Chapitre XXI

REVELATION


« Ou le secret vient de lui-même à soi, ou bien le secret vous est interdit. »

Victor-Lévy Baulieu. Extrait de L'Héritage


Les journées reprenaient un cours normal, pour tout le monde. Les ragots, même toujours inévitables, s'estompaient et changeaient de sujet. Finalement, on oublia bien vite l'histoire de Temi Masu et même celle de Katsuko Mayashima. Cela faisait à présent plus d'un mois que la déléguée se faisait oublier. Et on ne la vit plus jamais en compagnie de Yokohama. Lorsqu'elles se croisaient, elles s'ignoraient éperdument, comme si jamais rien ne s'était passé entre elles. Alors, à force, les rumeurs s'étaient épuisées. Les troisièmes années travaillaient sur leurs prochains concours tandis que les secondes années bossaient les derniers examens de l'année scolaire. Katsuko, Ken et Kojirô se retrouvaient donc plus souvent à bosser dans la salle d'étude du lycée qu'à bavarder dehors avec le reste de la bande. Mais si Ken et Kojirô travaillaient tranquillement leurs examens, confiant sur le résultat, Katsuko semblait plus stressée qu'eux et bossait encore plus sur un programme qui leur semblait plus long que celui sur lequel ils allaient être testé. Quand ils le lui firent remarquer, Katsuko avait répondu évasivement. Décidément, même lorsqu'il ne se passait rien de spécial, la déléguée semblait toujours aussi secrète.

Ils étaient aussi intrigués de la voir autant discuter avec leur professeur principal, même s'ils avaient cru comprendre un jour qu'ils lui avaient posé la question qu'elles se connaissaient bien en dehors du lycée. De quoi pouvaient-elles bien parler pendant tout ce temps ?

Kojirô et Katsuko avaient alors pris l'habitude de rentrer ensemble chez eux quand elle n'avait pas trop de travail en temps que déléguée ou que lui ne soit occupé par son nouveau petit job à la superette près de la gare. Mais cette fois-là, alors qu'aucune réunion des délégués n'était organisée, elle s'était simplement excusée auprès de lui.

- « A présent, je prends des cours particuliers pour préparer les examens, » lui expliqua-t-elle. « Alors on ne va plus pouvoir rentrer ensemble aussi souvent. »

- « Tu n'as pas l'impression d'un peu trop bosser pour ces partiels ? » répliqua Kojirô.

- « Hmm. » Elle lâcha un petit soupire et se mordit la lèvre. « En fait… » Elle s'interrompit, hésitante.

- « Oui… ? » insista-t-il.

- « Non, rien. Je vais en retard, je te vois demain. A plus, Kojirô. »

- « Oui. A plus. »

Et elle partit de son côté. De quoi voulait-elle parler ? Kojirô soupira. Elle pouvait parfois être tellement compliquée…

Durant ces dernières semaines, ils étaient souvent sortis en groupe. Katsuko les encourageait pratiquement à chaque match, amenant son petit frère rentré de Fujiyoshida. Une fois même, Kojirô et Katsuko étaient allés au cinéma tous les deux, et à la surprise de chacun, cela s'était très bien passé. Entre eux, tout était redevenu normal. Si bien que Kojirô oublia pratiquement la déclaration-qui-n'en-était-pas-une de Katsuko, et ils ne revinrent plus sur le sujet. En réalité, celui qui semblait avoir le plus de succès en amour – mis à part Takeshi et Yun – n'était d'autre que Ken. Et oui ! Kojirô ne saurait dire exactement comment ils étaient venus à sortir ensemble. C'était une histoire d'embrouilles sur embrouilles qui menaient droit à l'amour – une logique que Kojirô ne comprit pas non plus. Mais chemin faisant, le gardien était on ne peut plus heureux – tellement qu'il laissa même Katsuko et Kojirô tranquilles, cessant de les travailler séparément pour les assembler, ce qui avait parfois été pénible.

La vie était redevenue calme et paisible. Peut-être avec un petit plus. Kojirô se sentait serein. Et en plus, il avait réussi à améliorer son tir – enfin ! C'est donc sans trop de mal que son équipe et lui parvenait petit à petit à se frayer un chemin vers les huitièmes de finale ! On ne pouvait cependant pas dire que le doute était seulement permis. Mais c'était assez agréable de sentir comme la vie lui souriait à présent.

A la maison également, tout semblait bien se dérouler. Même si sa mère travaillait toujours autant, avec son job, il parvenait à l'aider un peu. Ses petits frères et sœurs étaient aussi pénibles et géniaux que jamais, et la maison organisait de temps en temps des soirées entre amis. Sa mère invitant une collègue de travail, et chaque enfant, un de leurs amis. Une fois, Katsuko était venue dîner chez eux – sous la demande express de Keiko. En oubliant les questions et les roucoulements un peu embarrassants des deux adultes, cela s'était bien passé. Katsuko avait été adorée par les petits. Se laissant emporter dans l'ambiance, elle s'était mise à se transformer en Pikachu, Bumblebee, et autres héros de dessins animés, entraînant Kojirô dans leurs jeux. Encore une fois, il avait vu une autre facette de sa personnalité. Même s'il comprenait à quel point son passé l'expliquait. S'être occupée de son petit frère pendant toute son enfance l'avait marquée. Alors s'occuper de six monstres ne semblait pas être plus compliqué pour elle.

Tout avait tellement changé en l'espace d'un an. Repenser à tous les évènements des derniers mois donnait le vertige alors il s'efforçait de ne pas trop s'y plonger et ce, avec succès.

- « Je sais que les examens approchent mais ça te dirait de faire une dernière petite soirée ce vendredi soir ? » lui proposa Keiko pendant qu'elle lavait la vaisselle et qu'il l'aidait à la ranger.

- « Hmm. D'acc. » Avec tout le temps qu'ils passaient à travailler à la bibliothèque, ce n'était certainement pas une petite soirée qui allait influencer leurs performances aux concours.

- « Ca me plairait beaucoup de revoir cette Katsuko… » glissa Keiko.

- « Maman… » bougonna-t-il, connaissant très bien le manège de sa mère.

- « Les enfants l'ont adorée, » continua-t-elle. « Et moi aussi, d'ailleurs… Tu veux bien l'inviter ? »

Kojirô soupira profondément. Refuser quand elle lui parlait ainsi, avec cette expression, lui était impossible, il le savait bien. Et puis, inviter Katsuko dîner n'était plus tellement difficile. Il l'avait déjà fait une fois, non ? Pourtant, c'est avec un peu d'embarras qu'il transmit la requête de sa mère le lendemain. Katsuko accepta l'invitation avec plaisir et ils fixèrent l'heure.

Le soir, il partait à son travail à la superette près de la gare. C'était un boulot assez cool, malgré l'inventaire à faire et les caisses à porter. Le reste du temps, il rangeait les rayons ou tenait la caisse selon le besoin. Un soir qu'il s'occupait de la caisse, il croisa quelqu'un de familier, mais dont il n'avait pas entendu parler depuis bien longtemps déjà. Tsuki Amido. L'ancienne amie de Katsuko et coup de cœur de Ken, également traîtresse aux deux titres. Bien que sa présence dans la superette n'avait rien d'extraordinaire, Kojirô fut surpris de la voir. Peut-être parce que ça faisait des mois qu'il ne faisait plus attention à elle. Un peu comme s'il ne la voyait pas alors qu'elle continuait pourtant à suivre les cours dans la même classe que lui.

- « Bonsoir, » dit-il en bon employé.

- « Ah… Salut. » Contrairement à son ancienne attitude, elle semblait indifférente à sa présence, à son identité.

Il entama d'enregistrer ses articles dans le silence. Elle ne le regarda pas, s'occupant à ranger ses achats. Puis quand il lui donna le montant total, elle paya en carte bleue et partit en lui redisant un simple « Salut ». Rien de plus. Pas de mièvrerie. Pas de roucoulement. Même pas un vrai sourire. Elle aussi était sûrement passée à autre chose. Et puis, il encaissa une autre dame et oublia très vite de l'avoir croisée. Pourtant le lendemain, il la revit. Comme le jour précédemment, elle ne lui accorda que des salutations basiques en achetant ses produits et puis elle repartait sans rien dire. Au bout de la troisième fois, il cessa de s'étonner et elle devint comme une autre cliente. Une inconnue qu'il encaissait poliment avant de passer à la suivante.

Cependant, le soir avant le nouveau dîner prévu par sa mère, elle lui parla. Sa voix était hésitante et son regard incertain.

- « Katsuko… Elle va bien ? »

Cette question prit de court Kojirô. Un instant, il ne sut quoi répondre. Après tout ce temps, elle voulait finalement savoir comment allait son ancienne amie ?

- « Pourquoi ne lui demandes-tu pas en face ? » répliqua-t-il néanmoins sans méchanceté.

Elle soupira. « Ce n'est pas si facile. Alors, comment va-t-elle ? »

- « Mais pourquoi me poses-tu cette question ? » persista-t-il de son côté. « En quoi ça t'intéresse ? »

Elle lui jeta un regard blessé mais ne répliqua rien.

- « C'est juste que j'ai entendu… Non, laisse tomber, c'est rien. Tiens et garde la monnaie, je n'en ai pas besoin. Salut. »

Et puis elle lui tourna le dos, prenant ses sacs d'achats en main.

- « Elle va bien. »

Surprise, elle se tourna vers lui et finalement lui sourit en acquiesçant.

- « Bye, » lui dit-elle avant de finalement traverser la porte.

- « C'est ça… Bye. »

Les filles étaient vraiment trop complexes. Pourquoi s'intéressait-elle de nouveau à Katsuko à présent, après tout ce temps à l'ignorer ? Décidément, il ne parviendrait pas à déchiffrer cette énigme. Avait-elle simplement changé ? Etait-ce autre chose ? Comment savoir ? Il n'allait certainement pas se casser la tête à cause de leurs comportements bizarres. Et c'est ce qu'il fit. Le lendemain, alors qu'Amido allait s'installer à sa table, il ne la remarqua même pas. Et la journée de cours se termina comme d'habitude.

Ponctuelle, Katsuko sonna à sa porte une minute en avance avec Shun. Ils furent accueillis avec chaleur par Naoko, Takeru et Mamoru qui vinrent l'enlacer ou même l'embrasser sur la joue – sacré Mamoru ! Kojirô était certain que Katsuko l'impressionnait en quelque sorte. Puis Katsuko lui souriait avant d'aller saluer poliment Keiko et son amie, Soraya Noromo. Puis, la soirée commença par un petit apéritif. Coca pour les jeunes, et petite coupe de champagne pour les adultes. Discussions, rires, jeux commençaient déjà à fuser. Comme la précédente fois, l'ambiance était au rendez-vous et tout le monde s'amusait bien. Et puis, ils passèrent au dîner.

- « Alors Shunji, Takeru m'a dit que tu changeais de collège ? » demanda Keiko. « Le sel, Kojirô, s'il te plait. »

- « Tu quittes ton collège ? » lui demanda-t-il surpris.

- « Oui, » acquiesça celui-ci.

- « Pour aller où ? »

- « Les examens d'entrée ne sont pas trop difficiles ? » le coupa Keiko.

- « Il n'y en a pas, » répondit Katsuko à la place de Shunji. Elle semblait légèrement mal à l'aise. « Le collège de Nankatsu ne nécessite pas d'examen d'entrée, cela s'est fait sur dossier. »

- « Ah ?... »

- « Tu as bien dit la Nankatsu ? » Cette fois-ci, c'était au tour de Kojirô de couper sa mère.

- « Tu ne savais pas, Kojirô ? » s'étonna Keiko.

- « Non ! »

- « Par contre Katsuko doit en passer, elle ! » rigola Shunji.

- « Quoi ? » rugit Kojirô. « Qu'est-ce que ça veut dire ? »

- « Kojirô… » Katsuko le supplia du regard de se calmer. Ses joues étaient un peu rouges. « Je quitte Tôkyô dès la fin de ce semestre. Je voulais te le dire plus tôt mais… »

- « MAIS QUOI !? » Kojirô s'était levé de sa chaise brusquement, se cognant contre la table qui trembla, manquant de faire tomber les verres en pied des adultes. « Putain ! »

- « Kojirô ! » s'exclama Keiko. « Ne parle pas… Kojirô ! »

Mais celui-ci avait quitté la pièce, furieux. Il fit claquer la porte d'entrée.

- « Je… Je vais le voir, excusez-moi… » balbutia Katsuko en se levant à son tour.

L'air froid ne lui fit cette fois aucun bien. La colère lui donnait au contraire des bouffées de chaleur. Cela faisait bien longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi furax. Et il y avait de quoi ! Comment pouvait-elle… ? Il ne réalisait toujours pas. C'était quoi ça !

- « Kojirô… » La voix de Katsuko était douce mais teintée d'appréhension. Et elle faisait bien de s'inquiéter ! Il n'allait certainement pas laisser passer ça sans rien dire !

- « Tu comptais nous le dire quand ? ME LE DIRE QUAND ? » s'énerva-t-il d'emblée.

- « Je… Je… » Elle semblait soudain impuissante. « Je n'y arrivais pas. Je ne trouvais pas le moment adéquat. Avec tout ce qui s'est passé entre temps, et puis les examens… »

- « Excuses à la con ! »

- « Ecoute… »

- « Non, TOI, tu écoutes ! » l'interrompit-il avec tellement de colère qu'elle recula d'un pas. « Quand tu as eu des problèmes, on a toujours été là pour t'aider ! Même quand tu nous envoyais bouler, on est quand même resté à tes côtés. On t'a toujours fait confiance, coûte que coûte ! On t'a soutenu et merde, quoi ! Tu ne nous fais pas encore assez confiance ? Mais qu'est-ce qu'on est pour toi ? Tu comptais te casser sans nous le dire ? »

- « Non ! » s'écria-t-elle, presque désespérément. « J'ai confiance en vous. Vous êtes plus que des amis pour moi, ce n'est pas… »

- « Des amis… » Il renifla de mépris. « Si vraiment tu nous considérais comme tes amis, Katsuko, tu n'aurais pas attendu pour nous en parler. »

Elle baissa la tête, jouant nerveusement avec les mains. C'était la première fois qu'il la voyait baisser la tête devant quelqu'un. Mais son état de fureur l'empêchait d'en être conscient à cent pour cent ou d'y réfléchir. Poussant un râle mélangeant colère et frustration, il donna un violent coup de pied sur la première chose qu'il vit – c'est-à-dire une poubelle – qu'il envoya bouler dans un fracas métallique, renversant les sacs nauséabonds qu'elle contenait et faisant sursauter Katsuko.

- « Tu me dégoûtes. »

Le sentiment de trahison était bien celui qu'il détestait le plus.

- « Tu… » Katsuko respira un bon coup avant de reprendre. « C'est vraiment ce que tu penses ? » Sa voix était dure mais ses yeux exprimaient bien son sentiment. Elle se sentait blessée et peinée à la fois. Mais Kojirô n'était pas en état de le prendre en compte. Au contraire, cela le rendit plus énervé encore.

- « Oui. »

Non. Ce n'était pas vrai. Mais il voulait lui faire mal. Lui montrer ce qu'il ressentait. C'était la seule manière. Sa seule façon d'agir.

Katsuko tourna la tête en se mordant les lèvres. Elle déglutit et recula, la tête acquiesçant plusieurs fois dans un geste nerveux. Et soudain il comprit.

Tsuki n'était peut-être la seule à avoir abandonné son amitié. Malgré les faux semblants, malgré son attitude hypocrite, elle n'avait pas été la seule à jeter l'éponge. Katsuko n'avait pas cherché très longtemps à la faire céder, à lui faire changer d'avis pour regagner sa confiance. Non. Elle avait reculé comme elle paraissait le faire à cet instant. Abandonner. Fuir, même. Elle ne fuyait pas ses ennemis mais elle décampait à la moindre véritable confrontation avec ses proches, celles qui lui faisaient le plus mal.

- « Je crois que je vais rentrer, ça vaut mieux pour nous deux. »

On y était. Ne le regardant toujours pas en face, elle n'attendit pas sa réponse et se détourna lentement de lui. Alors, elle abandonnait encore ? Elle n'allait pas tenter de s'expliquer ? Ni même de lui demander pardon ?

Elle avait déjà fait quelques pas vers la maison, le dos droit, les mains légèrement refermées. Etait-elle déjà en train de se faire une raison ?

- « Es-tu donc si lâche ? » lui cria-t-il.

Il la vit sursauter.

- « Ca vaut mieux pour qui au juste ? » continua-t-il. « Hm ! Tu vas encore fuir ? »

Elle se tourna vers lui, troublée. La bouche entrouverte, on aurait dit qu'elle voulait parler sans trouver les mots qu'il fallait.

- « Tu sais comment on appelle ton attitude ? De la lâcheté ! Tu es une lâche ! Tu… »

La claque fut douloureuse. Kojirô porta une main sur sa joue endolorie. Encore heureux qu'elle n'y était pas allée au poing cette fois-ci. Les larmes débordaient des yeux de Katsuko alors qu'elle tentait de se retenir, se mordant la lèvre inférieure, se tenant la main qui l'avait giflé.

- « Je ne suis pas une lâche ! » lâcha-t-elle finalement dans un sanglot étouffé. « J'ai manqué de courage, c'est vrai. Mais je ne suis pas lâche ! »

- « Alors arrête de fuir ! » répliqua-t-il.

- « Je ne fuis pas ! C'est juste que… que… » Elle réfléchit à toute vitesse.

- « Que quoi ? Que tu ne supportes pas les confrontations. Tu crois que c'est en tournant le dos que les choses seront mieux ? »

- « Je… »

- « Tu aurais du nous en parler. Dès le départ. »

- « Je le sais ! » assura-t-elle. « Mais je n'ai pas su trouver les mots. Je ne voulais pas… Je suis désolée, Kojirô. »

Il soupira, soudain fatigué. Ces mots dits étrangement le calma d'un coup et toute la tension retomba, même si tout n'était pas encore effacé. Il se sentait encore un peu blessé qu'elle ait pu cacher son départ.

- « Je suis vraiment désolée, » répéta-t-elle. « Je ne suis pas très douée pour tout… ça. »

Kojirô acquiesça. Ca, il comprenait bien. Lui non plus n'était pas très fort en ce domaine. Il y eut alors un long silence. Katsuko regardait dans le vide, un peu perdue dans ses pensées, la mine attristée avec ses yeux encore brillants de larmes qui séchaient. Instinctivement, plus qu'intentionnellement, il s'avança vers elle et, lentement, la prit dans ses bras. Elle se laissa d'abord faire et puis, elle plaça ses bras autour de lui, sa tête enfouie sur sa poitrine, les yeux fermés, tout comme ceux de Kojirô.

Des mois plus tôt, cela leur aurait semblé étrange de s'enlacer. Pourtant, à cet instant, tous deux appréciaient le contact de l'autre, cette même chaleur, leurs parfums qui s'emmêlaient. Kojirô se rappela alors des sentiments confus de Katsuko. Se pourrait-il qu'elle les ressente encore à ce moment ? Et lui ? Qu'est-ce qu'il ressentait pour elle ? Ces questions ne prirent pas exactement forme dans son esprit mais elles étaient pourtant présentes. Le doute, l'hésitation, l'émotion… Bien qu'ils se sentaient bien enlacés ainsi, ils ne pouvaient pas rester ainsi indéfiniment. Ils se détachèrent alors lentement, reculant de chaque côté, sans interrompre tout contact. Les mains de Kojirô étaient encore sur les épaules de Katsuko qui laissaient les siennes sur lui. Leurs yeux s'observèrent. Ceux de Katsuko exprimaient encore de l'appréhension, une certaine tristesse mais surtout une interrogation discrète et vague. Ceux de Kojirô ne laissaient pas paraître le chaos qui régnait pourtant en lui. Mais étant quelqu'un d'impulsif, il ne se perdait pas jamais dans des longues réflexions surtout quand l'heure d'agir et de se décider sonnait.

Il posa ses lèvres sur les siennes. Un élan de surprise la fit sursauter et elle tenta même de se reculer mais il ne la laissa pas faire. Et puis, elle céda et se laissa faire. Tout ça dura mille ans et une seconde à la fois. Quelque chose d'indescriptible mais d'intense. Et puis ils entendirent un roucoulement et ils s'aperçurent qu'ils n'étaient plus seuls. Ils se séparèrent d'un bond, aussi rouge l'un que l'autre, malgré leur pigmentation. Keiko, Soraya, les trois petits Hyuga et Shun les observaient tous sans aucune discrétion. Certaines riant, Shun donnant un coup de coude complice à Takeru qui ricana, Naoko rougissant de plaisir… ? et enfin Mamoru qui ne semblait pas comprendre ce qu'il y avait de si intéressant à voir.

- « Vous… ! » commença à gronder Kojirô.

Aussitôt les petits déguerpirent devant l'air renfrogné de leur aîné. Puis les adultes, ne cherchant pas à excuser leur indiscrétion – bien au contraire ! – leur conseilla de rentrer avant d'attraper la crève et suivirent les plus jeunes à l'intérieur de la maison, laissant enfin les deux lycéens embarrassés se rendre compte du froid qui régnait autour d'eux. Kojirô frissonna avec surprise. Comment avait-il pu ne pas sentir ce froid plus tôt ? Voyant Katsuko trembler également, il proposa de rentrer. Elle acquiesça d'un signe de tête. A l'intérieur, tout le monde attaquait déjà le dessert et ils s'installèrent à leur place, toujours un peu rouge, embarrassés par les roucoulements des deux femmes. Mais quand ils goûtèrent au gâteau de Keiko, le goût sucré leur fit momentanément oublier leur gêne.

- « Délicieux ! » s'exclama Katsuko qui raffolait des sucreries.

- « Grop bon ! » renchérit Shun, la bouche pleine, avant de déglutir difficilement.

Et pendant que les compliments fusaient envers la cuisinière de la soirée, Katsuko et Kojirô s'échangèrent un regard. Tous deux n'avaient pas eu le temps d'éclaircir ce qui s'était passé et chacun avait hâte de se retrouver de nouveau seul à seul. Quelque chose au fond d'eux leur disait pourtant que la tension était déjà bien loin derrière eux. Le sourire de nouveau heureux de Katsuko, le visage impassible sur lequel se glissaient parfois des petits sourires amusés de Kojirô et tant d'autres petits détails insignifiants le montraient. Finalement, ça se passait bien. Même si derrière tout ça, le futur départ de Katsuko créait en Kojirô un arrière goût bien amer.

Finalement, la soirée se déroula sans trop d'encombre. Katsuko fut la première à prendre congé, malgré les râles de Shun. Après avoir salué toute la famille et Soraya, ils s'éclipsèrent à l'extérieur. Kojirô ne tarda pas à les rejoindre, après avoir enfilé une écharpe et son blouson. Il n'eut pas à insister pour les raccompagner, Katsuko n'émit pas la moindre résistance. Mais en présence de Shun, ils ne purent discuter à cœur ouvert, se contentant de parler football et du dojo familial que Shunji avait vu, à la différence de sa grande sœur.

- « On va habiter juste à côté, » continua-t-il. « Il y a une petite maison un peu en retrait du dojo où on vivait avant, je crois… Enfin, moi, je n'en ai aucun souvenir, j'étais trop petit pour ça. Mais elle est trop cool ! Et j'aurais même ma propre chambre cette fois ! »

- « On ne l'a pas hérité directement, » expliqua Katsuko à son tour. « Jusque là ce sont les parents de Suzeno qui l'avaient racheté à mon frère, un peu pour l'aider, tu vois. »

- « Ouais ! Et il nous l'a même revendu ! Il est trop cool… ! En plus, c'est un chef au combat. Il a battu Yukiko en moins de deux ! »

- « Tu rigoles ? » s'étonna Katsuko. « Il ne me l'a pas dit, ça ! »

Les frère et sœur rirent ensemble, se moquant gentiment de la défaite de leur grand frère. Jamais Kojirô n'avait vu un tel bonheur sur le visage de Katsuko. Il ressentit un pincement alors qu'il se rendit compte qu'elle voulait vraiment partir là-bas et goûter à cette nouvelle vie prometteuse. Mais pouvait-il le lui reprocher ? Elle vivait dans un garage et avait la possibilité d'habiter une vraie maison. Il devrait s'y faire.

Il était si perdu dans ses pensées qu'il ne s'aperçut pas tout de suite qu'ils étaient déjà arrivés. Shun le salua pratiquement sans recevoir de réponse avant d'entrer dans le garage-maison. Ce fut en entendant le claquement de la porte derrière lui qu'il s'en rendit compte.

- « A quoi penses-tu ? » lui demanda Katsuko, un petit sourire aux lèvres.

- « A ton départ pour Fujiyoshida, » répondit-il.

- « Encore une fois, je suis désolée de ne t'avoir rien dit, » s'excusa-t-elle se mettant immédiatement sur la défensive.

- « C'est bon. Ne t'excuse plus, je comprends… »

Elle acquiesça en silence. Silence qui perdura un instant.

- « Dis-moi… » finit-elle par reprendre. « Est-ce que le baiser de tout à l'heure avait une signification, cette fois ? »

Sa question le prit de court. Particulièrement le « cette fois » prononcé en fin de phrase. Il se rappela leur premier baiser et la claque qu'elle lui avait donnée en retour. Et s'il connaissait la réponse au fond de lui, le prononcer à voix haute était bien plus difficile et embarrassant. Ca ne faisait pas partie des choses que Kojirô aimait dire. Mais le regard perçant de Katsuko montrait qu'elle ne lui laisserait aucun répit avant qu'il ne dise quelque chose.

- « Il en avait, » parvint-il à prononcer sous le coup d'un gros effort en se sentant un peu ridicule.

La lueur dans son regard brilla plus intensément et pourtant, Katsuko baissa les yeux.

- « C'est un peu tard, tu ne crois pas ? »

Il y eut comme un claquement de fouet à l'intérieur de Kojirô. Un peu tard… ? Il aurait pourtant pensé que… Il ne réussit à trouver les mots pour répondre.

- « Au fond, ça n'aurait rien changé, » soupira-t-elle finalement. « Plus tôt ou maintenant, je m'en vais dans moins d'un mois. On aurait eu le même problème… »

Elle n'aurait pas reconsidéré la question. Quand Katsuko décidait de quelque chose, rien ne lui faisait changer d'avis. Encore une fois, il se demanda s'il était en droit de le lui reprocher. Sa priorité avait toujours été et sera toujours sa famille. Mais cette fois-ci, ça la concernait aussi. Ce choix, elle le faisait également pour elle. Peut-être était-ce mieux qu'elle s'éloigne de tout ça. De Tôkyô. Des clans. De la Tôhô. Et de tous ces problèmes. Même si ça signifiait également quitter aussi les amis qu'elle s'était fait. Et lui aussi.

- « Ca ne changera rien. »