21.

Polyarpe Steinchield avait bouclé une petite valise pour les trois jours du vol initiatique, dernière étape pour les élèves-aspirants avant la remise de leurs galons et leur première affectation en fonction des souhaits émis sur leur fiche initiale de renseignements.

- Donc, si j'ai bien compris, les groupes se relaient au commandement du Jarangon ? s'enquit-elle.

- Exactement. Il y aura une note de groupe et une note individuelle.

- Heureusement que je suis en paire avec Shionne aux armes, sinon je ferais plonger votre moyenne !

- Norys et moi sommes protégés, si je puis dire, par les points accumulés lors des précédents examens et autres travaux rentrés. Enfin, moi je compte pour du beurre, bien évidemment !

Polyarpe finit son bagage puis revint dans le salon commun des chambres.

- Tu es sûr de tes déductions, Algie ?

Le jeune homme eut un léger haussement des épaules.

- Enquêter et tirer des conclusions ne sont pas mes talents. J'ai plutôt analysé tout ce campus du point de vue de mon expérience Militaire.

- Et tu as aussi épluché les dossiers personnels de chaque élève-aspirant ! Effectivement, tu y as relevé des détails qui ne m'avaient pas frappée… Mais j'avoue que tes conclusions m'affolent assez ! Tu l'as fait : tu as dit à ton général que tu soupçonnais le meilleur Instructeur de l'Académie ?

- Oui. Et quelle meilleure position que pour intriguer ! Il décide de tout dans cette Académie…

- Mais, pourquoi agirait-il ainsi ? s'étonna sincèrement la jeune koloïde. Il est un éminent membre de la Flotte terrestre et il la coulerait en mettant des moutons noirs aux postes clés ?

Alguérande se resservit de thé léger.

- La lassitude, peut-être ? hasarda Alguérande. Toujours devoir préparer une nouvelle menace, savoir que tout est cyclique, et que chaque fois nos meilleurs éléments tombent et que des équipages entiers périssent… Il est souvent plus rémunérateur de se vendre aux dits ennemis que de continuer à défendre une cause perdue… Enfin, je ne vois que cette explication, qui est à l'opposé de tout ce en quoi je crois !

- Et pour les élèves corrompus ? insista Polyarpe.

- L'appât du gain, la certitude d'un avenir assuré, et d'être du bon côté si un conflit se pointait… Et trente-six autres raisons qui m'échappent complètement ! Mon père a connu la noirceur absolue, je l'ai touchée durant toute mon enfance, je sais la reconnaître, même sous des masques – enfin, j'espère…

- Quelles sont tes intentions, une fois que nous serons en vol, coupés de tous nos appuis ?

- Aucune idée ! J'attendrai d'être mis devant les faits accomplis. Je ne peux pas porter le premier coup, je n'ai rien pour étayer mon intime conviction… Et griller ma mince couverture ne servirait pas ma mission ! J'ai d'ailleurs l'impression que Schreiber m'observe de bien près depuis un moment… Si ça se trouve, je suis déjà foutu et je ne le sais même pas !

- Hum, si tel était le cas, je crois que tu serais déjà dégommé du paysage !

Le jeune homme ne put s'empêcher d'avoir un petit rire tout en se servant une autre part de la tarte fourrée de crème chantilly commandée à la cafeteria de l'Académie.

- Je constate que tu as une vision très optimiste de mon avenir immédiat !

- Je suis réaliste, rétorqua sèchement Polyarpe. Moi, je suis une spécialiste des opérations en sous-marin, je peux te dire que j'ai vu tomber, ou que j'ai appris la mort de plus d'un des Inspecteurs, de nos rangs !

- Désolé…

- Je suis mal placée pour te faire la moindre remarque, ou un reproche… Tu as des années de guerre et de combats derrière toi ! Je prêche en réalité à quelqu'un de converti ! Il va nous falloir finir cette mission, Alguérande Waldenheim, et je veux que nous fêtions notre victoire, ensemble, vivants !

- C'est bien mon intention ! sourit Alguérande. Sois prudente aussi !

- Comme une chatte ! assura Polyarpe en se levant, se penchant sur lui pour approcher ses lèvres des siennes.

- J'aurais tellement aimé que notre opération aille plus loin, sur un point de vue plus privé ! Mais je ne peux tenter quoi que ce soit envers un homme marié et père de famille. En revanche, tu as un charme dévastateur, ta balafre fait de toi un mauvais garçon alors que tu es de la Haute Aristocratie de ce pays, et je peux t'assurer qu'en tant que femelle je ne peux qu'être irrésistiblement attirée !

- Merci. J'apprécie ta franchise. Je devinais ce que tu me confies. Mais il va falloir nous concentrer uniquement sur la fin de l'opération ! Passons une bonne nuit, nous aurons besoin de toutes nos forces !

Polyarpe exécuta un parfait salut Militaire.

- A tes ordres, commandant Waldenheim !