Chapitre 279 : Le calme après la tempête... (Nuit du 11 au 12 octobre 1889)

Lorsque je rentrai, Liza était assise à côté de son Italien de père et elle gloussa une fois de plus. Vu l'inclinaison de la tête de son père, il était évident qu'il était tombé endormi.

J'allai m'asseoir aux côtés de ma fille et elle murmura :

- Papa s'est endormi.

- Ne devrais-tu pas faire de même ? lui glissai-je. Il est tard.

- Oui, maintenant j'ai plus froid, alors tu peux me mettre au lit.

Elle leva ses bras vers moi pour que je la porte et je l'emmenai dans sa chambre. Une fois dans son lit, elle me demanda de lui lire une histoire tirée du livre qui était posé sur sa table de chevet. C'était un livre qui parlait de bateaux, édulcorant la vie dure qui régnait dans la marine. Dans l'histoire, les marins mangeaient à leur faim et les conditions de vie étaient agréables.

Au bout de quelques minutes, elle me posa des questions, non pas sur le livre, mais sur moi :

- Quand tu m'avais dit à l'auberge que mon père serait toujours fier de moi, c'était de toi que tu parlais, pas de mon autre papa ?

- Oui, lui souris-je en refermant le livre.

- Tu étais fier de moi ? me demanda-t-elle avec les yeux qui pétillaient.

- Vu les déductions que tu avais tirée en observant mes vêtements, ma montre, le Souverain et l'alliance, oui, j'étais satisfait de ton travail.

Elle fronça les sourcils :

- Mais, j'aurais jamais pu comprendre que c'était de toi que tu parlais, en disant que mon papa serait toujours fier de moi ! Comment j'aurais pu comprendre, puisque après tu partais pour jamais revenir... Alors, pourquoi tu me l'as dit ?

Je lui souri :

- Un jour, tu l'aurais su, lui répondis-je en lui passant mon index sur la joue. Ta mère devait venir me voir à Londres. Le jour où tu aurais appris qui était ton véritable père, avec un peu de chance, tu te serais souvenue de mon compliment. Et puis, c'était une manière détournée pour signifier à Watson que j'étais fier de toi. Moi, je savais ce que voulait dire mon message et c'était le plus important à mes yeux.

Le sourire de prétention qui apparu sur ses lèvres me fit penser à ceux que je faisais quand Lestrade me complimentait. Toute la vanité et l'orgueil des Holmes se trouvaient dans ce sourire.

- L'alliance, c'était à qui ? m'interrogea-t-elle soudain.

- Utilise ton esprit et tu trouveras, lui dis-je pour la forcer à réfléchir.

Elle joignit ses mains devant sa bouche et commença à réfléchir tout haut.

- Tu n'as pas épousé ma maman pour de vrai, quand tu es parti avec elle en Normandie...

- Exact.

- Tu portais pas ton vrai nom, quand même ? Tu avais dû le changer.

- Exact, une fois de plus.

Elle sourit, venant de trouver la réponse.

- Mais tu devais faire semblant que tu étais marié avec ma maman, donc vous avez porté des alliances. « William », c'est le nom que tu as porté et maman a pas changé le sien. Tu as gardé l'alliance de maman en souvenir parce que tu l'aimes toujours.

- J'aime garder un souvenir des grandes affaires qui ont marqué ma carrière, éludai-je prestement. L'enquête en Normandie en était une.

- Et le Souverain ?

- Une affaire où je me suis fait battre à plates coutures parce que j'ai sous-estimé l'ennemi, qui n'en était pas vraiment un.

- Et la gravure dans le couvercle de la montre ? demanda-t-elle dans l'espoir que je lui réponde.

- Je resterai silencieux là-dessus et je te prierai de ne pas poser de question, déclarai-je en évitant de serrer mes lèvres.

- Encore un secret ? rigola-t-elle en posant sa main devant sa bouche.

- Il est l'heure de dormir, maintenant ! fis-je de manière péremptoire pour mettre fin à ses questions.

Elle fit semblant de rien et poursuivit ses questions :

- Tu voulais pas rester près de moi quand j'étais malade... Pourquoi tu voulais me fuir ? C'est à cause que tu voulais pas de moi, malgré que tu étais fier ?

- Non, répondis-je en souriant. C'est parce qu'il n'y avait aucune issue à la situation dans laquelle nous nous trouvions, ta mère et moi, et que je ne voulais pas m'immiscer dans la vie de tes parents.

- Et maintenant ? demanda-t-elle vivement. Il y en a une ?

- Ta mère est douée pour obtenir ce qu'elle veut et ma foi, la solution qu'elle a trouvée n'est pas plus mauvaise qu'une autre, lui confiai-je.

- Je te verrai quand même ? fit-elle timidement, mais avec espoir.

- Sans doute pas très souvent, à cause de la distance et de mon métier prenant, mais je fais confiance à ta mère pour gérer la situation au mieux. Toi, tu ne dois rien dire aux autres, cela doit rester un secret.

- Je suis la fille de mon père, je peux garder des choses secrètes, non ? me dit-elle avec malice.

Considérant que j'étais un homme très secret, mais que l'homme qui lui servait de père était tout aussi secret que moi sur sa vie véritable et ses penchants qui allaient à l'encontre de la société bien-pensante, ma foi, elle était à bonne école.

- Tu dois faire attention à ne pas dire tes pensées à haute voix, comme tu le fais parfois... Dodo, maintenant !

Elle leva une nouvelle fois les bras en l'air :

- Un bisou, t'es obligé !

Quand je me penchai pour l'embrasser sur le front, elle serra mon cou assez fort, m'obligeant à me courber et me chuchota :

- J'espère que tu seras un papa aussi gentil que celui que j'ai déjà...

- Nous ne sommes pas les mêmes, ma puce, lui confiai-je. Je suis différent de lui.

- Oui, grogna-t-elle. Toi, tu montres pas tes sentiments comme lui.

- Nous sommes différents, répétai-je en passant ma main sur ses cheveux. Ce n'est pas parce que je ne dis rien que tu dois en déduire que je ne t'aime pas.

- Tant que vous vous battez plus... Promis ?

Je lui souris et lui caressai les cheveux une nouvelle fois.

- Nous allons faire notre possible, déclarai-je sans m'avancer. Bonne nuit, ma puce.

- Bonne nuit... papa, ajouta-t-elle à la fin.

Sans me retourner, je souris et quittai sa chambre.

« Fichus oignons » me dis-je en regagnant la pièce principale tout en utilisant mon pouce et mon index de la main droite pour m'essuyer les coins des yeux.

L'italien dormait toujours, profondément même. Que faire ? Regagner mon lit dans l'autre maison ou bien...

Je décidai d'aller m'assurer avant que tout allait bien du côté d'Hélène. La bougie ne me servant à rien, je la posai sur la table de la cuisine et me dirigeai vers la chambre. En poussant la porte de sa chambre, elle redressa la tête et m'apostropha en chuchotant.

- Alessandro ? Qu'est-ce qui se passe ? Où étais-tu passé ?

Elle me tournait le dos, couchée sur le côté, plongée dans le noir et elle pensait que c'était son mari... Je ne pu m'empêcher de sourire.

Sans rien dire, je retirai mes pantoufles, m'approchai du lit et me couchai dessus, posant ma main sur la couverture qui épousait la hanche d'Hélène. Sa main sortit de sous les couvertures et vint frapper la mienne.

- Serais-tu malade, par le plus grand des hasards ? me demanda-t-elle de manière suspicieuse.

- Non, répondis-je doucement.

Elle sursauta et cria.

- Sherlock ! Bon sang, c'est toi ? Qu'est-ce que tu fais là ?

- Moi qui croyais que tu dormais...

- Ne jamais boire du café avant d'aller dormir, c'est diurétique, me dit-elle en se retenant de rire. Cela m'a obligé à le lever... Je venais de me recoucher quand j'ai constaté l'absence de mon mari. Puis la porte s'est ouverte et j'ai pensé que c'était lui. Où est Alessandro ?

- Il dort dans le divan...

- Qu'est-ce qu'il fait là, lui ? m'interrogea-t-elle d'un air suspicieux. Qu'avez-vous encore manigancé, tous les deux?

Ma main se reposa sur sa hanche et elle ne la chassa plus.

- Ta fille pleurait dans son lit, je suis allé voir et les questions embarrassantes ont fusées de tous les côtés. Impossible de te réveiller, alors, je me suis rabattu sur ton impulsif et volcanique de mari.

- Sherlock, se fâcha-t-elle en se mettant sur le dos pour me regarder en face. Oui, il est impulsif, oui, il est volcanique, mais il n'a jamais haussé la voix sur les enfants sans une bonne raison et ne les a jamais brutalisé. Où est Liza ? Que lui avez-vous dit ?

- Je vais t'expliquer, mais si tu le permets, je vais me mettre au chaud, lui annonçai-je en roulant vers l'extérieur du lit. Et si tu ne me le permets pas, je le fais quand même ! (1)

Je me levai et me glissai tout habillé dans le lit. Tout en me blottissant contre elle pour me tenir chaud sous les couvertures, je lui expliquai notre nuit mouvementée et tout ce que son mari avait expliqué à Elizabeth.

- Ma foi, conclu-je après lui avoir narré toute l'histoire, il ne s'est pas trop mal débrouillé, ton mari... Il lui a même servi le même arrangement de vérité que j'avais donné au coroner Ferguson. Enfin, sans entrer dans les détails sordides des prostituées assassinées.

- Normal, nous avions réfléchi tout les deux à ce que nous pouvions apprendre à cette petite fille trop curieuse.

A son tour elle m'expliqua qu'avant de s'endormir, elle avait forcé son mari à se creuser la tête pour trouver de quoi répondre aux questions de l'enfant au sujet de son père. À force de mettre leurs idées en commun, ils avaient dégagé une solution, Hélène se fondant sur ce que moi j'avais inventé pour expliquer la mort de Percy sans devoir avouer qu'il l'avait violée.

- Et bien, déclarai-je, soulagé, je suis heureux que tu aies eu la bonne idée d'en discuter avec ton mari, cela a évité bien des soucis...

- Je me doutais que les questions allaient bientôt arriver, me confia-t-elle en me caressant la main. Je les ai anticipées, c'est tout.

- Cela nous a bien servi...

- Pour deux hommes, vous ne vous en êtes pas trop mal tiré, avec Liza, fit-elle avec malice.

- Je suis le meilleur et tu le sais, lui déclarai-je sans fausse modestie, tout en me collant un peu plus à elle.

- Oh, sans l'aide d'Alessandro, tu n'y serais pas arrivé, me corrigea-t-elle avec humour. Et si je n'avais pas pensé à en discuter avec lui avant de s'endormir, vous en seriez toujours à vous gratter le front, ne sachant pas quoi lui dire.

- Femme, lui dis-je sèchement, je me demande ce que je suis venu faire ici.

- Je me le demandais aussi, fit-elle en riant doucement.

Ma main se glissa plus haut, à hauteur de sa poitrine et je la caressai tout en enfouissant ma tête dans son cou.

- Doucement, me dit-elle en me repoussant. Ce n'est pas le bon moment...

- A cause de qui ? Ton mari ou ta fille ?

- La mauvaise semaine, tout simplement, me signala-t-elle en soupirant. Elle vient de commencer.

Elle se tourna vers moi et sa main se glissa sur ma chemise.

- Cela ne m'empêche pas de te faire plaisir, si tu le veux, me glissa-t-elle grivoise tandis que sa main descendait de plus en plus bas.

Se positionnant au-dessus de moi pour m'embrasser, elle continua de me caresser avant de plonger sous les couvertures pour dégager mon membre déjà durci depuis longtemps. Je fermai les yeux pour mieux apprécier sa langue qui agaçait le bout de mon sexe et me laissai emporter par les ondes de délices qui parcouraient mon corps, ondulant le bassin en souplesse pour entrer un peu plus dans sa bouche.

Elle émergea pour reprendre sa respiration, m'embrassa fougueusement et poursuivit le travail en aval, sa main montant et descendant, me le serrant fermement.

Je la fis basculer sous moi tout en restant à quatre pattes au-dessus d'elle. Son index vint me titiller, le faisant monter un peu plus et elle diminua la vitesse de ses caresses. La volupté allait bientôt m'emporter et je la vis glisser une main sous l'oreiller pour saisir un grand mouchoir afin de ne pas laisser de traces.

Mes lèvres dans son cou, la tête perdue dans la masse de ses cheveux, les yeux fermés, sa main me caressant ma virilité, le souffle haletant, je n'étais plus sur terre et elle non plus.

Ce qui nous y fit retomber, ce fut la porte de sa chambre qui s'ouvrit en grand, la lumière d'une bougie et une voix grave qui s'exclama :

- Oups, désolé...

La porte se referma aussi brusquement qu'elle s'était ouverte et le comte Trebaldi fit machine arrière en s'excusant du dérangement. Cela me coupa tous mes effets et je me laissai choir à côté d'Hélène.

- Il est reparti, tu sais, me dit-elle pour m'encourager.

Mes mains se posèrent sur mon front et je pestai contre moi-même qui avais été assez bête que pour ne pas fermer la porte à clé.

- Laisse tomber, articulai-je péniblement.

Une main se faufila vers moi et la conclusion fut amère :

- Ah, le drapeau est en berne...

- Oui, c'est pire qu'une douche froide et tout à l'heure, au petit-déjeuner, je vais devoir m'asseoir à la même table que ton mari, déclarai-je en poussant un profond soupir.

- Il ne te dira rien, tu sais, m'assura-t-elle. Le rouge de la honte marquera vos fronts à tous les deux. Pas si tu l'avais surpris lui et son amant, là, il s'en moquerait. Tout à l'heure, il te charriera un peu quand tu repartiras, mais il n'osera pas aller plus loin.

Reboutonnant mon pantalon, je m'extirpai du lit et l'embrassai tendrement sur les lèvres.

- Bonne nuit, lui souhaitai-je.

- Tu parles... Elle sera courte.

En traversant la pièce principale, je fis tourner la tête à son mari qui était assis dans le canapé. Il me lança un regard étonné.

- Fallait pas vous dépêcher pour moi, vous savez, fit-il un peu grivois. Les femmes aiment qu'on prenne le temps avec elles. Sauf si vous avez été croisé avec un lapin...

- Bonne nuit, lui rétorquai-je en mettant mes chaussures et en attrapant mon manteau, toujours sur le dossier de la chaise.

L'air vif de la nuit me saisit et j'enfonçai mes mains dans mes poches. Je n'avais pas fait un mètre que la porte s'ouvrit dans mon dos.

- Hé, l'Anglais, désolé pour tout à l'heure, me dit-il précipitamment. Je ne savais pas que vous aviez été la rejoindre. Sinon, je me serais bien gardé d'entrer. Là, en me réveillant, ne voyant plus personne, j'ai vérifié que la petite était dans son lit et j'ai pensé que vous étiez parti. La prochaine fois, fermez la porte ou accrochez-y un mouchoir rouge...

- Vous allez prendre froid, lui répondis-je en m'éloignant. Les nuits sont fraîches.

- Attendez, vous n'allez quand même pas me dire que c'est mon arrivée inopportune qui vous a coupé vos effets, tout de même ?

Pour toute réponse, je lui tournai le dos pour allumer une cigarette et protéger la flamme du vent.

- Quoi ? continua-t-il en réponse à mon mutisme. Bon sang, Holmes, ce n'est quand même pas à cause de moi que vous avez arrêté le... travail ?

- J'aime avoir la paix, lui signalai-je en tirant une bouffée de ma cigarette.

- Merde, alors, jura-t-il en s'avançant dans le vent, juste vêtu de sa chemise, sans manteau. Moi, ça ne m'aurait pas abattu l'affaire, croyez-moi, j'aurais continué de plus belle.

- A vous entendre, on pourrait penser que vous vous êtes fait surprendre souvent...

- Par Elena, une fois, dans mon bureau, murmura-t-il tout doucement. Elle ne s'attendait pas à ce que mon compagnon et moi fassions cela en plein jour et dans le bureau. Liza était dans son lit pour sa sieste et Louis galopait dehors. Elle a tourné les talons en vitesse, mais ça ne m'a pas empêché de terminer.

- Et votre compagnon, il s'en moquait aussi ? fis-je, grinçant.

- Heu, il a moins aimé et il a rasé les murs durant une semaine, rougissant comme un collégien chaque fois qu'il croisait Elena.

- La preuve que tout le monde n'est pas comme vous, fis-je en portant ma main à mon chapeau. Bonne nuit.

Je m'éloignai et il me rappela une seconde fois.

- Holmes, fit sa voix grave dans mon dos. J'ai oublié de vous remercier, pour ce soir.

Je me tournai vers lui et vis qu'il me tendait la main droite. Dégantant une main, je m'avançai et serrai la sienne.

- De rien...

- Je pense que nous avons assuré comme des chefs et que ma femme nous complimentera.

- Heureusement que vous en aviez discuté cette nuit avec elle, répondis-je tout de même.

- Oui, avoua-t-il. Je savais ce que je pouvais dire et ce que je devais dire. Sans rancune ?

- Sans rancune, lui assurai-je avant de me faire engloutir par la nuit.

OoO

P.O.V narrateur :

Poussant timidement la porte, Alessandro retourna dans la chambre pour finir la nuit. Hélène souleva la tête, déclarant :

- Ah, c'est toi...

- Tu me descends de suite ou tu me laisses quand même dormir à tes côtés ? lui demanda-t-il en baissant les yeux.

- Ma source de chaleur est partie, alors tu peux venir, soupira-t-elle.

- Désolé, lui annonça-t-il en se dévêtant. Je ne savais pas qu'il était venu te rejoindre. En tout cas, il est chaud comme un étalon en rut, ton détective anglais. Qui l'eut cru ?

- Je t'avais dit de ne pas te fier aux apparences, grand nigaud, le morigéna-t-elle.

- Le feu sous la glace, rigola doucement son époux en se couchant. La fougue à l'état pur...

- C'est fini, oui ? s'exclama-t-elle sèchement.

- Oh, tu m'en veux, toi, lui dit-il en se redressant. Si tu me réponds sèchement quand je te taquine, c'est que tu es de mauvaise humeur. Je suis désolé de vous avoir interrompu en pleine activité, je te le jure. Mon but n'était pas de le faire fuir. Je pensais qu'il était reparti. Si j'avais su qu'il était avec toi, jamais je ne serais entré.

- Non, je ne t'en veux pas... Tu ne l'as pas fait exprès.

- Ne t'ai-je pas privé d'une jouissance ? la taquina-t-il.

- La mauvaise semaine, tu connais ?

- Non, l'avantage de ma vie dissolue...

Il resta silencieux puis, lorsqu'il compris, s'exclama :

- Nom de Dieu, c'est lui que j'ai privé de... ? Oh, il va m'en vouloir à mort.

- Méfie-toi de sa vengeance, lui dit-elle pour le taquiner.

- Tiens, tiens, fit le comte en se frottant la barbe sous le menton. Si tu étais « empêchée » à cause de ta mauvaise période, cela veut dire que tu lui faisais plaisir avec ta main et ta bouche ?

Son épouse lui répondit par une insulte en italien.

- Ma chère, une dame de ton statut social ne doit pas jurer ainsi ! la gronda son mari. Des mots aussi crus n'ont rien à faire dans ta bouche.

Il se mit à pouffer de rire :

- Quoique, quand on pense à ce que tu avais dans la bouche avant que je n'entre... Peut-être qu'avec cela dans ta bouche, tu te tais enfin !

La réponse qui lui fut adressée tenait plus du grommellement indistinct que de la phrase structurée.

- Donc, ton amant était à moitié nu dans mon lit ? poursuivit son mari. Merci ! Si je n'étais pas intervenu, en me couchant, je serais tombé sur des traces blanchâtres et collantes. Hors de question que ton Anglais souille mes draps !

- Alessandro, je vais te tuer, lui promit Hélène d'une voix froide.

- Avais-tu prévu de quoi éponger ses débordements intempestifs ? continua-t-il.

- Va au diable !

- Moi, quand je le faisais seul, je m'épanchais dans un mouchoir...

- Sans commentaires, déclara-t-elle en le frappant au-dessus des couvertures. Que se soit sur ta manière de t'amuser seul ou sur ce que tu as surpris.

- Oh que si, je vais commenter ce à quoi j'ai assisté, malgré moi, gloussa-t-il en se recroquevillant sous les coups. Parce que je n'aurais jamais cru que ton satané Anglais était aussi « chaud ». J'avais même des doutes sur sa capacité à procréer et à faire l'amour. D'ailleurs, quand je l'ai vu quitter la chambre, j'ai tout de suite pensé qu'il était du genre « lapin » et que s'il s'en allait, c'était parce qu'il avait déjà terminé son affaire... Pas à cause de mon arrivée intempestive...

- Je t'interdis de mettre ses compétences en doute ! s'exclama Hélène en le frappant de plus belle, tandis que lui, il riait aux éclats.

- Ouh, madame n'aime pas que l'on s'attaque à la virilité de son amant, s'étrangla de rire le comte. Il te donne du plaisir, au moins ?

- Oui ! s'emporta-t-elle en le frappant une dernière fois. Dors, imbécile et merci d'avoir réglé le problème avec Liza et ses questions...

- Elle nous a bien mis mal à l'aise, elle ! répondit son mari, redevenant sérieux. Ton détective n'en menait pas large lui non plus. Enfin, après une grosse crise de larme et quelques bouderies, elle a bien encaissé le choc. Tout va bien !

- Maintenant, tout va bien, précisa Hélène en insistant sur l'adverbe. Mais demain ? Comment va-t-elle réagir ?

- Que veux-tu dire par là ? interrogea le comte, ne comprenant pas où son épouse voulait en venir.

Poussant un gros soupir, Hélène lui déclara :

- Elle a toute une partie de la nuit pour s'introspecter...

- Pour quoi ? demanda son mari, parlant un peu plus fort et n'ayant pas compris le verbe utilisé.

- Pour regarder à l'intérieur d'elle-même et se poser plein de questions, lui traduisit son épouse.

- Elena, pourquoi la petite ferait pareille chose ? S'intro-je-ne-sais-pas-quoi...

- Tout simplement parce que c'est la fille de son père !

- Ton Anglais fait ce genre de méditation ?

- Oh que oui, et il n'en sort jamais rien de bon !

- C'est ce genre de surprises qui te sont arrivées quand tu étais avec lui, à Londres ?

- Oui, entre autre...

Hélène posa ses mains sur son visage. En se souvenant de la dernière conversation qu'ils avaient eu lorsqu'elle lui avait avoué qu'elle l'aimait, elle poussa un long soupir. L'introspection de Sherlock au sujet de leur avenir commun avait débouché sur son exil en France. Et juste après l'accident d'Elizabeth, l'introspection que Sherlock avait faite avait failli déboucher sur une autre rupture, définitive.

- La réflexion, ce n'est pas bon, alors ? lui demanda en confirmation son époux.

- Non, elle a bien encaissé cette nuit, mais si elle y repense, mille questions vont l'assaillir, et les doutes aussi. C'est la fille de Sherlock et si elle a hérité de ce trait de son père... Nous courrons droit dans le mur.

- Le sachet de thé t'a rejoué le même scénario ici ? ironisa son mari.

- Humm... éluda Hélène en marmonnant une réponse évasive.

- Quoi ? continua le comte, bien décidé à tout savoir. Il s'est jeté dans tes bras et puis ensuite, il ne te voulait plus ?

- Alessandro, n'appelle pas Sherlock « le sachet de thé » et ne me pose aucune questions sur ce qui s'est passé depuis que je l'ai retrouvé par hasard. Tu ne sauras rien !

- Pourquoi ? fit-il curieux.

- Tu as ton jardin secret et j'ai le mien...

- Mon jardin n'a pas grand-chose de secret pour toi, lui rappela-t-il en souriant. En tout cas, tu avais réussi à passer du bon temps avec ton détective, tout de même, puisque vous aviez passé la nuit ensemble... Même Liza était au courant.

- Oui, le premier soir où il est venu manger et où je lui ai avoué ta véritable nature, nous avons passé une bonne nuit...

- Oh, cria le comte en se retenant de rire. Tu ne lui avais pas avoué la nature de relations plus que platoniques, ma chère ? Tu avais omis de lui signaler que mes préférences étaient masculines ? Avais-tu décidé de le piquer un peu ? De le rendre vert de jalousie ?

- Alessandro, ne me demande pas de t'expliquer ce que j'avais décidé de faire pour le récupérer, l'informa-t-elle en secouant sa tête. Ne me demande rien, tu ne sauras rien. Sache juste que j'en ai bavé et que j'entends bien garder Sherlock. Je te demanderai juste de ne rien sous-entendre devant lui et de ne me poser aucune question.

- Je ne poserai aucune question, alors, prononça à voix basse le comte. Et j'éviterai toutes allusions devant lui.

- Sois-en remercié...

- Donc, je ne peux pas appeler le sachet de thé ? reprit-il, mécontent que sa nouvelle expression ne puisse pas être utilisée devant l'amant de sa femme. Pourtant, quand on y pense bien, il avait envie de mettre son sachet de thé dans ta théière, cette nuit...

- Alessandro ! se fâcha Hélène, essayant de ne pas rire. Comment oses-tu comparer mon... heu, l'intérieur de mon ventre avec une théière ? Un peu de respect pour l'endroit où se trouvait Elizabeth avant.

- Hum, tu lui as quand même suçoté le biscuit, non ? fit-il grivois. Ah, je n'en reviens toujours pas !

- Je sens que tu vas bien t'entendre avec Meredith, toi, déclara son épouse. Quoique, elle est pire que toi.

- J'ai hâte de la connaître, alors ! fit son mari en se frottant les mains. Quoique, elle risque de faire une drôle de tête en apprenant que tu es mariée...

- Oui, je le pense aussi. Nous verrons bien. Bonne nuit.

- Bonne nuit...

- Merci, et pour Elizabeth, nous verrons demain.

- Enfin, les problèmes sont résolus, se réjouit le comte.

- Pas tous...

- Quoi ? s'exclama-t-il en se redressant subitement. Ne me dis pas que tu veux me quitter ?

- Imbécile ! soupira Hélène. Je parle des problèmes d'école de Louis. Que faire ?

Son mari se gratta l'arrière du crâne, toujours assis dans le lit.

- Il ne peut pas se passer d'école et celle dans laquelle il se trouve est une bonne école, fit-il en guise de préambule. Toutes les autres sont de qualité médiocre.

- Il ne peut plus voir les autres en peinture, lui rappela son épouse, soupirant une fois de plus. Il faut le changer sinon un jour, il y aura un gros problème.

Le comte leva les bras au ciel.

- Dans cette école, on lui dit qu'il est juste un pouilleux qui vit chez les riches, mais dans une autre, on lui dira le contraire et on le traitera comme un enfant de riche et les problèmes resurgiront, fit-il pour résumer la situation ambiguë dans laquelle se trouvait Louis. Fais lui donner des cours particuliers !

- Non, répliqua Hélène en frappant le plat de sa main sur les couvertures. Je veux qu'il ait une vie sociale, pas qu'il soit replié sur lui-même et sans aucun contact avec les enfants de son âge.

- Alors, je n'ai pas de solution... Juste une proposition : la nuit porte conseil. Dormons un peu et qui sait, on trouvera peut-être une solution dans les prochains jours.

- Je l'espère... Bonne nuit, espèce d'empêcheur de s'amuser un peu.

- Bonne nuit ma petite cochonne qui met le sexe de son amant dans sa bouche...

Une tape sur l'arrière du crâne vint terminer cette nuit fort mouvementée.

- Interdiction aussi de le taquiner, demain et les autres jours sur ce que tu as surpris cette nuit, ordonna Hélène, se souvenant qu'elle avait oublié de lui préciser cela.

- Oh, juste une fine allusion, objecta son époux. Juste lorsque nous sommes seuls.

- Non, je te l'interdis formellement ! lui stipula avec force sa femme.

- Elena, tu nous a bien surpris un jour, moi et Lorenzo, lui rappela son Italien. Nous sommes à égalité, non ? J'ai le droit de le piquer un peu... C'est quand même dans le lit conjugal que je l'ai trouvé ! En train de se faire astiquer, en plus...

- Attention mon ami, le menaça-t-elle d'une voix douce, mais menaçante. Je n'ai pas fait de remarque déplacée à Lorenzo, pourtant, je l'avais découvert à genoux devant toi... Ta virilité était dans sa bouche, lui aussi. Pourtant, il a été fort gêné les jours suivants. Il a rasé les murs, le pauvre.

- Justement, j'ai bien envie que ton orgueilleux d'Anglais rase un peu les murs devant moi, répondit-il en souriant de toutes ses dents, jouissant à l'avance du fait que l'autre courberait l'échine devant lui. Ça lui ferait du bien !

- Lorenzo a rasé les murs, il a rougit devant moi, mais Sherlock, lui, il tournera les talons ! Et je n'ai pas envie qu'il s'en aille tout de suite. Ma mauvaise semaine n'est pas éternelle et j'ai l'intention de profiter un peu de lui, si tu vois ce que je veux dire...

- Nooon, fit son mari, grivois, souriant encore plus. Donne-moi des détails !

Le sourire qu'elle lui rendit était plus narquois :

- Cela fera quatre ans – hormis la nuit que j'ai passé avec lui, le six octobre – que je n'ai plus eu de relations charnelles...

Il poussa un sifflement désapprobateur.

- Ma chère, je ne t'ai pas interdit d'aller chercher du plaisir ailleurs, lui signala son époux. Tu en avais le droit. C'est toi qui as décidé de lui rester fidèle...

- Certes, mais je n'ai qu'une parole, mon cher ami, lui rétorqua-t-elle en mettant assez de force dans son allusion pour qu'il la comprenne. La trahison, non merci. J'ai décidé d'être fidèle et je respecterai ma parole. Mais j'ai bien envie de rattraper un peu le temps perdu.

- C'est tout à ton honneur, ma chère, de respecter les contrats, qu'ils soient écrits ou oraux, lui dit-il en inclinant la tête respectueusement devant elle. J'éviterai de te raconter, une fois de plus, comment certaines femmes de ma connaissance se faisaient plaisir toutes seules, sinon, je vais encore me faire taper dessus. Malgré tout, je me vois dans l'obligation de te rappeler que le temps perdu ne se retrouve jamais. Ton Anglais a perdu beaucoup de chose et vous ne les récupérerez jamais. Désolé.

- Je ne le sais que trop bien, avoua son épouse en se frottant le visage. Quatre ans de perdu pour de bon. Je vais essayer d'être optimiste et de me dire que tout va aller mieux. En attendant, j'ai envie de prendre un peu de bon temps...

- Je t'en donnerai l'occasion, ma chère, lui promis le comte. On peut aller se promener, les enfants et moi, et vous laisser seuls. Bonne nuit...

Il se pencha et déposa un baiser sur sa joue.

- Oui, mais ce n'est pas très discret, grimaça Hélène en imaginant les enfants rouspéter au sujet de l'absence de Sherlock et d'elle à la promenade. Bonne nuit à toi aussi.


(1) Extrait de « l'homme qui marchait à quatre pattes » (The creeping man) et du télégramme envoyé par Holmes à Watson : « Venez si possible sur le champ - Si pas possible, venez quand même ».

Juste adapté au dialogue...