Désolée pour le retard. Oui, vous pouvez me le reprocher. J'ai été en mode schlag durant la deuxième semaine des vacances. Bon, j'espère quand même que votre rentrée s'est bien passée pour celles et ceux qui vont en cours, moi je sens que la période noire de Jordan version "moi" arrive avec l'hiver. Et oui, c'est toujours triste l'hiver. Bon allez, assez de bavardages, place au chapitre (pour ceux qui n'ont pas déjà sauté ces lignes pour se plonger immédiatement dans l'histoire) ! J'espère qu'il vous plaira comme toujours, il est un peu plus long pour satisfaire votre appétit de lecture, et puis voilà. Je vous aime putain.

- Jofrench22 : pour tout te dire, j'avais complètement oublié ce cher Hank Mccoy. Mon dernier visionnage de Xmen 3 remonte à loin, et ne subsistent dans ces cas-là que les scènes marquantes du film ! Bon, je me suis donc souvenue de sa nomination en tant que représentant des Nations Unies blablabla, et je l'ai intégré dans ma timeline. Aucun doute sur le fait que Jordan le rencontrera un jour en chair et en os ! Pour Flash, elle apprendra sa mort dans très peu de temps. Et sinon, pour en revenir à l'acceptation des mutants dans la société, c'est un phénomène très long qui se fait en plusieurs étapes, en sachant que le monde de Jordan n'en est qu'à l'intégration de la notion de mutant dans l'inconscient collectif, les mutants ayant été révélés au grand jour il y a très peu de temps. Et dans cette phase d'inconscient collectif, un seul événement peut faire basculer le peuple dans le refoulement du gène X : d'abord parce qu'il est différent et que tout ce qui est différent fait peur, ensuite parce que les mutants sont la prochaine étape logique de l'évolution de l'Homme et par conséquent les annonciateurs de l'extinction des l'Homo sapiens sapiens (pour en savoir plus tu peux aller voir écouter la thèse de Charles dans Xmen 5 qu'il fait à l'université quand il était encore jeune et que Mystique était sa meilleure amie aha). Le monde est donc pour l'instant réluctant à accepter les mutants et l'humanité peut encore attendre un moment avant que chacun vive en harmonie avec les autres (est-ce même seulement possible ?). Et pendant que le peuple repousse les mutants à bout de bras, ben eux... ne se laissent pas faire parce qu'il n'ont pas choisi de naître ainsi. Et au milieu de ce bazar, voilà donc Jordan, qui n'a rien demandé et qui a été catapultée dans ce monde avec des capacités uniques et surtout effrayantes. Autant dire qu'elle va en voir de toutes les couleurs...


Le soleil fait miroiter ses reflets sur la neige immaculée. Le temps est magnifique en ce jour de départ : le ciel est clair, l'air sec change des jours où l'humidité couplée à la température glaciale transperçait les couches de vêtements pour s'infiltrer jusque sous la peau. Il fait certes encore en-dessous de zéro, mais de toute la durée de mon... étape ici, je ne me souviens pas d'un jour plus beau qu'aujourd'hui. Peut-être parce que je pars.

L'homme et moi avons marché jusqu'à la lisière de la forêt. Voilà la première étape de mon retour à la civilisation : marcher. Je n'ai jamais marché aussi longtemps depuis trois mois. Mes ailes à nouveau repliées et cachées dans mon dos me semblent désagréablement à l'étroit. Et marcher aux côtés de l'homme, en étant consciente de sa proximité – à priori normale pour une personne lambda –, a été quelque peu déstabilisant lors des premiers mètres. J'avais passé trois mois à en moyenne deux mètres de lui, ce qui changeait des quelques trente centimètres qui nous séparaient désormais.

Il a fallu longer la forêt. Sur le chemin, je mémorise chaque détail qui constitue ce pan de trois mois de ma vie : les conifères en nombre, la neige qui les décore d'un blanc scintillant, le lichen humide sur les troncs, les montagnes au loin. C'est une vie sauvage à laquelle je dois dire au revoir.

C'est douloureux. Quelque chose me dit que l'occasion de la vie facile, la vie de la bête que j'ai failli devenir, ne se présentera pas de si tôt. Je ne reviendrai pas ici de si tôt. Et tôt ou tard, il faut passer à autre chose. Aller de l'avant.

Accepter les mauvais souvenirs… Oui. Il y a encore des progrès à faire de ce côté.

Nous marchons pendant au moins une heure. La notion du temps est encore quelque chose de familier pour moi, maintenant que j'y pense. Une heure à longer la lisière, puis nous passons une barrière. Une simple barrière de bois surmontée d'une pancarte « Do Not Cross », puis nous ne sommes plus dans la forêt de Manti-La Sal. Nous sommes officiellement en dehors du parc naturel. C'est si simple d'oublier un pan de sa vie : une simple barrière à passer.

Mais je ne l'oublierai pas. Pas cette fois.

Suivant le bruit des voitures, nous remontons une petite colline qui sépare le parc de la route la plus proche. Nous tombons sur un arrêt d'autocars, aménagé d'un abribus et d'une aire de repos munie d'une petite supérette. Lui comme moi restons plantés près de l'abribus, face à la supérette, ne sachant pas quoi faire. D'autres personnes sont là. Des voyageurs, des couples, des familles profitant de leur arrêt. Monsieur et Madame Tout-le-Monde, et pourtant nous ne savons pas comment pas réagir.

Je ne sais pas vraiment ce qui m'a paralysée. Leur chaleur que je sentais presque à travers ma veste ; leurs voix, des voix de femmes, d'hommes, d'enfants, des tonalités qui heurtaient mes oreilles comme si je n'avais jamais entendu ces sons avant ; leurs visages qui me renvoyaient des regards étranges, scrutateurs, un peu méfiants face au mien appréhensif. Je n'ai pas bougé d'un poil durant un bon moment. Mes bons vieux réflexes reptiliens se débattaient pour reprendre le contrôle et me faire prendre mon envol immédiatement, mais je me suis forcée à rester clouée au sol.

L'homme s'est approché du panneau d'affichage des horaires. Ce n'est que lorsqu'il revient vers moi que je reprends conscience du monde qui m'entoure :

- L'autocar juste là-bas est un aller simple, dit-il en me désignant un bus garé sur l'aire.

J'expulse de mes poumons de l'air que je ne pensais pas avoir retenu tout ce temps. Il me jette un coup d'œil, comprenant probablement ma confusion sans pouvoir y faire quoi que ce soit. Je reprends une grande inspiration, ferme les yeux.

Ces gens ne vont pas te faire de mal, m'intimé-je. Ils ne vont rien te faire si tu arrêtes de les fixer et de te comporter bizarrement.

Sur ce, je rassemble mon courage et rouvre les yeux. Personne ne fait attention à moi, et j'ai pourtant l'impression que tout le monde m'épie. Je chasse cette pensée de ma tête et marche à la suite de l'homme, déjà loin devant moi.

Je le rattrape au moment où il achète les tickets au chauffeur. Il range dans sa veste un portefeuille qu'il a probablement gardé sur lui tout ce temps.

- Tu veux acheter quelque chose ?

Je secoue la tête. Pas la peine de me mesurer à un endroit aussi lumineux et artificiel tel qu'une supérette maintenant. Je sens la panique me gagner rien que d'y penser. Je fixe la buée blanche qui s'échappe de ma bouche à intervalles réguliers pour me calmer. Voilà quelque chose qui ne change pas, que je sois dans une forêt, sur une route ou sur une aire de repos en plein hiver. Voilà un souvenir qui ne change pas.

Je monte les marches de l'autobus, m'engouffre dans l'espace chauffé à l'odeur de plastique et de transpiration humaine.

Nous nous installons quelque part au fond. L'endroit est confortable, les vitres teintées aux côtés de sièges imitation velours, un lieu cosy pourrait-on même dire… pour les gens normaux. Disons que pour moi, c'est quelque peu étouffant – mais pas autant que je m'y attendais. L'ambiance est supportable. Pas facile d'ignorer les regards surpris, quelque peu répugnés des gens encore dans le bus qui nous voient entrer, mais on s'y fait. Bientôt, nous n'attirons pas plus d'attention que les autres voyageurs.

Le paysage de la route défile. Cela fait quelques heures déjà que l'on roule. Les indicateurs plantés de part et d'autre de la chaussée présentent toujours le même numéro :

Route 70. Route 70. Route 70.

Je me suis sentie me tendre lorsque tous les voyageurs sont retournés à leur siège à la fin de la pause. Le car s'est très vite retrouvé bondé, même si peu de regards nous été accordés, à l'homme et à moi-même. Il a fallu se faire à la chaleur et à l'odeur de tous ces corps, à leur proximité, à leurs voix résonnant dans tout l'habitacle, au son du moteur que je percevais comme un grondement beaucoup trop bruyant… Mais j'ai pu faire abstraction. Ce n'était pas si difficile. Se fermer entièrement pour se éviter un dérapage. Pour ne pas se mettre soudainement à hurler et à griffer frénétiquement les vitres, par exemple.

Je regardais au-dehors. Je n'avais pas tourné la tête vers lui, mais je savais que l'homme se comportait beaucoup mieux que moi. Je sentais qu'il n'était pas tendu. Il était si près que j'avais même l'impression de sentir la chaleur émanant de chacun de ses doigts.

Route 70. Route 70. Route 70.

Au bout de ces quelques heures de route, je commence à ouvrir les écoutilles. A écouter les conversations autour. Ce qui n'était qu'un écran de son opaque et incompréhensible de son à mes oreilles se transforme peu à peu en mots, en phrases, venant de ma droite, de ma gauche, de derrière. C'est presque trop d'un coup mais je me force à réguler le bruit, à le contrôler.

« … Où est-ce que tu as mis la bouteille d'eau, Thomas ? … »

« … pense sincèrement que cette ancienne région charbonnière est capable de se redresser économiquement dans les décen... »

Cela change tellement des bruits si furtifs de la forêt.

« … t'as pas encore touché à mon livre ? … »

Je guette des propos sur les mutants, des actualités sur nous et la société. Rien de rien.

« … pourquoi la littérature anglaise du quinzième siècle a plus de profondeur dans sa signification que la littérature... »

« Maman, elle est où ma GameBoy ? »

La voix est celle d'un petit garçon, quelque part devant à droite. Son timbre, sa phrase restent bloqués dans ma tête.

« Maman ? »

Mes yeux se perdent dans le vide.

Route 70. Route 70.

« Maman ? »

L'homme change de position à côté de moi. Le geste n'est pas violent, mais c'est ce qui me fait brusquement revenir dans mes pensées. Comme si une bulle, autour de moi venait d'éclater.

Je suis tout à coup en train de songer à sa proximité. Son épaule touche la mienne. Ce n'est pas gênant, mais relativement troublant. Toucher quelqu'un est quelque chose qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps, même si ce n'est qu'à travers des couches et des couches de vêtements.

Et je ne me sens pas en danger pour autant. Une petite voix me souffle que je suis sur la bonne voie, mais que je dois encore m'y faire. Après tout, ce type aurait pu me tuer il y a très longtemps, ou me laisser devenir ce prédateur ailé dans la forêt. Il ne l'a pas fait, et ce n'est pas un simple contact qui va l'en convaincre maintenant. Et…

Tiens, et je ne connais toujours pas son prénom.

Cette révélation me frappe. Je ne lui ai jamais demandé, pire, je n'ai jamais pensé à lui demander comment il s'appelle. Pas une seule fois, même pas après lui avoir donné le mien. Mais où avais-je la tête ?

Je me niche du mieux que je peux contre le siège, le dos à moitié contre la vitre, les jambes machinalement repliées contre moi. J'ai l'impression de devoir tenir – ailes comprises – dans le contenu d'une boîte de conserve, mais je peux désormais le regarder sans tourner la tête. Je préfère encore toutefois détailler mes mains qui se tordent.

Quand j'ai le courage de lever la tête, une chose que je n'avais jamais remarquée avant me saute aux yeux : il est sale. Son visage est crasseux, foncé par endroits et bruni là où ses joues touchaient le sol dans la grotte. Il a l'air d'un homme des cavernes.

Mes mains aussi sont sales, maintenant que j'y pense. Mes ongles presque bruns grattent le mélange de terre, de sable et de sang séché incrusté dans la peau sans pouvoir l'enlever. Je n'avais pas vraiment remarqué cette saleté avant… est-ce cela, le retour à la réalité ?

Bon, maintenant que j'ai assez fixé mes mains, j'essaie de le regarder dans les yeux. De lui tenir tête.

- Tu… tu t'appelles comment ?

Il lève la sienne à moitié tournée vers la rangée opposée – comme s'il n'avait pas remarqué mon manège. Croise mon regard, et je maintiens mes yeux dans les siens. Le contact dure à peine deux secondes mais déclenche une tempête.

- T'as qu'à m'appeler Logan.

La bataille est terminée. Je peux enfin regarder ailleurs.

Logan. D'accord.

Je connais désormais le nom de mon compagnon de survie.

Logan.

Route 70. Route 70.


Je suis allongée sur le dos. Silencieuse, immobile, je fixe le plafond bas de la petite chambre. Les tache d'humidité courent sur la matière, fissurée par endroits. L'hôtel de Grand Junction pourrait être qualifié d'insalubre, mais c'est le plus proche de l'aire des autocars. Il n'a pas fallu longtemps pour trouver un endroit où dormir pour la nuit ; un coin de rue nous aurait suffi, mais Logan a tout de même voulu faire de notre première nuit à la civilisation une nuit dans des conditions humaines. C'est-à-dire, dans la chambre d'un hôtel équipé de télévision et de salle de bain.

Parlons-en, de la salle de bain. J'avais perdu le sens du mot « douche » jusqu'à il y à peine deux heures. Jusqu'à ce que je sente à nouveau l'eau chaude couler sur mon corps crasseux. La pièce était toute exiguë, le plafond humide et les rebords moisis, mais je m'en fichais. J'étais trop occupée à profiter de l'eau brûlante qui me tombait dessus en cascade. Je n'avais pas ressenti cette chaleur depuis ce qu'il me semblait être l'éternité. J'ai frotté toute la saleté, la transpiration, la crasse accumulée sur mes bras, mes jambes, sous mes ongles, dans mes cheveux. J'ai utilisé tous les pains de savon et les échantillons de shampoing qui me tombaient sous la main. J'ai passé mes ailes sous l'eau, même si les pluies ont souvent lavé les plumes. J'ai gratté les croûtes de sang et de terre collées sur ma peau, frotté mon visage, frotté partout. Frotté, jusqu'à ce que tout mon corps me brûle d'avoir tant enlevé de couches de saleté.

Lorsque j'ai enfin arrêté l'eau, ce n'est pas une sensation de propreté que j'ai éprouvée, plutôt celle du franchissement d'une étape. Oui, l'une des étapes vers la vraie vie. Je ne me sentais pas propre, je me sentais civilisée. Ce n'était pas pareil…

C'est ensuite que je me suis sentie propre. Trop propre, même. Lorsque Logan est passé me chercher depuis sa chambre en face, remis à neuf lui aussi, et que nous sommes descendus à la pizzeria d'à côté, je me suis sentie nue en marchant. Comme si quelque chose me manquait. Oui, c'est ridicule, mais la saleté me manquait. Je sentais que je devais bien me comporter, maintenant que j'avais vraiment l'air de quelqu'un de normal, et cette partie de moi qui était restée dans la forêt ne voulait pas de cette propreté. Ne voulait pas se mêler aux autres, interagir avec, se sociabiliser. Mais cette partie-là de Jordan s'éloignait, je le sentais. Alors j'ai pris soin de l'ignorer et de faire passer cette sensation étrange de nudité.

Logan et moi étions assis l'un en face de l'autre à une petite table au fond du restaurant, et nous nous observions sans mot dire. Il avait rasé la majeure partie de sa barbe, laissant une petit épaisseur qui lui aurait presque donné un côté charmeur si je ne le connaissais pas plus que ça. Ses cheveux étaient plus en ordre, comme l'étaient probablement les miens. Il me détaillait avec la même attention que je devais lui porter, avant que notre petit jeu silencieux et espiègle ne soit interrompu par l'arrivée des menus.

Il a fallu se souvenir de comment l'on tenait des couverts. Chercher la bonne position des doigts sur la fourchette m'a fait bizarre – j'étais consciente que les gens normaux ne cherchaient pas ce genre de souvenir dans leur mémoire dans un délai de plus de trois mois. J'ai fini par copier Logan, qui avalait sa pizza avec ses mains. Mais avant d'attaquer la première bouchée, je n'ai pas pu m'empêcher de renifler la part fumante. L'odeur m'était peu commune, absente de mes derniers souvenirs. Elle est cependant revenue, très lentement, de souvenirs plus anciens. Il y avait eu une pizza, une fois dans ma famille d'accueil dans l'Oregon, une autre encore au squat au restaurant de Memphis. Je me souviens même… je me souviens même en avoir mangé une avec mes parents, alors que je n'avais pas dix ans.

Au-delà de l'odeur, cette pizza me rappelle ce que j'ai vécu avec les autres. Avant l'événement qui a inexorablement fait resurgir la bête. Ces interactions si précieuses qui nous font rester ce que nous sommes. Sur le coup, l'étrangeté de ces pensées m'a fait dériver loin, très loin dans le vague. C'est Logan qui m'a rappelée à l'ordre et m'a fait me concentrer à nouveau sur le champignon que je fixais sans vraiment le voir.

Bref. Me remettre à manger de manière civilisée a été toute une épreuve. La pizza avait un goût singulier, trop d'aliments se mélangeaient en même temps, sans compter le goût des ajouts et arômes artificiels qui m'ont donné envie de tout recracher. Mais je m'y suis faite. A la dernière part, j'appréciais chaque bouchée comme il se devait. Logan, lui, ne s'est pas fait prier pour en commander une deuxième.

Les manières humaines sont des choses bien compliquées. J'en ai perdu tant. Fixer un plafond moisi dans une chambre d'hôtel aux limites des normes sanitaires n'est d'ailleurs pas dans l'ordre des choses à faire, mais je ne peux pas m'en empêcher. Je suis trop propre, j'ai les idées trop claires. Les pensées s'embrouillent, les souvenirs remontent. Ça devient presque gênant, douloureux.

Je tourne la tête vers la petite fenêtre de la chambre. Je ne vois que le ciel, il fait nuit noire au-dehors. Je pourrais m'envoler, oublier tout ça… y retourner.

Non. Ma tête revient en place comme un ressort. Je ne partirai pas. Je ne deviendrai pas folle.

Mon bras étalé par terre passe machinalement sur mes plumes. Je n'ai pas la place d'étaler mes ailes en entier, mais c'est déjà moins désagréable que de les avoir serrées contre moi.

Je fixe le plafond. J'attends le sommeil. J'ai essayé de m'allonger dans le lit, mais l'impression insupportable de m'enfoncer dans de la guimauve m'a fait me redresser au bout de quelques secondes. J'ai vraiment essayé, mais je ne pouvais pas. Le sol moquetté était pour moi beaucoup plus agréable.

Je songe à Logan. Lui aussi doit sûrement se trouver autre part que dans son lit, dans la chambre d'en face. Comme moi, il doit trouver cette pièce beaucoup trop chauffée à son goût. Nous étions habitués à des température glaciales.

Je l'imagine, couché par terre à côté de son lit, à fixer le plafond niaisement comme moi. Pour la première fois depuis trois mois, je souris.


La télévision me fait mal aux yeux. Je dois détourner plusieurs fois le regard de l'écran pixelisé avant de pouvoir discerner ce qu'il affiche.

Le jour n'est pas encore levé. Je n'ai pas dormi beaucoup, du fait de la chaleur ambiante dans la pièce devenue étouffante malgré les fenêtres ouvertes, et plus tard du bruit de la douche dans la chambre d'à côté qui m'a définitivement réveillée.

Je zappe les chaînes. Zappe les films de fin du monde et les émissions de télé-réalité, les reportages sur la nouvelle technologie et les dessins animés, et m'arrête sur CNN News. Parmi les informations sur les opérations militaires dans le monde et les mini-reportages sur les cancers de la peau, quelques mots seulement sont glissés à propos des mutants, des suspicions de crimes mineurs ou l'arrivée d'immigrants X clandestins. Un petit encart par-ci, pour informer de l'arrestation de tel mutant remarqué, un autre encart par-là, dénonçant les propos anti-mutants prononcés par tel politique. Rien d'autre. Rien d'autre ?

Alors, la situation s'est calmée d'elle-même ? J'ai du mal à y croire.

Le lancement d'un petit reportage me confirme d'ailleurs dans ma pensée.

« Le conseil de l'ONU qui a pris fin cette nuit a été marqué par les dissidences relativement fortes entre les États-Unis et certains pays membres à la politique anti-mutants très sévère. Le représentant américain des Nations Unies Hank Mccoy a en effet été sifflé lors de son discours de défense sur les mutants du Moyen Orient et d'Asie de l'Est qui subissent de nombreuses discriminations, les représentants de ces pays en question n'ayant pas voulu faire de commentaire, ou presque à la presse américaine... »

On voir le représentant les États-Unis sortir de ce qui semble un très grand bâtiment de verre – le genre d'endroit où les politiques ont bien leur place. Le mutant bleu, habillé en costard-cravate et l'expression hautement agacée, est assailli par les journalistes et fait signe qu'il ne répondra pas aux questions.

Sacrée boule de poils, je ne peux m'empêcher de penser. La première fois que je l'ai vu à la télévision, lorsqu'il venait d'être élu représentant à l'ONU il y a trois mois à peine, il m'a semblé que son costume n'allait pas avec sa tête poilue et carnassière toute bleue. C'est sûrement parce que je n'avais jamais vu un mutant dans un costard auparavant.

D'autres représentants apparaissent à l'image, l'air tout aussi accablés. Ce n'est qu'un extrait de ce qu'annonce le représentant russe qui passe :

« Nous ne modifierons en aucun cas notre politique envers les mutants dans notre pays. Cette politique drastique a des raisons d'être, alors que l'Amérique ferme les yeux sur ses propres incidents mutants au nom d'une soi-disant clémenc… »
« La situation mutants-civils sur notre territoire est actuellement stable, reprend la présentatrice, toutefois encore très contrastée selon les États. Certains sénateurs d'États à la population fortement républicaine encouragent la dénonciation et la discrimination envers les mutants malgré les politiques de tolérance lancée en masse par le gouvernement... »

L'image bascule sur une affiche collée sur le trottoir d'une ville, Dallas au Texas. Dessus est tracé une croix couleur rouge sur une sorte de monstre à l'air vaguement humain, surmonté du titre « Pas de ça chez nous ! » en lettres sanglantes.

Puis l'on filme l'intérieur d'un bâtiment. Un squat.

Mon cœur fait un bond.

Je ne pensais qu'il y en avait d'autres. Ce n'est pas le même mais tout, même les détails de ce bâtiment désaffecté me rapportent au squat de Denver. Les quelques matelas restants, éparpillés, parfois retournés. Des vêtements, des objets de toutes sortes. La saleté dans tous les recoins, les étages plus insalubres les uns que les autres. Il y a parfois du sang séché par terre, même si la caméra se retourne assez vite pour que la plupart de l'audience ne puisse pas le reconnaître.

Pas d'âme qui vive. Personne.

Le reportage se termine mais je reste dans ce squat. Coincée. A fixer les quelques taches de sang par terre, les effets personnels cassés et éparpillés comme si les images défilaient indéfiniment devant mes yeux. Des vêtements traînant çà et là, du sang sur un pan du mur. Est-ce ce que c'est ce qui a pu arriver à Denver ? Lors de mon absence ?

Les souvenirs reviennent. Ce n'est pas douloureux, c'est plutôt... long, et confus. Ils reviennent par flashs, des morceaux de visages et de coups portés, des souvenirs de quelques secondes qui s'entremêlent. Je ferme les yeux.

Je ne sais pas si je veux que ces souvenirs reviennent. De toute manière, ils reviennent et c'est tout, alors je vais devoir m'y faire. Je dois trouver un moyen de les aborder et de les accepter. Quelque chose me dit que j'aurai dû y revenir plus tôt, et je n'arrive pas à contredire cette voix. La culpabilité fait son chemin, et je sais au fond de moi qu'elle n'a pas lieu d'être.

Ces chamboulements de ma mémoire ne sont pas bons signes.

Logan vient me chercher, et nous quittons l'hôtel. Pas d'effets personnels, rien à emporter. Nous sommes les seuls à voyager sans même un seul sac. Je regarde passivement les familles qui attendent sur le flanc du bus pour remettre leurs bagages dans la soute.

Ce voyage vers le lieu dont m'a parlé Logan, je dois l'utiliser pour me souvenir de tout ce qui s'est passé avant la forêt. Me raisonner sur les événements du squat, sans me laisser emporter par les émotions comme c'était arrivé il y a deux mois. Retrouver ces souvenirs même si c'est douloureux. Je dois me souvenir.

Je ne sais pas ce qui me pousse à prendre cette résolution pour les prochaines heures de route qui nous attendent. Peut-être est-ce la perspective de commencer une autre vie une fois arrivée, et d'être dans l'obligation de me rappeler.

Ou peut-être est-ce parce que, lorsque je monte dans l'autocar avec Logan, j'ai fait semblant de ne pas avoir vu la ville constituant le prochain arrêt pour la nuit sur le panneau d'affichage.

Routes 70 – 71 – 76 – 80 – 81 Circuit : Night Stops
St George
Richfield
Grand Junction
Denver


Alors, impatients de savoir la suite ? Moi oui ! Parce que le retour à Denver signifie que Jordan va retrouver tous les lieux qu'elle a fréquentés là-bas, revoir ses bons vieux ennemis jurés qui ont gagné en puissance et en contrôle sur la ville, et surtout... retrouver les survivants ! S'il y en a... Mais qui, selon vous... ? J'aimerais connaître votre avis, je serais curieuse de savoir qui vous voulez revoir (même s'il y en a déjà un à éliminer... RIP à toi Flash.) Laissez une review, c'est un gage d'espoir :)

En attendant, j'espère que ce chapitre vous a plu, et merci encore pour votre soutien et votre patience !

Tschuss !


6 novembre 2014 (18:00)