Chapitre 20 : La Haute Passe (J)

Leur chevauchée dans les Monts Brumeux fut sans complications. Sherlock, John, et Lestrade suivirent la rivière Bruinen à l'est de Rivendell par-delà la Haute Passe. Il semblait être la nature des choses que lorsque vous étiez avec Sherlock, tout allait mal tourner, donc lorsque ce ne fut pas le cas, John décida qu'au lieu d'être nerveux à propos de ce qui finirait par arriver, il allait être reconnaissant à la place. Contrairement à leur voyage vers Rivendell, Sherlock ne prit pas le temps d'aller à droite à gauche. Avant, il était allé d'avant en arrière pour montrer à John tout ce qu'il n'avait jamais connu à l'extérieur de sa porte. Maintenant, Sherlock suivait une ligne droite d'un point A à un point B, s'arrêtant occasionnellement pour grogner à Lestrade d'avancer avant que Sherlock ne l'abandonne dans les montagnes.

John n'était pas un Hobbit enclin à se morfondre et à grogner. Il était facile d'être ce genre de compagnon lorsque vous aviez passé la majorité de votre vie avec un vestige de plaie qui vous empêchait de suivre, mais John n'avait jamais succombé. Bien qu'il soit des plus certains que Sherlock aurait préféré en avoir fini avec lui et Lestrade parce que leur besoin incessant de manger et dormir l'empêchait d'atteindre le rythme qu'il aurait préféré. La tension de l'impatience de Sherlock commençait à les fatiguer tous les deux, et John fit le peu qu'il pouvait pour que cela ne finisse pas en un autre homicide.

Après les longues journées tendues de chevauchée, ils arrivèrent en haut du flanc éloigné des montagnes. Sherlock arrêta brutalement Faun sur la dernière étendue plate avant que la piste ne commence à descendre. Sherlock ne remarquait pas les choses comme les jambes courbaturées après une chevauchée sans fin, et mit rapidement pied à terre, laissant Lestrade aider John à descendre de Faun et stabiliser le Hobbit lorsqu'il vacilla. Lestrade aboya :

« -Y a-t-il une raison pour laquelle nous ne faisons pas les quelques heures supplémentaires afin de pouvoir dormir à un endroit qui n'est pas en pleine vue sur toute la plaine ? »

Sherlock, bien sûr, ne prit pas la peine d'expliquer. Il balança son sac de couchage par terre et se laissa tomber sur les couvertures. Au lieu de tenter de dormir, Sherlock sortit sa pipe et prit quelques longues bouffées en fixant le vide au-dessus dans le ciel en train de s'assombrir inéluctablement. Pendant que Lestrade commençait à crier à propos des dangers de dormir à découvert comme ça, Faun se secoua, faisant tomber le sac à dos et le sac de couchage de John. Le cheval le gratifia d'une gentille poussée, s'excusant presque du comportement de son cavalier. John lui tapota le museau, après tout ce n'était pas la faute de Faun que Sherlock était comme il était.

Puisqu'il avait gardé une oreille sur les cris de Lestrade, John savait qu'il ne devrait pas leur allumer un feu et commencer à préparer le repas. A la place, il sortit du pain Elfique de son sac, en cassa un morceau pour Faun, puis en prit une bouchée lui-même. Bien que le pain soit bourratif, ce n'était pas vraiment comme s'asseoir autour d'un feu et partager des histoires en dévorant un dîner médiocre qui avait meilleur goût que quoi que vous ayez jamais mangé parce que vous aviez tellement faim. Faun sembla être d'accord puisqu'il avala son pain entièrement puis poussa un 'humph' en n'en recevant pas plus.

John gratta le cheval derrière les oreilles.

« -Désolé mon grand, mais nous devons rationner juste au cas où. »

Les cris de Lestrade s'étaient dissous en bafouillages alors que Sherlock balançait des déductions. John pensa à intervenir, mais il n'avait pas l'énergie d'essayer de les faire s'entendre.

John les laissa tous deux à l'entrée de la montagne et flâna jusqu'au bord du plateau. Ils étaient sortis de la passe de la montagne sur une étendue de terrain plat suspendu dans un fossé entre les collines rondes en lesquelles s'effaçaient les montagnes. Au lieu de traverser les collines sans fin, la passe se transformait en une piste sinueuse qui menait les voyageurs en bas vers la vallée lointaine en un rien de temps. En regardant depuis le bord de la falaise, John pouvait voir où la piste finissait par s'élargir en une large route droite rompue une fois par un bout épais de rivière bleue, et bien trop tôt avalée dans un océan infini d'arbres.

La Comté était colline verte après colline verte, et avant aujourd'hui le plus haut auquel John soit jamais monté était le Mont Venteux. Il s'était assis là à côté de Sherlock et avait regardé les plaines plates sous lui, stupéfait que le monde ait l'air si différent lorsqu'on montait si haut. Mais la vue de la tour de guet n'était rien comparée à ça. Il se sentait à la fois énorme, le monde entier étendu à ses pieds, et minuscule, comment sa vie pouvait-elle avoir la moindre signification comparée à ça ?

« -Qu'est-ce que c'est ? fit John, interrompant la dispute derrière lui. »

Sherlock fut debout sur ses pieds un instant plus tard, scannant l'étendue de terre de sa vue supérieure pour voir de quoi parlait John. Sherlock était tendu, anticipant quelque chose de terrible les attendant maintenant qu'ils étaient sortis des montagnes. Lorsqu'il ne vit rien sortant de l'ordinaire, il fit volte-face pour regarder John, essayant de déduire ce qu'il avait vu au lieu de simplement demander. John roula des yeux.

« -La forêt, Sherlock, quelle est cette forêt ? »

Sherlock s'immobilisa de façon éthérée, fixant John avec la même expression qu'il avait lorsque les gens faisaient quelque chose que ses observations lui disaient qu'ils ne devraient pas faire. Au lieu de s'effondrer face au regard perçant de Sherlock, John haussa un sourcil et attendit. Confus par John ou pas, Sherlock n'aimait pas laisser une conversation non-gagnée, alors il aboya « Mirkwood ». John acquiesça poliment et revint à la vue s'étendant sous lui. Le soleil était descendu sous les montagnes derrière eux, la lueur pâle de la lumière restante teintant tout en rouge et faisant paraître les arbres presque en feu.

Du coin de l'œil John pouvait voir Sherlock se tenant là, vibrant presque d'impatience de savoir pourquoi John avait demandé. John l'ignora pendant que Sherlock, bien sûr, ne bougea pas. John n'avait pas à se tourner pour savoir que Lestrade passait de l'un à l'autre, essayant de comprendre ce qui se passait. Puisque John était l'adulte dans cette relation il tendit la main vers Sherlock avant que l'Elfe n'ait l'occasion de trépigner. Il attrapa le devant de la tunique de Sherlock et attira l'Elfe, le faisant s'asseoir à côté de lui.

Sherlock vint avec un grommellement, se laissant tomber à côté de John avec autant de mécontentement qu'il pouvait pour s'assurer que John sache qu'il faisait ça en protestant.

John lui tapota le genou et regarda l'ombre de la montagne ramper vers la ligne des arbres, avalant les plantes dans ses ténèbres. Au-delà des arbres il y avait une vaste étendue de vide interrompue par une unique montagne au loin. Parmi la lueur rouge du soleil couchant, John avait à peine été en mesure de voir la montagne pour commencer, mais à présent que la lumière avait presque disparu il semblait presque que la montagne était illuminée de l'intérieur. Avant que John n'ait la chance de demander à ce propos, Sherlock déduisit son intérêt.

« -Erebor, communément connue comme La Montagne Solitaire.

-Mais pourquoi—

-Les Nains, répondit Sherlock avant que John n'ait la chance de demander. »

John attendit un instant, s'attendant à quelque chose de plus pour expliquer ça puisque les seuls Nains que John avait rencontrés étaient ceux traversant Bree.

« -Et la nuit les Nains commencent à briller ? »

Sherlock renifla dédaigneusement.

« -Le feu. L'intérieur de la montagne n'est jamais sombre parce que les feux des forges brûlent toujours. Les coups incessants du marteau contre la pierre, l'odeur brûlante de la fonte. Lorsque le soleil se couche les feux restent allumés et on peut voir la montagne briller comme une étoile tombée du ciel. »

Les mots étaient beaux, mais Sherlock avait l'air de s'ennuyer. Ce fut suffisant pour distraire John de la vue. Sherlock donnait l'impression de vouloir préférer dormir plutôt que de regarder au loin, mais il endurerait la monotonie si cela voulait dire que John n'allait pas finir irrité.

« -Est-ce un royaume ?

-Si les Nains avaient quelque bon sens cela le serait, mais pour le moment ce n'est rien de plus qu'une mine.

-Pourquoi devraient-ils être là-bas au lieu de là où ils sont ? »

Sherlock sortit de son affalement mécontent, se perchant sur ses orteils à la place, les avant-bras appuyés contre ses genoux et ses doigts recroquevillés devant ses lèvres.

« -Ils s'attardent au sud dans ces montagnes, presque tout le peuple de Durin s'est amassé profondément dans un seul royaume. »

John haussa les épaules.

« -Tous les Hobbits vivent dans la Comté.

-Ton peuple vit dans un semblant d'harmonie avec le monde autour de lui, les Nains non.

-Est-ce parce que ce n'est pas ton genre d'harmonie ? »

A la surprise de John, Sherlock n'aboya pas une réponse en listant la moitié d'une douzaine de raisons sur pourquoi les Nains avaient tort. A la place il fixa le vague au loin, les yeux vides alors qu'il murmurait :

« -Ils creusent dans les profondeurs. Ne pensant pas à ce qui pourrait vivre là, qui pourrait les attendre et qui est plus âgé qu'ils ne le sont. »

John tendit la main et la posa sur l'épaule de Sherlock. Sa voix n'était pas normale, comme s'il y avait des détails qu'il n'avait pas eu l'intention d'inclure, qu'il ne partageait pas pour l'excitation de l'affaire ou le rush que cela lui suscitait lorsque quelqu'un d'autre comprenait à quel point il était intelligent. Il parlait simplement, comme si les mots sortaient indépendamment de sa volonté. Lorsque Sherlock ne répondit pas à son contact, John insista :

« -Sherlock ? »

Sherlock frissonna au son et se tourna vers John, le bleu pur de ses yeux disparu, noirci de ténèbres.

John s'empara des joues de Sherlock, inclinant sa tête en arrière pour capter le peu de lumière qui restait dans le ciel.

« -Sherlock ! Qu'est-ce qui ne va pas ? »

Lestrade arriva en courant au cri de John, et à l'instant où il vit les yeux de Sherlock il éloigna brusquement John. John se débattit dans la poigne de Lestrade, ignorant les avertissements de l'Homme que quelque chose n'allait pas. Un coup de pied rapide dans le genou de Lestrade le força à s'éloigner et donna à John la chance de rejoindre directement Sherlock. Cependant, peu importe ce que John aurait pu faire pour l'aider ne signifia rien lorsqu'il se retourna pour voir Sherlock, l'épée dégainée et d'une façon ou d'une autre pressée contre la gorge de Lestrade durant le court instant que cela avait pris à John pour se dégager.

Les yeux de Sherlock n'étaient plus noirs, mais d'une certaine manière avec de la couleur ils étaient encore plus inflexibles. John tendit la main et l'enroula autour de celle de Sherlock, s'emparant de la main immobile tenant l'épée tendue au-dessus de sa tête.

« -Sherlock, murmura-t-il. Il essayait de me protéger.

-Tu n'as pas besoin d'être protégé de moi, cracha Sherlock.

-Je sais, et il le sait, mais tes yeux ont changé de couleur. Il était nerveux. »

Il y eut un moment où John pensa que Sherlock était sur le point de déclarer que non, Lestrade ne faisait pas du tout confiance à John en la présence de Sherlock. John serra la main de Sherlock, un rappel que peu importe ce qu'il y avait d'autre, John était là. Sherlock et Lestrade se fixèrent un long moment, l'Homme à moitié prêt à porter la main à son épée pour se défendre de l'épée contre sa gorge. Puis quelque chose en lui se détendit, quelque nouvelle compréhension passant sur son visage et il expira, ses mains retombant sur ses flancs.

« -Naenwauva, murmura Lestrade. Celui-Qui-Voit-Loin. Celui qui sait ce que les autres ignorent. Ce ne sont pas juste tes déductions, n'est-ce pas ?

-Mes déductions s'étendent plus loin que les gens devant moi, répondit Sherlock, ne répondant pas complètement à la question, mais ne la réfutant pas non plus. »

L'acquiescement de Lestrade fut abrupt, mais il recula et Sherlock le laissa faire. Bien que peut-être, l'acceptation de Sherlock avait moins à voir avec le fait de pardonner à Lestrade et plus avec la main de John touchant toujours la sienne.

Faisant attention à garder tout jugement et toute peur hors de sa voix John demanda :

« -Est-ce que c'est comme ça tout le temps pour toi ? Voir ces choses ?

-Bien sûr.

-N'est-ce pas épuisant ?

-Je n'ai jamais vu le monde autrement, répondit sèchement Sherlock. »

John supposa que c'était le moment où les autres cuisineraient Sherlock pour comprendre ce qu'il voyait, alors à la place John sourit. N'insistant pas plus, John trottina jusqu'à Faun, décidant qu'il avait gagné un petit extra pour le dîner ce soir.

Du pain Elfique, des fruits, et une longue gorgée d'eau plus tard, John se retrouva à fixer les étoiles, enveloppé d'une fine couverture Elfique comme une couette duveteuse. La couverture était bien trop grande pour la petite stature de John, alors Sherlock l'avait enroulée plusieurs fois autour de lui, emmaillotant efficacement le Hobbit. Trop étroitement immobilisé pour bouger tout seul, Sherlock avait installé John entre lui et le mur de la montagne, avec Faun en défense supplémentaire entre John et le reste du monde. (Et oui, ce soir le reste du monde incluait Lestrade.)

John leva les yeux vers Sherlock avec un sourcil haussé.

« -Tu le sais que tu pinailles, pas vrai ?

-Je ne fais rien de cela. Tu n'aimes pas le noir, et les plaintes de Lestrade t'ont rendu nerveux, ce qui veut dire que tu es moins que confortable dans cette situation et préférer ais une mesure de sécurité supplémentaire.

-Et être enveloppé dans une couverture est une mesure supplémentaire de sécurité ?

-Évidemment. »

Lestrade ricana, mais John se blottit juste dans la couverture exceptionnellement confortable et accepta le geste comme la gentillesse que c'était, ignorant dévotement la chaleur intérieure que ce comportement lui provoquait. Ils s'installèrent tous pour la nuit, immobiles, bercés par le son lointain des criquets et des caresses basses de la brise du soir.

Cependant, l'immobilité n'avait jamais été le fort de Sherlock et il finit par murmurer :

« -John, es-tu endormi ? »

John grogna.

« -Comment je le peux avec toi qui t'agites là-bas ? »

Sherlock se tut et fixa le ciel, immobile, essayant de donner à John suffisamment de silence pour qu'il puisse dormir correctement. Au bout de quelques minutes de la tranquillité anormale de Sherlock, John se tourna sur le flanc et dit :

« -Eh bien maintenant je suis réveillé.

-Je ne disais rien !

-Ouais, ouais. Qu'est-ce que tu regardes ?

-Les étoiles, John. Les étoiles. »

John regarda Sherlock, l'observa regarder les étoiles et demanda doucement :

« -Laquelle est ta préférée ? »

Sherlock haussa un sourcil et se tourna vers John, se rendant compte que dans tous ses gigotements il s'était terriblement rapproché du Hobbit, son visage n'étant plus qu'à quelques centimètres de celui de Sherlock.

« -Qu'est-ce que tu veux dire ?

-Tu sais, ta préférée. Étoile, constellation, les trucs à regarder là-haut. »

Sherlock fronça les sourcils.

« -Je n'y ai jamais pensé dans ces termes.

-Les Elfes n'ont pas de constellations préférées ?

-Pas habituellement, non. Elles sont là pour se diriger et illuminer le ciel, pas pour être préférées. »

John revint aux étoiles, et Sherlock sut qu'il avait fait quelque chose qu'il ne fallait pas. Il attendit un moment, fixant le profil de John, admirant les lignes fortes du petit visage et la douceur de ses yeux qui captaient les étoiles.

« -As-tu une préférée ? demanda Sherlock. »

John essaya d'éluder, mais Sherlock murmura :

« -S'il te plaît. »

John se tortilla pour sortir son bras de la couverture et traça un motif dans les étoiles.

« -Les épaules ici, la ceinture, et les jambes. Nous l'appelons Le Chasseur.

-Un choix bizarre pour un Hobbit.

-Je pouvais le voir depuis ma fenêtre le printemps où j'étais cloué au lit lorsque je me suis fait mal à la jambe. Je le détestais un peu, libre là-haut comme il l'était, mais alors j'ai commencé à faire des rêves où il venait et s'enfuyait avec moi, quelque part où je vivais des aventures. »

Sherlock tendit la main et passa une main apaisante à travers les cheveux de John et répondit :

« -Je suis désolé que tu aies été meurtri.

-C'est pas grave. A fait de moi le Hobbit que je suis et tout. Jamais je n'aurais pensé être guérisseur si ça n'était pas arrivé. »

Sherlock fit une pause, doutant trop de lui-même pour répondre comme il le voulait et dire qu'il ne pouvait se résoudre à être insatisfait puisque toutes ces actions lui avaient amené John.

« -Nous l'appelons Menelmacar, L'Épéiste du Ciel.

-Menelmacar. J'aime bien. Parle-moi de lui. »

Quelque chose en Sherlock se contracta au son des mots Elfiques coulant des lèvres de John et Sherlock dût prendre quelques inspirations avant de pouvoir reparler. Sherlock raconta à John l'histoire de l'Épéiste, et c'est ainsi que le petit Hobbit s'endormit, juste assez proche pour sentir la chaleur de Sherlock, écoutant le ténor musical de sa voix Elfique tisser des histoires juste pour John durant la nuit.