Si vous ne vous souvenez plus des précédentes aventures de Ti'lan et Eméra, vous pouvez relire le chapitre 1 "Le feu et la glace", le chapitre 8 "Le renoncement", le chapitre 10 "Une vie de princesse", le chapitre 15 "La Walkyrie" et le chapitre 19 "Voir Venise...". Si vous ne vous souvenez plus des précédentes aventures de Stanislas et Lucy, vous pouvez relire le chapitres 5 "Amitiés bien placées", le chapitre 10 "Une vie de princesse", le chapitre 13 "Les illusions perdues", le chapitre 16 "Métamorphoses" et le chapitre 18 "Feudeymon".
« Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude, le désespoir par l'espoir… »
Isidore Ducasse dans Poésies I
21 : Nouveaux départs
Les vapeurs aigres de l'asphodèle brûlaient désagréablement les poumons d'Eméra mais elle était satisfaite. Ti'lan et elle étaient désormais liés, et suffisamment forts pour détruire le Horcruxe.
Elle bailla. La fatigue était sans doute un des contrecoups du rituel. Mais elle devait aller prévenir Ti'lan : elle avait déjà fait ça contre sa volonté, elle ne pouvait pas le lui cacher. Peut-être même qu'ils pourraient s'occuper du Horcruxe cette nuit-même.
Elle sortit de sa chambre en titubant pour aller frapper à la porte de Ti'lan. Dès qu'il la vit, ses yeux s'écarquillèrent mais il ne lui posa pas de question. Elle lui avoua ce qu'elle avait fait.
La réaction de Ti'lan fut inattendue. Il ne se mit pas en colère mais marmonna quelque chose qui ressemblait à « Oh mon Dieu, oh mon Dieu… » avant de dire plus intelligiblement :
« Pas la peine de se demander comment tu as réussi à faire ça. Ce n'est pas le plus important. »
Il prit Eméra par le bras et l'entraîna dans la salle du bain. Puis il ouvrit à fond le robinet d'eau froide de la baignoire.
« Mais qu'est-ce que tu fais ? », demanda Eméra. Elle arracha mollement son bras à l'emprise de Ti'lan.
Il s'approcha d'elle et prit son visage dans ses mains :
« Eméra, écoute moi au moins pour cette fois. Il ne faut surtout pas que tu t'endormes. Et ça, dit-il en montrant le bain glacé, c'est un moyen de t'aider à rester éveillée. »
« Tu veux me foutre dans de l'eau glacée ? Tu es malade ? Ou alors c'est ça, ta conception de la vengeance ? »
« C'est une question de vie ou de mort !, s'écria Ti'lan. Tu ne sens pas que quelque chose ne va pas, Eméra ? Que ton envie de dormir n'a rien de naturelle ? Si tu t'endors, tu pourrais bien ne jamais te réveiller ! »
La panique perçait partout, dans sa voix, dans ses traits, dans son attitude. Pourtant, Eméra pouvait sentir qu'elle était encore plus grande qu'il ne voulait le montrer.
Et en plus, il avait raison. L'esprit d'Eméra était trop embrumé, comme si elle était sous l'emprise d'un somnifère. Et ses paupières n'avaient jamais été aussi lourdes.
« Je pensais que c'était une conséquence du rituel, expliqua t-elle, presque penaude. Tu n'es pas fatigué, toi ? »
« Non, c'est seulement toi, Eméra. »
« Mais pourquoi ? »
Ti'lan ferma le robinet d'eau froide puis s'assit sur le rebords de la baignoire, désormais pleine. Il avait visiblement envie d'esquiver les questions d'Eméra.
« Tu a le droit de faire des mystères sur toi, si tu veux ! Mais là, c'est de ma vie qu'il s'agit ! Et je n'ai pas l'intention de plonger dans un baquet d'eau glacée sans savoir quel danger je cours et pourquoi ! »
« Pour le rituel, tu as dû brûler de l'asphodèle. Et l'asphodèle est très dangereuse pour les chamans. »
« Oui, mais je ne suis pas une chaman. »
« Ta mère l'était ! »
« Ti'lan, ces pouvoirs sont bien héréditaires mais ils sont très rares. Quand une chaman apparaît dans une famille, il n'y en a pas d'autre avant plusieurs générations. »
« Alors, félicitation, tu es exceptionnelle. », dit Ti'lan d'un ton dépourvu d'entrain.
« Comment peux-tu être aussi sûr que j'ai un pouvoir, que je n'ai jamais ne serait-ce qu'imaginé avoir moi-même ? », dit Eméra en piquant du nez.
Ti'lan lui releva la tête. Jamais il n'avait eu l'air aussi… aux abois.
« D'accord, d'accord, je vais te dire ce que je sais sur toi mais promets moi de te plonger la tête là-dedans après. »
Eméra acquiesça du mieux qu'elle put.
« Les pouvoirs de chaman se déclarent vers l'entrée à l'âge adulte. Par des rêves prémonitoires. »
« Je sais ça ! Pourquoi tu tournes autour du pot ? », dit Eméra, qui essayait de se concentrer sur des sentiments forts, comme la surprise ou l'indignation, pour ne pas basculer dans la douce langueur du sommeil.
« Je ne tourne pas autour du pot, Eméra ! Je sais que tu es une chaman parce que le rêve que tu m'as raconté n'était pas un rêve ordinaire ! C'était une vision du futur ! »
Le Cauchemar, bien sûr… Le seul rêve étrange qu'elle ait jamais fait. Le rêve où Ti'lan était mort.
« Pourquoi tu vas… mourir ? Comment le sais-tu ? »
« Je t'ai dit que je répondrai aux questions sur toi. Mais ça, ça ne concerne que moi. Maintenant, obéis à ta promesse et plonge toi dans l'eau. »
Eméra se pencha vers la baignoire et, prise d'un soudain accès de sommeil, bascula la tête la première dedans. Le contact avec l'eau glacée la réveilla aussitôt. Elle avait l'impression que tous les pores de sa peau hurlaient. Elle poussa d'ailleurs un cri silencieux avant de s'extraire péniblement de l'eau, aidée par Ti'lan.
Il la prit dans ses bras, sans faire attention à l'eau froide qui ruisselait sur ses vêtements. Eméra le serra de toutes ses forces. Elle était glacée jusqu'à la moelle des os. Mais l'envie de dormir n'avait pas totalement disparue pour autant.
« Est-ce que tu as refusé le rituel pour me protéger… à cause de l'asphodèle ? »
« En partie oui. »
« C'est quoi, l'autre partie ? »
Ti'lan se borna à une réponse énigmatique :
« On voit les choses différemment quand on sait que notre temps nous est compté. »
« Je devrais pouvoir comprendre ce point de vue. »
« C'est faux, Eméra. », dit Ti'lan avec conviction.
« Si un bain d'eau glacée n'a pas totalement chassé l'envie de dormir, je ne vois pas ce qui pourrait le faire. »
« Écoute, tu n'as pas besoin de faire totalement disparaître l'envie de dormir. Il te suffit de lutter contre le sommeil pendant encore quelques temps, jusqu'à ce que les effets de l'asphodèle se dissipent. Vois ça comme un… combat entre toi et le sommeil et, moi, je suis là pour t'assister. »
« Pourquoi tu fais tout ça pour moi ? Tu n'as pas donné l'impression de beaucoup m'aimer récemment. »
« Si je t'avais dit que le rituel mettrait en danger ta santé, tu ne l'aurais jamais fait. Mais je t'ai caché la vérité parce qu'autrement, j'aurais dû t'expliquer que tu étais une chaman et tu aurais su que j'allais… »
« …mourir ? »
« Oui. Bref, j'ai voulu protéger mon secret. Et à cause de ça, à cause de mon foutu égoïsme, tu es en danger de mort. »
« Alors, tu te sens… coupable ? »
« Bien sûr. Qui ne se sentirait pas coupable à ma place ? »
« Je pensais que si tu faisais ça, c'était peut-être parce que tu… m'aimais bien. »
Eméra eut un petit rire désenchanté. Qu'est-ce qu'elle pouvait être idiote, parfois !
« Oh mais je t'aime bien, Eméra. », dit-il en chassant de son front quelques mèches de cheveux collées par l'eau froide.
« Alors pourquoi est-ce que tu me dis le contraire quand je ne suis pas sur mon lit de mort ? »
« Tu n'es pas sur ton lit de mort ! Moi si. »
« Ce n'est pas une raison pour te couper du monde. »
« Tu ne comprends pas ! »
« Alors explique moi ! »
« Tu ne réalises pas à quel point c'est horrible de se savoir condamné. Bien sûr, tu es actuellement en danger de mort mais c'est comme un combat, tu es dans l'instant, tu ne penses pas à la mort mais au moyen d'y échapper. Ce n'est pas pareil quand on a des semaines pour y réfléchir, pour retourner ça dans sa tête. Des semaines pour voir la mort arriver. J'ai peur, Eméra. Je suis mort de trouille. »
Elle voulut chercher des mots pour le rassurer mais n'en trouva pas. Alors, elle se contenta d'effleurer le visage de Ti'lan. Pourquoi ?
« Combien de temps il te reste ? »
« Très peu. Quelques semaines, un mois peut-être. »
« Et il n'y a aucun moyen d'y échapper ? »
« J'ai cherché comme un forcené, bien entendu. Mais je n'ai rien trouvé. »
« Tu aurais dû me demander ! Je t'aurais aidé… J'aimerais tellement t'aider ! C'est terrible d'être aussi impuissante ! »
« Il y a quelque chose que tu peux faire. Ne meurs pas avant moi, Eméra. Je ne le supporterais pas. »
Elle éternua :
« Si je ne suis pas trépassée, au moins je serais enrhumée !, dit-elle dans une courageuse tentative d'humour. Je me sens beaucoup mieux maintenant. »
« Tu crois que tu peux te lever ? »
Elle le fit et marcha quelques pas, en s'appuyant sur l'encadrement de la porte toutefois. Elle se sentait en effet moins fatiguée mais plutôt groggy, comme si elle venait de recevoir un coup sur la tête.
« Quand est-ce que je pourrai dormir sans frôler la psychose ? »
« Les effets de l'asphodèle sont en train de finir de se dissiper alors il vaut mieux que tu ne dormes pas pendant encore quelques heures. »
« Je crois que je vais aller me changer. Ces vêtements trempés sont abominables. »
« Reviens après, d'accord ? »
Elle retourna dans sa chambre, glissa sur un vêtement qui traînait sur le sol et tomba. Elle ne se fit pas mal mais cela aurait peut-être mieux valu car elle tomba droit sur son lit. Elle essaya de se relever mais cet environnement chaud et confortable allié à son envie de dormir, qu'elle avait sous-estimée, l'emportèrent. Elle s'endormit en quelques secondes.
Au même instant, Eméra reprit conscience. Elle savait qu'elle n'était pas encore morte mais en train de rêver. L'asphodèle ne tuait pas directement les chamans. Elle les plongeait de plus en plus dans leurs visions, ce qui se traduisait par un coma de plus en plus profond… jusqu'à la mort. Elle avait encore le temps de faire bien des rêves avant cette dernière étape. Mais elle ne savait pas vraiment si c'était une bonne chose.
La dernière fois qu'elle avait vu le futur, elle était dans son propre corps mais observatrice impuissante de ses actions et de ses émotions. Cette fois, elle pouvait bouger à sa guise. Sans doute n'était-elle pas présente dans cette vision-là. En tout cas, elle ne savait pas où elle était.
Eméra entendit soudain un bruit sourd non loin de l'endroit où elle se trouvait et, instinctivement, elle s'en approcha.
Elle eut aussitôt un indice temporel. La personne qui gisait par terre était Ti'lan (pourquoi tombait-elle toujours sur lui, même dans ses rêves ?), mais un Ti'lan plus jeune de quelques années. Et celui qui le regardait de tout son haut était Kévin, l'air encore plus juvénile que d'habitude.
Eméra comprit aussitôt qu'elle était en train d'assister au fameux combat que Voldemort et Léna Whitebird avaient organisé entre leurs fils respectifs. Elle avait toujours voulu savoir l'issue de ce combat car Ti'lan était toujours resté mystérieux à ce sujet. Il avait insinué que Kévin avait gagné. Pourtant, celui-ci avait une peur bleue de Ti'lan, exactement comme s'il s'était pris la pire rouste de sa vie.
Pour l'instant, le vaincu semblait plutôt être Ti'lan. Bien qu'il n'ait pas de blessure physique, il paraissait totalement épuisé. Il avait dû s'évertuer à utiliser des sorts dont Kévin avait absorbé l'énergie, les rendant ainsi non seulement inefficaces mais même bénéfiques pour lui car les Kria avaient l'habileté d'utiliser l'énergie magique pour régénérer leur forme physique.
Eméra se dit que Ti'lan n'avait guère été informé des pouvoirs de Kévin. Autrement, il aurait utilisé uniquement l'élémentarisme, une forme de magie totalement hors de portée des Kria. Mais maintenir Ti'lan dans l'ignorance de ce qu'il devait affronter était typiquement… Voldemoresque. Eméra était sûre que c'était une « erreur » volontaire de sa part, une autre marque de cruauté qui prouvait qu'il n'épargnait rien à son fils.
« Je suis désolé mais je vais devoir te tuer maintenant. », dit Kévin.
« Je ne ferais pas ça si j'étais toi. »
« Tu veux juste vivre. »
« Bien sûr. La question est : est-ce que tu veux vivre ? »
Eméra eut un sourire satisfait. Alors, comme ça, Ti'lan avait prévu une plan de secours s'il perdait…
« Si tu es déclaré vainqueur, jamais Voldemort ne te laissera vivre. »
« Et quelle est l'alternative ? Le perdant n'est pas censé ressortir d'ici vivant ! »
« On peut raconter que j'ai gagné mais que j'étais dans un tel état de faiblesse que je n'ai pas pu t'empêcher de fuir… »
Eméra vit les yeux de Kévin s'écarquiller.
« …je sais que ça ne te donne pas le beau rôle mais c'est la seule solution pour que nous nous en tirions tous les deux vivants. »
« Pourquoi ne peux-tu pas être le fuyard ? »
« Si je fuis, je désobéis volontairement aux ordres que mon père m'a directement donnés. Et si je fais ça, je suis un homme mort. Pour toi, c'est différent. Ta mère veut préserver ta vie avant tout. Je parie qu'elle t'a incité à fuir en cas de défaite. »
« Je suis surpris que Voldemort se soucie si peu de ta vie. »
« Je pensais qu'il me donnerait une possibilité de m'en tirer en cas de défaite. Mais apparemment non. Si je veux vivre, je ne peux qu'être déclaré vainqueur. Et si tu veux vivre, tu ne peux que fuir. D'où mon plan. »
« Quand je me suis engagé dans ce combat, je savais très bien que Voldemort me traquerait en cas de victoire. »
« Alors pourquoi diable es-tu là ? Je croyais qu'on t'y avait forcé… »
« Tu ne comprends pas. La Confrérie du Chaos n'est pas faible. Si Voldemort me prend pour cible, je ne suis pas sans défense. »
« Je crois surtout que tu te fais beaucoup d'illusions. À moins que tu t'isoles le restant de tes jours, tu ne pourras pas échapper à une horde d'assassins envoyés par le Seigneur des Ténèbres, voire à lui-même. Tu veux vérifier par toi-même ? »
« Tu ne comprends pas qu'il y a des causes pour lesquelles on peut sacrifier sa vie. », dit Kévin avec mépris.
« Je comprends parfaitement, répondit Ti'lan, mais tu es le meilleur atout de ton camp et je ne pense pas que ta mort leur serait profitable. De même, le Seigneur des Ténèbres vous a toujours laissés tranquille parce qu'il ne vous prenait pas au sérieux mais, si tu attires son attention sur la Confrérie du Chaos, il pourrait se mettre en tête de vous détruire. »
« Tu crois que ma mère n'est pas une fine stratège ? Elle a sûrement prévu tout cela et pourtant, elle a accepté ce combat parce que nous allons devoir nous battre ouvertement contre Voldemort tôt ou tard. Alors je dois te tuer. Désolé. »
Ti'lan eut soudain l'air ébahi :
« Je ne peux pas mourir ! Je ne peux pas mourir, alors que mon père est encore en vie… Il me reste tellement de choses à faire ! »
Kévin semblait irrité de voir sa victime lui donner de bonnes raisons de se sentir coupable.
« Ce sont les règles du jeu, c'est comme ça. Je suis déjà clément de t'avoir laissé exposer ton plan. Je peux te laisser encore quelques minutes pour réfléchir à ta vie, si tu veux. »
Ti'lan sembla un instant révolté par une telle proposition. Pourtant, il ferma les yeux et sembla réfléchir, plus probablement à un moyen d'échapper à Kévin.
« Je me suis trompé, dit-il au bout d'un moment. Mon père m'a bien donné un moyen d'échapper à la mort. Il savait depuis le début que tu pouvais me battre mais jamais le vaincre, lui. »
« Tu penses que Voldemort va surgir pour te sauver ? », dit Kévin d'un ton ironique.
« Tu ne crois pas si bien dire. », répondit Ti'lan. Il souriait, mais Eméra n'avait jamais vu un sourire aussi triste. Elle avait l'impression qu'il s'apprêtait à faire quelque chose qui ne lui inspirait que du dégoût.
« Je ne vais pas te laisser le temps d'utiliser un de tes tours !, s'exclama Kévin. Avada… »
Il s'interrompit. Ti'lan s'était soudain relevé d'un bond, le prenant par surprise.
« Le combat n'est pas fini. »
Il soupira, et épousseta ses vêtements.
« Quelle mauviette, ce Ti'lan ! Même pas assez d'endurance pour supporter un peu de fatigue due à la magie... »
« Tu commences à parler de toi à la troisième personne, se moqua Kévin. Tu ressembles vraiment à Voldemort. »
« Montre plus de respect au nom de Lord Voldemort. », dit Ti'lan d'un ton froid. Sauf que ça ne pouvait pas être Ti'lan, Eméra en était sûre. Il n'aurait jamais pris les mimiques de son père, n'aurait jamais insisté pour que Kévin lui montre du respect. Et puis, depuis le début de sa conversation avec Kévin, Ti'lan avait fait attention à appeler Voldemort « le Seigneur des Ténèbres », comme tout bon Mangemort. Ceux qui osaient prononcer le nom de Voldemort étaient soit des ennemis hardis, soit…
Le Seigneur des Ténèbres en personne.
Était-ce Voldemort qui parlait par les lèvres de Ti'lan ? Qui contrôlait son corps ?
En tout cas, Eméra avait l'impression (sans doute purement imaginaire) que la température avait baissé de dix degrés et que le ciel s'était assombri. Kévin aussi avait l'air d'avoir senti le danger. Il se mordillait la lèvre et, pour la première fois, une certaine appréhension se lisait dans son regard.
« J'aspirerai l'énergie de tes sorts jusqu'à ce que tu t'évanouisses de fatigue. », dit-il comme pour se donner du courage.
Mais il y avait un changement dans l'air, comme s'il s'était soudain vicié. Chaque bouffée d'air semblait désagréable à Kévin. L'atmosphère était devenue celle d'un tombeau.
Voldemort jeta un sort qui déclencha un flot d'énergie brûlante. Eméra regarda Kévin alors qu'il se battait pour absorber le sort et semblait réussir. Mais l'énergie ainsi obtenue ne semblait lui donner aucune force mais au contraire le faire souffrir.
Eméra plaignait vraiment Kévin. Sa situation était bien douloureuse : s'il cessait d'absorber l'énergie du sort, la douleur s'arrêterait mais il redeviendrait efficace et lui causerait de sévères brûlures.
Kévin finit par choisir le compromis le moins mauvais : il accepta d'être vulnérable au sort durant l'instant nécessaire pour créer un bouclier plus conventionnel. Voldemort s'adapta aussitôt en lançant un autre sortilège, qui brisa le bouclier de Kévin comme une lame effilée coupe une feuille de papier. Puis il saisit Kévin au collet comme s'il était un vulgaire lapin :
« Avec votre admirable pouvoir, vous les Kria, ne pouvez absorber que l'énergie magique des sorts ordinaires. L'énergie dégagée par la magie noire (ou blanche) la plus pure n'est pas quelque chose que vous pouvez facilement assimiler. Dommage pour toi. »
Il jeta Kévin à terre et lança :
« Endoloris ! »
Eméra ferma les paupières mais elle ne pouvait échapper aux hurlements de douleur de Kévin. Ils lui rappelaient des souvenirs douloureux et amers.
Ce n'était pas la première fois qu'elle assistait à une séance de torture. À Poudlard, il s'agissait même d'un cours. Les élèves devaient regarder un « être inférieur » se faire torturer et manifester du plaisir devant ce spectacle, sous peine d'être sévèrement puni. Regarder quelqu'un se faire torturer était horrible mais devoir le regarder en souriant était pire. Bien que certains élèves finissaient par y prendre goût et devenaient eux-même des tortionnaires…
Les cris de Kévin s'arrêtèrent. Eméra ouvrit prudemment une paupière. Il était roulé en boule et ne semblait pas capable d'esquisser un geste pour se défendre. C'était sans doute le but recherché car Voldemort put facilement lui jeter un Maléfice Anti-transplanage.
« Maintenant je suis sûr que tu ne peux pas m'échapper. Je me demande comment je vais te tuer… Je vais peut-être te découper en morceaux et les envoyer à Lena. Tu penses que ça lui plairait ? »
Ce petit discours fut une grossière erreur de la part de Voldemort car il donna à Kévin non seulement un court répit pour récupérer mais aussi une motivation supplémentaire pour s'enfuir. Il parvint à rassembler un peu d'énergie et lança un ultime sort, d'une sorte qu'Eméra n'avait jamais vu. Une fumée mauve, épaisse et apparemment suffocante, envahit la scène. Quand elle se dissipa, Kévin avait disparu.
« L'antimagie, dit Voldemort d'un ton pensif. Je l'avais complètement oubliée. »
Puis il reprit d'un ton furieux :
« Maudit Ti'lan ! Tu te terres derrière tes barrières mentales, tu me mets à l'écart mais tu m'appelles quand tu es en danger. Voldemort doit savoir que tu échappes à sa surveillance. Je ne te laisserai pas… »
« Pars ! », cria Ti'lan en recouvrant ses esprits. Il regarda le champ de bataille, hébété.
« Eméra ? »
Elle se retourna brusquement. Devant elle se tenait Ti'lan, dix-sept ans. Son regard se tourna à nouveau vers l'autre Ti'lan, celui de sa vision. C'était étrange de voir la même personne au même endroit à deux âges différents.
La première question qui lui vint à l'esprit était stupide :
« Est-ce que tu as vu tout ça ? »
« Vu quoi ? Je ne suis pas un chaman, Eméra, je ne peux partager tes visions. Pour moi, il n'y a que le noir absolu autour de nous. »
« Comment as-tu réussi à me trouver ? »
« Grâce à la Leggilimancie, bien sûr. Mais je ne pense pas que j'y serais arrivé sans le lien que le rituel a créé entre nous. Si ton esprit était un océan, nous serions au cœur des abysses. »
« Tu ne peux pas voir mes visions mais moi, je ne peux pas voir la sortie ! Je suis piégée ici ! »
« Il te suffit de me suivre. Mais surtout, ne regarde pas autour de toi. »
Pour se concentrer sur Ti'lan et ne pas retomber dans une autre vision, Eméra engagea la conversation :
« Tu sais, j'ai vu la fin de ton combat avec Kévin. »
Il se retourna brusquement vers elle :
« Est-ce que tu pourrais me raconter ? »
« Tu n'es pas censé être un des principaux protagonistes ? »
« Tu as bien dû te rendre compte que ce n'était pas moi. »
« C'était Voldemort, n'est-ce pas ? »
Ti'lan acquiesça en ronchonnant. Eméra était sûre de ce qu'elle avançait ; il aurait fallu que son mensonge soit très convaincant pour la détromper.
« Je n'ai aucun souvenir la période pendant laquelle j'ai été… possédé. C'est un blanc dans ma mémoire que j'ai fort envie de combler. Mais je ne peux pas le demander à Kévin car il saurait alors que ce n'est pas moi qui l'ai vaincu. »
« Je veux bien te le raconter, dit Eméra, mais, en échange, j'aimerais que tu me dises comment Voldemort a pu te posséder alors qu'il n'y avait aucun proximité physique et mentale entre vo... »
Avant même d'ouvrir les paupières, elle sut qu'elle était de retour dans le monde réel à cause de la sensation désagréable de ses vêtements moites contre son corps. Elle était allongée sur le dos, sur son lit. Ti'lan était assis à son chevet.
« Tu ne pourrais pas simplement le faire parce que tu m'es reconnaissante de t'avoir sauvé la vie ? »
« Je te suis très reconnaissante de m'avoir sauvée, dit Eméra avec sincérité, et je suis désolée de devoir marchander ce que je sais comme ça mais je ne le ferais pas si j'avais un autre moyen d'obtenir des réponses. »
« Tu ne pourrais pas juste être moins curieuse ! »
« C'est difficile de ne pas être curieuse quand tu agis de manière étrange, quand tu me mens sans arrêt ou quand il se passe autour de toi des choses que je ne comprends pas ! Et puis je m'inquiète pour toi, aussi ! Je pensais qu'il y avait quelque chose qui te rongeait, puis j'apprends que tu vas bientôt mourir mais je ne sais même pas pourquoi ! Et maintenant, je crois deviner que tu as un lien avec Voldemort, qui lui permet de te posséder. Excuse moi de me poser des questions et de m'inquiéter ! »
À mesure qu'elle parlait, le ton d'Eméra était devenu de plus en plus hystérique et à la fin, elle avait laissé couler quelques larmes.
« D'accord, concluons un marché, avant que je ne le regrette. Tu me racontes ce que tu as vu et je te dis ce que je sais. »
Devant son regard soupçonneux, il ajouta :
« Je te le jure. »
Alors, elle commença à raconter d'une voix hachée la fin de sa vision, de la manière la plus neutre possible mais sans omettre le moindre détail. Le visage de Ti'lan devint de plus en plus sombre à mesure qu'elle parlait.
« J'ai toujours profité de la peur que Kévin avait envers moi, de manière assez immature d'ailleurs, parce que je ne l'ai jamais beaucoup aimé. Il ne m'est jamais venu à l'idée qu'il ait pu lui faire tant de mal. Ça me répugne de penser que Kévin me croie capable de faire des choses pareilles. »
« Pourquoi il ? Pourquoi pas Voldemort ? »
« Ce n'est pas vraiment Voldemort qui m'a possédé, Eméra. C'est bien plus grave que ça. Je suis un Horcruxe. »
Ti'lan s'éloigna légèrement d'elle, comme s'il s'attendait à une réaction de répulsion. Mais Eméra était juste abasourdie.
« Tu es un… quoi ? Mais les Horcruxes ne peuvent être des êtres humains ! »
« Stanislas a dit que les êtres vivants pouvaient être des Horcruxes. Et, aux dernières nouvelles, les humains sont des êtres vivants. »
« Ça m'a toujours paru inconcevable… »
« Avant, personne ne concevait qu'il soit possible de faire plus d'un Horcruxe. Mais Voldemort en a fait deux séries de six. Alors pourquoi pas un Horcruxe-humain ? Je suis puissant et protégé donc son Horcruxe est en sécurité à l'intérieur de moi. Et je pense qu'il l'y a aussi implanté pour qu'il ait une valeur dissuasive. Dès ma petite enfance, Voldemort m'a répété que j'avais une partie de lui en moi et, que si j'essayais de m'attaquer à lui, je le paierai cher. »
« Tu vas vraiment le faire ? Tu vas vraiment te sacrifier pour tuer Voldemort ? »
« Tu ne te souviens pas, dit Ti'lan d'une voix douce, du moment où je t'ai dit à quel point je haïssais Voldemort et je voulais le tuer ? Mes sentiments à son égard n'ont pas changé. Je veux toujours me venger et je suis toujours prêt à sacrifier ma vie pour cela. »
« N'y a t-il rien dans la vie qui vaille la peine d'être vécue à tes yeux ? »
« Mais quelle vie aurai-je si Voldemort reste au pouvoir ? Nous serions mariés, il nous forcerait à avoir un enfant qu'il traiterait de la même façon qu'il m'a traité, voire pire, puis, quand je serai trop vieux, il me tuera et il fera prendre ma place à mon fils. Je ne veux pas de cette vie-là !
Quand j'étais petit, j'avais l'impression que Voldemort m'observait toujours même quand il n'était pas là. Cette surveillance, je ne peux y échapper qu'en pratiquant l'Occlumancie en permanence. Je suis obligé de m'enfermer dans mon propre esprit pour échapper à mon père ! Quand il a fait de moi un Horcruxe, c'est comme s'il avait planté une épine monstrueuse dans mon âme. Et si je ne peux retirer cette écharde qu'en mourant, je n'ai pas le choix !
Le pire, Eméra, c'est que je sais que la vie vaut la peine d'être vécue. Il y a quelques années, j'aurais sacrifié ma vie, fier et heureux, car rien d'autre ne comptait à mes yeux que la vengeance. Mais les choses ont changé et ce n'en est que plus douloureux. »
Eméra pleurait pour de bon, cette fois. Elle se souvint de l'étrange comportement de Ti'lan les jours qui avaient suivi le petit discours de Stanislas sur les Horcruxes, dont le dernier Horcruxe qui était « spécial » et peut-être un être vivant. Ti'lan avait dû immédiatement faire le rapprochement. Pas étonnant qu'il ait été bouleversé en apprenant qu'il était condamné. Mais pourquoi l'avait-elle repoussée quand elle l'avait interrogé ? Il avait dû chercher frénétiquement un moyen de détruire l'Horcruxe sans perdre la vie. Pourquoi ne pas lui avoir demandé de l'aider ?
« Tu te souviens du dîner où Ceux-qui-doivent-ramper a été réuni ?, continua Ti'lan après un moment. Cette soirée a été la pire et la meilleure de ma vie. J'étais très joyeux ce soir-là. Je pensais qu'en intégrant Ceux-qui-doivent-ramper, j'avais une bonne chance de tuer Voldemort et de lui survivre, que j'allais commencer une nouvelle vie ! Je pensais à toi aussi, je l'avoue. Tu me plaisais depuis longtemps et je pensais qu'avoir une petite amie, ce serait quelque chose de normal, d'agréable. J'ai entrevu une lumière au bout du tunnel ce soir-là, tout simplement pour apprendre quelques heures plus tard que cette lumière était celle du train qui venait m'écraser.
Je suis un lâche, Eméra, et j'ai été terrifié à l'idée de la mort. Vu le poids de mes regrets, elle allait à coup sûr être bien douloureuse. Vu que je ne pouvais y échapper, je me suis mis à rechercher une fin plus douce. C'est alors que je me suis dit : « Comme tout serait facile si ces événements avaient eu lieu à l'époque où j'étais obsédé par la vengeance et quand je ne me souciais de rien, même de ma propre vie. » Alors je me suis employé à revenir à cette époque là. À ne penser à rien d'autre qu'à la vengeance. À ne m'attacher à rien, ni à personne, que je puisse regretter. Je ne vais pas te mentir ; ce genre d'existence n'a rien d'agréable. Mais après tout, vu l'existence minable que j'ai eue toute ma vie, quelques mois de plus, quelques mois de moins… »
« Alors tu es prêt à vivre le temps qu'il te reste malheureux pour avoir une mort plus… agréable ? »
« Oui. »
Eméra se redressa sur son lit, indignée :
« Si tu avais jamais été heureux, tu n'aurais jamais dit une chose pareille. Quelques moments de bonheur, c'est quelque chose d'inestimable, surtout si ta vie n'a pas été rose, et ça vaut largement le coup de mourir en les regrettant. Tu ne te rends pas compte, Ti'lan, que si tu étais resté celui que tu étais avant, tu serais certes mort sans douleur aucune mais tu n'aurais rien connu que la vengeance ? Pour le coup, tu aurais eu une vie « minable » ! Mais il n'est pas encore trop tard. »
« Je ne veux pas d'aide ! Je n'aurais même pas dû t'en parler… »
« Tu es conscient que, tôt ou tard, Ceux-qui-doivent-ramper va chercher le sixième Horcruxe et que tu vas devoir leur dire la vérité ? »
« J'essaie de ne pas y penser. », avoua Ti'lan.
« Pourquoi cela te répugne t-il tant d'en parler ? »
« Hé bien, je suppose que j'en ai honte. »
Devant le regard incrédule d'Eméra, il poursuivit :
« Je n'ai jamais dit que c'était rationnel. Je sais que je ne suis en rien responsable de mon état, que je suis une victime et Voldemort le coupable, mais je ne peux m'empêcher d'avoir honte d'être un Horcruxe. C'est comme une tare que je veux à tout prix cacher. Je comptais tout vous révéler à la dernière minute. »
« C'est à toi de choisir quand tu veux en parler aux autres mais le fait est que je suis au courant et que je ne peux pas te laisser gâcher le restant de tes jours. Je vais te rendre heureux, que tu le veuilles ou non. Tu voulais que je sois ta petite amie ? Hé bien, j'accepte. »
« Ça ne fait pas du tout partie de mon plan. »
« Ton plan est mauvais ! »
« Oui, il l'est, soupira Ti'lan. Il t'a fait souffrir et il m'a fait souffrir aussi. Mais tu ne sais pas ce qu'est l'horreur et le désespoir que je vais affronter. »
« Oh si je le sais. Pas l'horreur et le désespoir de sa propre mort mais de celle d'un être cher. Je ne te l'ai pas dit, Ti'lan, mais ma souffrance après ta mort sera aussi aiguë qu'un coup de poignard. Ne me dis que ce n'est pas vrai, je l'ai ressenti clairement dans mon rêve. »
« Justement, tu n'es pas obligée de te lier à quelqu'un qui ne va t'apporter que de la souffrance. »
« Il n'y aura pas que de la souffrance. Nous serons très heureux ensemble… »
« … jusqu'à ce que la mort nous sépare. Ce qui arrivera très bientôt. »
« Pourquoi as-tu une vision de la vie aussi pessimiste ? »
« Parce que tu es bien trop optimiste ! Tu es le genre de personne à dire « Vivons deux semaines de bonheur parfait et peu importe si après, nos vies sont brisées ! ». »
« Je croyais que foncer dans le présent sans me soucier du futur faisait partie de mon charme. »
« En effet mais j'ai peur que tu finisses par te briser pour de bon. »
« Je sais qu'il y a des risques mais je ne peux pas laisser passer cette opportunité. Tu ne la laisserais pas passer non plus si tu en savais un peu plus sur le bonheur et un peu moins sur la souffrance. »
« Tu ne m'embarqueras pas là-dedans. », dit Ti'lan d'un ton catégorique.
« Rien ne te ferait changer d'avis ? »
« Rien. »
Eméra ricana. Ce qui lui arrivait très rarement et n'était vraiment pas de bonne augure.
Elle attrapa Ti'lan par surprise, l'envoya rouler sur le lit et l'embrassa, laissa sa longue chevelure couler sur son visage et son cou.
« Ça, c'était vraiment déloyal. », dit Ti'lan.
« Excuse moi d'exploiter le fait qu'il n'y a pas de créature plus obsédée qu'un garçon de dix-sept ans. De toute façon, ton plan n'était pas viable. Tu ne peux pas régresser à celui que tu étais avant. Donc, tu mourras de toute façon avec des regrets. À toi de choisir lequel : celui de m'avoir perdu ou celui de ne m'avoir jamais touché, celui d'avoir été heureux ou celui de ne jamais l'avoir été. »
Ti'lan choisit.
Il était temps de se débarrasser de ses vêtements mouillés.
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Le spectre du Feudeymon continua de se répandre dans la pièce. Un serpent de fumée dévoila même des crochets faussement menaçants alors que le murmure des nobles devenait de plus en plus puissant.
« Cela suffit ! », dit Mauricio Edmonton.
Il fit signe au noble qui avait lancé le Prior Incantato. Celui-ci prononça immédiatement le contre-sort et les réminiscences du Feudeymon disparurent aussitôt.
Magtanggol lui arracha la baguette des mains et l'examina :
« Ce n'est pas ma baguette ! »
Stanislas crut que certains nobles allaient rire, devant ce qui leur paraissait être les dénégations fantaisistes d'un coupable. Mais le roi prit la baguette sans dire un mot et la regarda attentivement à son tour.
« Je connais la baguette de Magtanggol et ce n'est pas celle-ci. Le vrai coupable a procédé à un échange de baguettes mais il ne s'en tirera pas si facilement. Nous allons reprendre l'enquête depuis le début. Sortez ! »
Il y eut un fort murmure de mécontentement et même quelques cris de protestations. Mais ils furent rapidement étouffés quand la garde royale escorta les nobles en dehors de la pièce. Les personnes de rang inférieur se préparèrent à les suivre.
Stanislas avait réussi à éviter les gardes en se jetant dans la foule du plus petit peuple. Lucy était parmi les suivantes et Stanislas l'attrapa par le bras pour qu'elle ne soit pas entraînée par le flot humain qui se dirigeait vers l'extérieur.
« Stanislas, ne me dis pas que tu as fait ça… », commença Lucy.
« Ce n'est que la première partie du plan. »
Ils fendirent la foule en sens inverse jusqu'au roi et Magtanggol, qui était également resté. La protection rapprochée du souverain s'apprêta à les arrêter mais Magtanggol dit au roi :
« Ils en savent plus sur l'enquête que moi. Je pense que c'est eux que vous devriez interroger. »
Stanislas comprit aussitôt que Magtanggol (ou Imee, vu qu'il s'agissait de la personne) avait deviné qu'il avait effectué l'échange des baguettes. Sans doute à cause de la prétendue « bousculade » qui avait eu lieu, comme par hasard, juste avant son passage à l'examen.
« Sire, dit Stanislas en s'inclinant, immédiatement imité par Lucy, j'ai en effet des informations de la plus haute importante à vous confier, qui ne sauraient être entendues par d'autres que vous. »
Il regarda ostensiblement les gardes qui entouraient le souverain.
« Je peux vous remettre ma baguette pour vous prouver que je n'ai nulle intention belliqueuse. »
Stanislas sortit la baguette de Magtanggol et l'exhiba devant le roi et son véritable propriétaire avant de la lui lancer. C'était un message que les gardes ne pouvaient comprendre. D'un geste, le roi les releva de leur poste.
« Si vous aviez voulu vous rendre, vous auriez pu le faire devant la garde. », dit-il après qu'ils furent partis.
« J'avoue être celui qui a incendié votre labyrinthe, dit Stanislas, mais je ne suis pas venu me rendre. D'ailleurs, m'arrêter serait une grave erreur de votre part. »
« Pourquoi donc ? »
« Les nobles ont vu les traces du Feudeymon sortant de ce qu'ils croyaient être la baguette de Magtanggol. Ils n'ont pas besoin d'une autre raison pour croire en la culpabilité d'une personne qu'ils haïssent déjà. Bien sûr, ils se trompent, mais ce ne sont pas les dénégations de Magtanggol, ou même les vôtres, Sire, qui vont leur faire changer d'avis. »
« Aucun sujet ne peut accuser son roi d'être parjure. »
« Mais ils n'en penseront pas moins. Et même un grand roi ne peut prendre le risque de trop mécontenter sa noblesse. Or, si vous me livrez à eux comme le vrai coupable, ça ne fera qu'aggraver les choses. Je suis un haut noble de Poudlard, la définition même du respectable pour votre cour. Ils penseront que vous m'avez choisi comme bouc-émissaire et ils vous haïront. Non, me livrer à la cour n'est pas une bonne décision, même si on exclu ce que je sais. »
« Ce qui est ? »
« Que Imee et Magtanggol sont en fait la même personne et qu'Imee est votre véritable fille. »
Stanislas faillit fermer les yeux. C'était le moment critique, celui où le roi pouvait crier « Exécutez le sur le champ ! » sans lui laisser le temps de finir d'exposer son plan si brillant. Il devait continuer à parler pour ne pas perdre le contrôle de la situation.
« Sachant cela, voilà ce que je ferais si j'étais vous. Je donnerais aux nobles ce qu'ils veulent, c'est-à-dire la tête de Magtanggol. Pas d'exécution, qui devrait être publique, mais un exil. Et après, je mettrais Imee au poste de Magtanggol. Ainsi, vous aurez montré, sans rien perdre, que vous savez écouter la noblesse mais que vous prenez tout de même les décisions qui vous chantent. »
« Je ne suis pas habitué à ce qu'on me dise quoi faire. », dit le roi, mais il souriait. « Qu'on lui coupe la tête ! » ne semblait pas à l'ordre du jour. Mais il fallait tout de même mieux s'en assurer :
« Comme je sais des choses, j'ai bien sûr accumulé des preuves, pour qu'elles soient divulguées si je venais à décéder d'une manière brutale et inattendue. Je ne suis pas un maître-chanteur qui va vous harceler continuellement. Pour prix de mon silence, je ne demande que deux choses très simples avant de quitter définitivement le pays.
La première chose est que ma culpabilité ne soit pas divulguée et que l'affaire soit le plus possible étouffée. Un secret pour un secret, ça me paraît honnête.
La deuxième chose est le Retourneur de Temps que vous avez offert à votre fille. Si vous suivez mon scénario, il ne lui sera de toute façon parfaitement inutile. »
Il y eut un moment de silence, qui fut brisé de manière surprenante par Lucy :
« Je connais également la vérité, Sire, et j'ai aussi une requête à vous faire. »
« Schnaps ! Schnaaaaps ! », appela Lucy tout en courant à travers le labyrinthe, ce qui était un exercice bien plus périlleux depuis que le Horcruxe ne guidait plus les visiteurs vers la sortie.
« Ah te voilà, Schnaps ! », dit-elle en saisissant le chiot par son collier.
Schnaps était un croisé labrador sable-Golden retriever de sept semaines et il était la définition même du mot « adorable ». Mais il était également très vivant et il aimait courir dans les allées du labyrinthe et disparaître. Lucy n'aurait jamais pensé qu'Elizabeth courrait un jour en talons aiguilles et en déchirant ses robes, mais elle le faisait pour rattraper son chien. Et elle envoyait également ses suivantes dans toutes les directions pour le retrouver.
« Il vaut mieux que je te ramène à ta maîtresse, sinon elle va s'inquiéter. », dit Lucy en prenant Schnaps dans ses bras.
Pour toute réponse, il se mit à lui lécher le visage, comme avec tous les gens qu'il aimait bien. Généralement, tout le monde se laissait faire, y compris Elizabeth.
Lucy était heureuse de constater que le dédain que les humains avaient pour Elizabeth n'était pas partagé par les chiens. Schnaps avait pour sa maîtresse toute l'affection et la fidélité qu'un chien peut avoir, et elle le lui rendait bien.
Lucy se mit donc en quête d'Elizabeth pour lui rendre son chien adoré. Au détour d'une allée du labyrinthe, elle aperçut Stanislas et Imee, assis l'un à côté de l'autre sur un banc. Ils étaient apparemment en pleine discussion.
Le simple fait de les voir ensemble, si proches, la fit désagréablement tressaillir. Comme si un morceau de métal froid avait soudainement été plaqué sur sa peau.
Pourtant, cela n'avait rien d'étrange. Après tout, Imee, sous l'identité de Magtanggol, avait été la meilleure amie de Stanislas. Et ils n'auraient bientôt plus l'occasion de se parler.
Mais alors pourquoi ne pouvait-elle pas passer son chemin ou aller leur dire bonjour ?
« J'ai envie de savoir ce qu'ils disent. », dit-elle à voix haute, alors que seul Schnaps pouvait l'entendre.
Comme s'il pouvait lui répondre.
Lucy avait toujours trouvé que la jalousie était un sentiment laid, surtout quand il était injustifié. Mais elle était belle et bien jalouse, alors qu'il semblait ne rien y avoir d'autre que de l'amitié dans la relation de Stanislas et d'Imee. C'était mal mais elle ne pouvait pas faire demi-tour comme si de rien n'était.
Elle se glissa derrière Stanislas et Imee, accroupie, et avança en rasant les haies pour rejoindre le buisson le plus proche d'eux. De là, le son de leur voix lui parvenait :
« …ce n'est pas gentil de me priver de mon frère jumeau. »
« Tu n'as jamais vraiment eu besoin de Magtanggol. Tu aurais pu te déguiser en garçon ou, si tu ne souhaitais pas perdre ton identité, tu aurais pu insister auprès de ton père pour qu'il te donne le poste en tant que femme. Je pense qu'il aurait fini par céder. Après tout, il t'a bien donné un Retourneur de Temps. »
« Ce n'était pas si simple. J'avais vraiment envie d'une place politique mais, en même temps, j'étais intimidée. La cour est un vrai nid de serpents et j'avais peur de ne pas être à la hauteur. J'ai créé Magtanggol pour qu'il paie à ma place si je craquais ou si je faisais une erreur. Maintenant, je suis seule. »
« Tu as prouvé que tu avais les capacités pour ton poste et une volonté suffisante pour supporter les quolibets des nobles. Je crois que tu peux voler de tes propres ailes désormais. De plus, il n'est vraiment pas bon de vivre ce genre de « double vie » trop longtemps. J'ai calculé que… »
À ce moment, Schnaps, qui avait apparemment pensé que « sauter dans un buisson pour se cacher » n'était rien d'autre qu'un nouveau jeu, échappa à Lucy. Il se précipita vers le banc et sauta sur Stanislas pour lui lécher le visage.
Celui-ci n'aimait pas vraiment les animaux.
« Enlevez moi cette horreur ! »
Lucy profita de la diversion offerte par le chien pour sortir du buisson aussi dignement qu'elle put. Elle se dirigea vers Stanislas et Imee et s'exclama comme si de rien n'était :
« Ah te voilà enfin, Schnaps ! Excusez-le, il est un peu turbulent. »
« C'est donc ça, la bestiole que Mauricio Edmonton a acheté à sa fille. », dit Stanislas en s'essuyant le visage.
« Ce n'est rien, j'allais partir, dit Imee. Mes nouvelles responsabilités m'appellent. »
« Reste, Lucy. », dit Stanislas.
Étrangement flattée par cette demande, Lucy s'assit à la place d'Imee.
« Mais garde cette chose loin de moi. », ajouta t-il en montrant Schnaps qui remuait la queue sur les genoux de Lucy.
« Pourquoi as-tu demandé au roi d'offrir un chien à sa fille ? »
« Elizabeth en avait tellement envie. », dit simplement Lucy.
« Je croyais que vous n'étiez pas amies toutes les deux. »
« Nous ne le sommes pas. Mais connaître Elizabeth m'a fait me rendre compte de quelque chose.
Avant de la rencontrer, je savais que son père l'avait élevée pour en faire de la « chair à mariage » et, après avoir rejoint ses suivantes, je n'ai pas guère eu de mal à remarquer que personne ne se souciait vraiment d'elle, parmi celles qui auraient presque dû être ses amies. Mais est-ce que j'ai eu un mot gentil pour Elizabeth ? Non. Ce n'est que quand j'ai été forcée par mon devoir envers Ceux-qui-doivent-ramper de m'intéresser un peu à elle que j'ai ressenti un peu de compassion à son égard. Et j'ai alors réalisé que je ne m'étais pas mieux comportée envers elle que les autres.
Elizabeth était seule, elle avait besoin d'aide, pourquoi n'avais-je rien fait ? Ça ne m'était simplement pas venu à l'esprit parce que je ne l'appréciais pas particulièrement. Et ce manque de cœur m'a atterré.
Tout le monde me dit que je suis une fille vraiment gentille parce que j'aide mes amis. Les gens bons aident leur amis mais venir en aide à ses amis ne fait pas quelqu'un de bon. Je crois que le plus important, c'est plutôt ça : la compassion envers les inconnus. Et sur ce plan-là, j'avais échoué. Alors je me suis promis qu'à l'avenir, j'essaierai d'aider les gens qui en ont besoin, qu'ils soient mes amis ou pas. Offrir ce chien à Elizabeth a été la première opportunité d'accomplir ma promesse. »
« Et tu tiens toujours tes promesses, n'est-ce pas, Lucy ? », souffla Stanislas.
« J'essaie. »
« Tu m'a promis de devenir adulte. Est-ce que tu as l'impression d'avoir réussi ? »
« Hé bien, après l'incident du labyrinthe, j'ai l'impression de pouvoir me débrouiller toute seule, sans mentor. Et je suis sûre de ne plus te considérer comme tel. »
Elle baissa la tête et avoua :
« Je t'ai espionné, quand tu étais avec Imee. J'étais jalouse. Maintenant, je crois que je sais pourquoi. Imee a de l'intelligence et de l'ambition mais aussi les pieds sur terre... »
« Imee n'est pas parfaite, l'interrompit Stanislas. Elle a peur, elle aussi. Si tu as écouté la fin de notre conversation, tu le sais. Et puis, je pense qu'elle est un peu complexée par son physique. »
« Qu'est-ce qui te donne cette idée ? »
« Qu'est-ce que ça te ferait si ton père te remplaçait, à cause de ta laideur, par une fille d'une beauté extraordinaire ? »
« Toutes les femmes ne sont pas obsédées par leur physique. C'est misogyne de dire ça ! »
« Je ne dis pas que les femmes sont naturellement plus frivoles et superficielles que les hommes. Mais on les y pousse. Si un homme est talentueux, on passera facilement sur son physique ingrat. Pour une femme, ce ne sera pas si facile. Je pense que c'est aussi une des raisons qui ont poussé Imee à devenir Magtanggol. »
« Ça ne t'a pas surpris d'apprendre que Magtanggol était une fille ? Tu sembles prendre la chose avec tant de calme, presque avec de l'indifférence. »
Lucy connaissait peu de garçons qui, apprenant une telle nouvelle, n'auraient pas fait un bond de cinq mètres.
« Hé bien, à vrai dire, je soupçonnais quelque chose de ce genre. Tu vois, la plupart des jumeaux de sexe opposé sont des faux jumeaux. Et les faux jumeaux ne se ressemblent pas plus que des frères et sœurs ordinaires. Or, la ressemblance entre Imee et Magtanggol était tellement frappante qu'ils ne pouvaient être que des vrais jumeaux. Donc, soit Magtanggol était une fille, soit Imee un garçon. »
« Et tu n'as pas fait plus de recherches ? »
« Ça n'avait aucun rapport avec notre mission donc je n'avais aucune raison de fouiner. Et puis, vu qu'Imee et Magtanggol n'étaient que des amis, peu importait leur sexe. »
« Tu es beaucoup trop intelligent pour moi, Stanislas, dit Lucy avec lassitude. C'est justement pour ça qu'Imee serait parfaite pour toi. »
« En effet, Imee est parfaite pour moi… en tant qu'amie. Je ne recherche pas quelqu'un qui me ressemble pour une relation amoureuse mais plutôt quelqu'un qui me complète. Mes excès de froideur complètent tes excès de gentillesse. Ma méfiance contrebalance la confiance que tu offres généreusement. Et pourtant, malgré ces différences de caractère, nous cohabitons ensemble sans nous jeter de la vaisselle au visage. »
« Pas pour l'instant. »
« C'est à toi de voir si tu veux rester suffisamment proche de moi pour pouvoir, peut-être, un jour, me jeter de la vaisselle au visage. »
« Qu'est-ce que tu veux dire exactement ? »
« Je te propose de vivre avec moi en tant que couple… maintenant et quand tout sera fini. Je pense maintenant à l'avenir parce que je ne veux pas que nos chemins se séparent. Avant de répondre, j'aimerais que tu saches que je te le propose parce que je pense que tu es adulte et que tu le penses aussi. Je ne te le proposerais pas non plus si je ne pensais pas que ça pourrait marcher. Et enfin, je te le propose parce que je t'aime. »
« Tu es en sûr ? »
« De vouloir vivre avec toi ? »
« Non, de m'aimer. »
« Quelle question ! Est-ce que j'ai l'air d'un imbécile incapable de juger objectivement ses propres sentiments ? Tu ne peux pas utiliser cet argument, Lucy, tu sais que je suis terriblement raisonnable. Surtout en amour. »
Lucy frappa dans ses mains, enchantée :
« Je t'aime aussi, Stanislas, et j'accepte. »
Stanislas ne répondit pas, non à cause de la beauté du moment, mais parce que Schnaps s'était échappé des bras de Lucy et s'était remis à lui lécher le visage.
« Mais j'ai bien peur que le « quand tout sera fini » ne vienne pas tout de suite. », ajouta t-elle après avoir repris le chien.
Elle leva les yeux vers le ciel de Little-Paradise. Il était d'un bleu éclatant, et Lucy savait que c'était la dernière fois qu'elle le reverrait ainsi avant longtemps. Le lendemain, Stanislas et elle rentreraient en Europe. Ils devaient retrouver les autres membres de Ceux-qui-doivent-ramper à Venise, où Ti'lan et Eméra séjournaient désormais. Pour une chasse au Horcruxe de plus.
Non, tout n'était pas fini. Tout était loin d'être fini.
FIN DU SECOND VOLUME
Cette fic est désormais finie mais les aventures de Ceux-qui-doivent-ramper se poursuivent dans "Learn to crawl III : Le Pouvoir du Sacrifice". Vous pourrez retrouver le premier chapitre de ce nouveau volume le 26 juillet et il sera intitulé Le Mangemort.
