Salut, ô lecteurs ! Cette semaine va être pour moi longue, chargée et riche en déplacements, il n'y aura donc pas de nouveau chapitre dimanche prochain, mais je vous proposerai un mini-épisode mardi pour patienter jusqu'au 3 juillet :)
Chapitre 21 - Le corbeau
Alifair aspira l'air à grandes bouffées, se délectant de l'odeur des pots d'échappement ; ses oreilles largement ouvertes captaient avec ravissement le vacarme de l'artère londonienne au bord de laquelle elle se tenait, attendant que les feux passent au rouge et lui permettent de traverser. Par ce temps froid et sec, les chauffages tournant à plein régime rajoutaient encore à la pollution ; les voitures klaxonnaient, les motos pétaradaient, les gens se hélaient, riaient, s'insultaient... Quelle merveille ! Il avait fallu qu'elle s'y replonge pour comprendre à quel point le monde moldu lui avait manqué.
« -Hé, la vieille, tu bouges ton cul, oui ? »
Le feu était rouge ; des piétons traversaient mais, bloqué derrière elle, un adolescent boutonneux s'impatientait.
« -Toi, la coccinelle, va compter tes points noirs et laisse mon cul tranquille », lui rétorqua-t-elle avec cordialité.
Saisi, le grossier jeune homme en oublia de franchir le passage piéton. Elle comprenait sa stupeur : pour cette deuxième sortie sous Polynectar, comme pour la première au demeurant, Crickey lui avait procuré quelques cheveux récupérés sur la brosse d'une voisine célibataire ; Alifair avait à présent l'apparence d'une quadragénaire qui se laissait un peu aller, fade, terne et inoffensive : pas le genre de personne qui répondrait à un adolescent vaguement agressif ce qu'elle lui avait répondu. Vêtue d'une tenue banale trouvée dans la penderie de la voisine – Crickey se glisserait chez elle en son absence pour la remettre à sa place – elle était invisible parmi la foule qui se pressait dans les rues de Londres : le camouflage était parfait. Un coup d'œil à sa montre l'informa qu'elle disposait de cinquante-sept minutes avant de devoir reprendre une dose du Polynectar qu'elle transportait dans son sac. D'ici là, elle aurait peut-être terminé ses courses.
Elle prit son temps pour gagner la première boutique, détaillant au passage le contenu des vitrines qui bordaient le trottoir. Elle s'arrêta deux minutes devant un kiosque à journaux ; elle était tentée d'acheter un magazine, n'importe lequel, juste pour le plaisir de se replonger dans la presse moldue. Elle avait de quoi payer : Bill avait changé de l'argent pour elle à Gringotts. Mais elle avait d'autres achats à effectuer et se contenta de jeter un coup d'œil aux titres des journaux. Un peu plus loin le long de la rue, des gens faisaient la queue devant un cinéma, et Alifair réalisa qu'elle n'avait pas vu de film depuis une éternité. Elle le pouvait désormais, quand elle voudrait ; il suffirait d'emporter une rallonge de Polynectar...
Le travail dont elle avait passé commande dans la première boutique qu'elle visita était terminé et correspondait exactement à ce qu'elle avait demandé. Satisfaite, elle empocha deux cubes de bois de taille différente dont une face était recouverte de caoutchouc, puis se rendit à la supérette la plus proche pour y poursuivre ses courses. Tout en flânant dans les rayons, elle s'aperçut qu'elle ne s'était pas sentie aussi bien depuis la mort de Tommy, malgré une pointe de culpabilité : elle savait que le jeune homme aurait été ravi de découvrir le monde moldu à ses côtés, lui qui était si curieux de tout. Elle n'aurait pas dû éprouver un tel bien-être moins d'un mois après son décès. Mais elle n'y pouvait rien si sortir de la maison lui donnait l'impression de revivre. Elle voyait le monde avec des lunettes roses, même la caissière morose qui râlait en lui rendant sa monnaie. Sa réserve de Polynectar lui aurait permis de se promener plus longtemps mais certains de ses achats devaient aller d'urgence au congélateur, aussi trouva-t-elle une ruelle déserte où elle murmura le nom de Crickey pour qu'elle vienne la chercher.
À peine rentrée, elle laissa à l'elfe le soin de ranger les provisions et fila dans son laboratoire. Trois potions bouillonnaient sur les trois réchauds de camping : Polynectar, lotion Scrofuleuse astucieusement préparée à partir d'un antivenin et des feuilles d'Adonis French, et un chaudron de potion Tue-Loup diluée à destination des enfants. Alifair étiqueta « voisine terne » la bouteille de Polynectar retirée de son sac et la posa sur une étagère. Elle glissa ensuite dans une fiole en cristal les trois longs cheveux blonds prélevés sur l'épaule de la superbe Suédoise qui l'avait précédée à la caisse de la supérette – un camouflage à utiliser avec prudence, car il ne manquerait pas d'attirer l'attention. Elle comptait enrichir sa collection de cheveux au fur et à mesure de ses sorties dans le Londres moldu, en se cantonnant aux sujets féminins : elle préférait ne pas prendre le risque de modifier trop fortement son anatomie.
Un agréable parfum de menthe poivrée se dégageait du chaudron de lotion Scrofuleuse : la préparation était terminée. Alifair éteignit le feu pour laisser le mélange refroidir avant de le mettre en bouteille ; Crickey l'apporterait à Abelforth avec quelques autres remèdes dont les élèves-combattants de Poudlard avaient grand besoin. Alifair avait dû augmenter le prix de ses livraisons à Sainte-Mangouste pour couvrir cette nouvelle dépense. Elle ne manquait jamais d'envoyer à l'hôpital des échantillons gratuits des potions qu'elle préparait pour Poudlard : il n'y avait rien de tel pour susciter de nouvelles commandes de la part des guérisseurs. Elle joindrait ainsi à la Tue-Loup un flacon de lotion Scrofuleuse, sachant que les médicomages ne pourraient y résister.
Depuis quelques jours, en effet, un certain nombre de personnalités politiques sorcières et de Mangemorts notoires affluaient à l'hôpital, présentant qui des bubons, qui des pustules, grosseurs purulentes ou fistules plus répugnantes les unes que les autres. Tous avaient vu ces excroissances disgracieuses leur pousser sur le corps après avoir ouvert une enveloppe remplie de poudre ou imprégnée d'une substance à base d'épines d'Echinopsis pruritivus. L'enveloppe contenait une feuille de papier portant un seul mot : « Surprise ! ». Alifair avait initialement pensé signer son forfait, mais la mention de l'auteur aurait été plus longue que le message proprement dit. Par la suite, elle avait eu l'idée qui l'avait poussée à acheter les cubes en bois personnalisés.
« -Miss Alifair a-t-elle des lettres à poster ? lui demanda Crickey quand elle descendit lui confier la bouteille de lotion Scrofuleuse. Crickey pourra les répartir entre Mr Abelforth, Mr Bill et elle-même comme la dernière fois, afin que les envois n'attirent pas l'attention des postes sorcières de Londres et de Pré-au-Lard.
-Il n'y aura pas de lettre aujourd'hui, répondit Alifair. La phase un est terminée, bien que je ne m'interdise pas d'y revenir à l'occasion. Mais j'expédierai ce type de courrier moi-même. Tu n'auras plus à t'occuper que des affaires de Moira Faraday, ce sera plus sûr pour toi.
-Crickey n'a pas peur de prendre des risques, Miss ! affirma l'elfe avec véhémence. Crickey veut participer à la guerre !
-Dire que tu me déconseillais d'écrire à Mrs Lestrange, remarqua Alifair en haussant un sourcil. Tu es déjà chargée du ravitaillement de Poudlard et des transmissions avec l'Ordre : tu ne penses pas que c'est suffisant ?
-Crickey peut faire plus, Miss ! Miss Alifair n'a pas besoin de sortir, elle n'a qu'à dire à Crickey ce qu'il faut faire et elle le fera. Crickey est tout-à-fait d'accord pour mener la vie dure aux sales Mangemorts et à Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, Miss, et elle voudrait que tout le monde puisse lire la lettre que Miss Alifair a écrite à l'horrible femme de ce sale sorcier qui a tué Monsieur Tommy !... Mais Crickey ne veut pas que Miss Alifair se mette en danger. Crickey ne laissera plus personne s'en prendre à sa famille, Miss ! Elle ne laissera rien arriver de mal à Miss Alifair ! »
À bout de souffle, l'elfe interrompit sa tirade. Les poings serrés, l'air farouche, elle regardait Alifair avec de grands yeux brillants, comme pour la mettre au défi de refuser sa protection. La Moldue imagina l'expression de surprise amusée que ce discours n'aurait pas manqué de faire naître sur le visage de Tommy et sa gorge se noua. Elle se pencha et posa une main sur l'épaule de Crickey.
« -Et moi, je ne laisserai rien de mal t'arriver à toi, affirma-t-elle d'une voix basse mais ferme, ni aux autres. Je serai prudente, mais je ne ferai pas peser tous les risques sur toi. Par contre, si tu trouves que tu n'as pas assez de travail, poursuivit-elle plus légèrement, tu peux m'aider à préparer la phase deux. Je crois savoir que tu as gardé un bon stock de vieux numéros de la Gazette et de Sorcière Hebdo ?
-Oui, Miss, mais en quoi cela peut-il aider Miss Alifair ? » demanda Crickey, intriguée.
Sans répondre, Alifair tapota l'épaule de l'elfe, un sourire énigmatique aux lèvres.
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Un matin glacial de fin janvier, dans une rue commerçante, une foule s'était rassemblée devant les planches qui obstruaient les devantures de boutiques abandonnées devant lesquelles, d'habitude, personne ne s'arrêtait. Les passants étaient tellement accoutumés aux grandes affiches placardées dessus qu'ils n'y faisaient plus attention ; il avait fallu qu'un ancien Rafleur venu pour un entretien d'embauche s'étonne tout haut du changement pour qu'on le remarque enfin mais, depuis, les curieux ne cessaient d'affluer.
« -Celui qui a fait ça ne manque pas de culot, déclara Mr Rabbani en sirotant son café matinal. Il risque gros si on lui met la main dessus.
-Elle, corrigea Pyrrhus Pinkerton, ses longues jambes étendues dans un rayon de soleil. D'après mes sources, cet outrecuidant collage est l'œuvre d'une grande et sculpturale blonde nordique. Étonnant, n'est-ce pas ? On n'imagine pas ce genre de créature se livrer à de telles plaisanteries... »
Mr Rabbani cligna des yeux, aveuglé par le soleil. Il faisait si froid qu'il avait hésité à s'installer dehors, mais l'astre du jour lui avait tellement manqué au cours de ce mois maussade... Finalement, il ne regrettait pas d'avoir disposé deux chaises et sa petite table devant la boutique qui avait été celle d'Ollivander : il se trouvait aux premières loges pour profiter du spectacle. Cela faisait longtemps qu'on n'avait pas vu tant de monde sur le Chemin de Traverse.
« -Quand vous dites « mes sources »..., relança le fabricant.
-Les sans-baguette, rebondit aussitôt Pip. Certains d'entre eux dorment sous les porches, les malheureux. Ce sont eux qui ont vu œuvrer cette délicieuse colleuse d'affiches aux petites heures du jour.
-Et on l'a laissée faire ? Personne ne l'a arrêtée ? s'étonna Mr Rabbani, stupéfait qu'une telle chose ait pu se produire dans l'un des hauts lieux du monde de la sorcellerie.
-Pourquoi ces pauvres hères seraient-ils intervenus ? répliqua théâtralement Pip. Il n'y a pas de patrouille à laquelle ils auraient pu rapporter la chose. Du reste, ils n'ont pas prêté attention au contenu des affiches : ils étaient trop occupés à détailler la silhouette de la jeune personne à la douce lumière des réverbères magiques. »
Mr Rabbani secoua la tête d'un air navré, regardant la foule surexcitée se presser devant les affiches.
« -Quelqu'un devra payer pour ça, prophétisa-t-il. Mais revenons à nos moutons : vous cherchez un travail, m'avez-vous dit ?
-En effet, confirma Pip. Je sais que mon très cher ami Thomas Faraday était employé chez vous à mi-temps, dit-il avec une triste gravité. Je ne prétends pas que mes connaissances en matière de baguettes magiques aient égalé, ni même approché les siennes mais, après cette tragédie, il vous faut sans doute le remplacer.
-Vous étiez un ami de Thomas ? releva le fabricant de baguettes. Je ne me rappelle pas vous avoir vu à l'enterrement.
-J'ai eu quelques ennuis de santé qui m'ont malheureusement empêché d'y assister, éluda Pip avec un sourire. C'est fini, maintenant. Je suis dynamique, volontaire et disposé à commencer dès que vous le souhaiterez... »
Au même instant, à l'autre bout de la ville, une petite femme replète fendait la foule londonienne d'un pas décidé, emmitouflée dans une curieuse cape en tweed, un petit nœud de velours ornant ses cheveux bouclés. Elle était d'une humeur massacrante, cela se voyait : elle sortait de l'hôpital après s'être fait retirer des furoncles poussés sur diverses parties de son anatomie et comptait démasquer sous peu le responsable de cette éruption qui, loin de susciter la compassion du personnel soignant, avait été accueillie avec une hilarité à peine dissimulée.
« -Vous êtes la quatrième aujourd'hui, l'avait-on informée à son arrivée. À croire que tout le cabinet du Ministre s'est donné rendez-vous. »
Elle était tellement en colère qu'elle se matérialisa vingt bons mètres avant sa destination, au milieu d'une place pleine de Moldus. Cela n'avait aucune importance : elle n'avait jamais été très douée pour le transplanage, mais le ministère l'avait toujours couverte, même quand elle était contrainte d'effacer la mémoire de témoins moldus. Cette fois, elle ne s'en donna pas la peine. Stupéfaites, plusieurs personnes regardèrent cette femme sortie de nulle part traverser la place à grandes enjambées et disparaître à l'angle d'un bâtiment. Elle suivit le trottoir jusqu'à un double escalier menant à des toilettes publiques, et s'engagea dans celui réservé aux dames.
Elle ne put atteindre le bas des marches. Une foule dense se pressait jusqu'aux portes des cabines, agitée et murmurante comme une mer sous le vent. La femme se haussa sur la pointe des pieds mais elle restait trop petite pour voir par-dessus les têtes et les épaules la cause de cet attroupement.
« -Que se passe-t-il ici ? s'écria-t-elle en tirant sa baguette. Je suis Dolores Jane Ombrage, Sous-Secrétaire d'État auprès du Ministre ! J'exige qu'on me laisse passer ! »
L'extrémité de sa baguette explosa avec une détonation sonore. La foule se troubla, murmura de plus belle et se fendit enfin pour lui livrer passage. Baguette levée, Dolores Ombrage s'avança entre deux rangées de visages effrayés, amusés ou consternés qui lui firent comme une haie d'honneur jusqu'à la porte d'une cabine. Hébétée, elle resta un long moment à cligner des yeux devant son propre visage placardé sur le bois, le front barré d'un gros corbeau noir.
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Malgré les pressions du ministère, il fut impossible d'étouffer l'affaire : la plupart des sorciers londoniens avaient eu le temps de venir voir les affiches avant qu'on les retire du Chemin de Traverse, sans parler de celles qui recouvraient l'entrée officielle, mais peu ragoûtante, du ministère de la Magie. La Gazette du sorcier se répandit en conjectures sur l'identité de l'audacieuse blonde, sans pour autant expliquer à ses lecteurs ce que le contenu des affiches avait de si choquant ; cette omission n'eut guère d'importance car des reproductions clandestines circulèrent rapidement dans tout le Royaume-Uni.
Ceux qui avaient vu les affiches originales affirmaient qu'elles avaient été réalisées selon des techniques moldues : on avait collé sur de grandes feuilles blanches des photographies découpées dans la Gazette et d'autres périodiques sorciers, au-dessus de légendes écrites au feutre noir. La plupart des photographies avaient été agrandies grâce à un procédé inconnu des sorciers, mais parfaitement maîtrisé par les photographes professionnels moldus équipés des machines adéquates ; leurs personnages se trouvaient donc contraints à une immobilité qui mit singulièrement mal à l'aise les observateurs habitués aux images mouvantes. Toutes les affiches avaient été fixées avec du ruban adhésif, et toutes étaient frappées d'un tampon noir en forme de corbeau.
La mode vint bientôt de collectionner les reproductions petit format de ces affiches, comme des cartes de Chocogrenouille, à la différence qu'une collection de cartes de Chocogrenouille ne risquait pas de mener son propriétaire en prison. Quelqu'un – il se murmura qu'il s'agissait des jumeaux Weasley – eut l'idée d'éditer clandestinement deux types d'albums dans lesquels on pouvait coller cette collection. Le premier, « Anciens Indésirables hautement désirés », devait accueillir les affiches marquées d'un petit corbeau dans le coin inférieur droit, à la place de la signature ; la première case de l'album était destinée à l'affiche de Harry Potter, dont la légende était représentative de l'esprit de la collection :
« Dit « le Survivant » – Connu pour sa cicatrice au front résultant d'un esprit de contradiction précoce, il devint l'incarnation de la révolte adolescente en refusant de mourir quand on le lui demandait. Depuis août dernier, il s'est lancé dans une ambitieuse partie de cache-cache. Si vous le voyez, ne dites rien : nous voulons tous qu'un Britannique établisse le record du monde. »
Le deuxième album s'intitulait « Sorciers distingués décidément indésirables » ; il comprenait des personnages tels que Dolores Jane Ombrage, « engagée dans un vertueux combat pour la pureté du sang et l'asservissement des races inférieures. Quand vous la croisez, tendez le bras et criez : Heil !, ou elle vous fait déporter. », Fenrir Greyback, « spécialiste de la chasse à l'enfant qui passe ses nuits de pleine lune à courir tout nu à quatre pattes. Pour son anniversaire, un collier anti-puces lui fera bien plaisir. », ou encore Severus Rogue, « redoutable espion et assassin dont la couverture a longtemps consisté à tyranniser les élèves de Poudlard. S'il a l'air de vous détester, il vous déteste ; s'il affirme vous mépriser, nul doute qu'il vous méprise ; s'il vous jure fidélité, c'est qu'il projette de vous tuer. » Chaque sorcier de la série portait au front un gros tampon noir en forme de corbeau, hormis le tout premier, dont l'affiche ne comprenait pas de photographie ; sa légende indiquait simplement :
« Seigneur des Ténèbres (le) – fondateur et Grand Maître de la Confrérie des Suprémacistes Sorciers Nécrophages Amateurs de Serpents et de Têtes de Mort. Actuel gouvernant occulte du monde des sorciers. Auteur de la cicatrice qui orne le front de Harry Potter (comme quoi, il peut faire autre chose que des motifs kitsch). »
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« -Ça a fait monter ma cote, constata Alifair une semaine plus tard, après que son conseiller bancaire l'eut informée que la récompense pour sa capture était désormais de sept cents Gallions, plutôt morte que vive.
-Mais maintenant, ils sont plus acharnés que jamais à vous trouver, déplora Crickey, assise en face d'elle près de la cheminée. Pourquoi Miss Alifair a-t-elle tenu à faire savoir que c'était elle, le corbeau ? »
Sur sa propre affiche, Alifair avait reproduit la liste des méfaits qui lui étaient attribués, se contentant de remplacer le bandeau « Indésirable n°33 bis » par le mot « corbeau » écrit en lettres capitales, et d'auréoler sa tête d'une ribambelle de ces oiseaux.
« -Ils l'auraient compris de toute façon, répondit-elle. Le Scotch, le feutre, les références moldues, ça fait pas mal d'indices. Et puis, c'est mon travail, je n'ai pas envie qu'on me le pique !
-Personne d'autre n'aurait été assez fou pour faire ça en plein Chemin de Traverse, la morigéna le portrait de Tommy depuis le paysage au-dessus de la cheminée. Si j'avais encore un corps, je te tirerais les oreilles ! »
Alifair leva les yeux au ciel.
« -Je suis allée à deux heures du matin coller les affiches sur les toilettes du ministères pour être sûre qu'il n'y aurait personne. Une heure plus tard, personne non plus sur le Chemin de Traverse, à part quelques SDF. En période de guerre civile, laisser des endroits aussi sensibles sans la moindre surveillance... Les sorciers sont vraiment des amateurs. La prochaine fois, je pose une bombe.
-La prochaine fois, il y aura des gardes, avertit le portrait. Même si la guerre est larvée. D'autre part, je croyais que tu ne devais plus impliquer Crickey dans ces histoires ? »
Alifair prit l'air innocent.
« -J'avais juste besoin d'elle pour transplaner sur le Chemin de Traverse, se défendit-elle.
-Miss Alifair n'aurait pas pu passer par le Chaudron Baveur, Monsieur, ajouta Crickey, même si elle avait été capable de le voir et d'ouvrir l'arche cachée dans le mur de la cour. Le pub était fermé à cette heure, Monsieur.
-Je sais pourquoi tu râles autant ! s'exclama soudain Alifair, levant un doigt en l'air.
-Parce que c'était stupide, inutile et dangereux ? suggéra le portrait.
-Non, le contredit-elle, c'est à cause du corbeau. Tu n'es pas content parce qu'on a l'impression que c'est moi qui ai dessiné le motif et pas toi – enfin, pas Tommy, se reprit-elle. Ou alors c'est parce que j'ai fait faire les tampons dans une boutique moldue... »
Le portrait lui lança un regard noir.
« -Est-ce que par hasard tu essaierais de plaisanter ? Il aurait suffi d'un Auror ou d'un Mangemort présent sur le Chemin de Traverse pour que la partie soit finie, définitivement. Pour eux, tu es moins qu'un Sang-de-Bourbe : ils ne se donneront pas la peine de te capturer. Ils t'abattront à vue, comme une bête.
-Personne ne m'a vue, je te signale, riposta Alifair, la moutarde commençant à lui monter au nez. Tout ce que les rares témoins ont vu, c'est une touriste suédoise moldue, et ils ne le savent même pas !
-Parfait, dans ce cas, continue à te mettre en danger ! s'emporta le portrait. Tu veux vraiment que tout ce qui reste de toi, ce soit un tableau dans le salon Faraday ? Tu as vraiment envie de finir comme moi ? Je te rappelle que j'ai mis mon dernier souffle dans cette fichue Conchavoix ! Pour toi ! Tu pourrais au moins respecter ça ! »
Il s'interrompit, furieux. Recroquevillée dans son fauteuil, Crickey s'était plaqué les mains sur les oreilles et retenait à grand peine ses larmes. Alifair avait l'impression d'avoir reçu un coup de poing dans l'estomac. Pour tout dire, elle aurait préféré. Elle inspira profondément, cherchant un moyen de calmer la situation.
« -Je trouve que ta réaction est un peu excessive, déclara-t-elle d'un ton mesuré. Cela dit, ajouta-t-elle comme il s'apprêtait à protester, je comprends tes reproches. Tu trouves que je prends de trop grands risques, et je tiendrai compte de ton opinion. Mais je voudrais te rappeler qu'il s'agit de ma vie et que je suis libre de la mener comme je l'entends. »
Cette courte tirade si raisonnable cloua le bec du portrait ; Crickey aussi en resta bouche bée : ça ne ressemblait pas à Alifair de s'exprimer ainsi. Elle ne le leur dit pas, mais reformuler posément les propos d'autrui et admettre son opinion pour mieux s'en détacher, c'était un truc qu'elle avait appris lors de ses rares séances obligatoires de psychothérapie après sa condamnation pour violences – elle était mineure à l'époque, et elle s'était battue avec une autre fille, à la sortie d'une fête à laquelle elle n'avait pas le droit d'aller. Cette technique du thérapeute lui était revenue en mémoire juste à temps. Elle se promit de l'essayer sur Lupin, à l'occasion.
« -Bien sûr, c'est ta vie, admit le portrait d'un ton hésitant, toute sa colère étant miraculeusement retombée. Mais tout de même, tu... tu devrais faire plus attention...
-Surtout maintenant, appuya timidement Crickey. Maintenant qu'ils ont des raisons personnelles de vous en vouloir, Miss.
-Ne vous faites pas de bile, je vais me tenir tranquille un moment, promit Alifair. Il faut encore que je réfléchisse à ce que sera la phase trois. Et j'ai drôlement envie de me faire un ciné, un de ces jours. Et un fast-food. Du sucre et du cholestérol, il n'y a rien de tel pour affronter l'hiver et une bonne guerre civile. »
