The picture

- Regarde-moi chaton ! … Micah, regarde maman !

Mi-juillet. Au cœur de Presque Isle State Park, en Pennsylvanie. La large nappe de pique-nique avait été étendue sur le gazon, au pied d'un arbre, à quelques dizaines de mètres du bord d'un vaste lac. Comme bon nombre d'autres touristes, Michael et Sara avaient déjeuné avec leur fils en plein air, sous un soleil radieux et une légère brise agréablement rafraîchissante, peut-être venue du Canada qui se trouvait de l'autre côté du lac Érié. Le repas maintenant terminé, Sara avait entrepris de prendre quelques photos avant qu'ils ne reprennent leur visite du parc naturel. Mais comme bien souvent avec un bébé qui est tout sauf un mannequin discipliné, la tâche s'avérait ardue.

Accroupi sur la nappe, un genou posé à terre, Michael tenait son fils assis sur sa cuisse pour que Sara puisse le photographier. Sauf que dans son petit tee-shirt blanc et son bermuda en jean, protégé du soleil par une petite casquette, Micah ne cessait de tourner sa tête, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche, au gré des bruits alentours qui l'interpellaient. Et il semblait mettre un point d'honneur à ne surtout pas poser ses yeux sur la seule chose qu'il devait regarder, l'objectif de l'appareil photo que Sara brandissait quelques mètres devant lui..

- Micah, chaton, regarde par ici ! implorait-elle sans relâche, agenouillée sur l'herbe.

La lumière du soleil fit soudainement étinceler le cercle de chrome qui entourait l'objectif et cela eut le mérite d'attirer l'attention du bébé. Mais au lieu de saisir l'occasion et de prendre sa photo, Sara fronça les sourcils en constatant un fait contrariant sur l'écran de contrôle de son appareil numérique.

- Enlève-lui sa casquette le temps de la photo, demanda-t-elle à Michael. On voit pas bien son visage.

Michael s'exécuta et Sara s'appliqua à bien recadrer sa future photo avant de secouer la tête d'un air désapprobateur.

- Non, ça va pas là, il a le soleil dans les yeux, ça le fait grimacer. Recule-toi un peu pour que vous soyez à l'ombre de l'arbre.

Michael poussa un discret soupir et une nouvelle fois obéit, se décalant pour que Micah échappe aux éblouissants rayons du soleil. Maintenant que le bébé était à son avantage, Sara se réemploya à attirer son attention. Il accepta relativement rapidement de réorienter son regard dans la bonne direction mais Sara voulait obtenir une dernière chose de son fils avant de prendre la photo.

- Fais-moi un joli sourire trésor, quémanda-t-elle. Tu sais le faire…

Sara affichait elle-même un large sourire dans l'espoir que Micah l'imite mais le bébé ne dévoila pas la moindre parcelle de gencive et fixait sa mère avec concentration, essayant de comprendre ce qu'elle pouvait bien lui raconter.

- Aller chaton, fais un effort… C'est pour montrer à papy que tu profites bien des vacances… Michael, fais-le sourire !

- Euh… je vois pas bien comment je peux l'obliger à sourire, s'hébéta Michael. Mais par contre je peux lui repoudrer un peu le nez si jamais tu trouves qu'il brille trop.

Il afficha un sourire sarcastique et Sara lui adressa une grimace.

- J'ai le droit de vouloir faire la plus jolie photo possible, non ? se défendit-elle.

- Fais une jolie photo si tu veux mais cherche pas à en faire une absolument parfaite, sinon demain on y est encore !

Sara soupira, puis elle hocha deux coups la tête, se résignant à abréger la séance photo.

- Micah, regarde maman encore une petite seconde, après je te laisse tranquille, promit-elle.

Mais le bébé avait désormais quelque chose de mille fois plus intéressant à regarder. Quelque chose qui marchait sur l'herbe et arrivait doucement derrière Sara. Quelque chose qui ressemblait furieusement à une peluche animée. Micah se mit à gazouiller et à agiter ses bras et ses jambes avec excitation, intrigué et extrêmement intéressé par l'animal. Sara fixa son fils en haussant un sourcil perplexe et pour lui expliquer la raison de cette soudaine agitation, Michael tendit un doigt vers le canard qui s'avançait, pépère, se dandinant d'une patte palmée sur l'autre en dégageant un certain flegme. Avec ses ailes repliées sur son corps, il avait l'air d'un promeneur effectuant tranquillement sa ballade quotidienne, sur son chemin habituel, ses mains reliées derrière son dos.

Sara poussa un cri d'effroi lorsqu'elle tourna la tête et vit le canard aussi près d'elle. Elle se redressa aussitôt et courut se réfugier derrière Michael qu'elle supplia de faire déguerpir l'oiseau. Micah avait éclaté de rire devant la soudaine réaction de sa mère et Michael le regarda se marrer avec amusement.

- C'est le moment de prendre ta photo, il est tout sourire là, lança-t-il à Sara sans prêter de réelle attention à ses supplications désespérées.

- Michael, pour l'amour du ciel, chasse ce canard ! ordonna-t-elle alors une nouvelle fois avec une fermeté à la hauteur de sa panique.

- Mais il va pas te manger…

- Je t'en pris ! geignit-elle. Tu sais très bien que j'ai une trouille bleue de ces bêtes-là !

- Il a pas l'air agressif celui-là… et visiblement il est pas farouche non plus.

Le canard venait de grimper sur la nappe de pique-nique et fouillait le tissu du bout de son bec pour trouver quelques miettes à manger. Toujours assis sur le genou de son père, Micah avait cessé de rire et suivait maintenant avec une grande attention les moindres mouvements de l'oiseau.

- Michael, fais-le partir ! conjura Sara qui semblait à deux doigts de se mettre à pleurer, en secouant l'épaule de Michael pour le presser.

- Non, attends, il a l'air d'intéresser Micah…

Alors qu'il s'approchait toujours plus de Michael, le canard cancana et Sara sursauta. Elle posa une main sur sa poitrine où son cœur martelait violemment ses côtes et s'efforça de prendre de profondes respirations pour tenter de se maîtriser et de garder le peu de sang-froid qui lui restait.

Désireux de satisfaire la curiosité de son fils, Michael étendit doucement son bras pour atteindre le panier de pique-nique entrouvert, plongea sa main dans le paquet de pain de mie et arracha la carre d'une des tranches restantes.

- Non, fais pas ça, après ils vont tous se ramener ici ! protesta Sara.

Michael fit la sourde oreille et tendit le morceau de pain au canard pour le faire venir encore plus près de lui.

- Michael arrête où je m'en vais ! l'avertit Sara.

Il agita doucement le morceau de pain pour attirer l'oiseau, qui semblait tiraillé entre sa gourmandise et sa méfiance.

- C'est moi ou le canard, je te préviens ! lança Sara dans un dernier ultimatum.

- Bah l'espace de quelques minutes ça va être le canard si ça t'embête pas, répondit Michael.

Sara écarquilla les yeux et ouvrit sa bouche en étouffant un cri d'indignation.

- Je veux divorcer ! exigea-t-elle avec fureur.

- On n'est pas mariés, lui rappela-t-il avec la décontraction de celui qui n'a de toute façon rien à craindre.

Et en effet, Sara ne mit pas sa menace à exécution et resta derrière lui à fulminer contre les hautes autorités divines qui l'avaient affublée d'un mec pareil. Maintenant que le canard n'était plus qu'à quelques centimètres de lui, Michael déposa le morceau de pain de mie sur la nappe et l'oiseau s'en empara aussitôt pour le faire rapidement disparaître dans son gosier, le tout sous le regard fasciné de Micah.

- Tu vois chéri, c'est un canard colvert, expliqua Michael à son fils. On les reconnaît très facilement grâce aux plumes vertes de leur tête. Et ce ne sont que les mâles qui ont cette apparence, les femelles ont un simple plumage marron.

Micah babilla, comme pour remercier son père de ces informations. Il ne quittait toujours pas l'oiseau des yeux et Michael redonna un petit bout de pain à l'animal pour que son fils s'amuse une nouvelle fois de le voir manger.

- Aller, ça suffit maintenant ! adjura Sara. Micah a vu ce que c'était et je veux pas que le canard lui saute au visage !

- Il va pas lui sauter au visage, lui assura Michael. Il est sympa celui-là. D'ailleurs ce serait l'occasion ou jamais de te réconcilier avec l'espèce.

- Pas question ! asséna-t-elle. J'ai aucune envie de me réconcilier avec l'espèce ! Le fait de ne pas être copine avec les canards ne m'empêche en rien de dormir !

- Sara…

- Non ! Je me traîne pas des milliers de phobies, rappela-t-elle comme pour excuser la seule qu'elle avait. Tu peux me mettre devant un requin, un serpent, une mygale, tout ce que tu veux, sans problème, mais juste… pas devant un canard. C'est le seul truc que je peux pas supporter.

Sara fit un pas en arrière, se retrouvant plaquée dos au tronc de l'arbre, pour remettre un peu de distance entre elle et le canard qui s'approchait trop près de ses pieds à son goût. Sans se redresser, Michael pivota légèrement sur lui-même et leva la tête pour la regarder alors qu'elle fixait l'oiseau entre rebut et panique. Il poussa un soupir quelque peu désemparé puis il reporta son attention sur son fils qui tendait sa petite main vers le canard avec l'espoir de pouvoir l'attraper et décida de tenter une autre approche pour encourager Sara à vaincre enfin cette peur qui la suivait depuis près de trente ans.

- Regarde Micah, il a pas peur lui, lança-t-il comme une provocation censée la faire réagir.

- C'est parce qu'il n'a jamais été coursé par un canard en furie qui essaye de lui pincer les mollets ! rétorqua aussitôt Sara, non sans une légère vexation.

Michael soupira de nouveau avant de se relever en gardant Micah dans ses bras.

- T'avais cinq ans Sara, lui rappela-t-il. T'es adulte maintenant, tu peux admettre avec objectivité que tous les canards ne sont pas hargneux comme ça.

- Je suis restée traumatisée, j'y peux rien !

- Mais si, ça se surmonte un traumatisme. T'aurais pas envie d'être libérée de ça, de ne plus être paralysée par cette peur ?

- Écoute, dans la mesure où je ne suis pas vétérinaire spécialiste des canards, ça me paralyse pas au quotidien alors je peux tout à fait vivre avec.

Sara avait terminé sa phrase en jetant un coup d'œil méfiant à l'oiseau qui continuait à zigzaguer sur la nappe, inspectant le moindre centimètre carré de tissu à la recherche d'éventuelles miettes.

- Mais quand Micah sera un peu plus grand, et qu'il voudra aller voir les canards de Grant Park, tu lui diras non parce que toi t'auras peur de t'en approcher ? argua Michael.

Sara ouvrit la bouche, prête à riposter, mais rien ne sortit. Elle se figea tandis que sous ses sourcils légèrement froncés, son regard se perdait dans le vide. Si personnellement elle ne s'était jamais approchée du grand bassin de Grant Park, à distance elle avait aisément pu se rendre compte du nombre d'enfants qui adoraient côtoyer les canards, leur donner quelques graines à manger et s'amuser de leurs facéties donaldesques. Il lui parut alors égoïste de priver son fils d'un tel divertissement sous prétexte d'une peur qu'elle n'avait jamais ne serait-ce que cherché à dominer.

- J'essaye pas de te faire culpabiliser, reprit Michael en voyant sa mine désemparée, mais…

- Non… non, je sais, et t'as raison. Je veux pas priver mon fils d'aller voir les canards, souffla-t-elle avec la peine que cette idée lui causait rien que d'y penser.

Elle avait reporté son regard sur Michael. Un regard qui semblait l'implorer de l'aider à faire ce qu'il fallait pour qu'elle ne soit pas une mère indigne.

- Bon… tu vas prendre Micah avec toi, déclara-t-il en troquant le bébé contre l'appareil photo que Sara tenait toujours dans ses mains, et tu vas proposer un bout de pain au canard comme je l'ai fait tout à l'heure pour qu'il s'approche de vous.

Sans s'en rendre compte, Sara s'était mise à secouer la tête pour exprimer un refus instinctif.

- Je serai là, lui rappela Michael. Juste à côté de toi. S'il essaie de te faire du mal je lui tords le cou et on le mange ce soir à l'orange.

- Promis ? s'assura Sara.

- Promis ! Tu sais bien que je ne permets pas qu'on s'en prenne à toi.

Elle hocha la tête et Michael lui déposa un baiser sur les lèvres pour l'encourager.

- Aller, vas-y…

Sara prit une profonde mais tremblante inspiration et tout en observant d'un œil vigilant le canard qui était à l'autre bout de la nappe, elle se baissa doucement pour s'accroupir auprès du panier de pique-nique. Elle assit Micah sur ses genoux, ceintura sa petite taille de son bras gauche afin de le tenir et tendit sa main droite en direction du paquet de pain de mie. Le crissement du papier attira l'attention du canard et Sara se mit à marmonner d'incompréhensibles paroles qui semblaient être des prières pour sa survie. Elle pouvait sentir son rythme cardiaque effréné se répercuter sur ses tempes. Elle tenta de se concentrer pour ne pas se laisser envahir par les images qui lui revenaient en mémoire, celles de ce funeste après-midi où, alors qu'elle jouait dans le jardin de ses grands-parents, près de la mare aux canards, un énorme et terrifiant spécimen s'était soudainement rué vers elle pour lui courir après en nasillant avec fureur, ailes déployées, sans qu'elle ne sût jamais la raison de cette attaque. Elle n'avait que cinq ans et n'était pas beaucoup plus grande que lui. Cauchemardesque.

Tout en arrachant à l'aveugle un petit bout de la tranche de pain déjà entamée par Michael, Sara déposa ses lèvres sur la tête de son fils comme pour essayer de se nourrir de son insouciance et de sa décontraction.

- On va donner à manger au petit canard, tu veux bien ? souffla-t-elle ensuite à l'oreille du bébé d'une voix qu'elle tenta de faire paraître la plus enjouée possible.

Micah poussa un petit cri pour témoigner de son emballement - sincère lui - et Sara allongea lentement son bras pour présenter le bout de pain au canard. L'oiseau commença à s'avancer en caquetant mais il n'avait fait que la moitié du chemin quand Sara lui lança sa petite friandise, de crainte qu'il ne se jette voracement sur sa main pour dévorer le morceau de pain et ses doigts avec. L'animal s'empara de l'offrande avec vivacité, Micah gazouilla, ne se lassant pas du spectacle, et Sara tourna la tête vers Michael.

- Voilà, c'est bon là ?

- C'est bon pour un début, accorda Michael, tel un professeur intransigeant. Donne-lui un autre morceau mais cette fois laisse-le venir plus près.

Sara poussa un soupir plein de rogne mais s'exécuta sans broncher davantage, replongeant sa main au fond du paquet de pain de mie tandis que Michael se reculait subtilement de quelques pas sans la quitter des yeux. En élève docile qui réitère son exercice, Sara proposa le nouveau morceau de pain au canard ; Michael se baissa pour venir poser un genou à terre. L'oiseau ne tarda pas à s'approcher de Sara et de Micah qui se fendait déjà d'un sourire exalté ; Michael leva son appareil photo et prit soin de bien cadrer son image afin que sa femme, son fils et le petit palmipède apparaissent dans le champ. Le bec du canard n'était plus qu'à quelques centimètres de la main de Sara lorsqu'il immortalisa l'instant à l'insu des trois protagonistes. Attirée par le déclic sonore de l'appareil, Sara releva son regard vers Michael tandis que le canard en profitait pour lui chiper le bout de pain des doigts sans qu'elle n'ait vraiment le loisir de s'en rendre compte. Quelque peu hébétée, elle observait le paparazzo d'un jour - qui était maintenant en train de découvrir le résultat de sa capture sur l'écran du contrôle de l'appareil photo - en tentant de réaliser ce qu'il venait de se passer. Elle le voyait hocher la tête avec un sourire ravi aux lèvres.

- Et ben la voilà notre super photo pour papy Frank ! approuva Michael avec satisfaction.