *

Elle n'ajouta rien d'autre, et le fils de Murtagh non plus. La Dragonne la connaissait mieux et depuis plus longtemps que lui. Il ignorait sûrement un tas de choses au sujet de la jeune fille, et il préféra ne pas relancer le sujet. Au bout d'un moment, son interlocutrice poussa un soupir sonore. Le jeune homme se tourna vers elle, puis :

- Ça va sûrement te paraître bizarre comme demande, mais… Je peux le toucher ? demanda-t-il.

Il avait soudain une envie irrépressible de poser la main sur l'œuf, juste une fois, pour voir ce que cela faisait. Il n'aurait d'ailleurs probablement plus jamais l'occasion de recommencer, premièrement parce qu'il n'avait pas le droit d'être là, ensuite parce que bientôt il aurait sûrement éclot pour Isla… Et il voulait graver cet instant dans sa mémoire. Il pensait tout de même que la Dragonne allait refuser. L'œuf ne lui appartenait pas, et même si c'était Isla qui allait le faire éclore et que donc son acte à lui n'impliquerait rien, cela ne le regardait pas vraiment. De plus Saphira n'en avait peut-être tout simplement pas envie, pour des raisons qui ne regardaient qu'elle, parce que c'était sa mère un point c'est tout. Mais, à son grand étonnement, elle hocha la tête. Et puis comme le jeune homme semblait hésiter, elle réaffirma sa réponse :

- Bien sûr, dit-elle, une expression indéchiffrable sur le visage.

Elle semblait toujours aussi triste, mais Seth reporta son attention sur l'objet blanc. Sans s'en rendre compte, c'est en tremblant que sa main droite se dirigea vers le petit coussin mauve. Il déglutit, prit une courte inspiration, puis posa sa paume sur la coquille nacrée. Evidemment, rien ne se produisit. Il eut du mal à cacher un faible sourire de soulagement. Il ne savait pas ce qu'il attendait, mais il ressentait beaucoup d'émotions différentes à la fois, et il savait avant de toucher la coquille refermant le bébé Dragon que ce moment resterait gravé dans sa mémoire, unique. C'était la première et dernière fois qu'il en aurait l'occasion, se disait-il. Un Dragon, cet être si incroyable, était enfermé dans une si petite sphère. Il comprit soudain ce que Jorine devait ressentir rien qu'en pensant aux Elfes.

- C'est… c'est…

Il eut un sourire béat, cherchant ses mots. Saphira lui sourit d'un air bienveillant.

- … C'est chaud, murmura-t-il, sous le coup de l'émotion soudaine.

La Dragonne eut un nouveau sourire, triste cette fois, mais elle continua de regarder le jeune homme et l'œuf, la tête légèrement penchée sur le côté comme si elle réfléchissait. Seth avait toujours la main plaquée sur la coquille, l'air émerveillé. Ce qui lui arrivait était tout simplement incroyable ! Quelle chance c'était, de pouvoir toucher un œuf de Dragon !

-Crâc-

Seth se figea soudain et fixa sa main droite, toujours posée sur l'oeuf, d'un air apeuré. Un nouveau craquèlement, presque inaudible, se fit entendre et le jeune homme retira sa main comme s'il avait été brûlé. Quelque chose de pointu venait de toucher sa paume. Saphira le regarda faire deux bonds en arrière, puis son regard revint immédiatement sur l'œuf, qu'un petit museau blanc essayait de fendre. Seth le fixait sans ciller, complètement paralysé. Le museau se débattait tant bien que mal, sans succès. Finalement, la dragonne aida son enfant à sortir de sa coquille, en enlevant quelques morceaux par-ci par-là. Une petite tête blanche apparut, et deux grands yeux bleus innocents dévisagèrent sa mère avant de se porter sur l'autre personne présente dans la salle. Saphira fixa à son tour Seth d'un air paisible. Mais de la tristesse persistait dans son regard, si semblable à celui du petit Dragon mâle. Le jeune homme secouait lentement la tête de droite à gauche, comme s'il voulait effacer cette scène de sa mémoire.

- Crôa !

Saphira eu un regard affectueux pour son fils, qui tentait de s'exprimer par de petits croassements dénués de sens.

- Non non non non non non non…, répéta Seth en reculant encore d'un pas. Non non non… pas moi…

Mais le bébé Dragon semblait ne pas l'entendre et s'approchait de plus en plus de lui. D'un coup de queue, Saphira fit trébucher le garçon et, avant qu'il n'ait pu réagir, elle amena son enfant près de lui. Seth, à moitié couché sur le sol, regarda le dragonneau qui essayait de monter sur son ventre en s'agrippant sur ses vêtements.

- Non non non non non…, répétait-il, l'air effrayé. Je peux pas. Je peux pas…

Saphira balaya cette réponse d'un coup d'aile.

- Bien sûr que si.

Elle désigna sa main droite d'un coup de museau. Seth la regarda, puis la cacha derrière lui comme si cela pouvait effacer le symbole qui y brillait. Il leva soudain un regard mi-incrédule, mi-effrayé vers la Dragonne :

- Tu le savais…

Saphira ne répondit rien.

- Je croyais que c'était Isla, sa dragonnière ! Ça ne peut pas être moi, je ne suis pas… je suis…

* Tu en es parfaitement capable, Seth. * fit soudain la Dragonne d'une voix forte. * Il ne t'aurait pas choisis, sinon. *

La mâchoire inférieure de Seth se crispa, tandis que le petit Dragon le regardait avec de grands yeux émerveillés.

- Dans ce cas, pourquoi pleurais-tu, Saphira ? Tu savais que c'était moi, pas vrai ? répéta-t-il, une lueur de défi dans le regard. De quoi as-tu peur, si je suis parfaitement capable de…

Sa voix mourut dans sa gorge, tandis que le Dragon, son Dragon, émettait un nouveau petit cri pour attirer son attention. Saphira les regarda tous les deux en silence pendant un moment, puis dit doucement :

* Ce n'est pas toi qui m'effrayes, mais ce que d'autres pourraient faire de vous deux. *

Seth leva les yeux et la regarda longuement, sans comprendre. La Dragonne secoua la tête :

* Si ceux qui cherchent à réaliser la prophétie vous trouvent… Rappelles-toi : que sais-tu de la façon dont ton père est devenu traître à l'Alagaësia ? *

Le regard de Seth se fit plus dur, mais il se redressa légèrement, s'assis avec le dragonneau blanc sur les genoux, et répondit d'une voix lente :

- Je sais que c'est à cause du serment que Galbatorix lui a fait prêter.

Il regarda ailleurs. Tout le monde savait cela.

* Sais-tu ce que cela implique, Seth ? Eragon et moi avons toujours su que jamais Murtagh n'agirait contre nous de son plein gré. L'Empereur Noir l'avait menacé, c'était certain. C'est le risque que tu cours. Un dragonnier et son Dragon sont extrêmement attachés l'un à l'autre. Cela peut servir de moyen de pression énorme, pour… *

- Non.

Seth secoua la tête de gauche à droite, et le Dragon le regarda faire d'un air intéressé. Le regard du jeune homme se braqua sur Saphira :

- Je ne suis pas comme mon père. Plutôt mourir que de devenir esclave de ce en quoi je ne crois pas, dit-il sur un ton convaincu.

Sur ses genoux, le bébé Dragon essayait d'imiter son hochement de tête, mais ses mouvements étaient trop violents et il glissa sur le côté. Inconsciemment, Seth le retint d'un bras, tout en continuant à fixer la mère avec intensité. Cette dernière sourit intérieurement. Bientôt, elle le savait, ils seraient inséparables. Sa douleur n'en fut que plus intense, mais elle n'en montra rien. Finalement, elle hocha lentement la tête.

* Nous verrons. * dit-elle simplement.

Le jeune homme hocha la tête avec sérieux, avant de se souvenir qu'il ne voulait pas être dragonnier. Il se releva précipitamment tout en déposant le petit Dragon aux pieds de sa mère. Pourquoi l'avait-il choisi lui, au lieu d'Isla ? Ou même Brom ? Il était convaincu que le garçon, dans l'ombre du rêve de sa sœur, désirait pourtant devenir dragonnier au moins autant qu'elle. Et cependant, il fallait que cela tombe sur lui. Le seul qui n'en avait pas envie. Ses rêves pour l'avenir, bien que secrets, étaient très clairs et ne faisaient de tort à personne : il souhaitait vivre une existence paisible dans un coin tranquille, avoir une maison accueillante où rentrer le soir, un bon métier, un chien pour monter la garde et lui tenir compagnie, et c'était tout. Il n'était pas bien exigeant, tout de même ! Pourquoi lui refuser le peu qu'il demandait, pour… ça ?

- Je n'en veux pas, fit-il d'une voix rauque, qui se voulait convaincue.

Saphira émit un petit sifflement, l'air passablement amusée. La conviction du garçon semblait en effet s'effriter au fur et à mesure que son Dragon s'approchait à nouveau de lui.

- Crôa… , fit le petit.

Seth se mordait la lèvre inférieure, comme pour s'empêcher de revenir sur sa décision, ses yeux dans ceux du Dragonneau. Saphira sourit. Derrière ses airs d'adolescent sombre et renfermé, le jeune homme était moins insensible qu'il ne voulait le faire croire. La petite créature se colla à lui, et Seth finit par se baisser. Il mit une main sur sa tête écailleuse et resta silencieux, l'air pensif. Finalement il leva ses yeux bleus et fixa la Dragonne sans sourciller.

- Et alors… qu'est-ce que je dois faire, maintenant ? questionna-t-il lentement.

La mère du petit le regarda en silence, et elle eu à nouveau l'air très triste. C'est avec un sourire sans joie qu'elle répondit :

* Vous devez vous en aller. Je m'occuperai d'annoncer la nouvelle aux autres. Mais ni l'Ombre ni ses sbires ne doivent vous trouver. Pour votre bien à tous les deux. *

Le jeune homme resta de marbre, et pourtant de nombreuses émotions se disputaient la place sur son visage. Tout d'abord, il était surpris que Saphira lui annonce cela. Presque amusé aussi en imaginant la réaction qu'Isla aurait en apprenant qu'il l'avait devancée. Elle serait sûrement furieuse mais, étonnamment, il n'en ressentait aucune satisfaction. Ensuite, la discussion qu'ils venaient d'avoir lui revenait en mémoire, au sujet des risques que le lien entre son Dragon et lui représentait pour eux, si quelqu'un désirait s'en servir à des fins malhonnêtes… Il ne se sentait pas si influençable que cela… ! Mais il préféra se taire. De plus, il percevait aussi en lui un sentiment qu'il ne côtoyait pas souvent. La peur. Une impression de détresse : il ne savait pas quoi faire. Partir, d'accord, mais pour aller où ? Il avait tout de même un Dragon derrière lui ! Et il ignorait tout à son sujet… Comment le nourrir, communiquer avec lui, lui apprendre à voler, chasser, se battre, et surtout… à se cacher ? Car comment ferait-il une fois qu'il aurait atteint une taille raisonnable ? Voilà toutes les raisons pour lesquelles il préférait garder un air impassible. Cependant, Saphira devait avoir remarqué que quelque chose le tourmentait, car elle s'approcha d'eux et expliqua en détail la conversation qu'elle avait eue avec Eragon, Roran et Katrina au sujet de l'enlèvement de leur fille, quelques jours plus tôt. Elle le mit aussi au courant de quelques autres détails qu'elle connaissait sur l'affaire, et lui fit une mise en garde au sujet des deux autres Dragons. Mais avant que Seth n'ait eut le temps de poser des questions à ce sujet, elle le poussa en direction de la porte.

* Vite, dépêche-toi. Je vais les retenir ! *

Sa voix pressante, qui résonnait dans la tête du garçon, le convainquit de ne pas en demander plus. Acceptant le choix de Saphira, il fit signe au Dragonneau de le suivre. Elle semblait savoir ce qu'elle faisait, et était plus expérimentée que lui.

* Va dans l'endroit dont je t'ai parlé, et… Prends bien soin de lui. * dit-elle, une tristesse infinie dans le regard.

Seth déglutit avec difficulté, mais il hocha la tête :

- Bien entendu, murmura-t-il d'une voix rauque, les yeux dans ceux de la Dragonne bleue.

La petite créature à ses pieds eu un croassement pitoyable qui donna les larmes aux yeux à sa mère. Elle secoua vivement la tête, comme pour les chasser, et émit un reniflement de Dragon. Le jeune homme se détourna, le Dragonneau sur ses talons, et soudain elle l'arrêta :

* Comment vas-tu l'appeler ? * dit-elle.

Seth se retourna et la regarda sans la voir, tandis qu'il réfléchissait. Les yeux brillants de Saphira laissèrent s'échapper une goutte sur le sol. Le fils de Murtagh sourit :

- Larme, souffla-t-il.

Le petit Dragon blanc leva les yeux vers lui, comme s'il se reconnaissait, et la Dragonne hocha la tête avec gravité. Après un dernier regard à son fils, qui semblait indécis quant à savoir qui il devait suivre, elle poussa la porte-mur d'un coup de queue afin de la refermer sur eux. Elle se retourna vers le coussin où étaient étalés les débris de l'œuf, s'en approcha, et laissa une perle d'eau couler dessus.

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