Chapitre 21
12ème District, New-York, aux environs de 13 h.
Kate, assise à son bureau, pianotait sur le clavier de son ordinateur en quête d'éléments concernant le poison utilisé pour tuer Victor Harper, tandis que Rick complétait le schéma sur le tableau blanc avec les informations que venait de lui transmettre un officier. Au fur et à mesure que les auditions avançaient, de nouveaux couples d'animaux venaient compléter le schéma, et petit à petit les différents créneaux horaires, et les différentes chambres, se voyaient occupés. Mais Monsieur Paon n'apparaissait nulle part.
- Je ne sais pas comment on va pouvoir tirer quelque chose de cet imbroglio de relations sexuelles …, constata Castle, regardant le schéma d'un air perplexe.
- Surtout si personne ne se décide à dire qui a couché avec Victor, fit remarquer Kate.
- Que cherches-tu exactement ? lui demanda Rick, en s'asseyant à côté du bureau.
- Je voudrais voir si je peux trouver où se procurer de l'Aconit Napel à New-York. C'est notre seul indice concret, il faut qu'on arrive à en faire quelque chose.
Il resta ainsi à observer son air concentré, tout en réfléchissant. Il fallait absolument qu'ils arrivent à dénouer cette affaire avant d'en être réduits à s'infiltrer dans une des soirées libertines de « Plaisir masqué ». Rien que d'imaginer tomber sur Dauriac en petite tenue en train de reluquer Kate l'horripilait au plus haut point. Sans parler de tous ces hommes au regard libidineux.
- Tu envisages vraiment d'aller sous couverture dans une soirée libertine ? finit-il par demander à sa muse, l'air un peu inquiet.
-Si on n'a pas d'autre solution, oui … Mais ne t'inquiète pas, tu seras avec moi, sourit-elle, taquine, s'amusant de sa réaction alarmée.
- Encore heureux …, soupira-t-il, sur un ton dépité.
- Ne fais pas cette tête, Rick …, il est hors de question qu'on se déshabille … Si on doit aller là-bas, on y sera en tant qu'observateurs, simplement.
-Je préfère ça …
- Non, mais, tu croyais sérieusement que j'allais aller sous couverture dans une soirée libertine en tenue sexy ? lui lança-t-elle d'un air incrédule, peinant à imaginer qu'il puisse y avoir cru.
- Je ne sais pas …, parfois tu es à fond dans ton rôle …, constata-t-il, comme cette fois, où tu m'as embrassé sous couverture.
- TU m'as embrassée, Castle …, rectifia-t-elle, concentrée sur son écran.
- Tu m'as embrassé aussi …, avec fougue même.
- Je t'ai simplement rendu ton baiser, mentit-elle, avec un petit sourire.
- Tu crois vraiment ce que tu dis ? rigola-t-il.
- Pourquoi ? Tu as une question « Vérité » à me poser à ce sujet ? lui lança-t-elle.
- Non, non …, je n'ai pas besoin d'obtenir de vérité à ce sujet-là. Je le sais … tu m'as embrassé fougueusement.
- Peut-être que oui … peut-être que non …, répondit-elle avec malice.
- Je ne me laisserais pas ensorceler, sourit-il. Je sais de toute façon. Et puis j'ai une bien meilleure question « Vérité » en réserve pour toi …
- Ah oui ?
- Hum … mais plus tard … Il faut qu'on travaille un peu … Je ne voudrais pas être privé de notre soirée de St Valentin demain à cause de notre enquête … surtout que tu seras toute à moi … puisque j'aurais gagné …
- C'est beau de rêver …, fit-elle, taquine, sans quitter des yeux son écran.
Il sourit. Elle avait toujours de l'avance, mais rien n'était joué, et il était convaincu qu'il finirait par gagner. Et remporter leur pari sur le mobile du meurtre pourrait l'y aider.
- Bon. Je vais faire quelques recherches sur cette histoire de bateau …, de bouteilles …
- Et de trésor …, ajouta-t-elle, devinant la fin de sa phrase.
- Tout à fait …, répondit-il en se levant.
- Prends le poste d'Espo ou Ryan …
- Tu ne me dis pas que c'est ridicule ? s'étonna-t-il.
- Non, sourit-elle. Tu as peut-être raison, il y a un truc bien mystérieux derrière tout ça … alors pourquoi pas une histoire de bateau coulé par des pirates sanguinaires, ou des corsaires même, au service du roi de France …
- Des corsaires ? Waouh … Tu es géniale ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? lança-t-il avec enthousiasme.
- Castle … c'était pour rire …, sourit-elle.
- Je vais de ce pas enquêter sur ce mystérieux naufrage ! fit-il, tout content, en s'éloignant vers le poste d'Esposito.
Une demi-heure plus tard …
Alors que les gars interrogeaient les employés de « Plaisir masqué », et que Castle menait l'enquête sur le naufrage d'un navire au XVIIIème siècle au large de New-York, Kate était toujours plongée dans une recherche compliquée sur l'Aconit Napel. Il fallait absolument qu'ils arrivent à avoir des preuves concrètes et irréfutables. Même s'ils finissaient par trouver l'assassin, en recoupant les témoignages, et en usant de leur esprit de déduction, s'ils n'obtenaient pas d'aveu, ils n'arriveraient jamais à le faire condamner devant un tribunal. Il fallait des éléments concrets. Il ne restait probablement rien de la scène de crime originelle, et même si la perquisition, pour laquelle le mandat tardait à arriver, leur permettait de mettre sur la main sur un indice, rien ne serait recevable en justice puisque ce matériel avait été réutilisé. Ils n'avaient que ces quelques milligrammes de poison et pour réussir à en tirer quelque chose, ils devaient trouver où le meurtrier avait pu se procurer l'Aconit Napel. Elle savait déjà que c'était une plante aux fleurs bleues ou jaunes, originaire des montagnes, mais que l'on trouvait communément dans les milieux tempérés. Contrairement à ce qu'elle pensait au départ, cette plante n'était jamais plantée dans les massifs et les parcs publics en raison de sa toxicité. C'était la plante la plus toxique au monde. Evidemment, chacun était libre d'en faire pousser chez soi, mais, la floraison se faisant seulement de mai à septembre, le tueur n'avait pu « fabriquer » son poison dernièrement. A moins qu'il n'ait déterré des racines, toutes les parties de la plante étant toxiques. Elle demeurait convaincue qu'il fallait une certaine connaissance soit en horticulture, soit en médecine chinoise traditionnelle, pour savoir que cette plante était toxique. Il y avait bien d'autres poisons plus courants. Elle était en train de se demander s'il allait falloir vérifier les loisirs de tous les couples libertins, quand elle vit Lanie qui s'approchait.
- Hey ! lui lança Kate, souriante, alors que son amie légiste se postait près de son bureau.
- Hey …, répondit Lanie, en regardant Kate et la chaise vide à ses côtés, d'un air stupéfait.
- Quoi ?
- Tu as réussi à perdre ta moitié ? lui lança Lanie, avec un sourire taquin.
- Tu sais que tu es drôle ?
- Je sais !
- Il travaille sur une autre piste …, expliqua Kate en se retournant pour désigner du regard Castle, concentré sur l'ordinateur d'Esposito, quelques mètres plus loin.
- Oh … Je ne l'avais pas vu, tellement il a l'air sage … Tu crois qu'il m'en voudra si je lui pique sa chaise ?
- A tes risques et périls, sourit Kate, alors que Lanie s'installait sur le fauteuil traditionnellement attribué à Castle.
- Dire que je suis assise là où l'amour est né …, fit Lanie, l'air songeuse.
- Lanie …, soupira Kate, tu es venue jusque-là pour m'embêter ?
- En partie, sourit son amie, avec son air malicieux, et aussi pour profiter d'un peu de chaleur humaine …
- Et ?
- Et, figure-toi que j'ai enfin fini mes recherches sur votre foutu poison …
- Justement …, je planchais sur le sujet. Alors tu as quelque chose d'intéressant ? demanda Kate, impatiente d'en apprendre davantage.
- Je pense. Etant donné la quantité retrouvée, il a fallu environ sept heures pour que le poison fasse effet.
- Sept heures précisément ?
- Oui, enfin à cinq minutes près … D'après l'heure de la mort que j'estime entre 21h30 et 22h, il a donc été empoisonné entre 14h30 et 15h lundi après-midi.
- Ok. Donc ça élimine les Lapins, constata Kate, comme si c'était là une évidence.
- Les Lapins ? répéta Lanie, l'air sidéré, perplexe, et amusé tout à la fois, se demandant si Beckett avait perdu la tête ou faisait de l'humour.
- C'est le couple avec lequel a été vu Victor Harper à 12h30, expliqua-t-elle.
- Les Lapins ? Sérieusement ? rigola Lanie.
- Oui … je sais … il faut se faire à l'idée …
- Des Lapins !
Lanie riait tellement, que Kate ne put s'empêcher de rire à son tour, alors que toutes deux imaginaient exactement la même chose : un couple dénudé arborant des masques de lapins pour se livrer à des pratiques libertines.
- Je veux bien être libertine …, reprit Lanie, tentant de canaliser son rire. Mais franchement, porter un masque de lapin ? Tu trouverais ça excitant toi ?
- Peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse …, répondit Kate avec malice.
- Ah oui ? Castle en lapin, tu serais preneuse ? rigola Lanie.
Kate se contenta de sourire.
- Evidemment que tu serais preneuse ! lança Lanie, toujours morte de rire, comme si elle imaginait la scène. Moi, je me verrais bien en panthère noire … et Javi serait … hum … un jaguar …
- Lanie, tu peux arrêter de fantasmer ? J'ai l'impression d'avoir les gars en face de moi.
- Tu m'étonnes, entre cette enquête et la St Valentin, il y a de quoi être tout émoustillé. Sans parler du reste …, ajouta-t-elle d'un air suggestif.
- Le reste ?
- Non, rien, sourit Lanie.
- Bon, dis-moi, est-ce qu'on peut savoir si le poison vient de la fleur ou de la racine de la plante ? continua Kate, tentant de se reconcentrer sur l'enquête.
- De la racine, oui. Mais j'ai mieux que ça, chérie, je peux te dire que le poison n'est pas d'origine artisanale.
- C'est-à-dire ?
- Ce n'est pas un amateur de jardinage qui l'a fabriqué dans sa cuisine. D'après les analyses du labo, le tubercule de la plante a été bouilli au préalable pour en atténuer la toxicité, puis réduit en poudre. C'est une préparation pharmaceutique, typique de la médecine chinoise. Je me suis renseignée auprès d'un phytothérapeute, et c'est encore une pratique très répandue …
- Je suppose que ça ne sert pas à tuer les patients normalement ? sourit Kate.
- Non … la poudre ainsi préparée peut être diluée dans de l'eau, et mêlée à d'autres substances pour en faire des sirops ou des pâtes pour la toux.
- La toux ?
- Oui … sauf que dans notre affaire, Victor l'a ingérée pur.
- Est-ce qu'il pourrait avoir voulu se soigner tout seul par la médecine chinoise ? Et s'être trompé dans la méthode ? suggéra Kate, envisageant toutes les possibilités.
- En théorie … pourquoi pas …, sauf que s'il a acheté cette poudre dans une officine chinoise, il a dû se voir expliquer le procédé. C'est une plante mortelle.
- Oui, et puis qui prendrait le risque aujourd'hui à New-York de se fabriquer son propre sirop à base d'une plante mortelle ?
- Il y a des gens qui aiment vivre dangereusement …, fit remarquer Lanie.
- Mais Victor était un jeune homme intelligent, pas spécialement porté sur l'amour de la médecine douce.
- Donc quelqu'un a acheté cette poudre, en sachant pertinemment qu'il ne l'utiliserait pas pour soigner sa gorge …
- Je suppose qu'il n'y a pas moyen de préciser l'origine de la substance ?
- Non.
Kate s'adossa dans son fauteuil en soupirant.
- Vous n'avez pas de libertin chinois sur vos listes ? demanda Lanie.
- Non …
- Même pas un couple de toutous Pékinois ? insista-t-elle en riant.
- Ce n'est pas drôle, Lanie …, répondit Kate, ne pouvant s'empêcher d'esquisser un sourire amusé.
- Un peu quand même …
- On va devoir arpenter toutes les officines chinoises de New-York pour savoir qui a acheté ce truc. Je suppose qu'en plus n'importe qui peut en acheter.
- Je pense, oui …, répondit Lanie, en la regardant avec un petit sourire malicieux.
- Qu'est-ce qu'il y a ? lui fit Kate, sentant qu'elle mourrait d'envie de lui dire quelque chose.
- Il paraît que vous vous amusez bien tous les deux … Monsieur et Madame Castle …, constata-t-elle sur un ton plein de sous-entendus.
- Qu'est-ce qu'Espo t'a raconté encore ? sourit Kate.
- Oh … trois fois rien …, répondit-elle, dévisageant son amie avec malice. Mais ça a l'air chaud ce petit jeu … J'espère que tu gagnes au moins ?
Kate la regarda avec un petit sourire, s'amusant de la curiosité et des taquineries habituelles de son amie. Elle se demandait bien ce qu'Esposito avait pu lui raconter. A part un ou deux baisers depuis hier, il n'avait pas été témoin de grand-chose non plus.
- Allez, dis-moi, insista Lanie en se penchant vers elle, personne ne nous entend …
- J'ai un petit peu d'avance …, répondit Kate avec un sourire satisfait.
- Et quel est le prix de la victoire ?
- Ça, c'est top secret …, lui fit-elle, en tapotant sur le clavier de l'ordinateur en quête de la liste des officines chinoises de New-York.
Cette quête de la boutique qui avait vendu de l'Aconit Napel à leur assassin allait s'avérer extrêmement complexe, comme toute cette enquête d'ailleurs. Entre les officines officiellement autorisées à vendre des produits pharmaceutiques, et toutes les boutiques et échoppes qui avaient pignon sur rue dans Chinatown, mais pas seulement, et écoulaient toutes sortes de substances en parfait illégalité, c'était un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin.
- Celui qui gagne réalise son fantasme, c'est ça ? proposa Lanie, ne perdant pas espoir d'obtenir une réponse.
- Non … Castle n'a pas eu besoin de gagner pour ça …, répondit Kate, tout à fait banalement, les yeux concentrés sur son écran à lire les noms des officines chinoises.
- Oh ! Est-ce que ça veut dire qu'il a eu le droit à sa douche torride au poste ? demanda Lanie, la curiosité piquée au vif.
- Sans commentaire, lui fit Kate du ton le plus monocorde possible.
Amusée, Lanie dévisageait son amie, qui malgré son air absorbé par ses recherches, arborait un sourire plein de sous-entendus. Elle la connaissait si bien, toujours à faire des allusions sans dire vraiment les choses. Avec les années, elle s'était habituée à sa pudeur et sa réserve, qui n'étaient bien souvent qu'une façade. A force de persuasion et d'insistance, Kate finissait toujours par lui glisser des petits détails croustillants.
- Oh mon Dieu ! Tu as osé ! s'exclama Lanie avec enthousiasme, si fort que Castle, quelques mètres plus loin tourna la tête furtivement vers elles-deux pour voir ce qui se passait.
- Lanie ! Chut ! s'offusqua Kate. Je n'ai pas envie que tout le poste soit au courant.
Lanie rit, sans cesser de la dévisager.
- Alors tu as suivi mes conseils, reprit Lanie, songeuse, en baissant d'un ton. Je n'aurais jamais cru que tu oserais …
Kate se contenta de sourire, préférant ne pas rebondir sur les propos de Lanie, pour éviter qu'elle n'enchaînât les questions curieuses. Ce n'était ni le lieu ni le moment de s'attarder sur le sujet « douche torride au poste ». Même si elle tenait à garder pour elle l'intimité des plaisirs qu'elle partageait avec Rick, il lui arrivait parfois, lors d'une de ces soirées entre filles propices aux confidences, de se laisser aller à livrer quelques-uns de ses secrets à sa meilleure amie. Lanie était si curieuse et têtue quand elle voulait savoir, si enthousiaste quand elle se voyait révélée une information croustillante. Et elle-même aimait partager aussi un peu de son bonheur avec Lanie, qu'elle considérait comme sa sœur. Celle-ci savait donc, de par les quelques discussions qu'elles avaient pu avoir, qu'elle était une femme comblée, et que Rick était un amant doux, attentionné et gourmand. Cela ne l'empêchait pas d'oser poser bien davantage de questions.
- L'amour fait faire bien des folies …, continua Lanie.
- En effet …, sourit Kate, qui se disait que son amie n'avait pas tort.
Elle n'aurait jamais imaginé il y a quelques années oser faire une chose pareille. Faire l'amour au poste. Comme Rick le lui avait fait remarquer, elle aurait rougi et se serait offusquée d'une telle suggestion. Il n'y avait vraiment que lui, et l'envie de lui faire plaisir, pour l'amener à braver ainsi ses propres interdits.
Alors comment c'était ? Excitant non ? reprit Lanie, prompte à en apprendre encore un peu plus.
- Tu n'as pas un mort qui t'attend ? répondit Kate avec un sourire, tentant d'esquiver la question.
- Malheureusement, non …, sourit Lanie. Enfin heureusement … Est-ce que j'ai vraiment dit « malheureusement » ?
Kate sourit. Lanie avait ce point commun avec Rick. Elle pouvait la faire rire, l'amuser d'un petit rien : quelques mots, une mimique suffisaient la plupart du temps.
- Bon, je te laisse tranquille, fit Lanie en se levant. Je préfèrerais que vous ayez attrapé ce tueur avant demain soir …
- Oui, moi-aussi …
- Au fait, tu pourras remercier Castle de ma part …, ajouta Lanie.
- Pour ?
- Grâce à lui, on joue nous-aussi …, sourit-elle, d'un ton suggestif.
- Castle en a parlé à Espo ? lui fit Kate, surprise sans l'être vraiment.
Elle l'avait bien vu tenir un petit conciliabule avec Esposito. Et il était incapable de tenir sa langue.
- Oh juste dans les grandes lignes, ne t'en fais pas … Ce petit jeu est un pur délice !
- Il n'est pas possible …, soupira Kate.
- Amuse-toi bien ! lança Lanie en s'éloignant vers le couloir.
- Toi-aussi …, sourit Kate.
Elle se reconcentra quelques minutes sur ses recherches d'officines chinoises à même d'avoir vendu de l'Aconit Napel à leur assassin, avant de décider d'aller faire le point avec Gates sur la suite à donner à cette enquête.
Quelques minutes plus tard …
En sortant du bureau du Capitaine, Beckett observa, de loin, les couples qui patientaient à l'autre extrémité du couloir avant d'être auditionnés. Une salle d'attente avait été mise à leur disposition, mais force était de constater que ses collègues étaient un peu débordés par l'ampleur de la tâche. Elle venait de passer un quart d'heures à discuter avec Gates, qui était toujours d'aussi mauvaise humeur. Le Capitaine avait pesté contre le désordre qui régnait dans son commissariat, et l'impasse dans laquelle se trouvait cette enquête. Elle venait encore de rappeler le bureau du procureur dans l'attente de ce mandat qu'elle n'avait toujours pas obtenu. Elle avait dû joindre les polices de Denver et Chicago, où vivaient deux des couples présents lundi après-midi, afin qu'ils soient eux-aussi interrogés. Elle ne s'était, pour l'instant, pas occupée des couples vivant à l'étranger, tant cela allait s'avérer complexe de parvenir à les retrouver et les auditionner à distance. Et pour finir elle avait réussi à obtenir un accès à la version numérisée de la thèse de Dauriac dans la base de données de l'université de la Sorbonne, à Paris, puisque Castle était persuadé qu'il y avait là matière à chercher.
Kate rejoignit son bureau, jetant un œil à Castle, toujours concentré sur ses recherches, quelques mètres plus loin. Il avait l'air totalement absorbé par ce qu'il lisait sur son écran, et semblait réfléchir. Elle se concentra quelques minutes sur le schéma dessiné sur le tableau blanc, analysant une fois de plus les relations intimes entre les différents couples. Le créneau horaire durant lequel Victor avait été empoisonné étant maintenant connu, il était théoriquement possible d'éliminer une foule de suspects potentiels …, sauf qu'à en croire ce schéma, qui pourtant s'étoffait de minute en minute, le jeune homme n'avait eu aucune relation après 13h30. Elle se demandait dans quelle mesure les couples avaient pu se mettre d'accord pour se servir d'alibi mutuel. Il y avait fort à parier que deux jours après les faits, chacun avait eu le temps de préparer sa version des choses, et de réfléchir à la meilleure façon de traverser cette enquête sans se faire remarquer. Recouper les témoignages, pour attester qu'untel était bien occupé avec untel, était quasiment mission impossible. A moins que l'analyse des videos et des photos sur le site Internet finisse par donner des résultats. Et si le meurtre de Victor Harper était le crime parfait ? Castle avait peut-être raison. Comment allaient-ils pouvoir retrouver l'assassin dans ce tissu de mensonges, cet imbroglio de relations, et cette masse de suspects ? Ils ne pouvaient se fier réellement à aucune de ces déclarations.
- Lieutenant Beckett, appela tout à coup une voix dans son dos, la tirant de ses réflexions.
Elle se retourna, pour dévisager l'officier qui venait de s'adresser à elle, et à ses côtés, Lulu Weyburn, accompagnée de celui qui devait être son avocat.
- La garde-à-vue de Madame Weyburn est terminée, annonça l'officier.
- Bien. Madame Weyburn, je vous recommande de rester disponible au cas où nous aurions besoin de vous interroger de nouveau, fit remarquer Beckett, d'un ton cordial, mais ferme, en la dévisageant.
La jeune femme venait de passer quasiment vingt-quatre heures en cellule, et avait les traits tirés, et le visage fatigué.
- Veuillez-vous adresser à mon bureau dorénavant si vous souhaitez parler à Monsieur ou Madame Weyburn, répondit l'avocat.
- Alors vous n'avez toujours pas trouvé qui a tué Victor ? demanda Lulu, l'air de réellement se soucier de cet état des choses.
- Vous avez une idée peut-être ? lui répondit Beckett.
- Madame Weyburn, vous n'avez plus à répondre à la moindre question, fit remarquer l'avocat.
- C'est bon …, je n'ai rien à cacher, continua Lulu. Cela ne me dérange pas. J'ignore qui a pu tuer Victor, mais croyez-moi la jalousie peut rendre fou …
Si elle en avait su davantage, elle aurait volontiers aidé les flics à trouver l'assassin de Monsieur Paon. Il fallait absolument que cette enquête soit bouclée et que les flics arrêtent de fouiner partout. Elle avait croisé dans le couloir des dizaines de membres de la confrérie, qui étaient sur le point d'être interrogés, et s'était demandée si l'un d'eux pouvait être le meurtrier. Excepté les membres fondateurs, avec lesquels elle entretenait une réelle amitié, elle ne connaissait la plupart de ces gens que pour les croiser dans les dîners mondains, ou prendre du bon temps avec eux dans les soirées de « Plaisir masqué ». Mais ce n'était pas vraiment le meilleur moyen de connaître la personnalité de ses confrères. Pour elle, n'importe qui pouvait avoir empoisonné Monsieur Paon.
- Vous pensez qu'il a été tué par jalousie ? demanda Beckett, sentant que Lulu était encline à parler.
- Certainement, répondit-elle. Vous savez, Victor était la nouvelle coqueluche de nos soirées, alors les maris jaloux ne manquaient pas …
- Mais ces maris ont l'habitude de partager leurs femmes, pourquoi être jaloux de Victor au point de le tuer ? s'étonna Beckett.
- Victor était jeune et séduisant … Il avait vingt ans de moins que la plupart des hommes de la confrérie. Toutes les femmes le réclamaient …, expliqua Lulu.
- A ce point-là ?
- Oui. C'est pour ça que j'ai voulu le voir en dehors de tout ça … en toute intimité. Victor aimait vraiment les femmes, si vous voyez ce que je veux dire, Lieutenant …, fit-elle d'un air suggestif. Il nous donnait ce que beaucoup de maris délaissent …
Kate la regardait, quêtant la suite.
- Du plaisir …, ajouta Lulu.
- J'ai du mal à suivre …
- Pour tout vous avouer, le libertinage, c'est un truc d'hommes, inventé par des hommes, pour des hommes … C'est un moyen pour nos maris d'assouvir leurs désirs et leurs envies de partenaires multiples sans enfreindre les sacro-saintes règles du mariage. La plupart font passer leur plaisir avant le nôtre …, c'est pour ça que l'arrivée de ces jeunes hommes pour pimenter les soirées a eu un franc succès auprès de la gent féminine.
- Parce que Victor et les autres employés ne se consacraient qu'aux femmes …, commenta Beckett.
- Oui. Et Victor en particulier … était l'amant idéal …, attentif, attentionné … Il ne se souciait que du plaisir de sa partenaire, et avait tendance à ignorer la présence du mari.
- Cela devait en effet faire des jaloux …
- Beaucoup de jaloux …, sourit Lulu, comme si penser à tous ces maris jaloux l'amusait. Les hommes ne s'intéressent parfois à leurs femmes que quand elles ne s'intéressent plus à eux justement … Mais il est déjà trop tard …, elles regardent déjà ailleurs. Et ça a de quoi rendre fou …, quand on est attaqué dans sa virilité.
Le raisonnement de Lulu Weyburn tenait parfaitement la route, et semblait plus que plausible. Elle avait l'air de réellement croire à cette théorie du mari jaloux.
- Je comprends …, répondit Kate. Mais, d'après les dires de vos confrères, personne n'a couché avec Victor cet après-midi-là …
- Certains mentent forcément, répondit Lulu.
Elle n'était pas là pour protéger ses confrères. Elle n'avait que deux choses à protéger : leur secret, et la confrérie dans sa globalité. Celui qui avait assassiné Monsieur Paon, qui que ce soit, mettait les deux en péril, sapant la confiance que tous les membres s'accordaient mutuellement.
- Victor avait eu plusieurs relations avant de me rejoindre, ajouta-t-elle. Je lui ai demandé … parce que …
- Parce que vous étiez jalouse vous aussi …, constata Kate, alors que, quelques mètres plus loin, les portes de l'ascenseur s'ouvraient sur Brad Weyburn qui venait chercher sa femme.
- Le sexe libre est bien plus compliqué qu'il n'y paraît, Lieutenant Beckett, répondit Lulu avec un petit sourire plein de sous-entendus, avant de s'éloigner, escortée par son avocat.
Beckett regarda les Weyburn s'étreindre chaleureusement, puis monter dans l'ascenseur, avant de se retourner vers le tableau blanc. De nouveau, elle se perdit quelques secondes dans l'observation du schéma complexe qui apparaissait sous ses yeux, tout en réfléchissant à ce que Lulu Weyburn venait de lui expliquer. Présenté comme elle l'avait fait, le mobile était tellement évident. Mais comment trouver un mari jaloux parmi tous ces gens ? Ils avaient retrouvé quatre-vingt-cinq couples au total, et il en manquait encore une petite quinzaine. Les auditions menées jusqu'à maintenant ne permettaient pas d'approfondir sur les ressentiments de chacun. S'ils devaient procéder à de vrais interrogatoires, enquêter sur chacun des membres, cette investigation allait durer des semaines et des semaines. Elle détestait les enquêtes qui tournaient en rond ainsi et s'éternisaient à n'en plus finir. D'autant plus que sans preuve, il serait très difficile de faire avouer un mari jaloux.
