Derrière ses ray-ban, Abruzzi scrutait le ciel. Il fut bientôt satisfait d'y voir poindre un minuscule jet, blanc dans l'azur sans nuage. Il était au beau milieu d'un champ et la touffeur ambiante irradiait du sol et montait dans les jambes de son pantalon, pour envahir jusqu'à ses poumons. Il était pourtant ravi d'être là, à présent que le petit appareil pointait le bout de son nez. Il avait demandé à Mark-Antony de l'accompagner, ayant rapidement compris qu'il s'agissait du moins impressionnable de toute cette vieille famille. Nino s'était également proposé mais John avait décliné, arguant qu'il ne serait pas digne pour un patriarche de sa trempe de jouer ainsi les chauffeurs pour lui.

- Les voilà, annonça-t-il.

Mark-Antony leva le nez, nonchalamment affaissé sur le capot du break noir familial, chemise grande ouverte et beretta 92 à la ceinture.

- Fort bien ! J'espère que tout aura roulé comme prévu.

Tout en regardant l'avion descendre rapidement, Abruzzi ajouta :

- Il y aura une dame avec eux. Tu ne feras référence à elle qu'en tant que tante des petits. Entendu ?

- Entendu, répondit simplement son acolyte d'un air détaché.

Le jet se posa bientôt sur une petite distance, soufflant les hautes herbes autour de lui. John accourut dans sa direction tandis que Mark-Antony rapprochait la voiture, par sûreté. T-bag ne tarda pas à en émerger tandis que le moteur se coupait et Abruzzi l'interpella. Tout sourire, le sociopathe descendit le petit escalier d'un pas cassé mais vif, pour une fois, et bondit à sa rencontre avec un rire jubilant.

- Ah ah ! Te voilà, vieux rital ? Tu pourras te vanter de m'avoir fait courir, tiens !

Le mafioso jura en trébuchant dans la végétation puis s'empressa de saisir Bagwell comme pour un bras de fer aussitôt qu'il fut à portée de main, avant de l'attirer à lui.

- Ta gueule, viens là toi.

Theodore l'entoura de son bras libre pour une ferme accolade. John posa son visage dans ses cheveux et en profita pour embrasser fortement le haut de son crâne. Pas un mot de plus ne fut alors échangé. Dino, très digne, se chargeait de retenir pour quelques instants ses jeunes frères, les bras passés autour de leurs cous et les mains plaquées sur leurs bouches. Les deux meurtriers se séparèrent et se considérèrent enfin. Un sourire à la fois sardonique et niais rampa irrésistiblement sur leurs visages. Abruzzi fronça pourtant les sourcils lorsqu'il prit pleinement conscience des éclaboussures de sang qui tavelaient la chemise de T-bag au col et à la poitrine.

- Qu'est-ce qui t'est arrivé ? demanda-t-il aussitôt.

Bagwell répondit en s'essuyant la lèvre avec le poignet, comme il le faisait souvent lorsqu'il ne savait pas par où commencer.

- Un petit… accroc dans la procédure… Pas mon sang, je te rassure…

- Mais tout va bien ? demanda-t-il encore en levant cette fois des yeux inquiets vers le jet.

Il fut aussitôt tranquillisé par la vue de ses trois petits en haut du mini-escalier, apparemment bon pied bon œil, encore que dans un certain état d'agitation en ce qui concernait Jimmy et Caligula.

- Faut faire confiance à ton homme, hein… susurra T-bag avec un sourire suave et suffisant.

Suite à son coup d'œil, les trois bambins s'étaient précipités vers lui.

- Hey ! Les lascars ! lança le mafioso en s'accroupissant pour les accueillir.

- Papa !

- Tu nous as manqué, papa !

Caligula arriva avec quelques instants de retard, ayant été contraint de descendre avec plus de circonspection les marches hautes comme ses jambes. En le voyant accourir de son petit trot enfantin à hauteur de son visage, Abruzzi s'exclama :

- OH ! Mais tu as encore poussé, toi, pendant que j'avais le dos tourné ! Tu vas bientôt attraper les couilles de Dieu !

Caligula gloussa et se joignit au câlin de retrouvailles en enlaçant son cou.

- Papa, alors, c'est bien l'Italie ?

- Du tonnerre, les p'tits gars ! Vous allez m'en dire des nouvelles. … Tu verras, Dino, tu te plairas ici.

L'aîné lui offrit un sourire un peu mélancolique, impatient de pouvoir lui raconter qu'il avait tout de même gagné son premier bisou dans l'affaire.

- Alors, vous avez fait bon voyage ? reprit-il.

- Ah ouais ! Papa il a tiré sur plein de méchants pour qu'on puisse décoller, c'était trop fort ! s'enthousiasma Caligula.

- Ah bon ? demanda John en haussant des sourcils quelque peu circonspects.

- Ouaip' ! T'aurais vu comme moi et Papa on leur a fait leur fête, aux gardiens ! ajouta Jimmy Junior, qui avait eu la chance de bénéficier d'un tee-shirt de rechange initialement prévu en cas de vomissures aériennes inopinées.

Le malfrat n'eut pas le temps d'en savoir plus que l'un des hommes de Soprano l'interpellait déjà.

- John Abruzzi ? Fredi Nelson, j'ai piloté le jet sur l'essentiel du trajet…

L'ex-parrain se releva aussitôt de sa marmaille.

- Je vous en remercie, dit-il en lui serrant la main.

- On ne va pas tarder à y aller. Mieux vaut ne pas moisir au milieu de nulle part. Tout votre petit monde est livré à bon port…

- Certainement pas grâce à vous, en tout cas !

La mère des enfants avait lancé cette pique du haut du petit escalier, avec toute la noblesse péremptoire qui la caractérisait.

- Atia, ma chère, la salua John.

Le pilote, par crainte de ne pas faire de vieux os, préféra ne pas écouter cette harpie le cafter bassement auprès d'Abruzzi et fila à l'anglaise retrouver son cockpit. Comme la mère des enfants descendait les marches raides avec le plus d'élégance possible, la mine incertaine d'un préado apparut dans l'encadrement de la porte. John n'eut qu'un instant de confusion avant de le reconnaître, davantage parce qu'il connaissait Theodore que parce qu'il se souvenait de sa physionomie.

- … Morten, constata-t-il.

- Salut, répondit timidement ce dernier.

Bagwell, qui n'avait pas pipé mot depuis sa dernière exhortation à la confiance chargée en testostérone, se sentit en devoir d'intervenir.

- Comme je te l'ai dit, Johnny-boy, on a eu droit à un petit accroc… mais à quelque chose malheur est bon : ça a permis au petit de s'embarquer au pied levé !

Sans regarder T-bag, Abruzzi lança :

- Vas donc chercher ton sac, mon garçon.

- Ben… J'en ai pas vraiment du coup… à part celui-là, dit Morten en montrant son sac à dos raplapla.

« Il est malin, le salop » songea Theodore avec affection. Restait à savoir si John fliquerait lui-même toutes les affaires qu'il avait préalablement expédiées, pour vérifier s'il avait prévu le coup au point de cacher celles de Morten parmi les siennes.

- Eh bien, viens. On ne va pas te laisser là, indiqua gentiment le mafieux au minet toujours terré dans l'entrée du jet, comme s'il n'osait pas sortir.

Il avait parfois cet effet sur les gens… Et à dire vrai, depuis quelques heures, le garçon était en train de se demander dans quoi il s'était embarqué, exactement. Il avait toujours eu conscience que Teddy n'était pas très à cheval sur les lois mais, après tout, élever des marmots au noir et le reluquer d'un peu trop près, ce n'était pas bien méchant, n'est-ce pas ? Entre ça et tirer sur du flic en famille, il y avait un pas, cela dit. A présent que le frisson de la fuite était retombé, il appréhendait quelque peu la panade dans laquelle il allait atterrir…

- Allez, en voiture tout le monde ! annonça-t-il en voyant Mark-Antony sortir du véhicule et ouvrir le coffre pour les bagages légers.

Comme T-bag se retournait, Abruzzi posa fermement la main sur sa nuque et se pencha à son oreille dans un geste tendre pour lui glisser :

- On dirait que les gosses ont beaucoup de choses à raconter… Je te préviens, s'il s'avère que c'est ta petite fantaisie qui est à l'origine du bordel en question et pas l'inverse, je te la coupe.

Le pédophile cilla douloureusement mais répondit :

- Ce serait bien masochiste de ta part… et puis attends seulement de les entendre, les mômes. Tu vas pas êt' déçu du voyage, c'est moi qui te l'dis.

A cet instant, John dut s'acquitter des présentations.

- Mark-Antony, tu seras le seul à entendre la dénomination authentique alors autant en profiter : voici Theodore Bagwell, le père de mes enfants. Theodore, voici Mark-Antony Schibetta, le neveu de Nino Schibetta, notre hôte.

Les deux hommes se serrèrent la main en échangeant des « enchanté » cordiaux. Ce fut ensuite le tour des garçonnets, qui grimpèrent vivement dans la voiture. Le regard d'Atia dérapa sur le buste vigoureux qui émergeait de la chemise désormais fermée, mais à deux boutons près…

- Atia Julii. Ravie, déclara-t-elle avec un sourire charmeur.

- Tout le plaisir est pour moi, répondit Mark-Antony. Resterez-vous avec nous également ?

L'intéressée allait ouvrir la bouche quand Abruzzi répondit :

- Non, j'ai réservée une chambre à Madame dans le plus bel hôtel du coin. Et elle pourra prendre possession de sa villa après-demain.

La beauté brune se renfrogna légèrement puis s'enquit :

- De quel hôtel s'agit-il ?

- Le Leone d'Oro, c'est pas très loin de la maison.

Un coup d'oeil furtif à l'adresse de Mark-Antony et celui-ci la débarrassait de son sac et lui donnait le bras pour aller l'installer sur le siège passager. Morten ne put que sourire de la façon dont il avait été royalement ignoré. Il se tourna vers Theodore et constata qu'il était à nouveau absorbé dans une « petite conversation » avec John, qui le faisait rentrer dans la voiture avec une certaine fermeté dans le geste. Il ouvrit à son tour une portière et constata que la deuxième rangée de sièges était occupée par toute la fratrie. Le break à sept places des Schibetta était entièrement rempli. Il eut un instant d'hésitation.

- Attends. Jimmy, bonhomme, viens voir là ! dit Bagwell en soulevant précautionneusement son môme pour le faire passer sur la banquette arrière, sur ses genoux. Tu as des exploits à raconter à Papa, c'est pas vrai ?

L'équipée se mit en route. Jimmy Junior se mit à relater son joli coup à bout portant, pas peu fier, couvé du regard par un Abruzzi stupéfié et un T-bag au sourire radieux. L'enfant Jésus…

- … Vraiment ? ne put que demander le mafieux éberlué au terme du récit.

- Ouaip' ! confirma le chérubin.

- Je l'ai vu de mes yeux, renchérit le sudiste.

John ne put que lâcher un hoquet de rire incrédule et appuyer une grande pogne sur la tête de son rejeton, sans-voix.

- … T'es pas croyable, toi, tu sais ? dit-il enfin. T'es pas croyable ! Et pourtant, j'aurais dû me douter que ça arriverait plutôt tôt que tard. Sacré Jimmy, vas, graine de fripouille !

Les tapotements déconcertés sur le crâne du cadet se changèrent bientôt en ébouriffage vigoureux et euphorique. Dino poussa discrètement un soupir envieux mais résigné. En comparaison, un baiser, ça ne pesait pas lourd…

- Eh ben, ce petit gaillard nous aura tous battus à plates coutures, j'en ai peur ! s'exclama Mark-Antony, qui avait tout de même interrompu son badinage pour écouter l'aventure. Quel âge ça te fait, déjà, mon garçon ?

- Sept ans, dit Junior.

- Oooh que oui ! Définitivement plus tôt que moi… et même que Nino, ce vieux matamore ! gloussa-t-il.

Morten s'enfonça un peu plus dans son siège.

- C'était quand, votre premier ? s'enquit Theodore.

- Ah, moi, il m'a fallu dix ans de plus. Vous ?

Bagwell trépigna un instant, sa fanfaronnade entravée par la présence du loupiot innocent qu'il avait ramené à l'improviste au milieu de tous ces vieux boucs, qui discutaient meurtre comme des commères discutent chiffons, devant une lady à qui cela ne faisait ni chaud ni froid. Il décida finalement d'achever de tomber le masque, au point où on en était.

- Moi, je peux me vanter d'avoir passé le cap à onze ans. La maison de correction, ça aide, je le confesse…

Mark-Antony émit un sifflement admiratif. Morten blêmit soudainement.

- Il a de qui tenir, ce gosse… ajouta le sociopathe en lui taquinant le menton. Mais il aura quand même réussi à faire encore mieux ! Qu'est-ce que tu dis de ça, toi ?

Abruzzi ne put qu'accepter sa jubilation. Il avait toujours cru que Dino avait une longueur d'avance sur Jimmy question développement, qui outrepassait leur écart d'un an. Dire que cette petite teigne qui faisait des bulles dans son lait et pipi sur les souliers de fillette avait buté son premier gars… Bagwell ne l'emporterait pas au paradis !

Lorsque le break se gara sur le parking de gravier de la villa, tout la maisonnée se pressa sur le pas de la porte. Le début d'après-midi avait été passé en spéculations autour d'une collation et d'un café en attendant les invités, et chacun était impatient de voir à quoi le pédé de service ressemblait – il était d'emblée vaguement acquis qu'Abruzzi n'en était pas un, enfin pas vraiment, compte tenu du fait qu'il était un ancien parrain et faisait preuve d'un comportement tout ce qu'il y avait de plus normal. Seule Martha, la mère de Nino, les avait gentiment qualifiés de « filles d'Eve » pour leur curiosité mal placée. Elle leur avait rappelé que le jour du Jugement Dernier, le Seigneur n'aurait pas besoin de l'opinion de tout un chacun pour se faire une idée sur ce bougre-là. Le reste de la famille n'était pas bien sûr de ce qu'elle entendait par là, au juste, mais personne n'avait osé contredire farouchement la matriarche. C'est elle qui alla au devant de leurs hôtes à leur arrivée, comme les autres restaient amarrés au seuil, aussi intrigués qu'intimidés.

- Buon giorno tutti ! Entrate, entrate ! Deve essere Theodore. Sono Martha.

La vénérable dame répéta son prénom distinctement en se frappant la poitrine et prit le bras de Theodore tandis que Mark-Antony se tapait une fois de plus la corvée de bagages. L'Alabamien se laissa faire de bonne grâce avec un sourire resplendissant et surprit la matriarche avec ses rudiments d'italien, un peu optimisés dans l'avion pour les besoins de la cause.

- Grazie moltissimo per la Sua ospitalità Signora. Piacere.

Elle l'amena ainsi jusqu'à l'entrée. Nino se secoua les puces et prit l'initiative de lui serrer la main, la paume inclinée vers le sol.

- Nino Schibetta, se présenta-t-il laconiquement.

- Theodore Bagwell, répondit le sudiste en lui redressant insidieusement la main.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda le maître des lieux en désignant les éclaboussures sanglantes sur sa chemise.

T-bag lui posa une main sur le bras et Schibetta réprima un sursaut.

- Une longue histoire qui égayera sans doute notre première soirée au coin du feu, cher ami. Ce doit être votre charmante épouse…

Il se tourna vers Rosalia et lui fit tout naturellement le baise-main. Nino blêmit, ne sachant que penser.

- Piacere, Signora.

L'expression froide de l'Italienne fondit quelque peu.

- Piacere, Signore.

Theodore se retrouva face à Peter, qui n'avait pas décroisé les bras et le lorgnait d'un œil sombre. L'ancien meneur aryen soutint le regard, suffisamment longtemps pour flairer le jeune loup fraîchement sorti de cabane. Il avait dû en fournir, des efforts, pour garder la tête hors de l'eau sans l'aura de Papa… Bagwell, tout en le scrutant, se demandait s'ils avaient été concluants. La petite frappe finit par baisser les yeux et marmonna :

- Peter Schibetta.

En l'absence de main à serrer, T-bag lui saisit l'épaule dans un simulacre de camaraderie. Le fiston tressaillit et eut un léger mouvement de recul.

- Theodore Bagwell. Je suis sûr que nous allons bien nous entendre, lui assura-t-il en instillant un doigt de causticité dans son sourire sucré.

Par chance, John n'était pas là pour lui défoncer discrètement les côtes à coups de coude ou le saisir par la peau du cou comme un vilain chiot, trop occupé qu'il était à présenter les enfants à l'aïeule et aux parents. Une jeune femme à la chevelure rousse inattendue le gratifia enfin d'un « bienvenue Monsieur » dans un anglais aux effluves de vieilles contrées nordiques.

- Merci, ma chère. Enchanté de faire votre connaissance. Appelez-moi Theodore, je vous en prie, dit-il en lui baisant la main à son tour.

- Lucy Schibetta. Mon défunt mari, Giordano, était le neveu de Nino.

- Je suis navré d'apprendre ça, déclara-t-il en gardant un instant sa main dans la sienne pour la presser légèrement.

- Le temps passe… mais merci. … Voici Abigail et Gamaliel ! reprit la jeune femme sur un ton plus jovial.

T-bag se pencha avec un sourire mignard.

- Voyez-vous ça ! s'exclama-t-il.