SPOILER : Ne lisez pas la note (2) si vous n'avez pas lu le tome 25 (épisode 223) de Bleach, édition française (Glénat).
Nous voici arrivés au dernier chapitre. Il est un peu long, mais en même temps cela ne vous aurait pas plu d'attendre le chapitre suivant pour connaitre la suite ! Donc, je n'en ai fait qu'un, découpé en deux parties : Le refus et L'éveil.
La fiction se cloture par un épilogue.
Chapitre 21
Partie 1 : Le refus
Plusieurs jours ont passé depuis l'extermination de l'armée qu'Aizen avait créée sur Terre. Il n'y a plus aucune trace de l'onde artificielle. Les esprits se sont apaisés, le chaos ne menace plus le monde des humains et plus aucune invasion de la Soul Society n'est à craindre. L'objectif qu'Aizen avait voulu atteindre ne pourrait plus se réaliser. Cependant, son véritable dessein est resté obscur jusqu'à la fin (1).
Le capitaine-général Yamamoto se plongeait dans de profondes réflexions, essayant de pénétrer l'esprit de l'ex-capitaine de la cinquième division. La découverte de l'existence de l'armée d'Aizen avait été due à l'obstination du capitaine Kurotsuchi et à sa curiosité malsaine. Les emplacements où elle avait été stationnée étaient insuffisamment défendus. Aizen avait-il sous-estimé la perspicacité et la puissance des treize armées ? Genryûsai Yamamoto a l'horrible impression que quelque chose d'essentiel lui échappe.
Il soupire et se lève de son bureau pour s'approcher des baies vitrées au travers desquelles il contemple la vue sur les toits ocres du Seireitei. En dépit des sacrifices récents et des nombreuses pertes à déplorer, la situation est restée la même qu'il y a deux mois. Ils leur fallait attendre le moment où Aizen serait prêt à utiliser le Hôgyokû et d'ici là, ils devaient tout mettre en œuvre pour contrecarrer ses actions à Karakura (2).
Le regard du capitaine-général se perd au loin. Il se remémore la dernière réunion des capitaines. Les patrouilles régulières sur terre avaient repris. Quelques promotions dans l'académie allaient être avancées afin de combler les effectifs dans les divisions. L'état de santé du vice-capitaine Shûhei Hisagi avait été communiqué à tous par le capitaine Unohana. Il était dans un état assimilable à un coma avancé. Elle avait réussi à purger son organisme des résidus spirituels empoisonnés qui avaient empêché la rétention de son reiatsu. Mais sa faiblesse était telle qu'il ne récupérait pas. Elle n'avait aucune idée du moment où il reprendrait connaissance, ni même s'il reprendrait connaissance. Shûhei avait subi une hémorragie spirituelle qui pouvait lui être fatale à tout moment.
Impassible. Impassible et indifférent. On aurait pu lui lire la rubrique nécrologique du journal des quartiers ouest du Rukongai que son visage n'aurait pas affiché une autre expression. Était-ce le même homme qui avait provoqué en plein jour un esclandre pour libérer Shûhei Hisagi des mains des femmes de l'association féminine des Shinigamis ? Était-ce le même homme qui l'avait informé de son intention de présenter Shûhei Hisagi comme son amant officiel ? Dans quelle mesure était-il possible de cacher ses sentiments lorsqu'on devait faire face à un tel drame pour la deuxième fois dans sa vie ?
Le regard du capitaine de la première division se trouble. Son poing serre avec force le pommeau noueux de sa canne de bois, au point que ses jointures blanchissent. Là n'était pas son rôle, là n'était pas sa place. Quelqu'un d'autre que lui devra venir en aide à Byakuya Kuchiki.
« Toc toc toc... ».
— Qu'y-a-t-il ?
— Le vice-capitaine Izuru Kira demande à vous voir, Byakuya-sama.
— À quel sujet ?
— Il dit que c'est personnel.
— Je n'ai pas de temps à lui accorder maintenant. Qu'il passe à la division demain. »
Face aux portes fermées du bureau privé du seigneur Kuchiki, le majordome fatigué baisse les épaules en signe de défaite. Puis il s'en retourne vers le hall d'entrée de la résidence où un jeune homme blond et mal à l'aise attend la réponse à sa requête.
« Je suis désolé, Kira-san, mais le seigneur Kuchiki est occupé et ne peut vous recevoir maintenant. Il vous propose de passer à son bureau de la sixième division demain.
— Mais c'est d'ordre privé, lui avez-vous dit ? Que lui arrive-t-il ? Pourquoi ne vient-il pas voir Hisagi-san à l'hôpital ?
— Je ne saurai vous le dire. Byakuya-sama n'agit pas différemment de ses habitudes.
— Et bien justement, c'est à n'y rien comprendre ! »
Kira retient les mots qui seraient déplacés à l'oreille d'un serviteur. Il devra attendre demain, et il se doute que la discrétion qu'il recherche sera impossible à trouver au sein des murs de la brigade. Mais il ne laissera pas tomber. Lui qui fut le témoin privilégié des dilemmes d'Hisagi-san sait combien la présence du seigneur Kuchiki lui est essentielle. Il a promis son aide à Abarai-kun qui veille sur le blessé au détriment de sa propre santé. Mais plus que tout, il est redevable au seigneur Kuchiki qui a apprécié chez lui une force que lui-même ne se connaissait pas.
Le bruit des pas claquant sur le plancher de bois s'est éloigné. De nouveau cerné par un silence vertigineux, Byakuya ne reprend pas tout de suite la lecture du document qu'il avait interrompue lorsque le majordome avait frappé à la porte. Izuru Kira ? Son regard se porte machinalement vers un cadre d'acajou accroché au mur gauche de la pièce. Lui et Shûhei. Et il ne ressent rien. Absolument rien. Rien qu'un froid glacial qui lui enserre le cœur. Shûhei va mourir et il n'a pas une larme, pas un geste, pas une émotion pour lui. Il croyait l'aimer avec passion. Il croyait que sans lui sa vie serait anéantie. Mais voilà. Il était sans lui et il continuait de vivre. Normalement. Sans problème. Qu'était-ce donc que ce qu'il avait pris pour de l'amour ? Un feu de paille ? Un caprice ? Haussant les épaules, Byakuya reprend sa lecture.
Le vice-capitaine de la troisième division parti, le fidèle valet retourne aux occupations qui forment depuis de nombreuses années sa routine quotidienne. Pourtant un étrange sentiment le perturbe, comme si cette tranquillité n'était plus familière. Le calme environnant est inhabituel. Absorbé dans l'inventaire des denrées alimentaires, Tsujirô relève bientôt la tête des placards et regarde vers la porte de l'office, s'attendant à y voir passer une tête aux épis ébouriffés et aux traits rendus mécontents par une futilité quelconque :
« Tsujirô, qu'est-ce-que c'est que ça ? » aurait demandé le jeune homme en lui tendant un élégant kimono de soie à la parure discrète. Et il aurait répondu, en s'armant de patience : « Le vêtement que vous porterez pour le dîner, Shûhei-sama.
— Mais, tu sais bien que je ne m'habille pas pour le dîner ! »...
L'absence de Shûhei se fait sentir auprès du vieux serviteur, d'autant plus que l'indifférence du capitaine à cet égard est troublante. Lorsque Tsujirô lui avait demandé des nouvelles du jeune lieutenant, c'est tout juste si le seigneur Kuchiki avait daigné le renseigner, comme si le sujet n'avait pas la moindre importance. Depuis, il se tient discrètement informé auprès de la quatrième division et il a appris l'état désespéré du vice-capitaine. Il n'aurait jamais cru qu'il en viendrait à regretter les frasques de celui-ci. Son caractère vif et animé manque à la maisonnée. Cette tornade d'émotions avait craquelé le vernis qui préservait l'immobilisme des lieux, et le cœur du vieil homme s'attriste du retour du masque souverain sur le visage figé de son seigneur et maître.
D'un pas où se mêlent élégance et fierté, le capitaine Byakuya Kuchiki, chef du clan Kuchiki, se dirige comme chaque matin vers la capitainerie de la sixième division. Les pans de son écharpe blanche, symbole de son rang dans la famille Kuchiki, retombent avec légèreté dans son dos. Le regard fixé au devant de lui, il ignore ceux qui le croisent. Les plus sensibles ont remarqué le retour de son aura altière, si différente du reiatsu d'une clarté subtile qui parfois l'avait accompagné ces derniers temps, avant la Grande Offensive.
Byakuya fronce les sourcils à peine a-t-il ouvert l'un des battants de la porte du bureau, en voyant que Renji est absent. Refermant le battant d'un claquement sec, il retourne sur ses pas. C'est ainsi depuis plusieurs jours. Son lieutenant déserte systématiquement son poste et ne fait plus que des apparitions épisodiques. Il pénètre vivement dans le secrétariat où officient les troisième et quatrième sièges :
« Faites chercher le lieutenant Abarai » commande-t-il au sous-lieutenant Iwanabari, « et je n'accepterai aucun prétexte d'empêchement cette fois-ci, ajoute-t-il d'une voix impérative.
— À vos ordre, Kuchiki taishô », répond le troisième siège.
Cette larme, l'avait-elle imaginée ? Que la réponse soit oui ou non ne changeait rien à la situation actuelle. Depuis leur retour de la mission sur Terre, tout était emprunt de morosité, au point que son caractère emporté bouillonnait constamment. D'une voix crispée, elle fait appeler un caporal du premier escadron et lui enjoint d'aller trouver le lieutenant Abarai à la quatrième division et de le ramener ici, par la force s'il le fallait.
« ...Bon, alors on se retrouve tous après pour fêter la victoire ? » fait Shûhei, tandis que les derniers lambeaux de son corps disparaissent petit à petit sous les yeux horrifiés de ses camarades, Izuru, Rukia et Renji.
Celui-ci se réveille en sursaut de son cauchemar. Il s'est endormi sur sa chaise, vaincu par la fatigue nocturne, et jette un regard anxieux vers la forme allongée à côté de lui. Un soulagement l'envahit : ce n'était qu'un rêve. Shûhei est toujours présent parmi eux, le souffle faible mais réel, et Renji s'accroche à ce mince espoir.
« Reviens, Hisagi-san. Tu me l'as dit toi-même. Que quelque soit l'endroit où ton âme s'égarerait, je serai ton guide. Qu'attends-tu, Hisagi-san ? Je suis là ».
Mais ces mots sonnent faux dans la bouche de Renji, parce qu'au fond de lui, il sait pourquoi il n'arrive pas à atteindre son ami. Il manque quelqu'un d'essentiel à son appel.
Fourbu, il se lève avant que l'amertume ne l'envahisse et fait quelques pas à travers la chambre d'hôpital, à la fois pour se dégourdir et pour éclaircir ses pensées. Si lui aussi se mettait à déprimer, qui resterait-il pour arracher Hisagi-san aux ténèbres qui l'emprisonnent ? Rukia a perdu son sourire, un sentiment de culpabilité la tourmente, que l'attitude de son frère renforce encore plus. Il espère que l'intervention de Kira auprès de ce dernier aura été fructueuse. Lui n'a rien pu faire. Il est paralysé par le regard désapprobateur de son capitaine qu'il ne comprend vraiment plus. Il ne peut plus y faire face, et va de moins en moins le rejoindre à la division où il n'accomplit que le minimum de sa charge en s'occupant de ses escadrons. C'était comme si ces deux derniers mois n'avaient pas existé et que leur rapprochement n'avait été qu'une fantaisie de la part de l'aristocrate. Cette pensée lui faisait mal.
Un coup est frappé à la porte. Elle s'ouvre sur un sous-officier de la division qui s'annonce :
« Caporal Goyô Satoshi, du premier escadron... Hum, continue-t-il après un léger raclement de gorge destiné à cacher son embarras, Abarai fukutaishô, votre présence est requise à la sixième division. J'ai reçu l'ordre d'utiliser la force si nécessaire. »
La colère ne manque pas d'envahir immédiatement Renji. Ainsi, la situation en est arrivée là. Il est rappelé manu-militari et ses sentiments n'entrent pas en ligne de compte. Il doit abandonner purement et simplement Hisagi-san pour un commandant qui n'a plus rien à faire de lui ! Et bien on allait voir ce qu'on allait voir...
Le caporal déglutit laborieusement et avance de quelques pas, faisant signe aux soldats de rester dans le couloir, peu assuré cependant d'avoir les moyens de maîtriser le lieutenant s'il fallait en arriver là.
« Abarai fukutaishô ?
— C'est bon, je vous suis » profère Renji d'une voix sourde, dans état de fureur contenue.
Chemin faisant, encadré par les soldats et précédant le caporal d'un pas rageur, Renji laisse la frustration de ces derniers jours l'envahir. Il est tellement fatigué. Il est tellement énervé par le comportement du capitaine Kuchiki ! Il repense à la passion incontrôlable de celui-ci pour Hisagi aux premiers jours des événements qui ont marqué leur relation amoureuse. Il repense au lien qui s'est formé ensuite entre lui et son capitaine. À son respect grandissant. Il repense au viol qu'il avait subi. Il repense à la décision du capitaine de privilégier son amour, lui montrant une voie qui l'avait amené à dépasser le ressentiment qu'il avait pour Hisagi... Et il aurait vécu en pure perte ces moments essentiels et cruciaux pour lui ?
C'est rempli de confusion et de tristesse que Renji pénètre avec grand fracas dans le bureau et stationne au centre de la pièce, sous le regard blasé de Byakuya. Les jambes écartées et les poings sur les hanches, Renji, sans s'embarrasser de formalités, attend cependant que son chef parle en premier.
« Abarai fukutaishô, je ne saurai tolérer plus longtemps tes constants manquements à la discipline et aux charges qui t'incombent. J'attends de toi désormais une présence effective et régulière à ton poste. Tes activités privées devront attendre la fin de la journée ou de ta mission.
— Mes activités privées ! reprend Renji, hurlant presque de stupeur, mais enfin vous savez bien que je...
— Je n'ai pas terminé, continue d'une voix dure le capitaine Kuchiki qui se lève et pose les deux mains sur le rebord de son bureau, je n'ai aucun besoin du constant rappel de l'état de santé du vice-capitaine de la neuvième division, ni de ta sollicitude. Les guerres font des victimes. Et il en est une parmi tant d'autres. Il a été mortellement blessé en accomplissant son devoir, c'est tout ce j'ai à savoir et cela me suffit. Aussi je te prierai de cesser toute allusion à lui devant moi.
— Cela vous suffit ? C'est tout ce qu'il y a ? » répète d'une voix blanche Renji. « Comment pouvez-vous dire cela ? Comment osez-vous dire cela ? C'est tout ce que représentait votre amour pour lui ? C'est pour cela que vous m'avez trahi ?
— Que racontes-tu ? Quand t'ai-je trahi ? Aurais-tu désiré que ce soit toi que je choisisse comme amant ? Il n'est pas trop tard, tu sais, dit Byakuya d'un ton légèrement sarcastique.
— Vraiment ? » s'écrie Renji, au comble de l'exaspération.
Ces yeux qui le fixent, chargés de mépris, si sombres qu'ils en sont presque noirs, cette bouche qui profère sans honte de telles paroles sacrilèges, il veut soudain les faire taire, il veut les faire mentir.
Renji se précipite et par dessus le bureau il empoigne les cheveux de son capitaine, lui incline violemment la tête, fuyant son regard, et referme ses lèvres sur les siennes. Sa langue abusive interdit à tout son d'en sortir. Byakuya s'est laissé faire, permettant même à Renji de caresser de sa main libre ses reins. Renji continue, certain que son capitaine ne lui permettra pas d'aller plus loin. Mais non, même s'il ne répond pas vraiment à ses provocations, il est remarquablement indifférent, semblable en tout point à son attitude détachée de ces derniers temps.
Qu'à cela ne tienne. La fureur de Renji devant cette mauvaise foi et cette persistance d'un comportement insensible ne connaît plus de borne. L'espace qui les sépare commence à être handicapant pour la suite des opérations. Renji rompt le baiser et d'un geste balaie la surface du bureau, envoyant à terre dossiers et pinceaux méticuleusement rangés un instant auparavant. Byakuya le regarde faire, la respiration un peu courte et se laisse installer sur le plan de travail ainsi libéré. Les magnifiques yeux grenat de Renji flamboient de colère, leur couleur est ainsi plus proche de la teinte rouge éclatante de ses cheveux, remarque Byakuya. Son lieutenant est vraiment beau, quand de lui émane cette vigueur animale. Pourquoi ne s'en est-il pas aperçu plus tôt ?
Renji a brutalement défait la veste de son kimono qui retombe en plis désordonnés sur ses hanches. Ses tatouages géométriques apparaissent sur son corps en sueur. Avec des gestes plus précautionneux, il fait ensuite glisser l'écharpe de soie blanche du cou de son capitaine, et entrouvre les pans du haori et du kimono pour lui dénuder le torse. À califourchon au dessus de lui, son regard est empli de défi. Il joue de ces doigts aux empreintes rugueuses avec les tendres mamelons qui se révèlent si sensibles. Il en profite, lapant de quelques coups de langue l'extrémité durcie, la pinçant sans pitié entre son pouce et son index, arrachant des cris plaintifs des lèvres entrouvertes du seigneur Kuchiki. Ses mains descendent alors vers l'intimité nobiliaire, et au creux du hakama dont il a dénoué la ceinture, il en empoigne le sexe et entreprend de lui donner vie.
Byakuya sursaute soudain, inexplicablement rendu mal à l'aise par ce contact :
« Arrête Renji !
— Pourquoi ? C'est ce que vous voulez, non ? N'importe qui fera l'affaire du moment que vous y trouvez du plaisir.
— Non, ce n'est pas vrai. Je te prie d'arrêter, demande Byakuya, d'une voix affaiblie qui lui est étrangère.
— Laissez-moi faire, voyons. Shûhei n'est pas le seul à être doué ».
Récompensant l'ardeur qu'il déploie pour ce faire, le pénis entre ses mains ne tarde pas à montrer les premiers signes de l'excitation.
« Voie de la destruction n°1... Shô ».
Le choc du coup prend Renji par surprise, et celui-ci, fortement repoussé, voit son équilibre s'écrouler. Il roule par terre, sa tête cogne violemment contre l'un des angles du bureau.
Byakuya se redresse, rajuste sa tenue. Il a agit instinctivement ou presque. Les mains de Renji sur lui, les sensations que celui-ci a fait naître dans son corps, n'ont pas été désagréables. Mais il restait un grand vide qui n'était pas comblé. La crinière rouge n'était pas celle qu'il voulait agripper. Dans une désolation grandissante, il avait attendu en vain une chaleur monter en son cœur répondre en écho au plaisir que prenait son corps. Il se secoue et descend du bureau, ayant l'impression de sortir d'un engourdissement qui l'avait privé de tous ses sens et duquel il venait d'être délivré par l'acte outrageux de Renji.
Partie 2 : L'éveil
Renji se relève avec peine, une plainte au bord des lèvres. Il ne sait plus trop où il en est. Il remarque alors le regard de Byakuya fixé sur lui, presque fragile et incertain. C'est un regard qu'il n'a jamais vu dans les yeux au fier éclat d'acier. Pâle comme un linge, la tempe bourdonnante, il va chercher refuge à l'angle de la pièce où il s'assoit sur le canapé, en se prenant la tête dans les mains.
Byakuya l'y rejoint, frôlant par mégarde sa jambe. Renji sursaute violemment et se recule. Envahi de regrets, il marmonne confusément des excuses pour sa conduite scandaleuse. Contre toute attente, il sent bientôt ses épaules restées nues être recouvertes du haori de son capitaine :
« Taishô ! » s'exclame Renji en se redressant et en le scrutant, dans l'ignorance de ses intentions.
Pour la première fois depuis leur retour de la Terre, Byakuya porte un véritable regard sur son premier lieutenant. Causées par l'inquiétude et le chagrin, les cernes de Renji lui apparaissent enfin.
« Je n'aurai jamais dû, moi moins que tout autre, insiste Renji.
— J'avais besoin d'un traitement de choc. Je te remercie, Renji. Toi seul était capable de franchir ce rempart derrière lequel je m'étais abrité.
— Moi seul ? s'étonne Renji, accueillant avec soulagement les confidences que Byakuya semble enfin prêt à lui faire.
— Oui, ton outrecuidance est telle qu'elle te permet de voir au delà des apparences. Lorsque j'ai vu Shûhei sans connaissance et pris conscience de son état, mon unique recours pour supporter cette douleur fut d'écarter de moi tout ce qui me liait à lui. Et puis... j'avais remarqué. Devant toi, Shûhei ne craignait pas de montrer les sentiments qui nous animait tous les deux. Devant toi et personne d'autre, Renji.
— Taishô, il ne faut pas perdre espoir. Shûhei est toujours en vie. Venez avec moi à la clinique. Venez le voir.
— Je ne puis.
— Mais enfin, pourquoi cela ? Expliquez-vous au moins !
— Je ne puis assister une fois encore à la lente agonie d'un être cher.
— … ».
Renji s'est figé, la bouche entrouverte et les yeux agrandis, car son esprit venait d'être frappé par la confession de cette profonde douleur. Puis il relâche son souffle et ferme les yeux. Il n'avait pas vu cette vérité, ou plutôt il n'avait pas voulu la voir, comme chacun autour du capitaine Kuchiki. Enveloppé de sa peine égoïste, il s'était fermé à tout ce qui n'était pas lui et Shûhei. Il avait oublié que seul ce dernier avait su éveiller Byakuya à un nouvel amour.
Devant cette constatation, il songe avec effroi à ce que représente pour le chef de clan l'éventualité de la perte de la personne qui a fait renaître en lui le désir de partager sa vie.
Rouvrant les yeux, Renji s'écrie avec toute la conviction dont il est capable :
« ...M-mais, c'est différent cette fois-ci. Shûhei n'est pas victime d'une maladie. Et il est fort, il peut survivre. Taishô, il a besoin de nous. Il a besoin de vous. Taishô ! ».
Le regard du capitaine Kuchiki n'est plus aussi impersonnel. Ses traits ne sont plus figés dans un masque d'indifférence glacée. Mais la solitude qu'il ressent et qui est désormais sa compagne est bien trop familière pour ne pas que le souvenir des jours de deuil ne menace de recouvrir toute chose de son voile sombre. Le soupir qu'il exhale est lourd du fardeau de son existence.
Renji est sûr d'une chose : son capitaine se protège d'une souffrance à venir trop grande à supporter.
« Taishô, considérez la situation objectivement. Vous n'êtes plus le même que lors de la mort de votre femme. Rukia est auprès de vous. Je suis là, vous pouvez compter sur moi, et même Kira s'inquiète pour vous : vous n'êtes plus seul et vous ne le serez pas, même si... si jamais... Hisagi-san venait à mourir. »
Intuitivement, Renji prononcent les mots qui répondent à l'angoisse dissimulée de son supérieur et éclairent le noir horizon qui se profile à nouveau dans sa vie. Désarmé, Byakuya hoche la tête en signe d'assentiment : il accompagnera Renji à l'hôpital pour rendre visite à Shûhei.
Sur la route qui mène à la quatrième division, le seigneur Kuchiki apprécie le babillage futile de Renji qui les empêche de revenir sur la scène compromettante ayant eu lieu plus tôt. Cependant, l'embarras de ses pensées le ramène à un sujet qui le préoccupe depuis tout à l'heure :
« Et toi, Renji, ne souffres-tu pas d'être seul ? demande-t-il abruptement.
— Moi ? s'étonne le rouquin. Vous en faites pas pour moi, taishô, j'aime trop de monde pour pouvoir être seul, rit-il, le ton léger, alors que son aura chaleureuse s'épanouissait autour de Byakuya. Mais un jour, je verrai apparaître devant moi la personne qui ne sera faite que pour moi. Et alors, je l'aimerai de tout mon cœur. »
La naïveté de ces paroles qui ressemblaient tellement à Renji amène furtivement une étincelle dans le regard éteint de Byakuya.
Plus tard, la conversation s'est tue. Sur les pavés brillants qu'une pluie matinale avait mouillés, les deux Shinigamis, le capitaine et son second, marchent silencieusement. Le dernier songe au dénouement qu'il espère de cette visite. Le premier cache une anxiété croissante en son sein et sent bientôt un grand froid l'envahir.
Ayant franchi le hall d'entrée de la quatrième division, ils parcourent à présent les longs corridors de l'hôpital. Çà et là, des chariots attendent le retour d'un aide-soignant. D'une porte entrouverte filtrent des conversations chuchotées. L'air est chargé d'effluves médicamenteuses. Au fur et à mesure, le calme s'installe. Shûhei a été placé dans une aile à l'écart de l'activité fébrile des soins d'urgence. Pas après pas, Byakuya se retranche en lui-même. Arrivé devant la chambre, il décide d'y pénétrer seul.
Il entre et avance lentement jusqu'au lit. Le soleil luit à présent. Ses rayons pénètrent dans la pièce. Leur chaleur le dérange. Il avise une chaise placée à l'ombre, dans un angle. Il s'y assoit. Il n'est pas à l'aise. Il a ôté son zanpakutô de sa ceinture et l'a posé en travers de ses cuisses. Une main agrippe le fourreau, l'autre est posée sur son genou. Au bout d'un moment, il relève la tête et regarde Shûhei, qui gît sous un drap de fin coton blanc. Il inspire, profondément. La main sur son genou vient recouvrir sa bouche. Et il la repose à nouveau. Il regarde Shûhei, qui gît sous un drap de fin coton blanc. Le temps passe... La pièce s'assombrit. Par la fenêtre, il voit un nuage cacher soudain le soleil. Il suit sa course un moment puis le nuage s'obscurcit. A l'intérieur, rien n'a changé. Il regarde Shûhei qui gît sous un drap de fin coton blanc. Soixante neuf... Ce nombre, il ne sais pas pourquoi il se l'est fait tatouer. Il ne lui a pas demandé. Le temps a manqué. Il inspire, profondément. L'émotion qu'il sent monter en lui, il la refuse. Sa gorge qui se serre, il la détend. Les larmes qui montent, il les assèche. Il regarde Shûhei, sous son fin coton de drap blanc, et se retrouve sans force, et sans volonté. Son souffle est suspendu au sien, dans l'attente d'une inspiration qui ne viendra peut-être plus. Cette seule pensée le fait vaciller. Il ne peut pas. Il se lève, la main toujours refermée sur le fourreau de son zanpakutô. Comment peut-il lutter ? Il veut sortir et ne plus revenir. Dans le couloir, il se retrouve face à Renji. Une main sur son coude lui communique sa chaleur, et d'un seul mouvement le voilà de nouveau près du lit, celui de Shûhei, qui gît, sous un drap de fin coton blanc. Aux côtés de Renji qui le retient toujours, il lui est impossible de détacher ses yeux du visage de Shûhei. Il ne peut qu'y remarquer une absence d'expression difficilement supportable. Tout ce qu'il voudrait, c'est qu'il ouvre les paupières. Voir son regard troublé, fâché ou exaspéré. Voir son regard confus, incertain, perdu. Voir son regard brillant de convoitise, d'excitation, de jouissance. Se refléter, lui, dans les pupilles noires. Tout ce qu'il voudrait, c'est qu'il ouvre les yeux... Il se détache de Renji et tend le bras pour caresser ce visage. Si froid, le visage. Si pâle, la joue. Immobiles, les paupières. Le souffle, imperceptible. Il inspire, profondément, et regarde Shûhei, qui gît sous le drap de fin coton blanc. L'émotion qui monte en lui, c'est l'amour qu'il lui porte. Sa gorge qui se serre, c'est sa peur de le perdre. Les larmes qui lui viennent aux yeux, ce sont sa tristesse et son désespoir. Il n'a plus envie que d'une chose : tenir contre lui Shûhei, et lui communiquer sa présence, comme il l'a déjà fait tant de fois.
Délicatement, Byakuya s'est allongé par dessus le drap de fin coton blanc. Il s'est mis de profil, et a recouvert de sa main la poitrine de Shûhei. Son front frôle sa joue. Byakuya soupire. Il sent, faibles et distants, les battements de son cœur. Ils glissent entre ses doigts et rien ne semble pouvoir les retenir.
Renji s'est placé de l'autre côté. Assis, il pose sa main sur celle de Byakuya. Leurs regards se croisent, un instant. Le temps passe...
Environné de ténèbres, un garçonnet apeuré court désespérément en appelant à l'aide. Il court vers une brume qui diffuse une faible lueur. Il court vers ce halo qui ne cesse de s'éloigner de lui, il court à perdre haleine. À ses oreilles, une voix grinçante lui murmure des encouragements. Elle lui est familière mais elle se fait de plus en plus faible. Il a peur, vraiment peur. Il doit atteindre cette lumière avant qu'il ne soit trop tard.
« Lance-moi » murmure la voix métallique.
La voix n'est plus. À la place, il y a une mince chaîne dans ses mains. De toutes ses forces il la fait tournoyer au dessus de lui et la projette au loin. Elle se tend, une pression énorme lui fait presque lâcher l'extrémité qu'il tient encore.
« Ne lâche pas, commande à l'autre bout une voix grave aux tonalités guerrières, une voix qu'il n'a jamais entendue mais qui le rassure.
— Tu peux compter sur notre force, nous allons t'aider » assure de même un ensemble de deux voix, l'une sifflante et l'autre grondante.
Sa peur s'amenuise, et il resserre l'emprise qu'il possède sur la chaîne. Ses maillons en paraissent plus épais, elle est parcourue d'un flux dont il s'abreuve avec soif.
Lentement, le coin de l'univers dans lequel il est enfermé prend forme. La lumière est présente maintenant sur toute la longueur de la chaîne. Il en connaît le nom désormais : Kazeshini.
Shûhei s'éveille.
D'abord ténue puis de plus en plus affirmée, la présence spirituelle de Shûhei s'est révélée à Byakuya et Renji, dont les mains n'ont pas quitté la poitrine depuis plusieurs heures, caressant de leur reiatsu l'énergie à peine perceptible du jeune homme. Cet affleurement soudain était cependant bien prêt de sombrer. La main de Renji se crispe sur celle de Byakuya. Leurs regards se croisent à nouveau, les iris argentés se fixent sur les pupilles grenat. Byakuya admoneste silencieusement Renji. Il a senti l'émergence du lien spirituel de Shûhei, il ne va plus le lâcher. Il se redresse et s'assoit à son tour au bord du lit. Renji reprend confiance et se laisse guider.
C'est une fragile balance dont Byakuya maintient l'équilibre. Oscillante, elle se stabilise peu à peu jusqu'à ce qu'enfin, Shûhei s'éveille.
Dans la chambre où les murs blancs sont inondés des éclats dorés du couchant, Shûhei ouvre les yeux. Des mains chaudes pèsent sur sa poitrine. Les mains de Renji et de Byakuya, tous deux tournés vers lui. Il voit les yeux de Renji se remplir de larmes. Il sent la paume chaude de Byakuya sur sa joue. Shûhei sourit.
« Je vous ai retrouvés » voudrait-il leur dire, mais il n'a pas plus de force qu'un bébé.
« Tu nous as fait une belle peur, tu sais ! » murmure Renji d'une voix tremblante en regardant Byakuya.
Mais celui-ci, tout entier pris dans la magie de l'instant, ne semble plus conscient de sa présence. Shûhei a toute son attention.
Lentement, Renji ôte la main qui recouvrait celle de Byakuya et se lève dans l'intention de partir discrètement. À l'instant de franchir le pas de la porte, il se retourne pour se réjouir une dernière fois de la vue de son ami revenu à la vie. Juste à temps pour saisir l'imperceptible inclination de la tête de Byakuya, dont le menton légèrement de profil s'est tourné vers lui. Il sourit en retour et sort, pour laisser les deux amants à ce moment de bonheur qui n'appartient qu'à eux.
Hélas, cet instant sera fugitif car bientôt, le capitaine Unohana, avertie par Renji, va les trouver. Son entrée dans la pièce ne fera pourtant pas réagir Byakuya, toujours penché vers Shûhei. Assis sur le lit, il ne se lève pas pour la saluer et ne quitte pas Shûhei des yeux, une main sur son torse et l'autre sur sa joue. Surprise par cette attitude correspondant si peu au fier maintien de l'aristocrate, Retsu Unohana mesure la peine profonde et le soulagement qu'il s'autorisait à exprimer ainsi devant elle. Elle procède à un examen rapide et superficiel de Shûhei, prenant note de son teint, de sa température, du rythme de sa respiration, du flux régulier de son reiatsu convenablement retenu. Shûhei était sauvé et les analyses plus précises et les médications attendraient encore un peu. Reconnaissant elle aussi que sa présence était indésirable, elle ressort aussi silencieusement qu'elle était entrée.
Restés seuls, Byakuya clôt d'un doigt les lèvres de Shûhei qui s'agitait de ne rien pouvoir dire :
« Les mots ne sont pas utiles » dit-il d'une voix enrouée.
Si un son de plus franchissait ses lèvres, ce serait celui des sanglots qui martèlent sa poitrine. Il respire profondément et vient poser son front contre celui de Shûhei, alors qu'un filet de larmes glisse de sa joue sur celle de son aimé. La main toujours sur son cœur dont il ne veut pas manquer les battements réguliers, il semble décidé à ne plus le lâcher.
Shûhei ne sait pas vraiment ce qui lui est arrivé. Ses souvenirs sont flous. Il reconnaît simplement une chambre d'hôpital, et peut sentir les reliquats d'un chagrin sans nom dans le comportement de son amant. Il a été bien près de disparaître. La chaleur de Byakuya se diffuse au travers du drap sur lequel il s'est finalement allongé, en le chevauchant légèrement. Le poids de sa main sur sa poitrine, son souffle dans sa nuque. Oui, les mots sont inutiles. Lentement, vaincu par une fatigue contre laquelle il ne peut lutter, il laisse ses paupières alourdies se fermer doucement.
(1) : suite à la remarque de ma bêta ("Je croyais que l'armée d'Aizen était une diversion"), voici les précisions suivantes concernant la phrase : "Son véritable dessein est resté obscur jusqu'à la fin."
Je conçois qu'il soit difficile de s'y retrouver. Mais si mon cerveau n'a pas trop embrouillé le scénario, voici ce que chacun devrait comprendre :
- Les Shinigamis, ignorants de ce que Aizen trafique vraiment, pensent que son armée est un moyen de diversion qui aurait servi lors de l'attaque de Karakura, en envahissant la Soul Society.
- Aizen de son côté, voyant que son armée est découverte plus tôt qu'il ne croyait, change rapidement ses plans. La diversion en question se fera par un autre moyen (voir chapitre 19 et aussi l'indice laissé au chapitre 14).
- Le shôtaishô, et quelques capitaines dont Byakuya fait partie, pense qu'il y a anguille sous roche car la défense de l'armée était insuffisante.
Je suis restée volontairement imprécise, pour me laisser une ouverture en cas de suite (Les amours de Renji par exemple, dans le cadre de l'univers d'AI). J'ai effectivement prévu un autre moyen pour faire diversion et une raison différente justifiant cette diversion autre que l'attaque de Karakura. Mais tel que, il est possible de rejoindre l'histoire de Bleach, et d'imaginer que l'autre moyen de diversion est la participation très involontaire d'une certaine personne. Ceux qui sont suffisamment avancés dans le manga ou dans l'animé comprendront ce que je veux dire (tomes 26 et 27, épisodes 233 et 234 etc...).
(2) : Rappel : Ne lisez pas la note ci-dessous si vous n'avez pas lu le tome 25 (épisode 223) de Bleach, édition française (Glénat).
(2) : la fabrication de la clé vers le palais du roi, et le sacrifice de cent milliers d'âmes à Karakura pour le faire.
