21.
Apprentissage
Depuis combien de temps s'était-il endormi ? Assez pour remarquer avec étonnement que la nuit était tombée.
Quelques gouttes de sueur roulaient sur ses tempes, et en se redressant, Naru fut saisi d'un vertige qui le contraint à se soutenir aux accoudoirs du fauteuil où il s'était assoupi, pour ne pas tomber tête en avant.
– Comment vous sentez-vous ?
– Scott ?
Sans répondre, le vieil homme l'aida à se remettre contre le dossier, et lui mit une tasse de thé entre les mains.
– Vous semblez fiévreux… » marmonna-t-il.
– Peut-être. Où sont Mai et Emily ?
– Comme vous dormiez profondément, elles ont préféré ne pas s'attarder au salon, et sont maintenant dans la bibliothèque.
– Et comment se passe l'entraînement ?
– Emily est une énigme vous savez… difficile de savoir ce qu'elle pense dans ces moments-là.
– Je sais.
– Cette jeune personne, c'est votre fiancée ?
La question le prit de court, et faillit lui faire recracher une gorgée de thé.
– Disons que… ce genre de projet n'est pas envisagé…
– Mais il le sera un jour, non ?
Scott le fixait, l'œil brillant, avec un sourire si tendre et enthousiaste que Naru n'osa pas le contredire.
– Peut-être… nous faisons les choses à notre rythme.
– C'est bien ! C'est ce qu'il faut ! Avant, tout allait toujours trop vite. On flirtait un peu, on se fiançait et on se mariait tout de suite après, et on avait des enfants… vous les jeunes, vous avez cette chance de pouvoir aller à votre rythme.
– C'est vrai…
Le geste lent et les jambes un peu flageolantes, le vieux majordome lança un regard circulaire au salon, comme pour s'assurer que tout y était bien en ordre, avant de s'affaler lourdement sur le fauteuil où s'installait d'habitude Emily, l'air épuisé. Il avait pris de l'âge…
– La vie de couple vous fera du bien, vous qui avez toujours vécu en solitaire… et cette fille… c'est quelque chose !
– Tu trouves ?
– Elle est très jolie. Avec ça elle a une sacrée personnalité ! Vous ne risquez pas de vous ennuyer avec elle ! Elle sait ce qu'elle veut, c'est bien, et elle est très attachée à vous. Vous auriez dû la voir lorsque vous étiez inconscient à l'hôpital… il y avait de quoi vous fendre le cœur…
– Je sais…
– Bref ! Prenez votre temps ! Mais faites vous violence pour prendre soin d'elle aussi bien qu'elle prend soin de vous.
Comme un père qui prodigue un conseil à son fils, Scott le regardait avec ce mélange de tendresse et d'autorité de ceux qui en ont déjà bien vu, et lentement, Naru hocha la tête, en signe d'assentiment.
– C'est promis. » Murmura-t-il.
– Encore. » Maugréa Emily.
– Comment ça encore ?!
– Fais-le encore une fois.
– J'ai compté, ça fait exactement vingt-trois fois. Qu'est-ce qu'une vingt-quatrième m'apporterait, franchement ?
– Fais-le.
– Si ça ne fonctionne pas, je vous préviens, je pars d'ici !
– C'est ça !
Pour la vingt-quatrième fois, je me concentrai donc sur la cuillère que je tenais entre mes mains, et projetai mon esprit sur le galbe argenté pour le faire plier.
– Respire ! » cria la vieille médium en voyant que mon teint virait au rouge.
– Je vous avais dit que ça ne marcherait pas…
– Concentre-toi.
Mon image déformée par la surface polie de l'objet resta cependant inerte. Et l'autre qui ne me quittait pas des yeux… Je n'en pouvais plus. Les secondes défilèrent, et malgré mes efforts intenses pour plier la cuillère, rien ne se produisit.
– Tu peux arrêter », dit la vieille femme. « Nous en avons assez fait pour aujourd'hui. »
– C'est bon ? Vous ne voulez pas que j'essaie encore ? On ne sait jamais ? » rétorquai-je avec un rictus ironique.
– Certaines aptitudes psychiques mettent du temps à se manifester. Les prochains essais seront peut-être plus concluants.
– Eugène pouvait plier les cuillères ?
– Non.
– Alors pourquoi est-ce que moi j'y arriverais ?
– Parce que tu n'es pas Eugène.
Qui j'étais vraiment ? Je commençais à en douter, et aucun des exercices proposés par Emily ne m'avait permis de mieux cerner mes dons. Je demeurai ainsi perplexe, presque effrayée par ces aptitudes qui m'échappaient toujours davantage.
– J'aurais aimé vérifier quelque chose », reprit Emily, « mais tu dois être fatiguée. »
Mes mains tremblaient, en effet, et je devais m'appuyer contre le rebord d'une table pour ne pas m'effondrer. En l'espace de quelques heures, Emily m'avait demandé de m'exercer sur divers objets, et de lui dire les impressions qu'ils pouvaient me communiquer par le touché. Parfois, des sensations ou des images m'étaient venues, parfois non, et jamais la vieille femme ne m'avait confortée dans mes visions. Ma concentration et mon énergie épuisées par les longues heures passées en compagnie de la médium, je soupirai lentement, et me demandai si j'aurais la force de rentrer chez moi… Tant pis du reste pour notre rendez-vous au commissariat… il faudrait le remettre au lendemain.
– Suis-moi », lança la vieille femme en prenant la direction du salon. « Nous en avons terminé pour aujourd'hui. »
En esquissant un pas pour la suivre, je sentis tout à coup la tête me tourner et mes genoux dangereusement fléchir, avant de heurter brusquement le sol.
– Tout va bien ?
– Ça va… » haletai-je. « Juste un léger vertige… ça va passer… »
Les paupières lourdes et le visage en sueur, j'entendis les pas d'Emily s'éloigner tandis que le nom de Scott résonnait dans la maison. Les pas revinrent alors, redoublés par ceux du majordome, et je sentis deux mains me soulever fermement et m'entraîner vers le salon où régnait une lumière tamisée, et la chaleur rassurante d'un feu de cheminée.
– Que s'est-il passé ? » retentit la voix de Naru.
– Rien. Elle a dépensé un peu trop d'énergie voilà tout.
– Tu as recommencé !
– Quoi ?!
– La même chose que tu faisais avec Gene. Le faire travailler jusqu'à l'épuisement !
– Il n'y a qu'à ce prix là qu'on peut s'améliorer.
– Ce n'est pas ça qui l'a sauvé…
Sa voix était montée d'un cran, et je vis qu'il avait serré les poings pour faire face à sa grand-mère avec une rage difficilement contenue.
– Naru…
– Viens Mai. On s'en va ! Vous pouvez nous ramener Scott ?
– Mais… certainement…
De nouveau, les bras du majordome me soutinrent jusqu'au vestibule, où il m'aida à enfiler ma veste et mes chaussures, avant de me guider jusqu'à la voiture. Toujours aussi furieux, Naru s'assit à mes côtés en fulminant.
– Pekham », dit-il. « Nous rentrons chez Mai. »
– Vous ne préférez pas que je vous dépose chez vous ?
– Je préfère rester là-bas pour l'instant.
– Comme il vous plaira.
Je le laissai marmonner dans sa barbe, et finit par m'assoupir, avant de sentir que l'on me secouait légèrement par le bras. Nous étions arrivés.
– Ça va aller ? » demanda Naru, l'œil anxieux.
– Ça va aller…
Encore une fois, Scott m'aida à monter les escalier, à retirer mon manteau, et à m'étendre sur le clic-clac. Je le laissai faire avec une sorte de désinvolture, sous le regard inquiet de Naru, et m'endormis sans même pouvoir le remercier, la tête pleine à craquer et les membres moulus par une journée qui semblait m'avoir totalement échappé.
– Vous voulez que je vous fasse quelque chose à manger ? Vous n'allez tout de même pas vous coucher le ventre vide…
– Ça devrait aller. Au pire je commanderais quelque chose. Merci pour tout Scott.
– Oliver… je sais qu'Emily a fait beaucoup de mal… » marmonna soudain le vieil homme, les yeux rivés au sol, « mais vous devriez vous montrer moins dur avec elle. »
– Parce qu'elle, elle a daigné se montrer moins dure avec Eugène ? Combien de fois je l'ai vu sangloter à ses pieds, à bout de forces et terrifié, tout ça parce qu'elle n'en était jamais satisfaite ? Combien de fois cette vieille folle l'a-t-elle insulté ? Humilié ? Même après sa mort elle a continué à en dire du mal…
– Je sais bien… je sais bien…
– Me montrer moins dur envers elle… vous m'en demandez trop…
– C'est juste que… elle n'osera jamais vous l'avouer, mais la mort de votre frère l'a beaucoup affectée elle aussi.
– Forcément, ça lui faisait un apprenti en moins.
– Elle était attachée à lui. Elle l'est à vous aussi.
– Je ne peux pas faire le pas à sa place.
– Et c'est bien là quelque chose que vous partagez avec elle.
En souriant tristement, et sans ajouter un mot, le vieux majordome enfila sa veste avant de poser une main hésitante sur son épaule.
– Prenez soin de vous Oliver.
– Vous aussi…
Mai ne se réveilla pas de la soirée, et ne réagit pas lorsqu'il caressa sa joue du bout des doigts, ou lorsqu'il secoua doucement son bras pour l'inviter à manger. Son visage défait et ses traits portaient les marques d'un épuisement intense que Naru ne put s'expliquer autrement que par les méthodes d'Emily. Le cœur serré et les membres engourdis de fatigue, il enfila le pyjama que Lin lui avait apporté la veille et s'étendit contre la jeune femme. Le sommeil l'emporta en quelques minutes.
Cet endroit, je l'avais déjà vu. Le hall était alors moins lumineux, et le jour plus clair.
Je connaissais ces larges escaliers et ces rampes aux sculptures crénelées, ces portes à battants, alors presque neuves, effilochées par le temps et l'humidité dans mes souvenirs.
Il y avait des visages tout autour de moi, des traits inconnus et anciens, comme ceux que l'on retrouve, fanés, au détour d'un vieil album et soudain, ce faciès familier et qui fit battre mon cœur.
– Bonjour Léonore », murmura-t-il en effleurant ma main de ses lèvres, le regard levé vers le miens.
– Bonjour William.
– William Simons », lança un homme aux yeux émeraude et aux cheveux de jais, à l'adresse d'inconnus accumulés comme des bœufs dans le vestibule. « Notre nouveau précepteur et professeur de musique. »
– Ce doit être un honneur pour vous de servir la famille Usher.
– En effet.
– La petite Lucy doit beaucoup apprécier vos leçons.
– Elle s'exerce avec dévouement.
– Et votre maître en la matière ?…
Pour une raison que j'ignorais, mes yeux s'embuèrent et ma main effleura le bois d'une console tandis que tout mon corps semblait s'y affaisser.
– Léonore ?
– Je vais bien.
Ma voix était sèche, cassante, et possédait pourtant des sonorités cristallines et teintées de clarté ce n'était pas la mienne.
– Le dîner sera bientôt servi », poursuivit l'homme. Celui qui avait présenté William au reste de l'assemblée. « Tu veux te reposer avant ? »
– Je vais bien.
Pourquoi n'y avait-il que lui à mes yeux ? Et pourquoi ne semblait-il pas me voir ? Cet homme dont je connaissais pourtant à peine le visage.
« Garde ton calme. »
Mes mains tressaillirent soudain, et je sentis ma paume se presser contre ma poitrine.
– Je monte me reposer », m'entendis-je souffler avant de monter précipitamment les marches et de me réfugier dans la bibliothèque, où reposait un magnifique piano, et des dizaines d'ouvrages qu'il me semblait connaître par cœur.
« Mai. »
Mai ?
« Garde ton calme et écoute-moi. »
– Qui êtes-vous ? Qui est Mai ?
Un éclair soudain, dans ma tête et mon esprit, la sensation d'y voir plus clair, tandis que le corps de Léonore Usher s'abandonnait lentement dans les bras d'un large fauteuil. Le manoir de Gravesend, Simons…
« Mai ? »
« Emily ? »
« Tu as retrouvé tes esprits ? »
« Emily, que se passe-t-il ? Qu'est-ce que je fais là ? »
« Tu es en train de faire un rêve lucide. C'est généralement ce qu'il se produit lorsque tu exerces consciemment tes dons pendant quelques heures. L'épuisement devrait te permettre de rester encore endormie un moment. Maintenant écoute-moi. Si ton esprit s'est, comme je le pense, connecté avec celui de Léonore Usher, tu devrais réussir à comprendre ce qu'il s'est passé, ou du moins les événements qui ont conduit à sa mort. Il a dû se produire quelque chose de crucial ce soir-là. »
« Alors qu'est-ce que je suis censée faire ? »
« Comment te sens-tu en ce moment ? »
« J'ai l'impression de sentir… deux moi. L'une que je connais, que je suis, mais qui ne se raccorde pas à mon corps. C'est comme si une autre volonté coexistait avec la mienne et agissait à ma place. »
« Alors suis-la, obéis à tous ses mouvements et contente-toi d'observer. N'essaie ni de prendre l'ascendant sur elle, ni de le perdre, sinon ton esprit risque de se consumer. Tu dois bien maintenir l'équilibre jusqu'à la fin du rêve. »
« Et qu'est-ce que je dois faire si je n'y arrive pas ? »
« Je suis là, je t'aiderais en cas de besoin. Dans le pire des cas, tu te réveilleras. »
« D'accord. »
Comme s'ils avaient reçu l'accord d'Emily, les yeux de Léonore s'ouvrirent soudain, et demeurèrent dans le vague quelques instants, jusqu'à ce qu'une clochette résonne à l'étage inférieur et indique que le dîner était servi. Comme un automate, la jeune femme se redressa et parcourut d'un pas léger la distance qui la séparait de la salle à manger.
Onze convives étaient présents. William, l'homme aux cheveux noirs, une fillette aux boucles rousses, étriquée dans une robe blanche qui dévoilait son corset trop serré, un vieillard barbu, dont les rouflaquettes mangeaient la moitié du visage, accompagné d'une femme au visage fané et inexpressif. En face d'eux se tenaient deux hommes jeunes. L'un, très élégant, ne semblait avoir d'yeux que pour une autre femme, qui se tenait discrètement à l'autre bout de la pièce, les yeux baissés, et les doigts serrés sur les plis d'un mouchoir en dentelle l'autre, plus austère, et dont les manches usées laissaient deviner le train de vie plus modeste, portait un regard réprobateur à tout ce qu'il semblait voir, et dévorait chaque silhouette féminine d'un œil à la fois avide et terne, allié à ses mains tremblantes. Riant sous cape, et se chuchotant quelques messes basses, le duo semblait commenter la soirée avec un amusement teinté d'aigreur qui m'inspira assez de dégoût pour m'en éloigner, et reporter mon regard sur la femme du fond. Elle ne devait pas avoir trente ans, mais portait dans ses traits l'ombre d'une vie déjà bien entamée, la fatigue d'un mari absent trop souvent, certainement négligeant à son égard, et d'une vertu trop bien gardée. Ses pupilles, parfois, traversaient la pièce et se fichaient langoureusement sur le jeune homme qui la regardait tantôt, avec ce mélange de tendresse et de regrets, cette amertume de ceux qui ne font que rêver leurs actes, et passent ensuite toute leur vie à les regretter.
Des autres convives, je ne retins pas grand-chose. L'un d'eux faisait apparemment partie de la chambre des Lords, et vantait la politique nationale comme si elle ne résultait que de son propre fait, l'autre était un philanthrope affilié à quelques actions caritatives destinées à aider les ouvriers sans abris – ou plutôt à les éloigner du centre-ville pour les entasser ailleurs –, il y avait, enfin un artiste, accompagné de sa maîtresse, une cocotte qui riait plus qu'elle ne respirait.
Le repas s'ouvrit sur diverses conversations auxquelles je ne prêtai pas vraiment garde, et qui finirent par m'ennuyer. William était en face de moi, nos yeux se rencontraient parfois… L'homme aux cheveux noirs s'appelait David. Je compris rapidement que nous étions unis par le sang. Il se mouvait avec un mélange de grâce et d'autorité, ne laissant aucun doute sur le fait qu'il était à la tête de la famille, menant à la fois les discussions, le déroulement du repas, ainsi que les allés et venues des domestiques qui fourmillaient autour de nous.
Le parlementaire me complimenta sur ma toilette nous parlâmes quelques minutes de la pluie et du beau temps, avant de nous désintéresser l'un de l'autre.
La petite fille – ma nièce – s'appelait Lucy. William lui faisait office de précepteur. Quant à ma belle-sœur, il s'agissait de la femme aux yeux tristes qui fixait tantôt l'un de nos jeunes invités – un prénommé Laurens, récemment diplômé de l'école de droit. Ils étaient côte-à-côte, et conversaient avec une retenue touchante. L'ami de Laurens, un certain Vincent, avocat de son état, demeurait quant à lui silencieux je n'aimais pas le regard qu'il me portait.
Alors que les conversations allaient bon train, David, fit résonner son couvert sur un verre en cristal, et attendit que le silence se fasse avant de se lever pour parcourir des yeux l'assemblée.
– Merci à tous d'avoir répondu à mon invitation », dit-il. « Si je vous ai réunis ce soir, dans cette demeure ancestrale qui est la nôtre, c'est – bien sûr pour le plaisir de tous vous revoir – mais aussi pour vous annoncer une grande nouvelle. » Reportant les yeux sur moi, il m'offrit sa main et m'invita à me lever. « Cette soirée célèbre les fiançailles de ma sœur, Léonore, avec notre brillant associé, et ami de toujours, Vincent Jacobin. »
Jacobin.
Ce nom faillit me faire perdre mes moyens, ainsi que la connexion que j'entretenais avec Léonore. Mon corps tout entier tressaillit, et je ne crois pas que ce ne soit que le fait de la surprise Léonore ne voulait pas de ce mariage.
Le prénommé Vincent s'était levé à son tour, et me baisa les doigts avec une langueur absurde, qui ne dissimulait que trop mal son avidité rustre. Je souris poliment et levai un regard contenu vers l'assemblée qui applaudit joyeusement, et entama le long défilé des félicitations, à l'exception de William qui prétexta une « affaire urgente » pour quitter la pièce.
Il ne revint pas au dessert, et je n'osai pas quitter la table, de peur d'éveiller les soupçons, en particulier ceux de Vincent, dont les yeux ne me quittaient plus. Lorsque le repas fut terminé, et que nous fûmes invités à rejoindre la salle de séjour, je calmai ses ardeurs en lui dérobant un baiser, avant de m'éclipser à l'étage, où nous avions installé William.
Je le trouvai dans sa chambre, assis dans l'obscurité, et allumai une chandelle pour dissiper la pénombre dans laquelle il s'était réfugié.
« William ?… »
Son regard m'apparut, lourd de reproches.
– Pourquoi ? » murmura-t-il.
– Crois-tu que j'ai le choix ?
– On a toujours le choix.
– Pas dans ce monde, pas dans cette famille.
– C'est absurde…
– Tu ne peux pas comprendre…
Je l'avais tout de suite trouvé différent. Avec son beau visage, il possédait quelque chose d'innocent et lumineux, qui sut dissiper les ténèbres où nous nous étions reclus. Quand il souriait, tout ce qui l'entourait semblait s'éclaircir et briller sous un jour nouveau peut-être était-ce à cause de cela, ce pouvoir mystérieux qui n'appartenait qu'à lui, qu'à son contact, il m'avait semblé redécouvrir le monde. Et pourtant, je ne l'avais jamais vu aussi triste que ce soir-là.
– Je vais partir », souffla-t-il. « Quitter ce pays. »
Mon cœur rata un battement, je portai la main à ma poitrine.
– Comment ça ?
– Tu m'as bien compris.
– Où iras-tu ?
– Ma mère était française… je pourrais sans doute trouver quelque chose à Paris. Les familles nobles ou bourgeoises, ce n'est pas ce qui manque là-bas.
– William…
Ma vie sans lui, je ne parvenais pas à l'imaginer. Cette maison sans la lumière de ses yeux, la tristesse des jours sans le chant du piano qui s'activait sous ses doigts, moi revenue à ma solitude… je ne pouvais pas.
– Reste… » suppliai-je. « Je t'en prie. »
– Tu vas te marier.
– La famille réclame un descendant. Le fils Jacobin a été choisi pour cela… je n'ai pas le choix. Mais… » Ma voix s'étouffa. « Reste… »
Il y eut un battement de cil, l'écho de son cœur contre le mien, quelque chose de vif, ses lèvres contre les miennes et mes doigts contre sa nuque. La chandelle s'était éteinte, et seules la lune et l'obscurité furent témoins de ce baiser dont nous avions tant rêvé. Ses lèvres avaient un goût suave, et ses cheveux dégageaient cette même fragrance que la terre après la pluie. Nous nous étreignîmes longtemps, assez pour savoir que nous ne pouvions désormais plus échapper l'un à l'autre… que c'était trop tard, et que quoi que nous fassions, nos destins seraient fatalement liés.
« Ainsi soit-il… » l'entendis-je murmurer, tandis que ma conscience s'éloignait lentement, mue par quelque pudeur effrayée que je ne m'expliquai pas. Peut-être le fait de savoir ce qu'ils allaient tous les deux devenir…
Quelque chose comme le jour avait commencé à poindre lorsque j'ouvris les yeux, et découvris le visage de Naru, assoupi à mes côtés. J'avais toujours cette impression de catastrophe imminente, de voir se dérouler sous mes yeux un bonheur illusoire, et qui ne durerait que trop peu, et mis quelques minutes à retrouver mes esprits. La sensation de mon corps me fit du bien, et je me rappelai en soupirant des épais tissus de la jupe et du corset de Léonore qui m'avaient sans doute autant gênée qu'elle. Ses membres étaient cependant emprunts d'une légèreté troublante, affable, et je n'avais pu passer à côté de la finesse de sa taille, l'étroitesse de ses hanches et de sa poitrine qui, malgré sa taille moyenne, lui donnaient des airs de petite fille. Quant à William… il était exactement comme je l'imaginais, si présent à mon esprit que j'en étais tombée amoureuse en même temps que Léonore, et avais failli me perdre dans ce long baiser qui les avait unis. Rien de tout ce que j'avais vu, écouté et senti ne m'avait surprise, et à part l'apparition de ce Vincent Jacobin, tous les détails, jusqu'à la lumière tamisée des bougies et le chuintement des couverts sur la porcelaine m'avaient semblé familier, comme si, plus que découvrir, je n'avais fait que me souvenir…
« Ainsi soit-il »… Léonore savait-elle ce qui l'attendait ? Que venait faire là cette histoire de descendant ? Et Jacobin. Encore. Un jeune et modeste avocat, assoiffé de pouvoir et de conquêtes, si je devais en croire cette étrange flamme dans ses yeux.
Un avocat…
Le récit qu'Henry Kind nous avait livré, des semaines plus tôt me revint soudain. Le cabinet qui s'était occupé de la succession de William portait le même nom. Ce n'était pas un hasard. Un désir de vengeance, transmis de génération en génération ? Car s'il y avait bien une chose dont j'étais sûre, c'est que si Léonore avait bien eu un enfant, ce ne pouvait être avec nul autre que William.
Alors que j'étais plongée dans mes réflexion, je sentis Naru s'agiter, et le vis ouvrir les yeux.
– Reposée ?
– Plus ou moins.
– Tant mieux alors.
Le teint pâle et les cheveux en bataille, il s'assit et soupira longuement avant de reporter les yeux sur moi.
– Je suis désolé pour hier », dit-il. « Tu ne reverras plus Emily désormais, c'est promis. »
– Naru… je crois que tu te trompes au sujet de ta grand-mère…
– Pardon ?
– Emily savait ce qu'elle faisait. Hier, je n'ai pas compris la valeur des exercices auxquels elle me soumettait mais… il s'est passé quelque chose cette nuit. J'ai rêvé de Léonore avec une précision troublante. J'ai revécu un pan de son existence, et c'est Emily qui m'a guidée, à la manière dont le faisait Gene, pour que je ne perde pas pied, et garde le contrôle du rêve.
– Qu'est-ce que tu racontes ?
– Emily sait que j'exerce principalement mes dons par le sommeil et le rêve, donc elle s'est arrangée pour m'épuiser, certainement dans l'espoir que mon pouvoir se manifeste dans la nuit. Elle m'a dit qu'il était possible de faire des rêves lucides en exerçant consciemment mes dons, et c'est ce qu'il s'est produit.
Il demeura interdit, et à son regard, je devinai qu'il était contrarié.
– Naru ?…
– Tu as appris quelque chose ?
– Léonore aimait passionnément William. Mais ce n'est pas tout. Elle était fiancée à un certain Jacobin, Vincent Jacobin. Un avocat.
Ses yeux s'agrandirent, et il se mit à masser ses tempes tout en restant silencieux.
– Donc cette histoire n'est pas terminée…
– J'ai bien peur que non.
– J'étais persuadé que Jacobin n'était qu'un sobriquet… si le nom est réel, nous devrions trouver des choses à son sujet.
– Et moi il faut que je sache ce qu'il s'est passé entre ces trois-là.
– Tu veux revoir Emily ?
– Plus que jamais.
Je le fixai sans ciller, confiante comme je l'avais rarement été depuis que mes dons s'étaient pour la première fois manifestés.
– Ta grand-mère sait ce qu'elle fait Naru. Je sais que tu répugnes à la voir, mais fais-le pour moi.
Partagé entre la défiance et l'amertume, il finit par lever vers moi un regard résolu, et me prit avec force dans ses bras.
– C'est d'accord », souffla-t-il.
