Chapitre 20 : Le tournoi de Mourdiouf
Simon emmena Rudolf et Victor dans l'enceinte du colisée, jusqu'à l'accueil. Il fit le tour du comptoir et chuchota quelques mots au guichetier, un petit Cristos à la mine lugubre. Celui-ci hocha la tête et écrivit quelque chose avant de se désintéresser du marchand. Simon revint le sourire aux lèvres et désigna une petite porte croulante à droite du guichet.
- Par ici, mes amis !
Il
alla ouvrir la porte et leur fit signe d'avancer. Rudolf en franchit
le seuil, suivi de Victor: un escalier de pierre descendait sur
quelques mètres jusqu'à un couloir sombre. Les deux
garçons l'empruntèrent, Simon fermant la marche.
Le couloir les conduisit à un grand hall éclairé
par une grande lueur provenant d'une grande porte à l'opposé.
A gauche et à droite se trouvaient deux rangées de
petites portes du même bois que celle du haut. Des rugissements
se faisaient entendre à travers les battants. Simon prit la
parole d'une voix de guide touristique faisant la visite:
-
Bienvenue dans les sous-sols du colisée de Mourdiouf ! C'est
ici que les combattants se préparent à leur entrée
dans l'arène. Pour éviter qu'ils se battent, nous avons
séparé les chambres de préparation que vous
pouvez voir à gauche et à droite.
- Et nous ? Que
sommes-nous sensés faire ? demanda Rudolf.
- Et bien, je
viens de vous inscrire. Tu combattras dans deux combats et Victor
dans trois joutes.
- Comment ?! Nous ne participons pas en équipe
?
- Non, c'est un tournoi solo. Les Mourdioufiens aiment voir les
gladiateurs s'affronter dans un combat singulier à mort : il y
a plus de violence.
- Mais c'est une ville de fous sanguinaires
!
- Au moins ce sont des combats avec de l'action à sang
pour sang, fit remarquer Victor.
Simon éclata de rire et se dirigea vers un coffre entre deux portes orné d'un marteau orange. Il en souleva le couvercle et en sortit une courte hache à deux mains et une fourche.
- Voici vos
armes ! Choisissez votre préférée !
- Etant
donné que je suis embarqué dans cette situation contre
mon gré, c'est à moi que revient le droit de choisir le
premier, dit Rudolf, c'est logique.
- Ce n'est pas de la logique
mais de l'embrouille. Mais je suis bon prince – bien que je n'aie
pas la moindre goutte de sang royal dans les veines - et j'accède
à ta requête !
- Qu'il est généreux...
Bon, je choisis la hache !
- A moi la fourche donc !
Victor s'empara de la fourche tandis que Rudolf agrippa le manche de la hache. Il eut une expression ahurie avant de la lâcher. L'arme retomba avec fracas sur le sol.
- Mais c'est lourd !
-
Que croyais-tu ? Qu'il s'agissait d'un sac de plumes ? railla
Simon. Il est normal qu'une hache possède une certaine
masse.
A ce moment, une trompette sonna à
l'extérieur. Ce fut comme un signal : deux portes
opposées s'ouvrirent. Un gigantesque Gnarax et un jeune
homme sortirent.
Le Gnarax portait une lourde épée
souillée de sang noir à la main et avait l'air très
agressif. Au contraire, le garçon souriait sereinement. Ayant
le même âge que Victor et Rudolf, il était blond,
vêtu d'un manteau vert et avait une balafre sur la main
droite. Cette même main tenait un petit livre avec une
couverture de couleur rose.
Il s'inclina devant le
monstre et celui-ci émit un rugissement. Puis tous deux se
tournèrent vers la porte du fond et sortirent. La clameur de
la foule retentit pour les accueillir.
- Le premier combat va
commencer, fit Simon, le champion en titre y participe.
- Le
Gnarax ? s'informa Victor.
- Non, le jeune homme. Le Gnarax
s'appelle Brutor.
- Comment un humain aussi fragile peut-il être
champion d'un tournoi de monstres ?
- Ce n'est pas un
homme ordinaire, expliqua le marchand, il se nomme Alexandre
Prosodie. Ce garçon est capable de terrasser ses ennemis rien
qu'en récitant des poèmes.
- Des… poèmes ?
-
Exactement. Mais une démonstration valant mieux que mille
discours, venez donc admirer le spectacle de vos propres yeux !
Simon les invita à s'avancer jusqu'au seuil de la
grande porte. Les deux garçons ne virent rien tout d'abord,
éblouis par le soleil. Puis leurs yeux s'accoutumèrent
à la lumière.
Le colisée était
de forme circulaire, de quatre-vingt mètres de long pour
cinquante-quatre mètres de large et recouverte de sable roux .
Les gradins débordaient de spectateurs, hommes ou bêtes,
surexcités par les combats. Le vacarme était
assourdissant.
Alexandre et Brutor se tenaient face à
face au centre de l'arène. Le monstre grognait. Alexandre
tenait son livre ouvert devant lui.
- Gros monstre
dégoûtant,
Toi qui n'aimes que le sang,
Je
m'en vais t'écarteler
Les doigts dans le nez ! Ainsi parla Prosodie. Son adversaire, furieux d'être
provoqué ainsi, lui asséna un coup d'épée.
Mais le garçon sauta sur le côté et esquiva
facilement.
- Siffle le vent !
L'arme à brandir,Il n'est plus temps !
Il faut sévir !
Il
commença à tourner autour du Gnarax tant en continuant
à lui faire face. Le monstre semblait ne pas pouvoir faire un
geste et il se contenta de le suivre de la tête. -
Doit trouver une fin.
Un
dénouement cynique,
Un passé soudain.
Je te
rend hommage,
Même si je n'aime pas le fromage.
Tu ne vaux pas mieux qu' un Cristos,
Et tu es tombé
sur un os !
Le poète avait prononcé
ces derniers vers en pointant Brutor d'un index menaçant.
Celui-ci se prit la tête entre les mains et hurla de douleur
tout en reculant. Il s'écroula lourdement après trois
pas. Alexandre Prosodie avait gagné.
Le corps de
Brutor fut enlevé. Le vainqueur referma son livre, salua la
foule en délire d'un geste de la main et se dirigea vers le
sous-sol. Il eut un léger sourire en croisant Rudolf et
Victor.
- Il a mis son adversaire au tapis avec un simple
huitain, s'exclama Obtus, c'est scientifiquement et rationnellement
impossible !
- Un Parleur... fit Victor, songeur.
- Pardon ?
-
Non, rien ! Je songeais à haute voix !
Les trompettes sonnèrent de nouveau, indiquant que la seconde joute allait débuter.
- C'est à ton tour Rudolf, dit Simon. J'ai parié sur toi, alors ne me déçoit pas!
L'incrédule inspira un grand coup, s'avança
jusqu'au centre de l'arène et attendit. La silhouette du
combattant adverse se découpa bientôt sur l'ombre de la
grande porte et se dirigea vers Obtus.
C'était un
Cencerro. Les Cencerros étaient des magiciens humains
originaires de la région de Symphonia, au nord-ouest de Sekai.
Ils maîtrisaient la magie musicale des cloches. Chaque Cencerro
possédait une petite clochette à main qui leur servait
à se battre. Celui qui se tenait devant Rudolf en avait une
dorée à rayures mauves.
- Je te salue,
adversaire, fit-il en s'inclinant. Mon nom est Sonnaille, je viens du
village de Carillon, en Symphonia.
- Heu… Bonjour, répondit
l'incrédule. Quant à moi, je m'appelle Rudolf Obtus et
je suis originaire de Dante, près des Montagnes Rouges.
-
Fort bien, commençons donc.
- Heu… Ne voulez-vous pas
deviser encore un moment plutôt ?
- Non pas, prépare
toi !
Une grille s'abattit devant la grande porte, interdisant toute retraite. Victor sautillait derrière, brandissant quelque chose dans sa main droite.
- Rudolf ! Tu
as oublié ta hache !
- Ce combat commence bien... soupira
l'érudit en fermant les yeux.
Sonnaille s'élança soudain et asséna un coup de clochette sur la tête de Rudolf. Celui-ci s'écroula.
- Et
bien, mon garçon, tu m'as l'air d'un bien piètre
combattant, se moqua le Cencerro.
- Ouille, je vois trente-six
clochettes, gémit Obtus en se frottant le crâne.
Il se releva néanmoins et fit face à son adversaire en titubant quelque peu. Sautant en arrière, il courut se mettre à l'abri de l'autre côté du colisée, devant la grille.
- Qu'attends-tu pour le
réduire en charpie ? l'apostropha Curafre à
travers les barreaux.
- J'aimerais bien t'y voir, ce n'est pas
facile !
- Il est certain que son instrument de musique fait
très peur...
- Ce n'est peut-être qu'une clochette,
mais il sait bien la manier. Je ne suis pas un gladiateur, moi !
-
Et bien garde en tête que tu dois gagner pour renflouer les
affaires de Simon. Si tu perds, il va te sonner les cloches!
- Utilise ta Qualité, lui conseilla Victor.
- Ma
quoi ?
- As-tu déjà oublié les paroles de
Noémie lorsque nous étions dans la forêt de
Calambour ? Chacun d'entre nous possède une Qualité
dont nous tirons notre force. La tienne est la Volonté. La
mienne est le Jeu de mots. C'est pour cela que je suis un Parleur et
toi un Sage, même je trouve que tu ne l'es pas vraiment.
-
Et en quoi la volonté pourrait-elle m'aider à remporter
un combat de colisée dans une ville pleine de monstres ?
-
A toi de trouver...
Entre temps, Sonnaille s'était rapproché, la clochette levée. Rudolf fit donc la seule chose qu'il pouvait faire: réfléchir à toute vitesse.
« Bon, songea-il, récapitulons : je suis sur un continent très dangereux, dans l'arène d'une ville de fous sanguinaires aux côtés d'un marchand cupide et d'un abruti à l'humour déplorable. Je suis dans l'obligation d'affronter un adversaire dix fois plus fort que moi et ma seule arme est ma volonté. Tout va bien... Réfléchis, Rudolf, réfléchis. »
Le Cencerro secoua son instrument et des notes de musique noires en jaillirent. Obtus ouvrit des yeux ronds lorsqu'il vit des fa, des ré et des sol arriver vers lui, la pointe en avant.
-
Des notes de musique ! C'est impossible ! s'exclama le garçon.
-
Fichtre ! En tout cas, on peut dire qu'il sait rendre sa musique
vivante, admira Victor.
Cette nouvelle absurdité
acheva le pauvre Rudolf dont la rationalité ne pouvait en
supporter davantage. Il tomba sur le derrière, évitant
dans le même temps les notes meurtrières.
Sonnaille, fair-play, s'approcha d'Obtus et se pencha pour voir
comment il allait. Celui-ci se redressa soudain et cogna violemment
le menton de Sonnaille avec son crâne. Le pauvre magicien
s'étala de tout son long sur le sable et ne bougea plus.
Le public fit une gigantesque ovation à Rudolf : il
avait gagné.
- J'ai utilisé ma tête, fit-il avec un léger sourire, fier de sa victoire.
La grille s'éleva et Victor accourut les bras levés.
- Bravo, l'incrédule ! s'exclama-il en lui donnant une vigoureuse tape sur l'épaule. Tu as remporté ce duel sur un coup de tête mais ce n'est pas grave ! Mine de rien, tu as la cloche fêlée !
- Allez, à moi maintenant!
L'adversaire de Curafre fut une harpie. Il
réussit à la clouer au sol en lui envoyant sa fourche.
L'arme se planta dans ses ailes et la fit chuter, donnant la victoire
à Victor.
Il rejoignit Simon et Rudolf au sous-sol.
Obtus affichait une mine lugubre.
- Un problème,
l'incrédule? demanda Curafre.
- Oui, répondit Simon,
il affronte Alexandre au prochain tour, c'est à dire en
demi-finale.
- Ce n'est pas grave, protesta Obtus avec véhémence,
je suis certain que ce Prosodie triche, et je vais le prouver ! La
magie n'existe pas !
Un quart d'heure plus tard, les trompettes retentirent. Les demi-finales commençaient.
